Ci-dessous le lien de mon reportage radio sur la ferme urbaine d’Oakland, dans la baie de San Francisco.
www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/5679526-detours-du-25-03-2014.html
Ci-dessous le lien de mon reportage radio sur la ferme urbaine d’Oakland, dans la baie de San Francisco.
www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/5679526-detours-du-25-03-2014.html
Ci-dessous le lien de mon reportage radio à Los Angeles, diffusé sur la Radio Télévision Suisse.
www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/5683336-detours-du-26-03-2014.html
J’étais en Californie en octobre 2013. Le décalage horaire et la santé précaire de mes parents provoquaient en moi des angoisses épouvantables. En même temps, je bénéficiais d’une chance incroyable, étant logé luxueusement par un gentleman comme on n’en fait plus.
C’est donc dans un état de conscience altéré que je me suis contraint à sortir mon micro-enregistreur et suis allé battre le pavé pour prendre du son. Dans la banlieue favorisée où j’habitais, j’explorais les alentours à pied, j’allais visiter les centres commerciaux, j’essayais de ne pas me ruiner en fruits bio délicieux. En marchant dans les zones résidentielles, je me sentais devenir fantôme, ou pire, rôdeur. Ne pas avoir de voiture vous rend suspect.
En revanche, le bus est très agréable. C’est en prenant le bus que j’ai pensé à cet angle de reportage : comment évoluer à Los Angeles sans voiture ?
En Europe et en Asie, attendre et prendre le bus m’ennuient tellement que je me déplace à vélo la plupart du temps. Ici, dans la culture de la voiture, prendre le bus devient grisant, excitant à bien des égards.
D’abord c’est compliqué. Ces sont des systèmes de pensée à part. Il faut étudier la chose, jongler avec des brochures, comprendre qu’il y a plusieurs compagnies, plusieurs systèmes, plusieurs logiques. Intellectuellement, c’est assez stimulant. Réussir à se rendre d’un point A à un point B apporte une réelle satisfaction d’ordre narcissique. On y est arrivé et on n’en est pas peu fier.
C’est tellement complexe que les compagnies de bus proposent des cours pour se familiariser avec la technique. La brochure le stipule : « Prendre le bus pour la première fois peut être intimidant« , d’où la nécessité d’une session de cours intensifs, adaptée à l’âge et au niveau de l’usager désireux d’en savoir davantage.
Ensuite, les bus sont des lieux passionnants à observer. On y voit des vieux, des handicapés, des femmes de ménage latinas, des gens qui n’ont plus de permis, des gens qui n’en ont jamais eu. Peut-être aussi des gens qui prennent le bus par choix environnemental.
On y fait des rencontres, car les usagers latinos sont plus bavards que les « blancs anglo-saxons ». Une dame du Salvador m’a parlé pendant tout un trajet. Elle est divorcée, ses deux enfants sont grands et mariés quelque part aux Etats-Unis. Elle fait des ménages dans les banlieues huppées et elle rentre chez elle, dans le sud de la ville. Elle n’a pas refait sa vie car « les hommes ne sont pas fiables ». Il y en a trop qui, paresseux, ne cherchent à se marier que pour obtenir des papiers.
Un Latino lit le Los Angeles Times un crayon à la main, et souligne des mots, met des croix un peu partout. Sans doute apprend-il l’anglais par ce moyen, pendant ces longs trajets qui le mènent à ses chantiers d’ouvrier en bâtiment.
Beaucoup de gens dorment. Peut-être sont-ils sous le coup du décalage horaire, comme moi. Car mes yeux commencent à me bruler vers 4 ou 5 heures de l’après-midi.

天 长 地 久, 百 头 偕 老
Tian Chang Di Jiu, Bai Tou Xie Lao
Traduit mot à mot : « Ciel grand, Terre vaste, Tête blanche, Vieux enlacés ». Un serment d’amour éternel que les Chinois comprennent intuitivement, et que l’on pourrait interpréter de la manière suivante : « Je te serai fidèle jusqu’à ce que tes cheveux blanchissent, et nous serons deux vieillards unis comme le ciel immense et la vaste terre. »
Ce dicton chinois est brodé sur une œuvre en mousseline de l’artiste Chen Xuefeng, vivant à Lyon depuis quelques années.
J’ai rencontré cette femme et son travail dans la galerie Françoise Besson, à Lyon, en août dernier. En prévision de la grande foire internationale d’art contemporain, Art Paris, qui aura lieu fin mars 2014 au Grand Palais, la galeriste lyonnaise voulait publier un catalogue monographique de l’artiste. J’en ai signé le texte, et pour ce faire, j’ai pris un immense plaisir à explorer l’œuvre de cette artiste singulière.
La jeune artiste franco-chinoise, formée d’abord à l’école des beaux-arts de Kunming avant d’enseigner l’art à Suzhou, et de parachever sa formation à l’école supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, est travaillée par les questions de fidélité et de complétude, d’où le serment d’amour éternel que j’ai cité en haut de ce billet. Sans doute parce qu’elle est en situation de déchirement (sa situation d’exil en Europe) et qu’elle expérimente dans sa chair à la fois la nécessité de conserver son identité et l’impossibilité de la garder en l’état. Un grave accident de voiture dans les montagnes du Yunnan n’est pas étranger non plus aux obsessions de la blessure et de la mort.
Son œuvre mélange ardemment la douceur et la violence de la féminité.
Travailler sur son œuvre m’a fait beaucoup de bien, en me replongeant dans la critique d’art. C’est un exercice très gratifiant, même si je l’ai écrit dans la précarité et la pauvreté, sur des tables de bistrots et dans des squats californiens. Ecrire sur des œuvres d’art, c’est encore plus inutile que l’art lui-même, encore moins productif. On se sent devenir esthète, aristocrate, rentier.
Ecrire sur l’art, c’est l’acmé de la sagesse précaire, car c’est la crème du luxe.

Pour rendre un sage précaire heureux, il suffit de le jucher sur une bicyclette et de le pousser dans le dos. Le sage précaire prend alors son envol et pédale, pédale, pédale dans la semoule magnifique de l’existence.
Je ne sais pas pourquoi le vélo me fait cet effet. Pédaler éloigne de moi les idées noires, me comble esthétiquement, me stimule intellectuellement.
Où que j’habite, j’achète un vélo : Dublin, Shanghai, Belfast, Notre-Dame de la Rouvière, Villefontaine, je me déplace sans voiture. Depuis plus de vingt ans, j’utilise ce moyen de transport que l’on appelle « doux » pour des raisons environnementales. S’il pouvait parler, mon fessier dirait que « doux » n’est pas le meilleur qualificatif.
Récemment, plutôt que d’acheter trop cher une bécane trop incertaine, je suis allé chez Emmaüs pour en acheter des vieilles, de collection. Dans les grands entrepôts de Bourgoin-Jallieu, les pauvres gens en charge des magasins, me dirent que tous les vélos étaient vendus. Que les seuls en dépôts étaient encore à réparer. Je dis banco, emmenez-moi voir ces anges à deux roues.

Emmenez-moi au bout de la terre, dis-je au SDF polonais, qui ne me comprenait pas très bien, il me semble que la misère est moins pénible au grand air de la grande reine.
Mon choix se porte sur deux belles marques de mon enfance : un Motobécane et un Danguillaume. J’en ai pris deux parce qu’ils me faisaient trop envie et que le sage précaire déteste choisir entre des choses qu’il aime également.
J’en ai pris deux en prévision de balades à deux. J’en ai pris deux parce que c’était l’union entre Lyon et Saint-Etienne.
La marque Danguillaume rappelle la dynastie des grands coureurs des années 40 à 80. Jean-Pierre Danguillaume aurait gagné sept étapes du tour de France. Vous rendez-vous compte ? Sept étapes. En 1974, il a gagné le grand prix du Midi Libre et est arrivé troisième du Critérium du Dauphiné Libéré. Autant dire que ce n’était pas un manchot.
Ce n’est qu’en 1978, à 35 ans, que Danguillaume a dû abandonner le tour de France, à la 17ème étape.
Après sa retraite, il a voulu créer une marque de vélos aussi prestigieuse que sa propre carrière. Dans la bonne ville de Saint-Etienne, les ateliers Mercier en ont construit un gros millier avant d’arrêter la production.
J’ai donc eu du flair quand j’ai fait cette acquisition.

Alors j’enfourche mon Danguillaume et j’écume les routes du Dauphiné. J’explore les villages alentour, dont j’ai toujours entendu parler, mais que je ne connaissais pas intimement. Vaulx-Milieu, L’Isle d’Abeau, Saint Alban de Roche, Four.
Je découvre sur les hauteurs des perspectives inattendues. Je mets pied à terre et contemple la vallée de la Bourbre.
A propos de la Bourbre, il m’est arrivé d’aller jusqu’au lac de Paladru, mais cette excursion fut le théâtre d’un événement si triste que je ne veux pas en dire un mot.
Avant de me laisser leur maison et leur voiture, mes amis m’avaient rempli une feuille blanche de recommandations en tout genre. Je n’ai pas eu le temps de tout faire, mais je suis allé sur la route de crête qui longe du nord au sud la Silicon Valley.
A quelques kilomètres des grandes entreprises que tout le monde connaît, on gare sa voiture et on se retrouve dans des montagnes qui font penser au sud du Massif central.
Je me suis promené quelques heures au bon soleil d’automne sur ces chemins vallonnés du Long Ridge Open Space Preserve.
Rien de sauvage là-dedans, mais une organisation admirable : des présentoirs en bois donnent des informations sur le lieu, affichent la carte des chemins de randonnée, et mettent même à la disposition des visiteurs des dépliants comportant de précieuses cartes. Je me suis servi, impressionné par une telle civilité. Un dispositif incroyablement important, au vu de l’occupation minimale de ces espaces par la population. Tous les parkings étaient vides, et je n’ai rencontré personne dans toute ma déambulation, motorisée et pédestre. Moins il y a de gens, plus les services sont élaborés.
D’autres panneaux nous informent de la présence éventuelle de lions de montagne, qui sur la photo ressemblent plutôt à des tigres. Il doit y avoir une autre traduction, en français, que « lion de montagne ».
N’écoutant que mon courage, j’ai poursuivi ma promenade et me suis repu d’une douce nature qui fait de la Californie, véritablement, un paradis sur terre.
J’ai assisté à une séance passionnante, dans une chambre du commerce de Palo Alto. Magali m’invitait à assister à cet exercice, où elle se rendait pour « faire du réseau ». Magali était une ancienne journaliste pour la BBC avant de créer son entreprise de conseil en communication. L’un des nombreux « incubateur de startups » organisait un concours de présentations de projets, en technologie écologique, dont le gagnant gagnerait 500 000 dollars d’investissement. Un cabinet invitait Magalie à se rendre à un après-midi de répétitions, pour évaluer et conseiller les jeunes entrepreneurs.
Un étudiant chinois devait faire une présentation de dix minutes pour présenter un projet extraordinaire de transformation industrielle de déchets plastiques en carburant. Grâce à des réacteurs très sophistiqués, les déchets se transforment en naphta, en diesel et en carbon black.
La pierre philosophale, quoi.
Autour de la table, des professionnels de divers horizon, et un touriste, moi, qui ne sait comment se tenir. Le jeune Chnois vient de Hangzhou et devant lui, des coaches et des grands spécialistes de choses très obscures. Tout le monde se présente en un bref tour de table. Magali ne perd pas la face et me présente comme un écrivain qui a longtemps vécu en Chine, et comme un universitaire qui a enseigné à l’université Fudan. Au nom de Fudan, tous les Chinois de la salle opinent du chef en me regardant, visiblement impressionnés. Bravo Magali. En bonne communicante, elle a su trouver les mots pour faire passer un sage précaire en personnalité éminente.
A côté de moi, un homme repoussant de laideur, des croûtes sur le visage et un sourire carnassier. Une voix caverneuse et un accent yiddish. Il dit être un militaire israélien, pilote de chasse et retraité de l’armée de l’air de Tsahal. Je ne comprends pas ce qu’il fait là. Apparemment, il s’est reconverti dans le consulting.
L’étudiant fit une démonstration peu convaincante mais il avait l’air de savoir de quoi il parlait. A mon avis, pour un investisseur, le plus important dans un tel projet, ce n’était pas le charme dégagé par le présentateur du projet, mais le sérieux de l’entreprise, sa faisabilité et sa fiabilité scientifique. Les conseils fusèrent, et on suggéra au jeune homme de raconter une « histoire » plutôt que de nous expliquer le processus scientifique. Il fallait donner une impression plus dramatique, et moins insister sur les aspects techniques, auxquels personne ne comprenait rien.
Le but pour chacun des participants à cette séance, était de s’associer à de toute petites entreprises, à les aider bénévolement afin qu’à terme, quand elles deviendraient riches, ils puissent toucher les dividendes de cette aide précoce.
Une dame est arrivée en retard. Quand elle s’est présentée, j’ai compris que tout le monde mentait autour de la table. Que tout le monde prétendait travailler, prétendait être professionnel, mais que la plupart était en train de se la raconter. A part l’étudiant chinois, qui croyait peut-être à son histoire de machine écologique, chacun faisait semblant de maîtriser quelque chose.
Le vieil Israélien, en revanche, était toujours pertinent. Chaque fois qu’il prenait la parole, toute l’assemblée se taisait et écoutait. Magali devait partir dès que possible. Elle voulait montrer au juriste organisateur de l’événement, qu’il ne fallait pas abuser de sa bonne volonté.
Dans la voiture du retour, je lui ai conseillé de s’associer au vieil Israélien. « Alliance de la jeunesse et de l’expérience, de la beauté et de la laideur, vous feriez des étincelles tous les deux. »

Quand les médias parlent de la Silicon Valley, c’est pour nous vanter les succès foudroyants de petites entreprises qui ont commencé par des bricolages entre potes, dans des garages et des appartements de colocation.
Les reportages se suivent et se ressemblent. Des success stories qui se succèdent et des génies désargentés qui deviennent richissimes. Invariablement, aussi, des Français qui se sont expatriés là-bas pour échapper à l’enfer bureaucratique de leur pays d’origine, et qui goûtent enfin à la douce liberté d’entreprendre dans la paradis des investisseurs.
L’image que je me suis faite de la Silicon Valley est tout autre. Je n’en ai vu aucun, de ces génies devenus richissimes. J’ai rencontré quelques entrepreneurs, mais leur histoire ne m’a pas paru entrer dans les cases de ces reportages formatés. J’ai vu des gens qui luttaient durement pour s’en sortir, des cadres qui cherchaient du boulot, des artisans qui sous-louaient leur maison pour arrondir les fins de mois, des communicants qui multipliaient les opérations bénévoles, des entrepreneurs qui se vantaient d’avoir un chiffre d’affaire qui stagnait.
La Silicon Valley est un territoire d’une dureté extrême. Des gens réussissent, mais il y a un succès pour mille échecs. Comme à Hollywood pour les acteurs, la plupart des entrepreneurs qui s’installent dans la Silicon Valley doivent en repartir au bout d’un an ou deux car ils s’y cassent les dents.
Or, on ne parle pas des échecs. Par culture et par pragmatisme, les Américains cultivent le goût et le vocabulaire de la réussite. Or, ce que j’ai vu dans la Silicon Valley, c’est une armée de précaires qui s’endettent pour tenir leur rang et qui se paient de mots pour garder la face.
Xavier est un brillant ingénieur qui cherche aujourd’hui du travail. Il vient de quitter l’entreprise dont il était un important manager. Cette entreprise l’avait fait vivre en France, en Asie et en Amérique. Il en est parti par la grande porte, en empochant un beau pactole.
Depuis un an, il vit sur ce capital et ne trouve pas d’emploi à sa mesure. Trop diplômé, il vient d’un trop haut niveau, il serait ingérable par un nouvel employeur. Selon lui, la Silicon Valley peut sourire à des jeunes informaticiens, prêts à passer leurs jours et leurs nuits à farfouiller sur des ordinateurs. Mais pour des hommes d’âge moyen, ultra-compétents et en position de diriger des équipes, le marché du travail est dur comme la pierre.
Pour réussir à décrocher un emploi dans une grande entreprise, il faut passer par de multiples étapes, et de multiples entretiens qui sont autant de pièges qui testent la maîtrise des codes particuliers des entreprises californiennes. Je vois sur la table du salon un livre intitulé Are You Smart Enough to Work at Google? qui aide à répondre aux multiples questions bizarres qui sont posées lors des entretiens préparatoires aux entretiens d’embauche.
Si j’étais Xavier, j’empocherais le pactole qu’il a obtenu en quittant sa boîte et je quitterais le monde marchand. Je mettrais ma maison en location et j’irai vivre pauvrement dans une cabane au bord de l’océan, jusqu’à ce que la mort me sépare du monde. Mais Xavier a une famille à nourrir et il garde le moral en travaillant bénévolement, comme consultant, pour des startups qui peinent à décoller.
Car la plupart des « jeunes pousses » ne décollent pas, c’est ce que les reportages ne montrent pas. Dans les dîners, les conversations tournent généralement autour des entreprises de la région qui ont réussi, et c’est passionnant d’entendre parler des « bonnes idées », ou des bonnes méthodes. Mais ce qu’on entend encore davantage, ce sont les silences gênés devant la myriade de projets auxquels personne ne croit.
Et puis il y a la solitude qui pèse tant sur les individus. Les gens essaient de se rencontrer mais c’est si compliqué. Une fois que des rencontres sont faites, il est difficile de se revoir et de créer de véritables amitiés. Tous les célibataires de la Silicon Valley sont inscrits sur des sites de rencontre, et tous se plaignent de la trop grande concentration d’hommes dans cette région d’ingénieurs et d’informaticiens.
Il m’est arrivé de dîner avec des êtres d’une tristesse infinie, dont la vie était dévorée par le travail. Divorcés, leur ex était partie en leur laissant un enfant dont la scolarité coûtait plus de vingt mille euros par an. Je payais l’addition, et ces gens qui gagnaient cinquante fois plus que moi me laissaient faire, car ils tiraient le diable par la queue. On me proposait souvent, à moi qui ne faisais que passer, de m’inscrire à des sites de socialisation ou de participer à des rencontres de francophones.
La prostitution prospère donc, et souvent, elle prend la forme du mariage. Des femmes viennent se vendre, en échange d’un contrat de mariage et d’une maison. On les appelle des honnêtes femmes, ce qu’elles sont au demeurant.

Je ne pensais pas qu’un jour je visiterais des entreprises. Pourtant, les lieux de travail et de production sont aussi intéressants à visiter que n’importe quoi d’autre. Paysages, musées, monuments, toutes ces choses touristiques, sont passionnantes, mais pas plus que les usines, les bureaux, les écoles, les prisons ou les administrations.

Nos ancêtres voyageurs ne s’y trompaient pas. Alexis de Tocqueville, dans son récit de voyage en Amérique, ne manquait jamais de rendre compte de toutes les dimensions de la vie américaine.
Dans la Silicon Valley, on m’a soufflé à l’oreille que le complexe de Google était intéressant à visiter. Que c’était un campus non surveillé, non gardé, où l’on pouvait entrer comme dans un moulin et y garer sa voiture sans que personne ne vous demande rien.
Sur ledit campus, des bicyclettes aux couleurs de la célèbre marque sont disposés un peu partout. Ils sont collectifs et jamais attachés. Mieux que des vélib’ parisiens, ils sont gratuits et à usage universel. J’en ai enfourché quelques uns le long de ma promenade pour profiter du campus.
Pour les amoureux de l’ordinateur, Google est l’entreprise ultime, le nirvana professionnel. Tous rêveraient d’y travailler. Plus encore que chez Apple, paraît-il, car Apple est la création d’un génie monomaniaque et autoritaire, alors que Google est le paradis des employés, qui gèrent leur missions sans hiérarchie.
Tout y est aménagé pour le bien-être des employés. On y mange gratuitement dans des cantines où l’on sert de la bouffe bio. Même les gens de passage comme moi peuvent en profiter. On s’y repose, on y fait du sport, on s’y douche, on y drague. Idéalement, on rencontre la femme ou l’homme avec qui on fera des enfants.
D’ailleurs, quand on a la chance de travailler chez Google, on n’a pas envie de coucher avec des gens qui travaillent ailleurs, car travailler ailleurs, c’est être un loser.
Les critiques disent que c’est un système horrible, qui amène les gens à n’avoir aucune vie hors de son boulot. Que Google est le modèle de l’entreprise cannibale qui dévore littéralement ses employés, et les surveille d’autant mieux que ces derniers passent tout leur temps sur leur lieu de travail.
Mais moi, je ne me range ni du côté des critiques, ni du côté des laudateurs. A mes yeux, le complexe de Google n’est qu’une reprise de l’antique jardin d’Epicure, ou du monastère cisterciens. Des amis, unis par une communauté d’intérêts, de croyance et de valeurs, s’unissent dans un même lieu, et organisent leur vie autour de ce qui les rassemble.
Le sage précaire aimerait passer quelques années sur un tel campus, au soleil de la Californie, et passer ses journées à faire ce qui lui plaît le plus, avec l’opportunité de se reposer, de s’amuser et de faire des rencontres.
Il l’a réalisé, ce rêve, plusieurs fois dans sa vie. C’était l’université.
Discours de Stephen Colbert à la Maison blanche, 2006
Lors du dîner présidentiel entre Obama et Hollande, il y a quelques jours, c’est l’humoriste et animateur Stephen Colbert qui fut invité et assis auprès de Michèle Obama. Dans son show télévisé, le lendemain, il en profita pour se déclarer « First lady of France ».
Cela s’est passé à Washington, sur la côte est, et pourtant cela m’a rappelé mon voyage en Californie. Plus précisément, cela m’a renvoyé à mon séjour dans la Silicon Valley.
Dans la superbe maison de mes amis, partis à New York, je passais des heures à regarder la télévision.
Les intellectuels français aiment détester la télévision, mais c’est parce que la télé française est de qualité médiocre, et essaie vainement de copier les programmes américains. Quand on regarde les originaux, on reçoit une sorte de coup de poing salutaire.
Je découvrais des émissions d’une drôlerie incomparable. Stephen Colbert fut une révélation. Le Colbert Report est un faux journal qui base ses blagues sur l’actualité réelle. Le présentateur joue le rôle d’un ultra conservateur. Tant d’humour, d’ironie, d’intelligence et de culture dans une petite demi-heure de nouvelles satiriques, c’était inouï pour moi. A côté de cela, son imitation française, le Petit Journal de Yann Barthes, est une petite chose fade, et même un peu merdeuse.
Outre le talent et l’humour, ce qui sépare les humoristes américains et les animateurs français, c’est leur rapport à la politique. Des gens comme Stephen Colbert et John Stewart ont une réelle culture politique et ne craignent pas d’aller sur ce terrain, alors que Yann Barthes se limite à des critiques de surface sans intérêt.
Pour exemple, le discours que Colbert a délivré à la Maison blanche en 2006, en présence du président, George W. Bush. Jamais un président n’a été critiqué à ce point sur le fond de sa politique et de ses préjugés.
Regarder la télévision en voyageant, tout en profitant des paysages et des personnalités rencontrées, c’est l’équation impossible du voyageur précaire. Et je l’ai fait.