Prodiges de l’hiver

Ce qui est merveilleux pendant l’hiver, c’est la mise à nu de tout ce que la végétation recouvre en temps ordinaire.

Comme les Cévennes sont, selon l’expression de l’historien Patrick Cabanel, un « paysage-monument », ce que l’hiver découvre, ce sont toutes les constructions en pierres sèches qui structurent le paysage.

Depuis la terrasse où j’habite, je lève les yeux et vois un véritable chaos de pierre et de roche, du gris recouvert de mousse aux mille nuances de vert. Ces pierres entassées les unes sur les autres, il faut apprendre à lire leur lignes, à regrouper leurs ensembles, à parcourir mentalement leur logique et leur ordonnancement. Loin d’être un chaos, cet amoncellement de pierres est une série de constructions de terrasses, d’escaliers, de créations adossées à la montagne.

L’hiver, donc, révèle rien moins que l’essence des Cévennes. Depuis des siècles, les Cévenols ont cassé la montagne pour aménager des terrasses cultivables, si bien que l’ensemble de ces vallées sont une immense sculpture, mêlant murets, mas, glacières, gourgues, bassins d’eau, canalisations et abris de toutes sortes. Vivre ici, c’est apprendre à saisir ces nuances et les histoires qui vont avec.

Hier, par exemple, j’ai découvert un nouveau chemin, et un escalier vieux de cent ans sur le terrain de mon frère, qui permet de joindre plus directement une terrasse en friche et la calade qui mène au Puech Sigal. Cette découverte m’a causé une joie comparable à la lecture d’une œuvre littéraire vraiment originale : sensation de nouveauté radicale, enrichissement du quotidien et en même temps, impression bizarre de proximité.

Aujourd’hui, c’est un chemin extérieur au terrain que j’ai découvert, avec l’aide de mon frère qui n’était pas surpris. Lui savait que l’hiver nettoyait la forêt et faisait apparaître les anciens chemins et les constructions abandonnées. Ce chemin m’a enchanté. Il longe la côte en face du terrain, traversant la forêt qui paraît d’habitude impénétrable. On l’emprunte depuis la calade au bord du cours d’eau qui délimite le terrain, puis il longe le flanc jusqu’à un gros rocher que les anciens n’ont pas explosé.

Je ne comprends pas, et demande à mon frère : « A quoi sert ce chemin s’il ne mène nulle part ? » Il sert à accéder à la forêt, car si elle paraît inculte, c’est que nous ne savons pas lire ce pays. La promenade est parsemée de toutes petites terrasses circulaires qui devaient porter, autrefois, de gros châtaigniers. Des dizaines de petits îlots en pierre recouverts de mousse. Cette forêt étaient entièrement nettoyée naguère, et tout ce qui y poussait était utile aux populations locales.

Derrière le rocher où se termine le chemin, on descend en pente douce jusqu’à la route, où la voiture est garée. C’est donc un sentier qui ne quitte pas des yeux le terrain, qui le redouble.

Un tel chemin, aussi clairement défini, alors que personne ne l’emprunte plus jamais, est un prodige à mes yeux, un  prodige de l’hiver.

 

Des histoires de docteurs

Je reprends une voiture et monte à nouveau sur le causse de Blandas, mais cette fois pour aller chez mon frère JB, près de Pézenas. Il nous invite chez lui pour célébrer noël, et nous traite comme des rois. Nous sommes logés à l’hôtel, près de son cabinet médical, ce qui est d’un luxe invraisemblable pour un sage précaire. J’apprécie à sa juste valeur de pouvoir faire une sieste dans ma chambre, d’y être seul, et d’y avoir une télévision !

Je profite encore de la qualité de médecin de mon frère pour m’immiscer chez un dentiste qui, par faveur pour son collègue, accepte de me prendre le 24 au matin. Son assistance, en prenant mes coordonnées, me racontent des choses horribles sur les arracheurs de dents d’autrefois. Je la supplie d’arrêter ; elle a l’air surprise : « Pourquoi, vous n’êtes pas docteur ? »  J’ai le réflexe de lui répondre non, pas du tout, bien au contraire, puis je me souviens de mon diplôme récent. « Enfin, je suis docteur, mais pas en médecine. Ces blagues de médecins, moi, ne me font pas rire du tout. »

Son mari me charcute une molaire pendant plus d’une heure, une heure pendant laquelle je me pose des questions : à quoi rêvent les dentistes, tout le jour penchés sur des cavités et des caries qu’il faut creuser et explorer ? Rêvent-ils de crevasses, de montagnes, de spéléologies et de crêtes ? Plus tard, mon frère me dira qu’il s’agit-là de questions idiotes. Qu’on pourrait aussi se demander à quoi rêvent les gynécologues. Eh bien, dis-je, peut-être bien de spéléologie aussi…

Peut-être que la spéléologie est le dénominateur commun de l’onirisme doctoral ?

L’assistante du dentiste – son épouse – se tient près de moi et pose ses mains sur mon épaule et mon bras, ce qui me réconforte beaucoup. Je trouve cette attitude très professionnelle de sa part. Ils me donnent rendez-vous pour un autre charcutage début février. Ce sera l’occasion de rendre une nouvelle visite à mon frère.

A partir de ce moment-là, mes journées sont rythmées par les répercussions douloureuses de ce soin dentaire. Car si le dentiste vous guérit, son action  est traumatisante pour l’ensemble de nerfs, de gencives et d’os qui constitue notre système dentaire. Il faut donc plusieurs jours pour que la douleur se résorbe Je dois faire alterner des prises d’Ibuprofène et de Paracétamol, trois fois pour chaque médicament. Cela fait six occasions dans la journée de calmer la douleur. Alors je calcule mes journées par rapport à ces six plages de bien-être, six moments paradisiaques. Une prise au lever et une au coucher, car souffrir à ces deux moments-là est intolérable. Le reste de la journée doit se partager entre les quatre autres ingestions de médicaments, et c’est un savant calcul, un jeu de cache-cache avec son propre corps.

Il faut ruser avec la douleur, et supporter quelques minutes de plus à chaque fois, en se disant que le répit sera peut-être plus long, et qu’il vaut mieux ne pas gâcher ses munitions trop rapidement.

Puis il arrive que la douleur s’apaise et qu’on se sente enfin à peu près, et provisoirement, guéri.

Fin du chantier

 

Depuis la route qui monte au Puech Sigal, les arbres s’éclaircissent et laissent voir le mazet de mon frère. Il se fond dans le paysage, et personne ne saurait dire qu’il y a là-haut un chantier qui mobilise deux vaillants travailleurs.

Ci-dessous quelques photos qui montrent grossièrement les changements opérés depuis deux mois.

La façade nord :

L’entrée, lattérale, qui nécessitait qu’on se baissât pour entrer (on croyait que c’était à cause de la petite taille des anciens Cévenols).

L’intérieur, dont je donnerai de meilleures photos à mon retour de Paris. Car pendant mon absence, mon frère posera une fenêtre et une porte, et dans une semaine, je m’installe dans ma nouvelle maison pour l’hiver :

Enfin un petit détail dont je laisse aux connaisseurs le soin de deviner de quelle partie il s’agit :

Du scepticisme vis-à-vis du mazet

Depuis que le toit du mazet est reconstruit, je repense à tous les amis qui ont douté de ce chantier. Cela fait des mois que j’entends des gens, en général des gens qui n’y connaissent rien (mais nous portons tous des jugements sur des choses dont nous ne sommes pas spécialistes), faire des grimaces face au mazet en ruine.

J’ai reçu des coups de fil d’ami(es) qui n’étaient jamais venus sur le terrain et qui me faisaient part de leur inquiétude, car ils avaient entendu parler de ce chantier de manière telle qu’ils avaient peur pour moi. Depuis le mois de juin, on me parle de l’hiver, et on ne me croit pas quand je dis que je le passerai dans ma nouvelle maison.

Beaucoup de mes proches ont eu des doutes quant à notre capacité, à mon frère et à moi, à venir à bout de ce chantier. Ils ont qualifié notre projet de « foireux ». Ils se sont inquiétés pour ma santé et même pour ma vie, anxieux de me voir persister dans ma folie de vivre dans une ruine instable. Des images d’hivers rigoureux où je meurs de froid se sont succédé à des images de catastrophes diverses, le mazet s’effondrant comme un château de carte, ensevelissant sous les pierres et les poutres un sage précaire présomptueux.

À côté de ce mazet en construction, il y a un cabanon en bois dans lequel je loge depuis juin 2012, en attendant que la construction en pierre soit prête. La cabane en bois, mon frère l’a construite au début des années 2000. Certes, sous un certain angle, elle peut avoir l’air bancal et c’est peut-être là qu’il faut chercher la raison de ce scepticisme généralisé. Or, cette apparence bancale est précisément ce qui en fait le charme. Et puis surtout la cabane a tenu une dizaine d’années, elle a résisté aux tempêtes, aux épisodes cévenols, aux chaleurs écrasantes de l’été, aux fusillades de chasseurs, aux sangliers et aux rats. Si j’étais un inspecteur des travaux finis, j’insisterais davantage sur la solidité éprouvée de la construction que sur sa fragilité.

Il doit pourtant bien y avoir quelque chose de vrai dans les perfidies de mes amis.  Ce qui est vrai n’est pas le contenu de leur jugement car on peut raisonnablement penser que la charpente tiendra, que le toit sera solide, qu’il protègera de la pluie et résistera aux tempêtes. J’en suis d’autant plus certain que mon frère est parfaitement lucide sur les erreurs à ne pas commettre. D’autres personnes, des autochtones qui en ont vu d’autres, rendent parfois des visites au terrain et considèrent ce chantier comme une formalité. « Une journée ou deux suffiront, du moment que les éléments seront assemblés » dit Rémi, un ami scientifique qui a participé à de nombreux chantiers de ce type dans les Cévennes.

D’où vient donc cet écart entre la confiance tranquille de Rémi et les doutes non moins tranquilles de celles et ceux qui ne parviennent pas à imaginer que le chantier puisse arriver à son terme ? C’est probablement dans cet écart qu’il y a un peu de vérité. Les uns ont en tête la difficulté d’un tel chantier et jugent ma façon d’en parler trop détachée, comme si je voyais la chose se réaliser toute seule. Les autres appréhendent le mazet du point de vue de leurs expériences propres et voient là quelque chose de facilement réalisable.

En ce qui me concerne, mon point de vue est ultimement de pure confiance, c’est pourquoi je parle de cela avec détachement. Je sais mon frère capable de tout du moment qu’il décide de réaliser quelque chose. Je contemple son terrain et je vois tout ce qu’il a pu en faire, tout seul ou avec des aides ponctuelles. Le travail qu’il a accompli est proprement considérable, surtout si l’on considère qu’il aime dormir, qu’il passe son temps à jouer de la cornemuse et de la guitare, à s’occuper de ses enfants, et qu’il n’aime pas les grandes chaleurs ni les grands froids.

Par conséquent ce qui m’étonne le plus n’est pas que l’on doute de moi mais que l’on doute de mon frère. Il n’a jamais prétendu, à ma connaissance, être capable de choses qui outrepassaient ses compétences. Au contraire, il fait preuve de patience, il réfléchit longuement, prend conseil et quand il se met à quelque chose, il le fait avec excellence : miel, jardinage, bricolage, musique, dessin, qui peut dire qu’il ne réalise pas pleinement ce qu’il entreprend ?

On me dira que mon jugement est biaisé car il s’agit de mon frère aîné et que je ne le considère pas d’un oeil objectif. Ne nous affolons pas. L’hiver n’est pas encore arrivé. Le scepticisme n’est pas encore vaincu. Il faudra faire le bilan au printemps prochain.

La volige, c’est pas de la voltige

 

Un autre grand jour, où nous sommes fiers de nous. Sous mon insistance fébrile, car je trépigne à l’idée de voir un toit au mazet, nous sommes allés acheter de la volige à l’Union Forestière du Vigan. La volige, ce sont les planches de bois que l’on place sur les poutres avant de poser les tuiles.

Calées sur la vieille 404 Peugeot de mon frère, (voiture de collection, au moteur de tracteur), les planches firent le voyage dans la montagne sans coup férir.

Très vite, nous nous organisons comme suit : pendant que je monte les planches sur la terrasse du mazet, mon frère commence à les clouer sur les poutres. C’est moi qui ai insisté pour que l’on procède ainsi. Bien sûr, il est plus gratifiant de poser les planches, de les clouer, mais précisément, je suis un manard, et donc je reste dans mon rôle de manard.

Mon frère est un artiste de la charpente, il lui faut de l’espace et de temps pour réfléchir ; c’est un voltigeur de la volige, un albatros de chantier : si vous l’épuisez en le laissant porter des sacs de chaux et des planches de bois, vous lui coupez les ailes. C’est à moi, le sanglier poilu de la famille, de porter les sacs et les planches. C’est une charge qui m’arrange car elle me dispense de réfléchir, et Dieu sait que j’en ai assez de réfléchir.

Déchargé de la tâche indigne de porteur, mon frère a pu se concentrer sur la maison elle-même, et il y a vite pris goût.

En quatre heures, le toit était entièrement recouvert de volige, elle-même recouverte de longueurs de plastique. Il ne manque plus que les tuiles, et l’on pourra dire que le mazet est habitable.

Le sage précaire en vedette médiatique

En entretien avec Ludovic Dunod

L’un de mes frères se trouvant à Paris en même temps que moi, nous nous sommes vus dans la capitale et sommes allés ensemble à la Maison de la Radio. Il se trouve que ce frère-là a toujours été un amateur de radio et, comme c’est mon cas, adepte des chaînes du service public.

On a demandé au journaliste qui m’interviewait si cela le dérangerait de lui faire une place dans le studio. Il n’y a pas eu d’hésitation, tout le monde est bienvenu. Mon frère est donc resté dans la régie, d’où il a pu prendre quelques photos, les seules que je possède de mes diverses interviews à la radio.

J’ai de la chance, j’apparais même sur un ou deux de ses clichés! J’aurais pu y être absent, car ce qui intéresse surtout mon frère, c’est le travail de l’ingénieur du son et le mécanisme interne de l’événement radiophonique.

L’un de ses propres fils compte être journaliste, alors les commentaires que père et fils s’échangèrent par SMS, pendant que je parlais de mon livre et de mes idées sur le nomadisme, concernaient des questions beaucoup plus concrètes : la qualité de l’interviewer, le professionnalisme de l’ingénieur, l’adéquation des ordinateurs, la marque des micros.

C’est la précarité de ma renommée. Ma vie de star précaire avait commencé dès lundi, chez un de mes cousins, à Montpellier. Comme il est photographe de presse (en supplément de son métier de médecin légiste), et qu’il m’a montré des portraits qu’il avait réalisés il y a peu, je lui ai demandé de faire mon portrait.

Après tout, chaque fois qu’on me demande une photo, je n’ai guère que des clichés pris sur Facebook, où j’apparais blafard et en surpoid, légèrement ivre et la paupière lourde. C’était l’occasion de faire appel à un professionnel qui allait donner du sage précaire l’image officielle d’un homme moderne en majesté.

Malheureusement, lundi matin, le soleil tapait trop dur pour mes pauvres yeux, et le réflecteur de lumière qui était censé m’éviter de plisser les yeux (en me permettant de poser dos au soleil) était encore pire et me faisait pleurer comme une madeleine. Mon cousin dirigeait les opérations en me disant : « Vas-y, ouvre les yeux! Super, ouvre les yeux. »

La sagesse précaire, photo Paul Plaisance

Résultat, la photo la plus réussie est peut-être celle où je me frotte les yeux pour sécher mes larmes. J’ai l’air de prendre ma tête entre les mains tout en riant, ce qui convient bien à la sagesse précaire, il me semble. Démocrite et Héraclite réunis en une seule image:

« Des deux philosophes Démocrite et Héraclite, le premier, qui trouvait ridicule et vaine la condition humaine, n’affichait en public qu’un visage moqueur et souriant; le deuxième, au contraire, etc. », Montaigne, Essais, I, 50.

C’est une bonne image, car elle combine convenablement le rire et le désarroi. D’autant plus que le désespoir, en l’espèce, n’est pas provoqué par des angoisses existentielles, mais par un inconfort matériel et momentané. Il s’agit donc d’un malaise parfaitement prosaïque et entièrement remédiable, comme le malheur du monde, selon les préceptes encore flous de la sagesse précaire.

C’est ainsi que ma semaine de star médiatique a commencé par une photo sans visage, et s’est terminée par une autre photo où j’apparais par accident.

Journées contrastées à Paris

A Paris les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier fut une superbe journée, et aujourd’hui, une à mettre au cabinet.

Hier il faisait beau, relativement. Il y a eu des nuages, mais il y a eu aussi de bons moments de ciel bleu. J’ai d’abord cru que ce serait une mauvaise journée puisque arrivé au Grand Palais pour visiter l’exposition sur les Bohèmes, je me rendis compte que c’était fermé (comme tous les mardis).

Puis la journée s’est bien redressée. J’ai rencontré mon frère Antoine sur les Champs-Elysées, on s’est baladé jusqu’au Trocadéro, on a mangé un sandwich sur un banc, puis on s’est retrouvé à la Maison de la Radio, pour l’enregistrement de l’émission de Ludovic Dunod sur RFI.

Mon frère s’est installé dans la régie, et moi dans le studio. L’entretien fut long et assez poussé. Le journaliste avait scrupuleusement lu mon livre sur les nomades irlandais, à tel point que je me suis demandé s’il n’était pas le seul au monde à l’avoir lu in extenso. Les questions étaient pertinentes et, surtout, les citations qu’il sortait de mon livre étaient formidables : non seulement elles arrivaient à point nommé dans la conversation, et soulignaient parfaitement ce dont nous parlions, mais c’était précisément des phrases dont j’étais satisfait sur le plan littéraire. J’étais donc aux anges d’entendre mes propres phrases, et ces phrases-là précisément, lues par un très bon journaliste.

Et dire que cet entretien sera diffusé sur l’ensemble du monde francophone. C’est ce qu’on appelle une bonne journée. Amis africains, à vos transistors!

Après quelques bières bues avec mon frère dans un bar proche de la Maison de la Radio, j’ai rejoint mes charmants éditeurs, ceux qui ont fondé et qui dirigent la collection « Voyage au pays des… » chez Cartouche. C’est toujours une joie de les voir ; ils sont pétillants, drôles, cultivés, leur appartement a quelque chose de baroque et de provocant qui me met toujours de belle humeur.

A la fin de la soirée, j’ai appris que l’équipe de France de football avait, ô joie, marqué un but contre la glorieuse équipe d’Espagne. Je n’en croyais pas mes oreilles. On a marqué ET on a fait match nul, voilà qui rend le sage précaire heureux.

Aujourd’hui, en revanche, il pleut. Et ce n’est pas le pire. La conductrice qui devait m’emmener à Lyon ne répond pas à mes messages, son téléphone semble être un faux. Le site de covoiturage où j’ai réservé ce trajet me signale que je vais devoir payer quand même les quelques dizaines d’euros que me coûte le voyage. A ce coût s’ajoute celui du TGV que je vais finalement prendre au dernier moment. C’est donc une journée stupidement onéreuse et sans charme.

Comme j’ai très faim, je vais sans doute trop manger, de la mauvaise nourriture bon marché, et m’en vouloir, après coup, d’avoir mal mangé.

Malheureusement, c’est aujourd’hui que j’ai déposé le manuscrit de ma thèse révisée aux Presses de Paris-Sorbonne. Est-ce un mauvais signe ? Ou est-ce l’événement qui va rattraper cette journée pourrie ?

En même temps, mes parents m’annoncent que ce soir, on se fait un couscous. Si on y parvient malgré ce mauvais karma, alors on pourra dire que la journée fut rattrapée in extremis, loin de Paris.

Paysan musicien

Avec mes amis brésiliens, jouant des instruments de mon frère

Mon frère est hanté par la musique. Pas moi. Moi, je l’étais quand j’étais jeune, mais je m’en suis affranchi. Pour exemple, j’ai pris l’autre jour une pile de CD pour faire la route dans une bagnole de location ; des CD qui avaient beaucoup compté pour moi… Je n’ai pas pu en écouter un seul en entier. Ils m’emmerdaient tous au bout d’une petite demie-heure.

Mon grand frère, lui, a gardé son âme d’adolescent. Il est littéralement habité par la musique populaire.

L’autre soir, il a appris des danses traditionnelles et le lendemain, au terrain, il chantonnait en essayant de se rappeler les pas. Comme si c’était le plus urgent quand la maison en pierre n’a toujours pas de toit. Je m’étais changé, j’étais en tenue de travail, j’étais prêt, mais incapable de prendre des initiatives par incompétence. Et voilà mon chef de chantier, en contrebas, qui répète et répète encore des pas de valse à cinq temps ou de « Scottish inversé » (whatever that is).

La musique est ce qui importe le plus à mon frère. Son esprit est toujours rempli d’airs, d’accompagnement, de suite d’accords et d’harmonie. S’il pouvait, il ne vivrait que de cela. Il est toujours en train de siffler, qu’il pleuve ou qu’il vente. Même au plus fort des soucis, il a toujours des morceaux qui lui trottent entre les oreilles. Il siffle des lignes précises car il apprend des airs traditionnels et apprend à jouer des instruments historiques, tels que la cornemuse ou diverses flûtes.

Mon frère paysan en plein travail

Nous travaillons enfin sur les poutres en châtaignier, puis pendant que je passe une couche d’huile de lin sur l’une d’elle, j’entends « tap tap » dans la cabane. C’est mon frère qui a pris la guitare et qui se joue des airs appris récemment, en tapant du pied par terre, et en chantant des paroles occitanes à voix basse. C’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de répondre à l’appel des chansons. La musique n’est pas un passe-temps qu’il pratique lors de son temps libre, mais c’est une passion hégémonique qui s’impose à tout moment. Pour mon frère, faire de la musique et travailler sur le chantier, ainsi que travailler pour un salaire, ce sont des tâches également nécessaires qu’il faut accomplir avec autant de sérieux. En ceci, il me fait penser aux Indiens d’Amérique décrits par Lévi-Strauss, pour qui la danse, le chant et la parure étaient des activités sacrées qui requéraient bien plus de temps, chaque jour, que la pitance, la politique ou l’éducation des enfants.

Quand il a assez joué de la guitare, la tête plein de lignes musicales incomplètes et de mystères rythmiques à percer, il retourne aux poutres qu’il soigne en sifflant. Il peut alors travailler sans pause jusqu’à la fin du jour, sans même rien avaler. C’est ainsi, tout est chez lui question de rythme ; mon frère est un paysan musicien.

Chantier, phase 3

Cela fait des années que mon frère a peur de s’attaquer à ce mur. Depuis que la fenêtre a été percée, il y a dix ans, l’équilibre des pierres est devenu précaire. Pour bien faire, il faut faire tomber tout ce qui tombe, afin de reconstruire de manière saine. Cela, évidemment, est l’objet de toutes les craintes : et si le mur tout entier s’écroulait ? Si la maison dans son entier ne résistait pas et tombait à terre, pan par pan ?

C’est la phase 3 du chantier.

La mise au point du mur « du dehors ». Ce mur est celui que l’on voit depuis la terrasse principale, c’est celui qui est percé d’une fenêtre et celui qui soutient la charpente, donc il faut le soigner. Nous devons réussir notre coup sur le plan esthétique et sur le plan de la solidité.

Il faut savoir qu’en Cévennes, les murs sont construits en deux couches. Entre les deux couches de pierres, des gros graviers. Ici et là, à je ne sais quelle fréquence, des pierres plus longues (les « solisses », je ne garantis pas l’orthographe, c’est peut-être un mot occitan, et peut-être même un peu inventé par mon frère) font toute la profondeur du mur. A part ces « solisses », l’intérieur et l’extérieur du mur sont indépendants l’un de l’autre.

Mon frère progresse à vue d’œil en maçonnerie. C’est impressionnant, il produit maintenant des gaches de grande qualité, plus onctueuses et plus résistantes, et pourtant constitué de plus de sable qu’auparavant. Il monte les pierres avec plus d’assurance et de vitesse, et il a aiguisé son œil.

Les premières phases du chantier l’ont mis en forme, en jambe, en confiance. Il met quelques étais contre le mur pour éviter que tout s’écroule, et il fait tomber les pierres branlantes. Seule la partie intérieure du mur tombe. Puis il remonte la partie écroulée avec une aisance qu’il n’aurait jamais eu il y a un mois.

En deux jours et des boulettes, l’affaire est torchée.

Bricolage

À cause de fortes pluies récentes et des fuites d’eau dans la cabane, il a fallu laisser de côté le chantier du mazet, la maçonnerie, et se concentrer sur la maintenance de la cabane en bois qui est pour l’instant mon lieu de vie principal.

Mardi matin, quand mon frère rentre de sa nuit au lycée, nous montons au terrain. Nous travaillons à l’imperméabilité du cabanon, agrafant des longueurs de plastique sur le plafond, rafistolant les fenêtres et confectionnant une porte pour l’entrée de derrière. Pendant que mon frère s’occupait de cela, je « faisais du sable » pour le mortier dont on aura besoin pour la maçonnerie.

De travailler dans le cabanon, mon frère a remis en marche son imagination d’architecte d’intérieur : il a de bonnes idées pour réaménager et si on le laissait faire, ce serait en effet un très beau lieu. Il pense installer un petit poêle à bois.

Un jour que mon frère faisait de la maçonnerie, je lui proposais mon I-pod pour qu’il écoute une belle émission de Jean-Noël Jeannenet sur « l’homme et les abeilles ». Il refusa, prétextant qu’il ne pouvait pas faire deux choses à la fois. Son travail, en dépit des apparences, n’était donc pas purement manuel. Quand mon frère travaille, il « bricole », au sens fort du terme, au sens que lui a donné Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage.

À la différence de l’ingénieur qui planifie son ouvrage à l’avance, qui dessine, qui quantifie, qui évalue les moyens pour arriver à une fin rigoureusement atteinte, le bricoleur part à l’aventure en inventant au fur et à mesure. Le bricoleur a toujours besoin de penser car il se sert des moyens du bord pour élaborer un ouvrage qui avance par à-coups. Quand il est sur son mur, mon frère ne se borne pas à mettre des pierres sur les autres. Il pense en même temps à des questions d’esthétique, de solidité, d’humidité du mortier, de l’effet qu’auront les arbres sur le mur, de la meilleure manière de canaliser les eaux de pluie, etc. Sans doute rêve-t-il, dans le même temps, à la maison elle-même quand elle sera terminée.

Pour ma part, je fais le manard dans mon coin, travail répétitif qui ne nécessite aucune créativité, et qui me permet d’écouter des émissions de radio dans les écouteurs.

Par moments, assez fréquemment car je suis une petite nature, je fais une pause, et j’observe mon frère progresser dans son aménagement du cabanon. Il utilise admirablement un tissu noir, qu’il avait acheté deux euros chez un brocanteur, à l’aide d’une agrafeuse, de vieux clous rouillés et de rouleaux de scotch. Ses idées naissent littéralement de ses mains. C’est en bricolant, par l’investissement de tout son corps et de son esprit, qu’il conçoit l’espace intérieur au moment même où il l’élabore. La pensée ne préexistant pas le langage, c’est en réalisant la chose qu’il la conceptualise.

Chez les bricoleurs de son espèce, ce qui est beau, c’est cette manière de vivre sans séparer l’intellect du corps, leur créativité étant toujours à la jonction de la pensée et des mains. La faculté d’invention est pétrie comme une pâte à pain, et elle émane de l’activité de la personne toute entière, prise dans toutes ses dimensions à la fois.