Quand j’ai été nommé professeur de philosophie au lycée du Vigan, l’année avait déjà commencé et je devais me débrouiller avec des classes dont je ne savais rien. Devant moi, des classes de 35 à 40 élèves de terminale. Ma priorité allait à la conception et l’animation du cours pour respecter le programme et rassurer les élèves sur leur préparation aux épreuves du bac.
Le nom des élèves, leur mémorisation, viendraient dans un second temps. D’ailleurs, je n’avais aucune liste de noms, ni aucun accès aux sites intranet qui permettent d’administrer les classes.
N’ayant que le contact humain pour me faire une idée sur l’origine ethnique de mes élèves, j’évaluais que sur cent individus, il y avait un garçon africain ou antillais, trois garçons maghrébins et trois filles maghrébines. Cela faisait une statistique de 7 % d’étudiants d’origine peut-être étrangère.
Soudain je reçus les listes d’appel et je lus un nombre importants de noms arabes. Une proportion bien plus importante de Driss, de Réda, de Sheinèze ou de Rayan. À la louche, je dirais 20 % d’étudiants portant des prénoms faisant penser qu’un de leur parent venait d’Afrique.
Je précise que ce lycée n’a pas de concurrence dans la région. Riches et pauvres, toutes les familles de la communauté de communes envoient leurs rejetons dans ce lycée. Je n’ai pas entendu parler d’établissements privés attirant les privilégiés.
Tous ces adolescents plus ou moins arabes m’avaient paru non seulement francais de souche, mais même cévenols d’origine. Ils ne s’étaient pas intégrés, ils s’étaient fondus dans la masse.
C’est l’image concrète et réelle du « grand remplacement » vendu par l’extrême-droite pour nous faire peur.
Arthur Thouroude, neveu sans peur et sans reproche du sage précaire
Je suis professeur parce que je ne sais rien faire de mieux dans la vie. Je sais faire des choses, j’ai exercé d’autres métiers, et j’en exercerai d’autres avant ma retraite, mais c’est professeur que je fais le mieux.
Je suis devenu professeur parce que mes autres emplois ne me convenaient pas vraiment. On me licenciait. Des amis m’encourageaient à devenir profs. Des amis m’ont aidé à postuler. Des amis m’ont conseillé. Mes premiers postes de profs, on me les a apportés sur un plateau, je ne pouvais pas refuser malgré le trac que je ressentais à l’époque.
Je suis resté professeur parce qu’il y a souvent des vacances qui permettent de se reposer. Une ou deux semaines de repos tous les deux ou trois mois, c’est un bon rythme, qui permet de tenir le coup.
Les motivations du sage précaire sont moins nobles que celles de son neveu Arthur. Ci-dessous la vidéo complète qu’il a envoyée chez Brut. Les lecteurs de ce blog s’apercevront bien vite que leur carrière respective ne va pas briller des mêmes feux.
Les deux femmes représentées sur cette esquisse faite à Munich ne sont pas choisies au hasard. Le peintre était amoureux d’elles, elles l’amaient en retour, et les trois connaissaient les sentiments de tous. Ils se sont mariés l’un avec l’autre, à tour de rôle. Ils formaient un trio amoureux et créatif qui n’étaient pas complètement étranger aux mœurs des Européens progressistes de la belle époque.
Les deux femmes étaient plus âgées que l’homme et cela ne dérangeait personne. Maria avait quatre ans de plus que Franz mais ils ne pouvaient pas se marier car Franz était déjà marié à Marie Schnür, de treize ans son aînée. Cette dernière avait déjà un enfant qu’elle avait eu à Paris, fruit de la vie de Bohème des jeunes Européens.
C’est peut-être pour adopter cet enfant conçu à Paris que Franz se maria avec Maria. On ne sait rien de cela car il ne reste pas grand chose de cette relation.
Les trois protagonistes de cette histoire étaient peintres et très influencés par les impressionnistes qui révolutionnaient l’art depuis trente ans en France. Ils cherchaient la bonne recette pour vivre en adéquation avec leur spiritualité, la modernité, les problèmes et les désirs de leur temps. Quand ils ne peignaient pas, ils montaient des coopératives socialistes, quand ils ne se caressaient pas en pleine nature, ils créaient des collectifs d’artistes tels que le Blaue Reiter à Munich.
Marie Schnür, Maria Marc et Franz Marc, en détente relative pendant l’été 1906.
Ce monde d’espoir, de crises et de créativité était précaire. La guerre de 14-18 approchait et Franz n’a rien fait pour l’éviter. Il est mort en soldat sur le sol français dont il a tellement aimé la culture d’avant-garde. Dans ses carnets de tranchée, des dizaines de chefs d’œuvres griffonnés, dans lesquels transparait la passion de Franz pour l’art, et ses tentatives inlassables de comprendre le monde par des mouvements de crayon.
Sa deuxième épouse, Maria Franck, a survécu dans ce village de Bavière où ils expérimentaient l’amour libre et naturiste, pour s’éteindre à près de 80 ans.
Sa première épouse en revanche, Marie Schnür, on ne sait pas ce qu’elle est devenue, et on a perdu toute trace de son enfant. Apparemment, elle a mal vécu ce « ménage à trois », et elle semble avoir mis un terme à sa carrière artistique peu après la guerre. Je pense, pour ma part, qu’elle a changé de nom et d’identité. Comme elle vient d’une famille riche et protestante de Cobourg, sa vie dissolue faisait mauvais genre et il fallait tout dissimuler pour espérer une fin de vie respectable. Si elle était morte avec cette identité connue de Marie Schnür, les historiens auraient retracer la trame de son existence.
On a fait le test jeudi dernier, et je suis négatif. En même temps je ne ressentais aucun des symptômes de la maladie. Mais assez parlé de moi.
Mon épouse Hajer se sentait fiévreuse et extrêmement fatiguée. Diagnostiquée positive au COVID, elle refuse que je m’approche d’elle et élit domicile dans notre chambre à coucher. Je suis condamné à vivre dans le reste de notre appartement. Chienne de maladie qui m’exile loin de celle que j’aime. La séparation des couples n’est pourtant pas la pire des conséquences de ce virus qui, visiblement, est apparu parmi nous pour durer.
Je passe donc mes journées à désinfecter l’appartement et à préparer des tisanes, des soupes, des choses à manger et à boire en petite quantité car un malade du covid n’a plus d’appétit.
Quand Hajer s’occupait de moi, elle était aux petits soins, faisait énormément d’efforts, venait souvent s’enquérir de mon état. Même la nuit elle entrait dans ma chambre et me réveillait pour s’assurer que j’étais en vie. Ma pauvre amoureuse avait peur que je meurs et je trouvais cela tellement mignon.
Et pourtant, Dieu sait que j’étais pénible. D’une humeur massacrante, toujours gémissant comme Orgon dans le Malade imaginaire de Molière.
Aujourd’hui que les rôles se sont inversés, je fais de mon mieux mais je ne suis pas au niveau. Mes tisanes et mes soupes ne sont pas aussi délicieuses, je me plains d’être fatigué et c’est Hajer qui, du fond de sa fièvre, s’inquiète de ma santé.
Quand j’étais jeune le nez de ce personnage m’empêchait de me délecter. Je lisais des livres d’histoire de l’art, je passais ma vie dans les musées, je m’imprégnais de la Renaissance italienne pour me faire le regard, et cet énorme tarin me repoussait systématiquement.
Comment pouvait-on qualifier de chef d’œuvre un tableau si quelconque orné d’un appendice si abject ? Comment même regarder cela ?
Maintenant que j’ai vieilli tout a changé.
1. Le nez du grand-père ne me choque plus. Mon dégoût était à mettre sur le compte de mon jeune âge.
2. Je suis touché et ému par le sentiment d’amour familial qui est délicatement dépeint dans cette peinture.
3. Je mesure combien il etait novateur au XVe siecle de peindre une scene aussi intime entre un enfant et son grand-père.
4. Ce nez apporte trois éléments fondamentaux : il témoigne des maladies de son temps, il signe le début du réalisme en peinture et enfin il montre cette faculté qu’ont les petits enfants d’aimer leurs parents sans conditions.
Enfin tout dans cette composition, notamment l’étrange paysage qui se déploie par la fenêtre, résonne en moi comme l’accomplissement d’un chef d’œuvre absolu de l’art occidental.
Photo de Thought Catalog sur Pexels.com. Image générée quand j’ai saisi les mots « offended lady reading a book ».
Chère Madame,
Je tiens d’abord à vous remercier de lire mon livre et de faire l’effort de m’écrire pour le dire. Vous me faites plaisir, sachez-le, en exprimant vos sentiments sur mon écrit, fussent-ils mitigés. Les mots que vous employez pour qualifier mon récit me touchent : « plein de douceur, de volupté et d’ouverture spirituelle. » Malheureusement vous avez été déçue par la comparaison que je propose entre Jésus et Mahomet, dans les pages 102-104 de Birkat al Mouz, et même si cela est malheureux, ce sont des remerciements sincères que je veux vous envoyer.
Je me permets de vous citer : « En tant que chrétienne profondément croyante, je me suis sentie offensée et injustement attaquée dans ma foi. » Je tiens à vous présenter toutes mes excuses et à vous demander pardon. Je vous assure que mon intention n’était pas d’offenser les chrétiens, et encore moins d’attaquer votre foi. Je crois humblement qu’une lecture littérale de mon texte démontrera ma bonne foi (sans jeu de mots).
Je rappelle le contexte narratif. Nous sommes dans le chapitre 3 du livre, chapitre intitulé « Les aubes du Ramadan ». Le narrateur est devenu musulman, il fait son premier ramadan, et il profite de vivre dans une belle oasis du Sultanat d’Oman pour aller prier dès l’aube dans les vieilles mosquées de la palmeraie. Après la première prière du matin, sachant qu’il jeûne jusqu’au soir, le narrateur s’offre quelques minutes de promenade dans l’oasis avant de partir au travail. Le récit tresse donc des impressions fugitives, des histoires d’oiseaux bleus qui virevoltent et des réflexions décousues sur ce que le narrateur a lu dans le Coran. Soudain, lui arrive cette épiphanie :
Ce que je pense de Mohammed, je ne le pense pas d’Ibrahim, mon autre prophète préféré, et je ne le pense pas de Jésus, le prophète de mes ancêtres.
Birkat al Mouz, p. 101.
On le voit, je m’apprête à comparer les prophètes entre eux mais pas à les juger. Je rappelle que Jésus était une figure importante et qu’Abraham est aussi importante que Mahomet aux yeux du narrateur, ce qui exclut l’idée que mon livre promeut l’islam par opposition au christianisme. Le narrateur essaie de s’expliquer à lui-même pourquoi il se sent proche d’un prophète plutôt que d’un autre, compte tenu que l’islam les vénère tous et qu’il n’y a pas dans le Coran de prééminence de Mahomet sur les autres :
Jésus est un homme de génie mais il est exceptionnel dans son ascétisme, il est hors norme et ne peut constituer un exemple pour moi.
Idem.
« Homme de génie », « exceptionnel », « hors norme », on ne peut pas dire que je cherche à offenser ceux qui aiment le Christ, me semble-t-il. Le narrateur reconnait le caractère extraordinaire de Jésus, mais il explique que c’est justement cette perfection, cette grandeur qui font obstacle, car le narrateur se sent trop petit, trop faible, trop médiocre pour le Messie. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais une sensation de ne pas valoir l’attention de ce grand prophète miraculeux. Pour vous donner une image triviale, imaginez un brave type sans envergure qui se sentirait mal à l’aise à la table de grands bourgeois sûrs d’eux-mêmes, ou un amoureux inexpert qui se dirait que telle femme est trop belle pour lui. De même, le narrateur n’a pas les épaules pour vivre à l’imitation de Jésus, c’est plutôt sur lui-même que porte la critique s’il devait y en avoir une.
Je vous cite à nouveau, chère madame : « Pour ma part, Jésus incarne la douceur dont vous parlez pour votre prophète, ses miracles n’ont pas pour but de l’éloigner de nous mais bien de montrer qu’il est Dieu fait chair. » Ici, vous reconnaîtrez qu’un musulman ne peut pas vous suivre puisqu’il ne peut pas croire à ce dogme du « Dieu fait chair ». L’islam étant fondamentalement une réforme du monothéisme, son ascèse tourne entièrement autour de l’unicité du Créateur. Par conséquent, le musulman vénère Jésus comme un grand prophète mais pas comme un fils de Dieu. Or, comme vous le voyez, je ne parle pas de cela dans mon livre, car je laisse les questions théologiques aux théologiens et reste sur le terrain des affects de mon narrateur :
C’est trop dur d’imiter Jésus, ou même de s’identifier à lui. Il n’a pas de femme, pas de famille.
Idem.
Je pourrais ajouter : il n’a pas de sexualité, il n’est jamais médiocre, jamais bas, jamais idiot. Jamais perturbé par ses bas instincts, comme je le suis. Mon narrateur, rappelons-le, vient de rencontrer sa femme, de se marier, il baigne dans les bonheurs et les soubresauts d’une vie de couple dont il doit apprendre les règles. Je voulais montrer, d’une manière je crois inédite, qu’il se sentait plus en phase avec un prophète qui parle de femmes et de sexe, des questions d’intendance, de problèmes de famille et de gestion des ressources humaines, qui traite des questions de couple et même de scènes de ménage.
Les prophètes ne sont pas que des messagers de Dieu. Ils agissent aussi comme modèles et maîtres à penser. Dans ce cadre, pour prendre un autre exemple, les gens qui se posent des questions sur leur descendance, sur leurs difficultés à avoir des enfants, se sentiront logiquement en adéquation avec Abraham.
Il est trop pur pour moi, et ses miracles le rendent hors de portée de quelqu’un d’ordinaire. J’admire Jésus mais je ne m’intéresse pas plus à lui que je ne m’intéresse aux histoires de super-héros dotés de super pouvoirs.
Birkat al Mouz, p. 102.
Comment pouvez-vous être offensée de lire que Jésus est « trop pur » ? Vous devriez avoir pitié de ce narrateur, qui se sent si impur. La question des miracles est trop complexe pour cette réponse. En bref, je dirais qu’en effet il est plus facile pour un petit homme rationnel de se laisser aller avec un prophète qui ne prétend pas faire de miracles, comme Mahomet, et qui n’est qu’un homme comme les autres.
Enfin, je peux comprendre votre gêne lorsque j’écris ceci sur un caractère difficile, intraitable et radical de Jésus:
Il est extrêmement exigeant avec ses compagnons, il les mène en bateau, fait preuve d’ironie, les met constamment à l’épreuve et les sort sans arrêt de leur zone de confort pour les déstabiliser. Jésus fait pleurer ses parents, il renie sa mère. C’est un rebelle qui a beaucoup inspiré les hippies, les révolutionnaires et les insoumis de la contre-culture. C’est un provocateur charismatique, un héros transgressif qui finit crucifié à force de s’être mis tout le monde à dos.
Idem.
D’accord, ce n’est pas facile à avaler, mais vous le savez mieux que moi, on lit dans les Évangiles des passages où le Messie a des paroles dont le sens premier est le rejet des parents biologiques, et si ce n’est le rejet, du moins l’effort de se détacher des liens affectifs du monde familial. Vous m’accusez de ne pas bien comprendre les Écritures : « Votre compréhension du lien entre Jésus et sa famille est mauvaise et démontre votre méconnaissance de la Bible, de son contexte, de son message. » Je serais très heureux d’échanger avec vous pour que vous me l’enseigniez, ce message. Je promets d’écouter sans faire de mauvais esprit. Je suis certain par avance de vous donner raison à la fin.
Mais ma compréhension de la personnalité de Jésus ne m’est pas propre. Pour la rédaction de ce passage j’ai été très inspiré par le beau livre d’Emmanuel Carrère, Le Royaume, dans lequel il montre combien les parabole du Christ sont effroyablement difficiles à comprendre et à suivre. Le niveau d’exigence requis pour être un de ses compagnons est presque vertigineux, si l’on en croit Carrère. Il en ressort que Jésus est un vrai génie et que méditer à ses côtés force à explorer les galeries profondes des paradoxes humains. Cela n’a pas pour but de déprécier la religion chrétienne, au contraire.
Et je crois que c’est assez banal de dire que la figure de Jésus est à l’origine de la « rebelle attitude », de toutes les formes de contre-culture, de toutes les formes occidentales de rejet des conventions, de l’émancipation individuelle des codes sociaux et familiaux. Je n’avais pas l’impression d’être sacrilège, ici, ni même exagérément provocateur. Les hippies se réclamaient de Jésus. Sans vouloir vous accabler, mais au contraire pour vous faire sourire, je vous rappelle que Johnny Hallyday chantait en 1970 « Jésus est un hippie ». Si Johnny le dit, c’est que la chose était dans les tuyaux depuis bien longtemps déjà.
Enfin je vous remercie de bien vouloir me donner une seconde chance. Je vous cite à nouveau car je me délecte de vos paroles : « Je préfère néanmoins terminer ce mail par une note positive. J’apprécie votre ouvrage, Birkat Al Mouz me fait rêver et m’emporte loin du tumulte de ma ville. Je vais poursuivre ma lecture car il me reste encore l’autre moitié du livre à lire. Dans la poursuite de ma lecture, j’espère ne plus devoir supporter d’offence envers la personne qui inspire mon quotidien. » J’espère aussi qu’il n’y aura plus de comparaison avec le christianisme car je n’ai vraiment pas l’intention de faire des hiérarchies parmi les croyances. Je m’en voudrais de décevoir encore une si bonne volonté.
Vous dites que ce texte vous fait rêver. Je ne rêve de rien de plus.
Je vous souhaite une excellente fin de lecture et me dis bien à vous.
On croit connaître cette initiative féministe. Pour répondre aux fameuses Journées du patrimoine qui célèbrent les grands monuments construits par les hommes, le mouvement HF a lancé les Journées du Matrimoine pour faire connaître les oeuvres d’art de femmes et lutter contre les discriminations. Très bien. Ce que l’on sait moins, c’est que les « Journées du Matrimoine » existaient avant cette initiative. Elles existent depuis 2003 et furent instituées par l’artiste Michel Jeannès qui produit, selon les termes même de la sagesse précaire, un art matrimonial.
Si j’en parle sur ce blog, c’est que l’approche intellectuelle de ce projet artistique invite à réfléchir et à rêver. Plutôt que de se laisser aller au féminisme (bienvenu mais convenu) qui consiste à dire : « Les femmes aussi sont capables de créer des oeuvres de génie », les authentiques Journées du Matrimoine proposent une autre façon d’aborder le monde maternel, la création, l’idée de patrimoine et la pratique artistique elle-même.
Le « matrimoine », pour l’artiste discret qui a fondé ces Journées, ne relève pas d’une fierté combattante opposée au virilisme supposé du « patrimoine ». Cette opposition entre les mâles dominants et les femmes de pouvoir a quelque chose de délétère. Le féminin en nous vaut mieux que cette fierté affichée et cette volonté de faire des oeuvres. Si le « matrimoine » se réduit à l’ensemble des oeuvres d’art faites par des femmes, alors le matrimoine n’est rien d’autre que du patrimoine. De fait, les peintures de Berthe Morisot, d’Artemisia Gentileschi, les sculptures de Louise Bourgeois font partie de notre patrimoine, sans aucune discussion et n’ont pas besoin du concept de matrimoine.
Au contraire, dans le travail de Michel Jeannès, le « matrimoine » devient une alternative au patrimoine, et nous ouvre à des espaces mentaux, nous fait explorer des terres symboliques qu’il appelle lui-même des Zones d’Intention Poétique (ZIP).
Pour entrer dans cet univers mental, symbolique et charnel, Jeannès utilise le bouton. Le bouton est un objet simple, modeste, minuscule et qui passe inaperçu. Et pourtant si l’on s’y arrête, alors une véritable poésie s’en dégage. Voici ce que j’ai écrit à ce propos il y a quelques années :
On commence à bien connaître le travail de Michel Jeannès, et l’usage étonnamment fructueux qu’il fait des boutons de mercerie. Non seulement les boutons symbolisent le lien, l’union, mais surtout ils renvoient au monde féminin des mères, des boîtes à boutons, du travail discret et profond de la couture, du reprisage, du soin des vêtements de la famille. Dans les différents terrains qu’il occupe, Jeannès est très attentif à la parole des femmes, non pas en tant qu’êtres universels, mais depuis leur rôle, jugé subalterne dans les sociétés phallocrates, de travailleuses de l’ombre.
La précarité du sage, 2009.
Bouton de nacre, bouton de bois, bouton en plastoc ou en ferraille.
On voit des couleurs et des matières apparaître. Et puis voir des boutons, c’est aussi voir des vêtements, des fonctions, des idées portées sur le corps.
Bouton de chemise, bouton de manchette.
Bouton de jeans, bouton de caleçon.
Vous avez sans doute chez vous une boîte à boutons. Ouvrez-la et versez les boutons sur la table. Imaginez qu’un poète soit là et les contemple avec vous. Quelle beauté et quelles rêveries vont sortir de cette lampe d’Aladin. Ce sont des voyages et des souvenirs qui reconstituent avec douceur un monde enfoui, des biographies d’hommes obscurs, et tout un foisonnement de fictions.
Opposition Patrimoine/Matrimoine
Le patrimoine est le monde des pères et de ce qu’ils lèguent à leurs fils. Le matrimoine le monde des mères et ce qu’elles transmettent à leurs filles.
Le patrimoine se célèbre avec pompe et force discours. Le matrimoine se partage avec les mains et les paroles singulières.
Le patrimoine enjoint de conserver, de restaurer et d’imposer des oeuvres éternelles. Le matrimoine encourage à s’adapter, à réparer et à recoudre des choses du quotidien.
Le patrimoine vise l’immortalité. Le matrimoine s’inscrit dans le présent mouvant.
Le patrimoine définit l’art comme une pratique solide, glorieuse et éclatante. Le matrimoine fait entrer l’art dans des pratiques sociales, des échanges et du flux.
Le patrimoine est du côté de Pascal et Claudel. Le matrimoine est du côté de Montaigne et de Gide.
Participez et sortez vos boutons, car je ne le puis
Les authentiques Journées du Matrimoine sont toujours d’actualité aujourd’hui et je vous invite à visiter leur site. Vous pouvez participer à cette « oeuvre immatérielle » en quelques gestes simples. Allez voir ces images de boîtes à boutons photographiées, c’est d’une beauté poignante.
Moi, je n’ai pas de boîte à boutons, alors je ne peux pas participer à l’oeuvre immatérielle des Journées du Matrimoine. J’ai demandé à mon épouse, mais elle non plus n’en a pas, car nous sommes des nomades. Les nomades n’utilisent pas de boutons. Regardez les Mongols dans leur steppe, les Bédouins dans leur désert. Ce n’est que foulards entourés, voiles et turbans, ceintures de soie, lacets, mais pas de boutons.
Il y a toujours des polémiques quand l’Observatoire des inégalités publie ses rapports sur la fortune des Français. L’organisme avance qu’en France, à partir de 3500 euros net par mois, on est riche. Sur les plateaux de télévision, en général, cela est reçu avec mépris et écarté d’un revers de la main. Évidemment, disent-ils, qu’on n’est pas « riche » avec un salaire si bas. En effet, le mot « riche » continue de sonner à l’oreille comme un terme mystérieux, entouré de luxe et de puissance inaccessible. On ne se voit jamais soi-même comme riche car on sait que d’autres le sont infiniment plus que soi.
L’Observatoire des inégalités, lui, fait un travail sain en ceci qu’il élimine tout ressenti subjectif sur ces données et sur le mot « riche ». Il se borne à une simple arithmétique. Il considère le corps social dans son ensemble. Il détermine le salaire médian des Français : 50 % gagnent plus que ce salaire, 50 % gagnent moins. Il multiplie par deux ce salaire médian et cela lui donne le chiffre de 3470 net pour une personne seule.
Pour résumer, seuls 10 % des Français gagnent plus de 4000 euros net par mois. Les dix pour-cent les plus favorisés, on peut dire qu’ils sont riches, ce n’est pas un abus de langage. Or comme les médias nous parlent de gens qui brassent des millions, on finit par penser qu’il est banal de posséder ce qu’une fraction infime du peuple possède.
Alors admettons qu’ils aient raison, que ce soit exagéré de mettre dans le même panier un millionnaire et un cadre supérieur. En effet, si quelqu’un gagne 5000 euros par mois mais doit rembourser sa banque 2000 euros, payer 1000 euros d’impôts et subvenir aux besoins d’une famille, il ne lui reste pas grand chose à la fin et ne peut pas s’offrir les voitures de luxe que les « vrais riches » exhibent dans les médias.
Pour répondre à ces arguments, il suffit de compléter les chiffres du salaire pour décrire formellement ce que c’est qu’être riche du point de vue du capital.
Un riche, c’est quelqu’un qui possède un certain capital et qui perçoit un certain pécule. Voici le capital minimum : il possède au moins deux logements, sa résidence principale et une autre résidence qu’il utilise soit comme logement de vacances, soit comme location. J’ai bien écrit il possède ; ce n’est pas la banque qui est propriétaire. Donc il ne rembourse pas les traites pour ces deux logements. Soit il les a reçus en héritage, soit il les a payés comptant, soit encore il a terminé de rembourser ses prêts bancaires. Bref, ces deux logements sont à lui, il peut les vendre ou les léguer.
Sa résidence principale contient un nombre de chambres à coucher supérieur au nombre d’enfants que compte son foyer. Exemple, s’il y a trois enfants, sa résidence comprend quatre chambres à coucher. S’il n’a pas d’enfant, l’habitation comprend au moins une chambre à coucher. Cela élimine les studios, les trous à rat et autres cagibis que certains propriétaires prennent pour des résidences.
Il possède aussi au moins un véhicule motorisé par adulte. Son conjoint, qu’il ait une activité rémunérée ou non, a donc sa voiture, ainsi que les enfants devenus adultes.
Voilà le capital minimum que vous devez posséder si vous voulez qu’on dise de vous que vous êtes riche. Deux logements et une voiture par personne. Même si les logements sont vétustes, même si les voitures sont déglinguées, car le revenu mensuel permettra toujours de subvenir aux besoins causés par les défaillances du capital.
Pour ce qui est des revenus, je reprends les chiffres de l’Observatoire des inégalités : les riches sont ceux qui perçoivent le double du revenu médian des Français, soit 3500 euros net par mois et par adulte. S’il s’agit d’un couple, alors 7000 euros net par mois.
Voilà. Une famille qui est propriétaire de deux logements, deux voitures, et qui perçoit chaque mois 7000 euros net, quel que soit le nombre d’enfants à charge, et quelle que soit la commune où elle habite, est une famille de gens riches. Elle est à l’abri du besoin, elle peut investir de l’argent, elle peut spéculer et perdre en bourse sans que cela affecte la vie quotidienne.
J’ai acheté cet appartement l’été dernier, en 2021. Je vivais loin de France quand j’ai pris la décision d’acquérir ce bien. Mon frère m’en avait parlé, il avait visité les lieux, pris des photos et des vidéos pour que je me fasse une idée. Ma femme et moi avions envie d’un logement en France alors j’ai fait une offre à l’agence immobilière. Je suis donc devenu propriétaire sans même visiter l’appartement. J’ai fait confiance à mon frère.
Depuis août 2021, date de notre arrivée en France, nous vivons dans les travaux de rénovation de ce logement. Si Dieu le veut, il sera habitable en juin. Nous avons eu la chance de tomber sur des artisans très sympathiques et compétents, mais qui travaillent en moyenne un jour par semaine pour nous.
J’enrage de ne pas savoir et ne pas pouvoir faire ces travaux moi-même. Je ne parle pas de l’électricité ni du gaz, mais enfin, pour des choses aussi élémentaires que l’isolation, les plaques de plâtre, les dalles des béton, je suis déprimé de devoir être dépendant de camarades professionnels. Il me reste les choses encore plus élémentaires où je suis enfin à la hauteur : abattre des cloisons, casser des choses, dégager les gravats, faire des aller-retour à la déchèterie.
Récemment, j’ai démoli des cloisons qui couvraient une cheminée. La suie s’est accumulée pendant des dizaines d’années, vous n’imaginez pas la saleté de ce que j’ai respiré malgré les masques spéciaux acheté chez Weldom. Mes mains ne retrouvent plus la blancheur intellectuelle d’antan.
Je retrouve les odeurs et les couleurs de ma jeunesse de ramoneur. Même mon véhicule utilitaire est imprégné de l’odeur distincte de la suie. Une odeur fine, entêtante, un peu organique, qui s’insinue dans les plis les plus infimes de la mémoire. Il me suffit de m’assoir sur le siège conducteur pour repenser à mon père, aux trajets que nous faisions avant l’aube pour nous rendre sur les chantiers de Tarare. En général, j’étais le plus petit de l’équipe et je finissais mes nuits allongés à l’arrière des véhicules, allongé sur un matelas de chiffons, les pieds posés sur les immenses aspirateurs.
Les travaux avancent lentement. Avec l’aide de Dieu, il sera habitable en juin.
La guitare et le chant sont un peu la marque de fabrique de la sagesse précaire. Quand les circonstances le permettent, le sage précaire sort son instrument et, à défaut de la charmer, amuse son auditoire par des moyens musicaux.
En classe, en conférence ou en réunion, le chant tend à étendre son domaine d’application. Le 25 février 2022, invité à la Médiathèque du Pays viganais pour présenter mon livre Birkat al Mouz, j’aurais aimé accompagner ma causerie de beaux airs de ‘Oud, mais je n’avais ni les moyens ni l’entregent de me procurer un tel service.
Comme j’avais promis au directeur de la médiathèque « des paroles, des images et de la musique », que ces promesses s’étaient déjà retrouvées imprimer sur les prospectus d’information, je n’avais plus d’autres choix que de produire la musique moi-même. La veille de la rencontre, j’ai demandé à mon frère s’il voulait bien m’accompagner à la flûte, ce qu’il accepta par générosité d’âme. J’ai déjà parlé de ce frère qui est à la fois musicien et paysan.
Une grande partie du public présent ce soir-là était venu pour lui autant que pour moi. Les gens le connaissent car il vend ses légumes tous les samedis au marché du Vigan. Il avait d’ailleurs fait une réclame incroyable pour ma soirée littéraire au milieu de ses carottes et de ses salades bio. Quand ses clients habituels me virent parler d’un livre sur Oman, ils pensèrent peut-être que c’était une famille d’originaux, comme on en croise dans les Cévennes. Mais quand ils virent leur paysan-maraîcher préféré marcher sur scène et jouer de la flûte avec aisance, ils arrondirent leurs yeux. Le lendemain, au marché, ils leur firent une deuxième ovation et exprimèrent leur admiration pour ses talents musicaux tout en louant la qualité de ses légumes et de son miel.