Un autre grand jour, où nous sommes fiers de nous. Sous mon insistance fébrile, car je trépigne à l’idée de voir un toit au mazet, nous sommes allés acheter de la volige à l’Union Forestière du Vigan. La volige, ce sont les planches de bois que l’on place sur les poutres avant de poser les tuiles.
Calées sur la vieille 404 Peugeot de mon frère, (voiture de collection, au moteur de tracteur), les planches firent le voyage dans la montagne sans coup férir.
Très vite, nous nous organisons comme suit : pendant que je monte les planches sur la terrasse du mazet, mon frère commence à les clouer sur les poutres. C’est moi qui ai insisté pour que l’on procède ainsi. Bien sûr, il est plus gratifiant de poser les planches, de les clouer, mais précisément, je suis un manard, et donc je reste dans mon rôle de manard.
Mon frère est un artiste de la charpente, il lui faut de l’espace et de temps pour réfléchir ; c’est un voltigeur de la volige, un albatros de chantier : si vous l’épuisez en le laissant porter des sacs de chaux et des planches de bois, vous lui coupez les ailes. C’est à moi, le sanglier poilu de la famille, de porter les sacs et les planches. C’est une charge qui m’arrange car elle me dispense de réfléchir, et Dieu sait que j’en ai assez de réfléchir.
Déchargé de la tâche indigne de porteur, mon frère a pu se concentrer sur la maison elle-même, et il y a vite pris goût.
En quatre heures, le toit était entièrement recouvert de volige, elle-même recouverte de longueurs de plastique. Il ne manque plus que les tuiles, et l’on pourra dire que le mazet est habitable.
L’un de mes frères se trouvant à Paris en même temps que moi, nous nous sommes vus dans la capitale et sommes allés ensemble à la Maison de la Radio. Il se trouve que ce frère-là a toujours été un amateur de radio et, comme c’est mon cas, adepte des chaînes du service public.
On a demandé au journaliste qui m’interviewait si cela le dérangerait de lui faire une place dans le studio. Il n’y a pas eu d’hésitation, tout le monde est bienvenu. Mon frère est donc resté dans la régie, d’où il a pu prendre quelques photos, les seules que je possède de mes diverses interviews à la radio.
J’ai de la chance, j’apparais même sur un ou deux de ses clichés! J’aurais pu y être absent, car ce qui intéresse surtout mon frère, c’est le travail de l’ingénieur du son et le mécanisme interne de l’événement radiophonique.
L’un de ses propres fils compte être journaliste, alors les commentaires que père et fils s’échangèrent par SMS, pendant que je parlais de mon livre et de mes idées sur le nomadisme, concernaient des questions beaucoup plus concrètes : la qualité de l’interviewer, le professionnalisme de l’ingénieur, l’adéquation des ordinateurs, la marque des micros.
C’est la précarité de ma renommée. Ma vie de star précaire avait commencé dès lundi, chez un de mes cousins, à Montpellier. Comme il est photographe de presse (en supplément de son métier de médecin légiste), et qu’il m’a montré des portraits qu’il avait réalisés il y a peu, je lui ai demandé de faire mon portrait.
Après tout, chaque fois qu’on me demande une photo, je n’ai guère que des clichés pris sur Facebook, où j’apparais blafard et en surpoid, légèrement ivre et la paupière lourde. C’était l’occasion de faire appel à un professionnel qui allait donner du sage précaire l’image officielle d’un homme moderne en majesté.
Malheureusement, lundi matin, le soleil tapait trop dur pour mes pauvres yeux, et le réflecteur de lumière qui était censé m’éviter de plisser les yeux (en me permettant de poser dos au soleil) était encore pire et me faisait pleurer comme une madeleine. Mon cousin dirigeait les opérations en me disant : « Vas-y, ouvre les yeux! Super, ouvre les yeux. »
La sagesse précaire, photo Paul Plaisance
Résultat, la photo la plus réussie est peut-être celle où je me frotte les yeux pour sécher mes larmes. J’ai l’air de prendre ma tête entre les mains tout en riant, ce qui convient bien à la sagesse précaire, il me semble. Démocrite et Héraclite réunis en une seule image:
« Des deux philosophes Démocrite et Héraclite, le premier, qui trouvait ridicule et vaine la condition humaine, n’affichait en public qu’un visage moqueur et souriant; le deuxième, au contraire, etc. », Montaigne, Essais, I, 50.
C’est une bonne image, car elle combine convenablement le rire et le désarroi. D’autant plus que le désespoir, en l’espèce, n’est pas provoqué par des angoisses existentielles, mais par un inconfort matériel et momentané. Il s’agit donc d’un malaise parfaitement prosaïque et entièrement remédiable, comme le malheur du monde, selon les préceptes encore flous de la sagesse précaire.
C’est ainsi que ma semaine de star médiatique a commencé par une photo sans visage, et s’est terminée par une autre photo où j’apparais par accident.
A Paris les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier fut une superbe journée, et aujourd’hui, une à mettre au cabinet.
Hier il faisait beau, relativement. Il y a eu des nuages, mais il y a eu aussi de bons moments de ciel bleu. J’ai d’abord cru que ce serait une mauvaise journée puisque arrivé au Grand Palais pour visiter l’exposition sur les Bohèmes, je me rendis compte que c’était fermé (comme tous les mardis).
Puis la journée s’est bien redressée. J’ai rencontré mon frère Antoine sur les Champs-Elysées, on s’est baladé jusqu’au Trocadéro, on a mangé un sandwich sur un banc, puis on s’est retrouvé à la Maison de la Radio, pour l’enregistrement de l’émission de Ludovic Dunod sur RFI.
Mon frère s’est installé dans la régie, et moi dans le studio. L’entretien fut long et assez poussé. Le journaliste avait scrupuleusement lu mon livre sur les nomades irlandais, à tel point que je me suis demandé s’il n’était pas le seul au monde à l’avoir lu in extenso. Les questions étaient pertinentes et, surtout, les citations qu’il sortait de mon livre étaient formidables : non seulement elles arrivaient à point nommé dans la conversation, et soulignaient parfaitement ce dont nous parlions, mais c’était précisément des phrases dont j’étais satisfait sur le plan littéraire. J’étais donc aux anges d’entendre mes propres phrases, et ces phrases-là précisément, lues par un très bon journaliste.
Et dire que cet entretien sera diffusé sur l’ensemble du monde francophone. C’est ce qu’on appelle une bonne journée. Amis africains, à vos transistors!
Après quelques bières bues avec mon frère dans un bar proche de la Maison de la Radio, j’ai rejoint mes charmants éditeurs, ceux qui ont fondé et qui dirigent la collection « Voyage au pays des… » chez Cartouche. C’est toujours une joie de les voir ; ils sont pétillants, drôles, cultivés, leur appartement a quelque chose de baroque et de provocant qui me met toujours de belle humeur.
A la fin de la soirée, j’ai appris que l’équipe de France de football avait, ô joie, marqué un but contre la glorieuse équipe d’Espagne. Je n’en croyais pas mes oreilles. On a marqué ET on a fait match nul, voilà qui rend le sage précaire heureux.
Aujourd’hui, en revanche, il pleut. Et ce n’est pas le pire. La conductrice qui devait m’emmener à Lyon ne répond pas à mes messages, son téléphone semble être un faux. Le site de covoiturage où j’ai réservé ce trajet me signale que je vais devoir payer quand même les quelques dizaines d’euros que me coûte le voyage. A ce coût s’ajoute celui du TGV que je vais finalement prendre au dernier moment. C’est donc une journée stupidement onéreuse et sans charme.
Comme j’ai très faim, je vais sans doute trop manger, de la mauvaise nourriture bon marché, et m’en vouloir, après coup, d’avoir mal mangé.
Malheureusement, c’est aujourd’hui que j’ai déposé le manuscrit de ma thèse révisée aux Presses de Paris-Sorbonne. Est-ce un mauvais signe ? Ou est-ce l’événement qui va rattraper cette journée pourrie ?
En même temps, mes parents m’annoncent que ce soir, on se fait un couscous. Si on y parvient malgré ce mauvais karma, alors on pourra dire que la journée fut rattrapée in extremis, loin de Paris.
Avec mes amis brésiliens, jouant des instruments de mon frère
Mon frère est hanté par la musique. Pas moi. Moi, je l’étais quand j’étais jeune, mais je m’en suis affranchi. Pour exemple, j’ai pris l’autre jour une pile de CD pour faire la route dans une bagnole de location ; des CD qui avaient beaucoup compté pour moi… Je n’ai pas pu en écouter un seul en entier. Ils m’emmerdaient tous au bout d’une petite demie-heure.
Mon grand frère, lui, a gardé son âme d’adolescent. Il est littéralement habité par la musique populaire.
L’autre soir, il a appris des danses traditionnelles et le lendemain, au terrain, il chantonnait en essayant de se rappeler les pas. Comme si c’était le plus urgent quand la maison en pierre n’a toujours pas de toit. Je m’étais changé, j’étais en tenue de travail, j’étais prêt, mais incapable de prendre des initiatives par incompétence. Et voilà mon chef de chantier, en contrebas, qui répète et répète encore des pas de valse à cinq temps ou de « Scottish inversé » (whatever that is).
La musique est ce qui importe le plus à mon frère. Son esprit est toujours rempli d’airs, d’accompagnement, de suite d’accords et d’harmonie. S’il pouvait, il ne vivrait que de cela. Il est toujours en train de siffler, qu’il pleuve ou qu’il vente. Même au plus fort des soucis, il a toujours des morceaux qui lui trottent entre les oreilles. Il siffle des lignes précises car il apprend des airs traditionnels et apprend à jouer des instruments historiques, tels que la cornemuse ou diverses flûtes.
Mon frère paysan en plein travail
Nous travaillons enfin sur les poutres en châtaignier, puis pendant que je passe une couche d’huile de lin sur l’une d’elle, j’entends « tap tap » dans la cabane. C’est mon frère qui a pris la guitare et qui se joue des airs appris récemment, en tapant du pied par terre, et en chantant des paroles occitanes à voix basse. C’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de répondre à l’appel des chansons. La musique n’est pas un passe-temps qu’il pratique lors de son temps libre, mais c’est une passion hégémonique qui s’impose à tout moment. Pour mon frère, faire de la musique et travailler sur le chantier, ainsi que travailler pour un salaire, ce sont des tâches également nécessaires qu’il faut accomplir avec autant de sérieux. En ceci, il me fait penser aux Indiens d’Amérique décrits par Lévi-Strauss, pour qui la danse, le chant et la parure étaient des activités sacrées qui requéraient bien plus de temps, chaque jour, que la pitance, la politique ou l’éducation des enfants.
Quand il a assez joué de la guitare, la tête plein de lignes musicales incomplètes et de mystères rythmiques à percer, il retourne aux poutres qu’il soigne en sifflant. Il peut alors travailler sans pause jusqu’à la fin du jour, sans même rien avaler. C’est ainsi, tout est chez lui question de rythme ; mon frère est un paysan musicien.
Cela fait des années que mon frère a peur de s’attaquer à ce mur. Depuis que la fenêtre a été percée, il y a dix ans, l’équilibre des pierres est devenu précaire. Pour bien faire, il faut faire tomber tout ce qui tombe, afin de reconstruire de manière saine. Cela, évidemment, est l’objet de toutes les craintes : et si le mur tout entier s’écroulait ? Si la maison dans son entier ne résistait pas et tombait à terre, pan par pan ?
C’est la phase 3 du chantier.
La mise au point du mur « du dehors ». Ce mur est celui que l’on voit depuis la terrasse principale, c’est celui qui est percé d’une fenêtre et celui qui soutient la charpente, donc il faut le soigner. Nous devons réussir notre coup sur le plan esthétique et sur le plan de la solidité.
Il faut savoir qu’en Cévennes, les murs sont construits en deux couches. Entre les deux couches de pierres, des gros graviers. Ici et là, à je ne sais quelle fréquence, des pierres plus longues (les « solisses », je ne garantis pas l’orthographe, c’est peut-être un mot occitan, et peut-être même un peu inventé par mon frère) font toute la profondeur du mur. A part ces « solisses », l’intérieur et l’extérieur du mur sont indépendants l’un de l’autre.
Mon frère progresse à vue d’œil en maçonnerie. C’est impressionnant, il produit maintenant des gaches de grande qualité, plus onctueuses et plus résistantes, et pourtant constitué de plus de sable qu’auparavant. Il monte les pierres avec plus d’assurance et de vitesse, et il a aiguisé son œil.
Les premières phases du chantier l’ont mis en forme, en jambe, en confiance. Il met quelques étais contre le mur pour éviter que tout s’écroule, et il fait tomber les pierres branlantes. Seule la partie intérieure du mur tombe. Puis il remonte la partie écroulée avec une aisance qu’il n’aurait jamais eu il y a un mois.
En deux jours et des boulettes, l’affaire est torchée.
À cause de fortes pluies récentes et des fuites d’eau dans la cabane, il a fallu laisser de côté le chantier du mazet, la maçonnerie, et se concentrer sur la maintenance de la cabane en bois qui est pour l’instant mon lieu de vie principal.
Mardi matin, quand mon frère rentre de sa nuit au lycée, nous montons au terrain. Nous travaillons à l’imperméabilité du cabanon, agrafant des longueurs de plastique sur le plafond, rafistolant les fenêtres et confectionnant une porte pour l’entrée de derrière. Pendant que mon frère s’occupait de cela, je « faisais du sable » pour le mortier dont on aura besoin pour la maçonnerie.
De travailler dans le cabanon, mon frère a remis en marche son imagination d’architecte d’intérieur : il a de bonnes idées pour réaménager et si on le laissait faire, ce serait en effet un très beau lieu. Il pense installer un petit poêle à bois.
Un jour que mon frère faisait de la maçonnerie, je lui proposais mon I-pod pour qu’il écoute une belle émission de Jean-Noël Jeannenet sur « l’homme et les abeilles ». Il refusa, prétextant qu’il ne pouvait pas faire deux choses à la fois. Son travail, en dépit des apparences, n’était donc pas purement manuel. Quand mon frère travaille, il « bricole », au sens fort du terme, au sens que lui a donné Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage.
À la différence de l’ingénieur qui planifie son ouvrage à l’avance, qui dessine, qui quantifie, qui évalue les moyens pour arriver à une fin rigoureusement atteinte, le bricoleur part à l’aventure en inventant au fur et à mesure. Le bricoleur a toujours besoin de penser car il se sert des moyens du bord pour élaborer un ouvrage qui avance par à-coups. Quand il est sur son mur, mon frère ne se borne pas à mettre des pierres sur les autres. Il pense en même temps à des questions d’esthétique, de solidité, d’humidité du mortier, de l’effet qu’auront les arbres sur le mur, de la meilleure manière de canaliser les eaux de pluie, etc. Sans doute rêve-t-il, dans le même temps, à la maison elle-même quand elle sera terminée.
Pour ma part, je fais le manard dans mon coin, travail répétitif qui ne nécessite aucune créativité, et qui me permet d’écouter des émissions de radio dans les écouteurs.
Par moments, assez fréquemment car je suis une petite nature, je fais une pause, et j’observe mon frère progresser dans son aménagement du cabanon. Il utilise admirablement un tissu noir, qu’il avait acheté deux euros chez un brocanteur, à l’aide d’une agrafeuse, de vieux clous rouillés et de rouleaux de scotch. Ses idées naissent littéralement de ses mains. C’est en bricolant, par l’investissement de tout son corps et de son esprit, qu’il conçoit l’espace intérieur au moment même où il l’élabore. La pensée ne préexistant pas le langage, c’est en réalisant la chose qu’il la conceptualise.
Chez les bricoleurs de son espèce, ce qui est beau, c’est cette manière de vivre sans séparer l’intellect du corps, leur créativité étant toujours à la jonction de la pensée et des mains. La faculté d’invention est pétrie comme une pâte à pain, et elle émane de l’activité de la personne toute entière, prise dans toutes ses dimensions à la fois.
Marie, la marchande, me donne un gros morceau de sanglier, peut-être un kilo, en me chuchotant que ça se prépare « comme une daube ». Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange, mon frère suggère judicieusement que je lui donne un de mes livres, ou un exemplaire du hors-série de Télérama où j’ai écrit un article.
Dans la voiture, nous discutons de la meilleure manière de préparer ces beaux morceaux de côtelettes. Mon frère opte pour une grillade, moi je penche pour respecter le conseil de la marchande. Une daube. Mon frère me dit d’utiliser des produits du coin, des herbes qui poussent dans la région, plutôt que de penser à des épices asiatiques, comme le clou de girofle (!). Il dit que je pourrai trouver de la sarriette sur le terrain, du laurier et une sorte de thym, ou quelque chose qui en tient lieu.
Au Vigan, je fais quelques courses au supermarché et achète du vin rouge des Cévennes, de la poitrine de porc, des carottes, et même des pruneaux d’Agen, afin que la sauce adoucisse un peu le goût puissant du sanglier. Je pense particulièrement aux enfants qui pourraient être rebutés.
En écoutant les matches de Ligue Europa à la radio, où Lyon gagne contre le Sparta Prague, et où Marseille égalise contre Fenerbahçe, je découpe les morceaux de viande et fais revenir le tout en un roux délicat. Je fais cuire à feu extrêmement doux pendant des heures et des heures, et l’odeur exhale en vapeurs contradictoires et en fragrances saturées. Je laisse reposer, mange autre chose et vais me coucher.
Le lendemain matin, je prends ma part de daube dans une boîte, et laisse le reste pour la famille de mon frère.
Nous montons au terrain et travaillons sur le chantier. N’ayant pas vraiment déjeuné, je prends mon dîner vers 17h00. La daube est délicieuse, même si certains morceaux sont un peu élastiques. A la fin de l’assiette, j’avoue que j’en avais marre et que j’ai ressenti une forme de dégoût pour certains morceaux de gras trop durs. Le sanglier est une viande exigeante, qui demande beaucoup d’efforts et d’investissement libidinal. On ne mange pas cela comme un plat banal. Il produit ensuite en vous des mouvements d’humeurs rapides et profonds.
Je me suis allongé pour lire, et j’ai alors plongé dans un sommeil brutal, comme si le sanglier me fonçait dessus de l’intérieur. La bête sauvage me couchait littéralement, de toute sa force, et ce n’est qu’à une heure du matin que j’ai pu émerger à nouveau. J’ai vraiment eu l’impression, en le préparant et en le mangeant, de voir la bête courir dans les forêts environnantes. Manger cette daube communique inévitablement à votre corps un peu de cette énergie, de cette noirceur, de cette force, et la digestion s’en trouve épuisante.
Ce type de viande, sauvage, indisciplinée, pleine d’énergie et de radiation, est l’événement culinaire de ce début d’automne pour moi, après les cèpes de ce printemps, les fruits et les oignons de cet été, et en attendant le murissement des châtaignes. Mon frère, qui avait trouvé le plat froid délicieux ce matin, me texte que tout le monde s’est régalé ce soir, « même Marilou ». On dit souvent que le sanglier est parfois trop fort pour les enfants, mais ceux de mon frère connaissent déjà les bonnes choses.
Le chantier a pris une nouvelle dimension, une dimension motorisée, une dimension machinique, électrique pour ainsi dire. Cela fait quelque temps que nous en avons terminé avec le bois et que nous avons commencé la maçonnerie sur le petit mas que nous rénovons, mon frère et moi.
Les premiers jours Le groupe électrogène acheté en juillet a finalement été livré et, après quelques essais infructueux, il démarre au quart de tour. Nous pouvons donc brancher la bétonneuse et faire une belle gache de chaux.
Avant d’installer la charpente et de remettre les tuiles sur le toit, mon frère tenait à relever un peu le mur du fond, et surtout d’araser ce mur. L’objectif n’est pas tant d’augmenter l’espace dans le mazet que de mieux se prémunir des pluies cévenoles.
Mettre des pierres les unes sur les autres, c’est à la fois basique et délicat, comme manoeuvre. Cela demande du doigté, de la vision, de la force, de l’équilibre. Il suffit d’un rien pour qu’un mur penche et s’écroule. Ce n’est pas pour rien qu’on a inventé les briques et les moellons, cela dispense déjà de la tâche esthétique de choisir les bonnes pierres pour les bons endroits.
Cela étant dit, je me suis fait un petit tour de reins en portant je ne sais quoi il y a deux jours. Du coup, l’appoint déterminant du groupe électrogène s’avère crucial et permet à mon frère de travailler seul, pendant que je fais des mouvements d’étirement et de yoga pour soigner ce dos endolori.
J’attends mon frère à la supérette du village. C’est là que je fais de menues courses et que je bois un café, quand j’ai besoin de recharger mon téléphone ou mon ordinateur portable. A pied, c’est à vingt minutes du terrain, cela fait une bonne promenade matinale sur un beau chemin de grande randonnée, caladé au moyen-âge.
La charmante marchande a les larmes aux yeux, elle vient de perdre sa mère. L’enterrement a déjà eu lieu, je ne pourrai pas y assister, et la vieille dame repose au cimetière du village. Très beau cimetière au demeurant. Je n’ai pas les mots pour soulager la peine de la gentille marchande, alors je la paie de mes course et lui commande un café. Sa manière de me rendre la monnaie est plus lente et plus humaine – si c’est possible – que d’habitude. C’est dans de tels petits gestes quotidiens, que l’on dit les grandes choses, les peines et les complicités discrètes.
Sur la terrasse, je passe quelques heures à travailler sur un article pour une revue anglaise très prestigieuse. J’essaie de gomer le ton polémique que j’aime prendre quand je parle de trucs théoriques.
Je demande à la marchande où je peux acheter de la viande de sanglier, sachant que la chasse est ouverte. Elle veut m’en donner car son mari est chasseur et aura sa part tôt ou tard, mais elle se demande comment faire pour me prévenir quand elle en aura. Je lui donne mon numéro de mobile, en lui donnant, au passage mon prénom, celui de mon frère et notre nom de famille. Cela me plaît qu’elle nous connaisse mieux, cela améliore les relations et fluidifie l’intégration au pays.
Quand mon frère passe me prendre, elle peut enfin l’apostropher par son prénom. Depuis le temps qu’ils se connaissent! Cela fait des années qu’elle vend le miel de mon frère et elle ne savait pas son nom. C’est la première fois qu’elle nous voit ensemble et je sens que ça lui fait plaisir. Ils parlent de leurs enfants respectifs, elle est mère de trois enfants déjà adultes, mais elle n’est « pas encore grand-mère ».
De parler d’enfants avec deux braves gaillards (enfin, un gaillard, moi je ne suis ni vraiment brave, ni père de famille), cela redonne de la joie à la marchande. Elle nous souhaite le bonjour en nous appelant « les frangins », et n’hésite plus à me toucher le bras quand elle m’adresse la parole, ou à me taper dans le dos pour me dire : « Eh oui, je ne suis plus toute jeune. »
C’est indéniable, une certaine familiarité se crée entre nous.
Je suis donc, en quelque sorte, l’ouvrier de mon frère. Je me place explicitement sous ses ordres, sous sa responsabilité. Je l’écoute parler de ce qu’il voudrait faire, je le regarde et j’essaie de l’imiter. Ce n’est pas la première fois que je l’imite à ma façon, car il jouait une sorte de rôle modèle pour moi quand j’étais gamin ; si j’ai appris à jouer de la guitare, par exemple, c’est inspiré par sa capacité à lui de sortir de morceau de bois des sons enchanteurs. Depuis, j’ai abandonné la musique et ne chante plus que pour impressionner les femmes.
Je suis fondamentalement un ouvrier, et un ouvrier familial, puisque j’ai été celui de mon père pendant dix ans, à l’époque où j’étais ramoneur à temps partiel.
Un ouvrier un peu particulier tout de même, car je travaille quand j’en ai envie, et que je participe aux frais du chantier. Mais cette question d’argent est secondaire car elle n’est qu’une contribution que je verse en qualité de quasi parasite. Mon frère me paie de mon travail en me permettant de vivre dans un endroit paradisiaque, un an, sans payer de loyer. C’est considérable.
Non, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un ouvrier a une dignité propre et qu’il a son petit caractère. Il peut obéir, et en règle générale il obéit, mais il faut que l’ordre lui paraisse utile, ou alors que la personne qui donne l’ordre soit légitime. Combien de chantiers ont capoté à cause d’un patron incompétent. Même le manard le moins qualifié (votre serviteur en est un) sait reconnaître un mauvais contremaître ; un mauvais chef est celui qui compte sur ses subordonnés pour combler ses lacunes à lui.
Mon frère est donc le chef du chantier et il sera le seul à être félicité, ou à être blâmé le cas échéant, quand tout sera terminé. Jusqu’à présent, les deux tâches principales consistaient à apporter des pierres pour les murs, et à travailler des « longueurs », c’est-à-dire des troncs de chataîgnier, pour qu’elles puissent servir de voliges à la charpente.
Au début, nous travaillions ces troncs de manière grossière, privilégiant la solidité et l’efficacité à la perfection et aux règles de l’art. Puis vint un jour où mon frère s’y prit avec davantage de douceur et découvrit des couleurs variées provenir du tronc. Il changea alors son fusil d’épaule et décida de perdre un peu de temps pour privilégier l’esthétique.
Il a eu la révélation qu’allongé sur le dos, l’habitant éventuel de ce mazet ne verrait que ces poutres, et qu’elles méritent à ce titre qu’on en prenne un soin particulier.
Alors je tâche de l’imiter, de mon mieux et à mon rythme. Mes écouteurs d’I-pod dans les oreilles, j’écoute des émissions de radio consacrées à Picasso en rabotant des troncs d’arbre. C’est dans ces moments magiques que le manard se fait orfèvre pour faire ressortir des couleurs ocres et rougeâtre de ces arbres si intensément cévenols qu’ils en sont presque l’incarnation.