Un mariage, un enterrement et un anniversaire

Les hasards du calendrier m’ont fait assister à un mariage d’amis deux jours avant l’enterrement d’un de mes cousins.

Autant avouer que je me suis sorti de cette période sensiblement diminué. Ou sensiblement remué. Ou même augmenté, finalement…

Mais si l’on peut trouver un point positif à ces événements funestes, c’est naturellement l’occasion de retrouver des membres de sa famille qu’on n’a pas vus depuis vingt ans.

Quand on a une famille nombreuse, comme c’est mon cas, plus de vingt oncles et tantes, des cousins qui vont finir par atteindre la centaine, des frères et des soeurs qui ont tous des enfants, on ne sait plus où donner de la tête et cela devient impossible de garder contact avec tout le monde. Par ailleurs, mon père, qui est un charmant bonhomme, n’est pas très « famille » et n’a pas aidé à ce que nous fréquentions assidûment ses propres frères et soeurs, leur progéniture et leur maison. (Aurait-il été plus « famille », rien ne dit que nous eussions eu assez de temps pour voir tous ceux qui méritaient d’être connus.)  

Alors quand j’ai appris que ce cousin venait de mourir d’une crise cardiaque, à quarante ans, j’avais beau ne pas avoir de souvenirs nets le concernant, j’ai pris le train pour Tours et me suis retrouvé comme un étranger dans la cathédrale, où une foule nombreuse était venue pleurer cet homme qui semblait avoir été très aimé et avoir beaucoup aimé. Plus tard, l’idée coupable m’a traversé que si demain je devais mourir, jamais mes funérailles ne pourraient remplir une cathédrale. Je suggère dès à présent, si cela devait arriver tantôt, qu’on invite les clochards et les squatters du quartier, pour faire masse.

Ma mère était là et, malgré le fait que ce n’était pas sa famille directe, elle me présenta à mes oncles et tantes que j’avais du mal à reconnaître. Certains se plantaient devant moi et me regardaient en souriant : « C’est vraiment un Thouroude, lui. » Certes. « Il a le front de son père, il a les yeux de je ne sais qui. » C’était plaisant de se savoir appartenir à une famille, de se savoir ressembler à des gens. Depuis mon arrivée à Tours, je voyais à tort des Thouroude partout. Pourtant, ce n’est pas un nom qui renvoie à la Touraine, mais bien à la Normandie, et ce depuis des générations. Mon père était là aussi, débarqué d’un vieux camion : c’était peut-être la dernière fois qu’on le verrait à une réunion familiale, car il m’annonça qu’il venait d’acheter un aller simple pour une île lointaine, dans l’ocean indien.

La messe était longue, ce qui était très bien pour avoir le temps de prendre la mesure de l’événement. La mort d’un proche, même si le proche n’a jamais été très proche, provoque un complexe de sentiments difficile à démêler. On se retrouve à pleurer sans vraiment savoir pourquoi, puisqu’on ne connaissait presque pas l’homme que l’on pleure. On a beau ne pas être très sentimental ni tout à fait conformiste, on est bel et bien uni par les liens mystérieux de la famille.  

Nous finîmes la journée chez les parents du défunt, une jolie maison à double terrasse dans le centre de Tours. J’y ai bu et mangé avec excès, mais sans outrance. J’aurais pu boire, ce jour-là, toutes les bouteilles à moi tout seul, je n’aurais pas atteint le stade de l’ivresse. J’ai renoué, par quelques conversations, avec quelques cousine, cousins, tantes et oncle. Des enfants passaient en trombe par moments, une bande d’enfants joyeux qui avaient fait un travail de deuil au préalable. Des enfants de mes propres cousins, on appelle ça comment ? Petits cousins ? Demi neveux ? Les enfants chantèrent en choeur, nous applaudîmes. Mes oncles et tantes répondirent par l’éternel Mi cyclo vidam, en canon s’il vous plaît.

Mi cyclo vidam rouli rouli rou
Mi clo clo vidam vidam froum froum
Tchoumga tchoumga biz biz birette
Ta ka ta ka fao
fao fao fao
Boum boum boum

Une chanson que je suis toujours très surpris d’entendre chantée par d’autres gens que mon père, mes frères et soeur et moi. Mon père m’a demandé des conseils à propos des blogs car il aimerait peut-être en monter un, intitulé Aller simple. Un cousin voulut échanger ses coordonnées avec lui. Mon père lui donna un petit bout de papier, sur lequel traînait déjà un numéro de téléphone, dit au revoir à tout le monde et partit vers d’autres aventures. Le bout de papier resta dans la main de mon cousin. « Faut pas lui en vouloir, il est un peu sauvage. »

Je rentrai en train à Paris avec ma mère. Chez un de ses frères à elle, nous nous enfilâmes une autre bouteille de rouge. Le lendemain, c’était l’anniversaire de ma mère. J’étais heureux de pouvoir le fêter en lui offrant un livre sur les voyageuses du XIXe siècle, avant de prendre l’avion pour l’Irlande.

L’eau, les Cévennes et l’espace

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C’est l’endroit que je préfère au monde. Non pas l’endroit le plus beau, ni celui où j’ai vécu les plus belles émotions, mais celui que je préfère, et où je prévois de passer une année entière, hiver compris, lorsque je serai parvenu à me débarrasser de tout espoir.

Autrefois, c’était une montagne boisée. Au Moyen-Âge, des hommes s’y sont installés et ont construit des murets pour faire des terrasses, sur lesquelles planter. Le châtaigner y pousse naturellement et on le voit partout. Lors de l’exode rural, au XXe siècle, la forêt a recouvert toutes ces montagnes qui paraissent aujourd’hui sauvages.

Mon frère, dans les années 1990, cherchait un lieu où s’établir. Après avoir voyagé et erré, il avait un boulot de nuit à Montpellier, et la journée il partait dans l’arrière pays, et faisait de longues courses dans les Cévennes. Il rêvait de s’octroyer un terrain, avec une source d’eau, où il pourrait vivre en relative autarcie. Il traînait sur les routes de montagne, il nouait quelques contacts avec des paysans. Il apprenait le patois local, pour engager plus naturellement avec les vieux. Il faisait preuve de patience.

Il garait sa voiture et s’enfonçait, à pied, d’abord sur les chemins, puis dans la végétation. Il apprenait à lire les montagnes sous les arbres et les buissons. Il distinguait les terres naturelles des parcelles dotées d’infrastructures en pierres, abandonnées et recouvertes par la forêt. Après des mois de recherche, il élut symboliquement domicile sur un terrain qui réunissait tout ce qu’il désirait : un petit cours d’eau, une vue dégagée sur la vallée, de nombreux espaces invisibles depuis la route en contrebas, des constructions en pierre (terrasses, escaliers, bassin, maisonnette en ruine), bref tout un monde à faire revivre. 

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Il finit par acquérir ce terrain pour le prix d’une parcelle de forêt inculte. Tout le monde, et la propriétaire autant que les autres, avaient oublié ces ouvrages en pierres sèches, qui témoignaient d’une activité paysanne multi-séculaire. A partir de ce moment, mon frère passa tous ces week-end à débroussailler, à arracher, à couper, à tailler, et à bétonner, cimenter, à remonter des pierres qui s’étaient éboulées, à renforcer des terrasses qui s’étaient affaissées.

Il a construit un cabanon, où il a installé des lits, une cuisine, un cabanon d’où il peut surveiller la vallée, et voir passer les nuages. A côté du cabanon, il a aménagé une salle de bains en plein air. Quand la baignoire est pleine d’eau de source, le voyageur combat la chaleur d’été en prenant des bains d’eau froide.  

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Ce que j’admire le plus sur ce terrain, c’est la manière dont la question de l’eau est traitée. C’est lorsqu’on se trouve perdu dans la nature qu’on réalise combien l’eau est la ressource la plus précieuse. Les hommes ont déployé des trésors d’intelligence pour la capter, la détourner, la distribuer, s’en protéger. En vivant dans la nature, mon frère a réappris à vivre avec l’eau, pour l’eau et contre l’eau. Il lui fallait capter le petit cours d’eau qui vient des sommets et ne sert qu’à grossir un affluent de l’Hérault. Pendant les mois d’été les plus secs, il se transforme en mince filet et ne peut ni arroser les légumes, ni offrir l’eau nécessaire à la vie humaine.

A l’aide de tuyaux, mon frère a rempli le bassin en pierre déjà prévu à cet effet, mais à aussi rempli un gros conteneur qui, installé sur la terrasse du dessus, permet d’aménager un système de douches et de lavabo. C’est ainsi que, dans les temps de canicule et de sècheresse, ce terrain est l’endroit du pourtour méditerranéen le plus accommodant au sage précaire. Il s’y douche au milieu des fleurs, l’eau de sa toilette court arroser les pommes de terre sur la terrasse en contrebas, son corps nu se sent en accord fragile avec les courbes de la nature.

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Vivre sur ce terrain, c’est redevenir un corps. Retrouver son corps et ses besoins, ses lacunes. Tout le terrain est construit sur le rythme d’un corps d’homme, sur ses mouvements et ses capacités. Les dimensions y sont rapportées : rien n’excède en longueur, en largeur ni en surface, ce qu’un homme peut faire. C’est pourquoi il n’y a pas de lignes droites. La circulation y est organisée en zig-zag, en retournements, en accélérations et en stationnements.

Chaque fois que j’y vais, j’essaie de le photographier, mais je n’y arrive jamais car c’est un lieu qui multiplie les espaces, les encoignures, les points de vue. C’est un terrain pour le mouvement du corps tout entier, et non pour les yeux seulement.

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Il me faudrait une année, pour écrire sur ce lieu, et pour le décrire. Une année pour aller à la rencontre des catholique de Notre-Dame de la Rouvière et des protestants d’Ardaillès. Une année pour apprendre à sentir le poids des choses, évaluer la force qu’il faut pour faire tenir des pierres les unes sur les autres, intégrer le mouvement simple et mystérieux de l’eau qui, à l’automne, vient contester bruyamment les édifications humaines.

Je considère ce terrain comme un petit paradis depuis longtemps. Sur mon premier blog, Nankin en douce, j’évoquais déjà l’idée d’aller y vivre quelques mois, comme si j’y sentais quelques chose d’essentiel à percevoir. En Chine, j’avais participé à une émission de télévision sur la France, où l’on m’avait demandé ce qui me manquait dans mon pays.

Rien, ai-je dit, sauf peut-être un petit bout de montagne, dans les Cévennes, dont on ne trouve pas d’équivalent ailleurs dans le monde. 

Les soeurs de Ben

J’ai eu l’immense privilège de me rendre à une soirée, fin mai, où toutes les soeurs de Ben étaient réunies, ainsi que le frère de ce dernier. Avec leurs compagne et compagnons, cela faisait déjà une bonne communauté. Je garde un souvenir enchanté de cette soirée, littéralement enchanté. J’ai été peut-être un peu trop vite éméché pour être conscient de tout, mais l’impressionnisme de mon sentiment vaudra peut-être le réalisme d’autres chroniqueurs mondains.

Dans un appartement typé, un ancien logement de passementiers dont les fenêtres, très hautes, faisaient effet de serre, il faisait une chaleur à crever. A tort ou à raison, je commençais la soirée par du champagne, avec une idée très arrêtée sur l’ordre des choses et le mouvement du monde : il ne faut jamais boire le champagne après d’autres alcools, et surtout pas au dessert, quand on est déjà ivre. Nous bûmes la bouteille avec les premiers arrivés et fûmes secoués de fous rires dont je ne me souviens pas la cause. C’est l’effet euphorisant de Saint-Etienne, que les Français voient comme une cité ouvrière, un peu sinistre, mais qui est en réalité parcourue par une vie de fêtards extrêmement sympathiques. Nous, les Lyonnais, sommes vus comme des bourgeois un peu coincés, ce n’est pas enviable non plus – surtout quand on est fils de ramoneur comme moi. Mais quand nous allons à Sainté, nous y passons toujours de merveilleux moments.

Ben étant en Afrique, avec Agathe et les enfants, c’est sans lui que, pour la première fois, je vis l’ensemble de ses frère et soeurs. Pendant toute la durée de nos études, l’expression « les soeurs de Ben » faisait rêver tout le monde. Il y en avait cinq ou six, et nous les imaginions comme des êtres mythiques, moitié nymphes des bois, moitié déesses urbaines. Nos rêves de jeunes hommes étaient peuplés de cinq ou six filles en robes blanches, en procession médiévale, mêlant messes catholiques et flots de bières, rock rageur et musique baroque. Celles que nous connaissions étaient de magnifiques jeunes femmes et, à leur ombre, grandissaient des gamines qui allaient devenir de mouvantes Foréziennes aux voix puissantes et aux sourires ravageurs.

C’est probablement ce que je retiendrai de cette soirée tourbillonnante : les voix et les sourires. La présence vocale et le charme visuel. Je suis quelqu’un qui parle volontiers un peu fort, on me le reproche parfois ; mais dans les soeurs de Ben, j’ai trouvé mes maîtresses, si j’ose dire. Lorsque le volume sonore était à son comble, il se trouvait toujours une soeur capable de couvrir le brouhaha, pour informer, pour questionner, pour admonester ou pour plaisanter. C’était prodigieux. Mais le prodige ne s’arrêtait pas là car le joyeux capharnaüm des familles nombreuses n’est pas toujours augmenté d’une beauté hypnotisante. Là, la douceur qui se dégageait de leur visage était proportionnelle au bruit provenant de ces mêmes visages. Non, d’ailleurs, je suis injuste, car elles n’ont pas besoin de parler pour avoir, chacune à sa manière, un sourire qui illumine soudainement l’espace autour d’elles.

Au fil du temps, elles regagnèrent leurs pénates, et c’est à six heures du matin que le frère de Ben me ramena à Lyon, où je pus trouver le sommeil, mais où lui, le frère, dut travailler encore toute une journée. Il gara sa voiture près de son logement, et nous empruntâmes des vélos publics, pour traverser la ville jusqu’à la gare de la Part-Dieu. Il faisait un beau soleil et j’avais le coeur gros. La vie, malgré tout, se devait de continuer.

Comment représenter son père ? Courte méditation sur la piété filiale basée sur l’art de Yan Pei-Ming

Et comment parler de son paternel ? Les deux choses s’entremêlent.

Quand j’étais plus jeune, je trouvais que mon père avait un visage intéressant, qui méritait d’être photographié ou peint. Plusieurs aspects de sa personnalité s’y lisaient, dans les rides, les plis, le regard.

Inversement, je trouvais que ma mère était irreprésentable, que ses vertus cardinales ne pouvaient pas se deviner en la regardant. Autant les qualités d’indépendance de mon père, esprit d’entreprise, de révolte et d’humour, étaient immédiatement perceptibles sur son visage, autant je songeais qu’il fallait vivre avec ma mère sur le long terme pour voir se déplier, une à une, toutes ses vertus, qui sont ce qu’il y a de plus profond et de plus solide au monde.

J’ignore si tout le monde ressent la même chose. Pour moi, le père est naturellement une statue. Un visage de pierre, héroïque et friable. La mère est trop vivante et mouvante pour être statufiée. Je ne sais pas, je parle ici du fond du coeur, je suis peut-être encore sous l’emprise de je ne sais quelle misogynie cachée. Vous jugerez.

Par ailleurs, je ne suis pas certain que ce qui précède soit plus avantageux pour les pères car, on dira ce que l’on veut, une statue, c’est un peu figée comme souvenir. Les pères méritent peut-être un peu mieux que cela.

Un peintre a construit son oeuvre sur le visage de son père, et c’est pourquoi je me sens proche de lui. Yan Pei-Ming a fait des portraits de son père aux dimensions de tableaux historiques, tout de gris, de noir et de blanc ; ou tout de rouge.  De grands coups de pinceaux, des traits énormes, et des coulures de peinture par centaines, comme des larmes, comme du sang, comme de la pluie. Et des titres poignants : L’homme le plus pauvre ; L’homme le plus triste ; L’homme le plus fier.

paris-21-et-22-avril-2009-045.1240686561.JPG"L'hommes le plus affectueux" de Yan Pei-Ming

Ces trois titres constituaient la série qui étaient présentée à la première exposition où j’ai travaillé comme animateur-conférencier, en 1997. C’était la Biennale de Lyon, et le commissaire, le fameux Harald Szeeman, avait fait en sorte que l’on ne puisse voir ces trois tableaux que de près. C’était une provocation, bien sûr, car ce genre de peintures est fait pour être vu à distance. Je ne crois pas avoir emmené un seul groupe devant ces oeuvres. L’exposition était très grande et les groupes trop nombreux, les gens ne comprenaient pas pourquoi ces toiles étaient derrière des façades, entre deux murs, dans un recoin. Il aurait fallu faire des visites individuelles, ou familiales.

Pour Les funérailles de Monna Lisa, au Louvre, Yan Pei-Ming remet cela. De chaque côté du tryptique de la Joconde, deux grand portraits veillent et se font face : le père de l’artiste à la morgue, mais les yeux ouverts ; et un autoportrait de l’artiste « faisant le mort », les yeux fermés.

 paris-21-et-22-avril-2009-047.1240686626.JPG "Les funérailles de Monna Lisa", détails.

On peut dire, si on y tient, que le fils refuse la mort de son père et propose de mourir à sa place. Ce serait logique et parfaitement courant comme sentiment. On peut dire aussi que le peintre se représente mort car au Louvre, on n’y expose que des morts. Et enfin on peut dire que, s’agissant des « funérailles » de Mona Lisa, il convient de travailler sur un cycle de renaissance (dans tous les sens du terme), de faire revivre la peinture en enterrant son icône déifiée (la Joconde) et pour cela, montrer un mort revenu à la vie et un vivant rendu à la mort. Ce sont les trois choses que l’on peut dire. Après quoi il ne reste plus rien à dire.

Tout de même, donner à son père une place dans le plus beau musée du monde, à côté d’une Odalisque d’Ingres, entouré de peintures historiques et mythologiques européennes, l’artiste ne pouvait pas faire davantage pour lui démontrer son incroyable réussite. Regarde papa comme j’ai réussi ma vie. Je te rends immortel, je fais de toi un être aussi immortel que Mona Lisa. Tu aurais peut-être voulu que je sois ingénieur mais je m’en fous pas mal : regarde un peu où je suis, à moins de cinquante ans. Regarde où je t’emmène. Tu es fier de ton fils, dis ?

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Pourquoi les gens ont-ils toujours besoin de prouver quelque chose à leur père ? Si j’avais des enfants, voilà une chose qui me déplairait. Mon père nous a d’ailleurs assez bien exprimé son indifférence quant aux carrières, aux réussites sociales, aux bonnes notes. La seule fois où je fus premier de la classe, il vit cela comme une anomalie, un motif d’inquiétude-pour-rire. Comme, en plus, pour des raisons administratives, je devais quitter la voiture de ramonage où nous étions pour donner des coups de fil, il me dit d’un air faussement emmerdé : « Oui mais, ça va s’arrêter où, cette histoire ? »

Mon père est la première personne qui m’ait fait rire aux larmes. Aux larmes. Un jour, à l’âge de sept ou huit ans, en sortant de l’épicerie de Saint-Just Chaleyssin, j’ai eu un déclic : j’avais compris ce qu’était l’humour. Le soir, à table, j’ai voulu répéter le trait d’esprit que mon père avait lancé à l’épicière, mais j’en riais tellement que personne ne comprit l’intense drôlerie qui était pour moi, un éclair de génie.

Un jour je raconterai cette blague, et ce sera mon portrait à moi. L’homme le plus drôle, voilà qui en imposera, et qui vaudra mieux qu’une statue, héroïque et friable.

Derval, Nicolas et Alex

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Une petite terrasse que les habitants balaient, comme à la campagne. Nous sommes à Paris, dans le 13ème arrondissement, à la fin de l’hiver 2009. Ce groupe de maisons est surnommé la « Petite Russie » car elles sont perchées au-dessus d’un grand garage de taxi et que les chauffeurs – souvent russes, allez savoir pourquoi – y étaient logés pendant l’entre-deux-guerres. Cf. Roman russe d’Emmanuel Carrère ; le grand-père de l’écrivain habitait peut-être ici.

C’est là que Derval et Nicolas m’ont hébergé lors de mon dernier séjour à Paris. Je dormais sur un superbe canapé Art-déco qui a vu passer des culs splendides depuis les années 1930.

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Derval est irlandaise et Nicolas français. Professeurs et photographe, ils partagent leur vie entre Dublin et Paris, en fonction des recherches qu’ils doivent faire, des livres qu’ils sont en train d’écrire, des congés qu’on leur donne, des cours qu’ils doivent dispenser. Le matin, je me levais sur la pointe des pieds et je disparaissais à la BNF. Leur fils, Alex, a attrapé la varicelle le lendemain de mon arrivée, et nous nous demandâmes tous si nous l’avions déjà eue. La réponse est oui, et le bébé fut le seul à souffrir. Il se réveillait la nuit, en pleurs, sans doute terrorisé par cette cage de démangeaison dans laquelle il était enfermé.

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Nicolas devrait bénéficier d’une bourse à vie de la part du ministère des affaires étrangères. Son existence seule fait plus pour l’image de la France à l’étranger que la plupart des actions qu’entreprend le gouvernement pour le Soft Power. Sur l’ensemble des îles britanniques, toutes les femmes qui l’ont croisé se pâment en parlant de lui. Elles ne lui trouvent aucun défaut, et elles lui prêtent toutes les qualités envisageables pour un homme. Elles ne parlent jamais de sa beauté physique, signe implacable qu’elles sont touchées par sa beauté physique. Elles évoquent donc son intelligence, sa gentillesse, sa modestie, son humour, son talent. Nicolas a tellement de succès que je suis obligé, moi, d’en être le détracteur, pour faire l’équilibre. La vérité est naturellement que je suis jaloux. Moi aussi, j’aurais aimé qu’on me prête tant de qualités, et faire craquer tout le Royaume-uni et l’Irlande en souriant calmement et en prenant des photos.

Il vient de la même région que moi, en France, et nous avons enseigné dans la même université à Dublin, alors je me vante de ces deux choses car tout lien avec Nicolas vous assure une sorte de renommée. Comme il est photographe, je lui ai proposé que nous fassions un livre ensemble sur la Liffey, le fleuve qui traverse Dublin. J’ai déjà écrit sur ce sujet, il s’agirait donc de reprendre le travail et d’organiser des expéditions entre copains, comme j’en ai l’habitude.

C’est un conseil que je donne à tous les sages précaires : si vous avez parmi vos amis, un homme qui a toutes les qualité, faites un livre avec lui plutôt de vous laisser bouffer par la jalousie. Mais ce que je jalouse le plus chez lui, c’est sa femme.

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J’adore Derval car elle possède toutes les qualités qui rendent les hommes heureux. Quand on pense à Derval, on pense au champagne, à la joie de vivre, à la rigolade, au luxe, à l’apparat, aux princesses et aux reines du XVIIe siècle. C’est la femme idéale pour les sages précaires, et d’ailleurs, elle me fait souvent penser à une femme que j’ai aimée autrefois. Elle est irrésistible quand elle se lance dans une histoire qu’elle invente et qui la fait rire. La dernière fois, elle imaginait un professeur célèbre dans une salle de bains, et je ne sais plus du tout où cela nous a menés. Derval est une enchanteresse. Elle mêle l’élégance française au charme irlandais, la générosité à l’intelligence. Partout où elle passe, la bonne humeur règne.

Dans tout cela, Alex et sa varicelle avaient une obsession: les machines électroniques pourvues de boutons et d’écrans. Ce gamin a le génie de la destruction informatique. Je le laissais jouer avec mon portable, pensant qu’il ne ferait que tapoter sagement, mais il activait des fonctions qui éprouvaient mes limites techniques, il fermait des programmes, éteignait l’ordinateur. Il possède l’instinct très utile d’amener une machine à son niveau d’entropie maximum. Alors quand il en eut terminé avec les ordinateurs, ils s’intéressa à nos appareils photographiques, et c’est ainsi que, dans mes bras, il réalisa ce portrait de son père, fatigué mais heureux, à une heure avancée de la nuit.

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Parfois, je me promenais dans les rues et je pensais à eux, Derval et Nicolas. A mes yeux, ils ont toujours été un couple de demi-Dieux. Je me rendais compte que je nourrissais une grande tendresse pour eux, et que cela durait depuis dix ans. Je me disais qu’il faudrait que je le leur dise un jour, mais comment faire ? On a toujours l’air bête, et j’ai horreur qu’on parle de tendresse entre amis.

Lettre à mon filleul républicain sur l’adhésion de la Turquie au sein de l’Union Européenne.

Mon petit Bastien,

C’est aujourd’hui ton dixième ou onzième anniversaire. Tu entres donc, d’une manière ou d’une autre, dans l’adolescence, avec ce que cela charrie d’inquiétude et de fatigue pour tes parents. Je te souhaite une joyeuse fête d’anniversaire, et je leur souhaite, à tes parents, du courage et des idées.

Je t’écris depuis la Turquie, un pays qui se situe à l’extrême sud-est de l’Europe. Des gens considèrent ce pays comme européen, d’autres le situent en Asie. Un grand débat fait rage, d’ailleurs, car les Turcs demandent à adhérer à l’Union européenne, et que cette adhésion divise les gens.

Certains disent que c’est un pays musulman, donc, qu’il n’est pas européen. C’est un argument que des gens comme moi ne comprennent pas, car la religion ne devrait pas avoir un tel poids politique. Ils sont musulmans pour la plupart, c’est leur problème. D’autres disent que le territoire de ce pays est surtout en Asie et qu’il entre en communication avec des régions comme l’Irak et l’Iran, ce qui l’exclut de notre communauté européenne.

D’un autre côté, la Turquie est un territoire qui est central à notre culture d’Européens. Les Grecs étaient nos ancêtres, culturellement, et leur monde comprenait la Turquie actuelle. La guerre de Troie, par exemple, est une de nos plus grandes histoires ; Homère en a fait la première grande oeuvre littéraire européenne, Iliade, que l’on peut lire encore aujourd’hui avec une grande émotion. Eh bien Troie est ici, en Turquie. C’est ici que se battaient Achille, Hector, Agamemnon ; ici qu’Ulysse a eu l’idée du fameux cheval de Troie.

Plus tard, 1000 ans plus tard, Istanbul, d’où j’écris ces lignes, était la ville d’un empereur chrétien qui s’appelait Constentin. Les gens, ici, parlaient grec, et on appelait la ville : « Ville de Constentin », Konstentinopolis. Nous, en Europe de l’ouest, on prononce encore différemment, on dit « Constantinople ». A cette époque-là, c’était le centre de la chrétienté, donc même pour ceux qui ne veulent pas d’un pays musulman en Europe, il est difficile de rejeter cette ville, puisqu’elle est un des centres de notre histoire. Elle fut aussi importante pour l’Europe au premier millénaire que Paris ou Londres l’ont été durant le deuxième millénaire de notre ère.

J’y suis allé faire un petit tour pour vivre un peu sur place si je me sentais plutôt en Europe, ou plutôt ailleurs. Or, il m’est impossible de répondre, surtout qu’Istanbul, la « Ville des villes », est à cheval entre l’Europe et l’Asie. Elle enjambe le Bosphore, le détroit qui sépare l’Europe et l’Asie. (Moi, « Bosphore », c’est un mot qui m’a toujours fait rêver, mais ça ne compte pas car j’ai toujours rêvé beaucoup, et à tort et à travers.)

Alors, Europe ou Proche Orient ? La question est très intéressante car elle concerne la notion de frontière, et c’est le propre des communautés vivantes de ne pas savoir exactement quelles sont leurs limites. On se sent européens, c’est certain, mais où fait-on arrêter l’Europe ? Au Bosphore ? Aux frontières de l’Irak et de l’Iran ?

Ce qui est certain, c’est que dans la vie, il n’y a jamais de frontières. Les différences se font petit à petit, pas à pas. Les frontières sont des décisions prises pour des raisons politiques. C’est comme la différence entre la France et les pays voisins : à quel endroit peut-on vraiment dire que ce n’est plus la France ? On ne le peut pas, car un Français du nord est plus proche d’un Belge, par exemple, que d’un Français du sud. La frontière est le résultat d’une guerre ou d’un accord entre gouvernements. Alors, la Turquie, c’est l’endroit où le voyageur se demande ce que cela signifie d’être européen.

Je me le demande et je suis incapable de donner une réponse.

Le hasard de l’existence fait que, souvent, je suis en voyage lorsque tu célèbres ton anniversaire. Je ne sais pas à quoi c’est dû. D’habitude, je reste immobile. Il est très rare que je voyage, au fond, et ça tombe quand tu changes d’âge. Il y a peut-être une relation de cause à effet.  

Je te souhaite une année pleine de joie et de bonne humeur,

Ton parrain républicain.

L’heureuse solitude du reporter raté

Des informations concordantes faisant part de révoltes à Carrickfergus, j’ai armé mon appareil photographique et sauté dans un train pour aller voir et témoigner.

Dans le train, j’admirais le ciel. Les villes de bord de mer ont ceci comme avantage d’avoir des ciels variés et mouvants.

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A Carrickfergus, j’ai très vite senti que quelque chose manquait. Mon sac.

J’avais oublié mon sac à dos dans le train, ce qui m’irrita au plus haut point car il contenait des livres de première importance pour moi. Des achats récents qui se montaient à une cinquantaine d’euros, plus un livre de la bibliothèque qu’il aurait fallu rembourser. Rien de grave mais des lectures que j’avais besoin de faire, autant pour mes recherches que pour mon plaisir personnel : Formes simples d’André Jolles, et Théorie des genres sous la direction de Gérard Genette, avec des contributions notamment de ce dernier, de Karl Viëtor et de Jean-Marie Schaeffer. Les Allemands, en particulier, sont musique à mes oreilles. La lecture des grands Allemands de la première moitié du XXe siècle m’enchante. J’aime leur façon de penser, la clarté de leur expression, la puissance de leurs découvertes.

Les gens de la gare me dirent que je devais attendre le retour du même train, deux heures plus tard, en espérant que personne ne prenne mon sac. Je n’avais plus qu’à espérer que personne ne tombe sur tous ces trésors de théories littéraires, accompagné du dernier Jean Rolin et d’un numéro du Visiteur, revue d’urbanisme et d’architecture, que je venais de me faire envoyer depuis Paris. Je me disais nom de Dieu, le premier qui tombe sur mon sac se trouvera si heureux qu’il s’enfuira en courant avec le contenu.

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Soudain, je m’imaginai accompagné. Si j’étais parti en couple, que se serait-il passé ? Je me serais fait allumer et couper en morceaux. Des reproches en cascades m’auraient couvert le crâne et je n’aurais même pas eu le loisir d’aller prendre les quelques photographies que voici.

Cette pensée inattendue m’a allégé le coeur. J’ai pu attendre le retour du train avec sérénité en me murmurant cette chanson de Purcell : O Solitude, my sweetest choice. Combien de voyages sont gâchés par la délocalisation de la cellule familiale à l’extérieur du foyer ? Je me faisais cette réflexion à Chengdu en 2005, alors même – l’un n’empêche visiblement pas l’autre – que j’ai de très bons souvenirs de voyage en couple, en Italie, en Chine, en France.

C’est un fait, dans la gare de Carrickfergus, j’accueillais comme un don du ciel de n’avoir aucune autre responsabilité que moi-même, et ne pas entendre, en plus de l’ennui que causait la perte de mon sac, une voix me dire que c’était toujours la même chose avec moi, que j’étais étourdi, etc.

Je partis me promener quand même, espérant trouver des ouvrier en protestations. Je ne vis rien de tel. Je n’ai rien vu à Carrickfergus, rien. Je pris le train à l’heure dite et retrouvai mon sac, avec tous ces trésors littéraires intouchés.

O Heaven what content is mine
To see those trees which have appear’d
In the nativity of time
And which have survived
To look today as fresh and green
As when their beauties first were seen.

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Voyages et merceries. L’art de Michel Jeannès

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Hier matin, un bouton décisif de mon jean était sur le point de se détacher. C’était du tracas, car il en manquait déjà un, et avec celui-ci qui se faisait la malle, je ne pouvais décemment plus porter le pantalon en question.

J’en changeai donc, et descendis l’escalier, lorsque je vis une lettre, à moi adressée. C’est un ami artiste qui m’écrit en réponse à un petit récit que je lui avais donné. Il m’avait confié une feuille cartonnée, sur laquelle je devais coudre un bouton et raconter l’histoire qui me liait à ce bouton. La lettre d’hier était un commentaire sur mon histoire.

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L’artiste en question, Michel Jeannès, renouvelle par ses histoires de boutons la dimension participative de l’art contemporain. Il se laisse emmener dans les histoires des populations rencontrées, du moment qu’elles partent du monde de la mercerie. D’ailleurs, son collectif artistique s’appelle La Mercerie. Entre autres travaux, ils encadrent les fiches cartonnées et en font des objets d’exposition. Nos récits de bouton prennent place dans un dispositif artistique beaucoup plus large, comprenant du visuel, de l’audio-visuel, de l’écrit et des publications, des voyages et des interventions variées dans des quartiers populaires.

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Michel Jeannès recueille des histoires, mais il ne se contente pas de les exploiter pour ses expositions et ses écrits. Il répond à chacun, en le remerciant de son histoire par un commentaire de celle-ci. Il appelle ces échanges un « chantier épistolaire ». Son commentaire de mon histoire m’a fait plaisir. J’avais cousu un bouton venant de la boutique qu’avait mon ancêtre à Rouen, avant la guerre. Dans mon récit, j’évoquais cet arrière-grand-père légendaire, que je n’ai jamais connu, mais qui me fascinait. Je m’étonnais que, ancien paysan et boutiquier, il n’ait jamais cherché à devenir propriétaire, ni à acquérir de patrimoine.

Voici ce que me répond l’artiste :

Ta narration dépeint une anté-origine terrienne à ton bisaïeul mercier.

Pour le plaisir de la controverse, la « morale paysanne faite d’économie et de méfiance » résulte d’une relation à la nature et des leçons que celle-ci sait donner, enseignant la vanité de la maîtrise sur les éléments. Ton ancêtre dispendieux aurait alors conservé la partie morale de la morale, sous forme d’une belle confiance en la vie et ce qu’elle offre.

De sa vie donnée en exemple, tu sembles extraire le modèle du « sage précaire » qui te tient à coeur comme prototype du non-possédant.

Ainsi que ta maman, tu choisis de coudre un bouton-fleur, signe d’une esthétique fragile de l’instant.

A l’orée de cet an neuf en bouton, reçois mes voeux de bons vents.

Michel

Belle interprétation, car moi, dans le billet que j’avais consacré à cet ancêtre boutiquier, je le tenais pour responsable d’une sorte de malédiction familiale, qui faisait de nous des gens incapables de progresser culturellement. Par son commentaire, mon ami artiste me réconcilie avec mes origines. Il fait d’un commerçant douteux un précurseur – qui l’eût cru ? – de ce blog et de ma vie de chercheur précaire!

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C’est cela, l’art des grands performers, des vrais artistes contemporains. Ils nous font voyager dans des souvenirs et dans les significations multiples des objets qui peuplent nos vies. Quand on fréquente Michel Jeannès, ou qu’on visite son site, ou qu’on lit son livre, ou qu’on visite une de ses expositions, on se rend compte de la richesse fabuleuse du bouton. Fabuleuse, de « fable ». On s’aperçoit que le bouton est un objet qui structure, non seulement nos habits, mais aussi nos façons de percevoir les « liens » de toutes sortes. Liens familiaux, atomes crochus, liens hypertextuels, liens distendus, amitiés perdues, création de lien social.

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Ce qui m’intéresse dans le travail de Jeannès, c’est son rapport à l’écriture du voyage. Dans Zone d’intention poétique, il y a un chapitre intitulé « Journal du fibulanomiste », où l’auteur prend note de la découverte des boutons dans la rue. On y découvre, par une fenêtre si étroite, la Chine, l’Argentine, Lyon, enfin la terre entière.

Et comme je suis sur le point de travailler moi-même sur les convergences esthétiques entre le récit de voyage et l’art contemporain, (le récit de voyage étant une forme d’essai à lire comme une « performance »), cette lettre apparue hier arrive à point nommé. Elle me rappelle que le récit de voyage ne doit pas s’inspirer des grands explorateurs, et ne doit pas verser dans la nostalgie d’une époque où il n’y avait pas de touristes, mais il doit se rapprocher de ces artistes qui interviennent constamment sur des territoires, les mettent sous tension, les transforment en zones d’échanges et en zones de transit.

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Conte de noël : « A Single Wise Man »

Noël est une période qu’il faut traverser sans se laisser affecter par une morosité palpable autour de soi, accrue par une hystérie régressive tout aussi palpable. Les uns retournent en enfance et montrent une joie qui gêne jusqu’à la pudeur du sage précaire, les autres laissent lire sur leur visage la difficulté d’exister.

Moi, j’ai fêté noël chez des amis proches, dont je ne peux rien dire pour respecter leur vie privée. Je transgresserai malgré tout cette règle séparation entre vie privée et vie publique, en indiquant que, comme ils venaient de mettre au monde leur premier enfant, j’avais l’impression de vivre dans une crèche vivante, le petit Jésus dont les cris n’étaient que musique, la Vierge Marie qui n’avait d’yeux que pour lui, et un Joseph au four et au moulin, qui ne cachait pas sa fierté et sa tendresse pour la famille qu’il avait réussi à concevoir.

Qu’étais-je là-dedans, à part une espèce de membre putatif de la famille, un oncle que l’on choisit à côté de ceux que l’on aime sans avoir à les choisir ? J’étais un Roi Mage, bien entendu. En anglais, on appelle les Rois Mages « Wise Men », « les sages ». Sauf que j’étais tout seul : je repésentais tous les mages, les sages et les instances magiques de la terre. Je venais du bout du monde, Gaspard aux yeux asiatiques, attiré par une étoile et guidé par une autre, les bras chargés de myrrhe, d’encens et d’or. Des cadeaux pour les parents, cela va sans dire : le petit Jésus, il sera conscient bien assez tôt, et il exigera bien assez tôt ses Playstations et ses maillots de football.

L’avantage d’être un roi mage, un Precarious wise man, c’est qu’on n’a aucune raison de s’occuper de l’enfant. On vient lui rendre hommage, on vient s’incliner devant lui, on vient valider un état de fait, on garantit aux yeux de l’humanité la naissance d’un être élu, et puis on peut se préoccuper de boire, de manger, de faire un peu la bouffe et de bouquiner les livres offerts aux parents élus.

Ces derniers, crèche ou pas crèche, ils restent busy à temps complet, dans un doux affairement. Un roi mage n’a rien d’une baby-sitter, ni d’une nurse, ni d’une Françoise Dolto. Et un sage précaire encore moins, pour qui un nourrisson est avant tout un petit être en devenir qui non seulement est inutile à la collectivité, mais encore accapare l’attention et l’énergie d’au moins deux contribuables actifs. Deux contribuables fous d’amour et fous de joie. 

L’amour fusionnel de la jeune famille aurait pu être exclusif et donc discriminatoire pour l’étranger qui vient de loin, mais c’est le contraire qui se passa. La fusion est un mode d’existence qui annule les distinctions temporelles. Comme l’ivresse, elle dilate le moment présent au point d’engloutir le passé et le futur. Il n’y a plus d’heure du repas, d’heure du lever, d’heure du coucher. Il n’y a plus qu’un temps présent, le temps du nourrisson, qui enfle et qui respire comme une éternité divine. Les gens pris dans cette temporalité vivent dans un monde parallèle, sans passé, sans avenir, sans projet, sans regret, ils sont dans le réel absolu du temps présent.  

Or, c’est une façon de concevoir le temps qui convient parfaitement aux mages précaires qui, depuis les Stoïciens, ont bien décrit ce présent comme une suspension des événements, ou comme un événement qui n’en finit plus d’arriver, et qui fait se dilater l’instant.  Après avoir dormi deux nuits chez mes amis, dont je ne dirai pas les noms pour que personne ne les reconnaisse, j’ai quitté sur la pointe des pieds leur jolie maison, achetée il y a peu, et qui fonctionne comme un nid. Je me suis extrait de ce conte de noël où tout le monde dormait, et où j’avais baigné pendant trente-six heures surréelles.

Familles catholiques

La venue du pape dans mon pays me rappelle que j’ai beaucoup fréquenté de catholiques, cet été.

J’aime bien les catholiques, qui ont le double avantage, pour moi, d’être exotiques et de se sentir reliés à une histoire ancienne. Vieille France, le catholicisme a quelque chose de délicieusement suranné, un charme tordu, une perversité qui ne dit pas son nom. Mais quelle perversité dit son nom ?

Dans la maison d’un ami, par exemple, nous étions trois mecs autour du barbecue (c’était dans le jardin, donc, pas dans la maison.) Ils étaient tous les deux catholiques, pratiquants, père de familles déjà assez nombreuses pour leur âge. Trentenaires, ils vivaient avec une marmaille qui sentait bon et la joie de vivre et le rejet de toute forme de contraception. Ils étaient des copains d’enfance et l’un n’avait que des fils, l’autre n’avait que des filles.

J’écoutais mes deux amis parler de leur famille, et j’étais étonné d’entendre qu’ils oubliaient l’âge d’un enfant, l’activité d’un frère, ils confondaient les noms, ils avouaient qu’ils ne savaient pas grand-chose de la vie de certains des leurs.

Le voyageur est surpris par cette désinvolture. Comment peut-on être à ce point traditionaliste, « famille », anti-avortement, et en même temps montrer une telle confusion ? Cela ne s’apparente-t-il pas à de la négligence ?

C’est le paradoxe des catholiques. Furieusement en faveur de la famille et curieusement indifférent à leur famille. Ce ne pouvait pas être une simple contradiction, comme lorsque l’on se moque des prêtres qui aiment les plaisirs de la chair. Il devait y avoir un sens plus profond.

Hypothèse 1 : La valeur suprême étant la famille nombreuse, oublier les noms, confondre les âges, est une façon d’insister sur le nombre, la quantité. « Il y en a tellement, de ces enfants, que je m’y perds ». Ce serait donc une coquetterie, ou un snobisme, ce ne serait qu’une pose.

Hypothèse 2 : Cette coquetterie est elle-même fondée sur autre chose : chez les catholiques, on ne fait pas d’enfants pour soi, mais pour Dieu, pour l’Eglise, pour la patrie. L’enfant est sacré, mais ce n’est pas son rapport avec « moi le père » qui le distingue. « Je suis dans la bonne voie en procréant beaucoup, mais l’amour que je témoigne à toute cette descendance se confond avec l’amour global pour le prochain qui est inspiré du Christ, et il ne doit pas nécessairement s’incarner dans une expression individuelle et avide. »

Je m’en suis ouvert à des amis irlandais qui m’ont dit, oui, les enfants sont là, c’est tout. Ils ne sont ni des rois, ni des rivaux, ni des héritiers, ils sont juste là.

Cela me plaisait, peut-être parce que ma famille était aussi, autrefois et à sa manière, catholique. J’aime cette distance avec les enfants, qui se déplacent en meute. Rien de plus éloigné que ces impudeurs familiales promues par les médias actuels, issus du protestantisme américain, qui conduisent les gens à se dire « je t’aime » en famille.

Voilà qui est dégradant, à mes yeux : non pas oublier l’âge de son fils, mais lui dire « je t’aime ». Cette parole devrait n’être dite que rarement, par une personne amoureuse à une personne aimée.