Chantier, phase 3 ou 4

Je ne sais plus trop à quelle phase nous en sommes. Le chantier va son chemin, et son rythme.

Le châtaignier continue d’enchanter avec ses couleurs changeantes et ses veines  sinueuses comme des rivières.

Le châtaignier donne souvent envie de filmer, le long de ses stries et de ses courbes.

Quelle que soit la phase, la vérité est que nous avons bientôt terminé le toit. Quand la pluie s’arrêtera, la semaine prochaine, nous espérons terminer la charpente et remettre les tuiles.

La maisonnette sera alors presque prête. Non pas prête pour des bourgeois et des croquants, mais prête pour un homme de la nature comme moi, au poil hérissé et à l’oeil vif.

Fruits

Il arrive un moment où le sage précaire doit faire attention à ne pas transformer son blog en website de recettes de cuisine. Après avoir parlé de sanglier, de cèpes, de daube, d’oignons doux et de vins fins, je m’apprête à évoquer les fruits et l’art des compotes.

Alors certes, il s’agit bien de compotes de pommes, de fraises qui dégorgent, de poires qui caramélisent, mais ce qui charme le sage précaire, en réalité, ce sont les promenades, la réflexion déambulatoire, les rêveries solitaires… et aussi de s’en fourrer plein la lampe, soyons honnête. Alors tant pis, le sage précaire devient un blogueur de recettes de cuisine, et bientôt vous confiera les meilleurs moyens de soigner les rhumatismes.

En plein été, il m’arrivait de retourner à la cabane chargé de fruits glanés ici et là. Les prunes, par exemple, étaient juteuses sur le chemin. Que faire de toutes ses prunes ? Les manger, comme ça, d’un coup, comme un goret ?

Oui, c’est bien ce qui se passait. (Le sage précaire a son petit côté goret, et ce n’est peut-être pas un hasard s’il aime le sanglier.) Alors, bon, après en avoir dévoré, sans arrière-pensée, j’ai jeté des fruits un peu gâtés dans une casserole.

 

Je fais cuire à feu doux les fruits qui passent, saupoudrant d’un peu de sucre. Cela fait des compotes délicieuses mais qui ne se gardent pa longtemps. Il faut les manger dans les trois jours. Moi, mon plaisir, c’est de les manger avec du fromage.

Sur le terrain, des fraises avaient été plantées, une espèce qui fleurit plusieurs fois d’affilée, si bien que des fruits rougissent continuellement depuis le mois de juin. D’autres fruits rouges poussent naturellement sur le terrain, des framboises et des mûres.

Sans oublier les arbres fruitiers, pommes et poires. Des pêches apparaissent. Dans quelques années, des abricots et je ne sais quoi encore agrandiront la famille.

Singulier sanglier

Marie, la marchande, me donne un gros morceau de sanglier, peut-être un kilo, en me chuchotant que ça se prépare « comme une daube ». Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange, mon frère suggère judicieusement que je lui donne un de mes livres, ou un exemplaire du hors-série de Télérama où j’ai écrit un article.

Dans la voiture, nous discutons de la meilleure manière de préparer ces beaux morceaux de côtelettes. Mon frère opte pour une grillade, moi je penche pour respecter le conseil de la marchande. Une daube. Mon frère me dit d’utiliser des produits du coin, des herbes qui poussent dans la région, plutôt que de penser à des épices asiatiques, comme le clou de girofle (!). Il dit que je pourrai trouver de la sarriette sur le terrain, du laurier et une sorte de thym, ou quelque chose qui en tient lieu.

Au Vigan, je fais quelques courses au supermarché et achète du vin rouge des Cévennes, de la poitrine de porc, des carottes, et même des pruneaux d’Agen, afin que la sauce adoucisse un peu le goût puissant du sanglier. Je pense particulièrement aux enfants qui pourraient être rebutés.

En écoutant les matches de Ligue Europa à la radio, où Lyon gagne contre le Sparta Prague, et où Marseille égalise contre Fenerbahçe, je découpe les morceaux de viande et fais revenir le tout en un roux délicat. Je fais cuire à feu extrêmement doux pendant des heures et des heures, et l’odeur exhale en vapeurs contradictoires et en fragrances saturées. Je laisse reposer, mange autre chose et vais me coucher.

Le lendemain matin, je prends ma part de daube dans une boîte, et laisse le reste pour la famille de mon frère.

Nous montons au terrain et travaillons sur le chantier. N’ayant pas vraiment déjeuné, je prends mon dîner vers 17h00. La daube est délicieuse, même si certains morceaux sont un peu élastiques. A la fin de l’assiette, j’avoue que j’en avais marre et que j’ai ressenti une forme de dégoût pour certains morceaux de gras trop durs. Le sanglier est une viande exigeante, qui demande beaucoup d’efforts et d’investissement libidinal. On ne mange pas cela comme un plat banal. Il produit ensuite en vous des mouvements d’humeurs rapides et profonds.

 

Je me suis allongé pour lire, et j’ai alors plongé dans un sommeil brutal, comme si le sanglier me fonçait dessus de l’intérieur. La bête sauvage me couchait littéralement, de toute sa force, et ce n’est qu’à une heure du matin que j’ai pu émerger à nouveau. J’ai vraiment eu l’impression, en le préparant et en le mangeant, de voir la bête courir dans les forêts environnantes. Manger cette daube communique inévitablement à votre corps un peu de cette énergie, de cette noirceur, de cette force, et la digestion s’en trouve épuisante.

Ce type de viande, sauvage, indisciplinée, pleine d’énergie et de radiation, est l’événement culinaire de ce début d’automne pour moi, après les cèpes de ce printemps, les fruits et les oignons de cet été, et en attendant le murissement des châtaignes. Mon frère, qui avait trouvé le plat froid délicieux ce matin, me texte que tout le monde s’est régalé ce soir, « même Marilou ». On dit souvent que le sanglier est parfois trop fort pour les enfants, mais ceux de mon frère connaissent déjà les bonnes choses.

 

Mon petit potager

J’aime m’occuper de ce petit coin que mon frère à préparé à la hâte, derrière le cabanon. Il a planté là des plants de tomates, du basilic, des plants de maïs et de courges de Nice, toutes choses qu’il avait en surplus et dont il ne savait que faire. Ce petit potager ne bénéficie pas du système d’arrosage « goutte à goutte », qui permet aux plantes de survivre même si personne ne s’en occupe quelques jours. Ce petit potager de poche, au contraire, il faut s’en occuper, arroser au jet d’eau ou à l’arrosoir, désherber, démêler les filaments divers.

Hier, j’ai compté pas moins de quarante tomates encore vertes, alors que ce petit potager me nourrit quotidiennement depuis des semaines déjà.

Ce qui me donne le plus de satisfaction, c’est de relever les plants de tomate pour éviter que les tomates ne traînent sur le sol. Je plante des bâtons de bois de-ci de-là et noue les bras de tomates. La plante de la tomate aime s’enrouler, se frotter, se suspendre. Parfois, il n’est pas besoin de ficelle, les feuilles et les ramifications filandreuses épousent les tuteurs et restent élevées, contentes de s’exposer au soleil.

Rien ne me plaît plus que de voir me tomates se soulever et éclaircir le sol. J’y vois une partition de musique, les tomates jouent le rôle des notes (les vertes seraient les moins sonores et les rouges les plus complexes), les tuteurs incarnent les barres de mesure, et les branches horizontales constituent des portées mouvantes.

Ma dernière balade à Belfast

Sorti de ma torpeur blanche (voir billet précédent), j’empoignais ma bicyclette pour aller me promener le long du fleuve Lagan, dans la réserve naturelle qui s’étend sur vingt kilomètre au sortir de Belfast.

Ma dernière balade en Irlande du nord s’est avérée féérique, peut-être à cause de mon état de conscience altéré par deux semaines de régression ; peut-être à cause de ces fées qui m’attendent souvent au tournant.

Pour la première fois, je quitte provisoirement le chemin pour aller voir de l’autre côté de la rivière et emprunte de non-chemins qui m’amènent à de fausses clairières, et des axes de circulation qui risquent à chaque instant de stopper net.

Prêt de souches bien sèches je m’arrête et prend des photos. Une joggeuse toute crottée arrive de nulle part et me taille une bavette. Ravie du beau temps de cette journée, éclaircie dans un été pourri, elle s’empare de mon appareil et me prend en photo : elle prétend que l’endroit est magique.

Après une heure ou deux de vélo, j’ai perdu mon chemin.

J’arrive à un arbre gigantesque à l’ombre vaste. La forme qu’il prend est une sorte de portail ouvert sur un autre monde où le soleil est aveuglant.

Je m’y engage avec lenteur, attiré par une atmosphère qui m’enchante et qui m’effraie un peu.

Juste derrière l’arbre, une nouvelle souche. Des canettes de bières éparpillées indiquent que des bandes de jeunes ont élu ce lieu pour leurs fêtes lugubres.

Sur le tronc, une tribu a gravé des choses inquiétantes. Des phrases obscures et des symboles cabalistiques.

Je m’éloigne, emprunte des ponts et passe dans des sous-bois. Mon vélo me pousse vers un vieux bâtiment et un parking, point de ralliement de promeneurs. Il s’agit d’un parc que je n’avais vu, moi qui me flattais d’avoir quadrillé cette ville dans sa totalité.

A croire que tout cela n’était qu’un rêve, ou que l’on avait installé un nouveau parc dans la nuit!

Je cueille des fleurs des champs pour l’appartement des amis qui m’hébergent.

Tous les (rares) promeneurs tiennent plusieurs chiens en laisse. Il doit y avoir un lien entre ce parc et l’élevage de chiens. Une femme s’arrête près de moi et me demande si elle peut m’aider. M’aider ?

Ses chiens à elle ne sont pas en laisse. Elle leur donne des ordres à voix basse. Elle me dit que l’un d’eux essaie de me faire peur, mais je suis tellement déphasé que je n’ai même pas remarqué son clébard. Elle me conseille de repartir d’ici, de reprendre la route, là-bas, qui me ramènera à Belfast. Son accent n’est pas irlandais, je la crois américaine.

Je reprends ma route sans écouter son conseil. Une intuition m’invite à descendre par un sentier, car je pense pouvoir retrouver la Lagan river.

Il fait encore beau et je n’ai pas encore faim. Je ne peux être loin de Belfast.

Je crois voir des ouvertures, des sentiers, des anciennes allées peut-être… qui ne mènent nulle part.

Belfast doit être à 5km plus au nord-ouest. A vue de nez, et à vol d’oiseau, je devrais y être dans une heure.

Dans un sous-bois, je croise à nouveau mon Américaine avec ses chiens de chasse sans laisse. Elle ne me dit pas un mot et rassemble ses chiens autour d’elle. J’aimerais lui demander où est la sortie de ce parc, mais elle tourne la tête et je n’ose pas ouvrir la bouche. Je disparais.

Les arbres sont trop beaux, trop variés et trop hauts pour être là par hasard. Cette forêt où je cherche mon chemin devait être autrefois un domaine privé. Le parc d’un château peut-être.

Je suis littéralement sous le charme de cette végétation luxuriante. C’est d’une beauté presque accablante, une beauté qui vous comprime le coeur.

 

Cela fait une heure que je tourne en rond, et que je ne croise plus aucun promeneur. Cela fait une heure que j’entends couler une rivière mais que je ne la vois pas. Je passe d’une rive à l’autre, sans jamais la voir.

Je prends des dizaines de photos tellement les arbres me fascinent.

Non seulement je suis perdu, mais je repasse constamment devant les mêmes arbres et les mêmes clairières. La joggeuse qui m’a pris en photo tout à l’heure avait raison, ce doit être un endroit enchanté.

Un auteur de Belfast pourrait être invoqué : C.S. Lewis (1898-1963). Ses récits fantastiques pourraient m’avoir influencé, mais c’est peu probable car je n’ai pas lu une ligne de l’auteur de Narnia.

Mon impression est plutôt d’évoluer dans un conte du type Alice au pays des merveilles, ou dans un roman d’André Dhôtel. Ou encore dans un conte de Buzzati. Bref.

Je ne sais plus comment j’ai fait, mais je me souviens que mes pensées commencèrent à être apaisées et joyeuses. Je me mis à longer une rivière qui s’avéra être la Lagan, et au bout d’un quart d’heure, retrouvais la réserve des Lagan Meadows, d’où je pus rentrer chez moi.

 

Rouler dans le paysage

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C’est quand nous sommes en voiture que mon frère me parle des paysages autour de nous et des paysans, c’est-à-dire des gens qui habitent ces paysages.

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Ceux que nous croisons sur la route d’abord, celui-ci est un berger, ceux-là un couple d’idiots, celle-ci est mariée à un Anglais, celle-là est une grande danseuse « trad ». En voilà un qui asperge ses rangs d’oignons de désherbants qui tuent les abeilles et affectent la production du miel. Cet homme-là n’a l’air de rien, mais il est « sec et vaillant », comme un paysan cévenol (alors qu’il est d’ailleurs, un « néo » arrivé dans les années 70).

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De proche en proche, mon frère évoque les gens qui habitent plus loin, dans les vallées et sur les cols. Le père Coulomb, par exemple, possède un grand terrain là-haut : il accueille des pauvres gens, ou des individus en perdition, qui vivent gratuitement dans des caravanes, des roulottes et des cabanes dispersées sur sa propriété.

Parmi les populations accueillies par ce vieil homme mystérieux, la mystérieuse troupe des Arcs-en-ciel. Ils sont reconnaissables à leur couleur : chacun porte une seule couleur et, idéalement, le groupe forme un arc-en-ciel. Ceux-là, tout le monde les connaît, semble-t-il, sans les connaître vraiment. Ils font parler d’eux, mais on ne sait pas s’il s’agit d’une secte, d’un collectif d’artistes ou de doux dingues. Tout ce qu’on sait d’eux est qu’ils sont jeunes et qu’ils vivent de manière grégaire, colorée et laborieuse. Ils travaillent manuellement chez les uns et chez les autres, en échange de légumes, et cherchent plus ou moins à convertir tout un chacun à un idéal de spiritualité qui reste à définir.

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De retour au terrain, sur la route qui va de la catholique Notre-Dame de la Rouvière à la protestante Ardaillès, route qui donne l’impression de voler dans la vallée, mon frère pointe du doigt les yourtes que l’on distingue à travers les feuilles d’arbre, sur le versant opposé de la montagne : ce sont des amis, un couple de jeunes qui construisent eux-mêmes les yourtes et qui vivent là-bas, avec leurs quatre enfants, du matériel de chaudronnerie et des panneaux solaires.

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Mon frère aime tellement cette province des Cévennes qu’il l’habite en pensée dans toutes ses dimensions. Quand il me parle des paysans, il raconte l’histoire du paysage, qu’il articule aux noms des lieux : le hameau de Puech Sigal, par exemple, signifie en occitan le « mont du seigle », c’était donc un bout de colline consacré à la culture céréalière, avant de se consacrer à l’oignon doux. Les châtaigniers, en revanche, remontent sans doute aux Dominicains du bas Moyen-âge qui les ont peut-être rapportés d’Asie.

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L’histoire agricole de la région mène aux événements climatiques : mon frère, au contact des vieux Cévenols, s’est tenu au courant des grandes intempéries, les fameux grêlons de l’été 1986, ou les sècheresses de 1976, de 1989 et de 2003. Toute chose qui permet de se prémunir, autant que possible, des inconvénients prévisibles.

La météo nous conduit à discuter de l’architecture vernaculaire, voire de la musique occitane…

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C’est ainsi que la Peugeot, aussi vieille que moi, toussotant dans les lacets, nous fait explorer les Cévennes en profondeur.

Mes camarades thésards

Il ne faut pas sous-estimer la qualité de son environnement humain quand on s’enfonce dans un chantier tel qu’une thèse de doctorat. Comme on est souvent guetté par le découragement, la déprime ou la déception, la personnalité des gens de son entourage compte beaucoup pour se remonter le moral.

Les miens, ceux qui m’ont accompagné pendant ces années de travail, furent de véritables anges.

Cette photo me touche pour une raison qui paraît terriblement superficielle : la beauté physique de ces jeunes gens qui ont travaillé avec moi pendant quelques années à l’université de Belfast. Leur sourire est lumineux, charmant et plein de gentillesse. C’est important pour moi d’être proche de gens beaux. J’ai besoin de voir de belles choses et des physiques avantageux. J’ai besoin de fleurs, de couleurs et de grâce. En ceci, je suis en effet superficiel : je ne me suffis pas de ce qui est à l’intérieur des gens, j’ai besoin que l’extérieur soit agréable. Tous mes amis sont beaux, par exemple, tous, depuis les années 90.

Le jour où j’ai déposé ma thèse, fin avril, j’ai tâché de rester discret. Mes camarades restaient scotchés sur leur ordinateur et je rasais les murs. Jonny leva la tête et me demanda si c’était fait. C’est fait, dis-je. Les autres levèrent la tête, les yeux embués, et demandèrent confirmation. Ils explosèrent alors de joie! Tous ces jeunes amis m’applaudirent et me couvèrent d’un sourire incroyablement généreux. Ils étaient sincèrement heureux pour moi, et cette joie simple, ces effusions amicales, m’étonnèrent grandement. Je me souviendrai longtemps du regard ravi de telle ou telle, comme si mon soulagement était le leur.

J’ai malgré tout essayé de faire vite et de déguerpir pour ne pas gêner mes camarades.

Le lendemain matin, j’arrivai tard au bureau. J’avais encore du travail à faire, mais je m’étais donné du repos. A mon arrivée, je trouvais une bouteille de champagne et un gâteau au chocolat cuisiné par une de ces jolies fées. Je les embrassai tous, extrêmement touché, sincèrement ému par ces attentions, et l’affection qu’ils me témoignaient avec simplicité.

C’est dans cette atmosphère festive que nous fîmes cette photo. Moi les traits tirés, la chemise à fleurs, forcé de m’asseoir, et eux dans un sourire sans effort, derrière moi, comme des anges gardiens.

A la main, la plante que j’ai élevée depuis des mois, sous l’instruction de l’Irlandaise juste derrière moi. J’ai donné à cette plante le nom de cette camarade d’Erin.

Mes quarantièmes anniversaires

Hier soir, j’ai célébré pour la énième fois mon anniversaire. Une petite soirée chez des amis brésiliens, avec quelques camarades français et irlandais.

Cela avait commencé avant la date de ma naissance. Une amie chinoise était persuadée que j’étais né le 16 mars, donc quand nous nous sommes vus à Paris, elle m’a offert son cadeau : une boîte de crayons de couleur.

Le jour même de mes quarante ans, je n’ai pas fait de gros événement. Je me suis retrouvé avec deux comparses dans la roseraie du jardin botanique de Belfast, à boire une bouteille de vin pétillant rosé. Plus tard avec d’autres proches, à boire des breuvages mystérieux.

A d’autres moments, d’autres célébrations, avec d’autres amis. Aucune de mes fêtes d’anniversaire, cette année, n’a outrepassé le chiffre de 5 ou 6 personnes. Idéalement, il faudrait fêter ses quarante ans avec une seule personne à la fois, mais à un nombre élevé de reprises.

Pour bien faire, il faudrait les fêter quarante fois, dans des lieux et des positions différentes.

Monastère et cabane

« C’est vrai ce que j’ai entendu Guillaume ? Tu vas te retirer dans un monastère ? »

Voilà comment un ami s’est adressé à moi, après avoir disparu pendant quelques mois. D’où vient cette histoire de monastère ? Je suppose qu’on lui a parlé de mon projet d’aller vivre dans la montagne.

L’Irlande du nord est la région d’Europe où la religion joue un rôle considérable. Il semble que tout soit traduit en termes religieux, d’une manière ou une autre.  Ici, on parle « nature », « montagne », « forêt », « vie au grand air », et l’information se transforme en « monastère », « couvent », « enfermement ».

Une amie, croisée à la bibliothèque, m’a d’ailleurs dit : « Après, donc, tu commences ta vie de « seclusion« , c’est ça ? » En anglais, « seclusion » veut dire « isolement ». Je n’avais jamais dit que je m’isolerais dans la montagne. Au contraire, je pense me mettre en quête d’une meilleure connaissance du monde cévenol. Dans mon esprit, le mot « Cévennes » renvoie à des gens, à beaucoup de gens, à des conflits de religion, à des protestants alternatifs, prêchant dans des « déserts ».

« Non, ma belle, ma vie sera le contraire d’une vie de « seclusion ». Je pense même qu’elle sera plus ouverte que bien des existences citadines. »

C’est ainsi, et c’est intéressant : on parle « soleil », les gens traduisent « austérité ».

On dit « arbres », « fleurs », « jardin », « source », « cabane » ; ils pensent « obscurité », « isolement », « rigorisme », « silence ».

Projet 2012 : vivre dans la montagne

L’année que je suis en train de vivre est une année de transition, car après trois ans de luxe doctoral, je termine une thèse sans avoir de financement pour cela. J’enseigne bien quelques heures pour survivre, mais, toute chose égale par ailleurs, je vis la fin de mon doctorat en équilibre au-dessus du vide économique. Il faut donc terminer cette thèse au plus vite, et la publier.

La suite logique d’un diplôme de doctorat serait d’aller travailler dans une université. Je ne manquerai pas de rechercher un établissement à ma mesure, sur le continent américain, lorsque le temps sera venu. Mais pour l’heure j’ai un autre projet. Je compte faire une véritable pause. Me reposer quelque part et arrêter de travailler. Non pas cesser d’écrire, mais échapper aux codes de la vie professionnelle.

Je veux oublier les contraintes du monde administratif pendant quelque temps. Oublier le travail et ses réquisits indiscutables. Prendre du recul avec les compromissions et les ambiguïtés du monde universitaire.

Mon frère aîné possède un bout de terre dans les Cévennes et il accepte que je m’y installe pour une année, à compter du dépot de ma thèse. C’est un vieux projet dont je caresse l’idée depuis des lustres, depuis que j’ai découvert ce terrain, et ce qu’en a fait mon frère. J’en avais déjà évoqué l’idée dans un billet de 2007, après l’avoir fait dans un billet de 2006. En 2012, je profite d’une faille qui s’ouvre dans ma vie pour réaliser ce rêve.

Si tout se passe comme prévu, je soumettrai ma thèse début mars. Puis j’irai à Paris pour donner une conférence à la Sorbonne sur le récit de voyage contemporain mi-mars. Et enfin, à la fin du mois, je serai tout à fait libre d’aller fêter mon quarantième anniversaire, le 29 mars  2012, sur mon nouveau lieu de vie, dans les Cévennes.

Ce sera l’occasion de reprendre contact avec les pierres, car c’est un terrain constitué de terrasses, érigées Dieu sait quand, par les paysans cévenols, avec la pierre sèche des montagnes.

Reprendre contact avec l’eau, car il faut la capter, la stocker, la boire et surtout s’en protéger. Les pluies y sont diluviennes et les glissements de terrain n’y sont pas rares.

Reprendre contact avec la terre, car c’est elle qui me nourrira. Mon frère a fait un superbe jardin, depuis dix ans, et je compte en faire un moi aussi, sur une des terrasses du haut. La terre, dans ce pays, est presque aussi précieuse que l’eau.

Reprendre contact avec les arbres, car ils sont l’âme du terrain : les châtaigners sont un peu l’image des Cévennes, apportés par les dominicains au Moyen-âge. Il me faudra couper du bois, élaguer, jouer avec les arbres du coin, faire d’autres cabanes, d’autres abris pour d’autres habitants, mes amis à plumes et à poils. Les arbres fruitiers seront aussi un motif de joie et de souci.

Reprendre contact avec le ciel et avec l’air de la montagne. Le terrain se termine, en haut, par un sentier antique qui longe la crête. C’est un chemin que j’emprunte, le matin, pour profiter des premiers rayons de soleil de la journée.

Terre, ciel, feu, pierre, eau, soleil, les éléments du cosmos seront l’alpha et l’oméga de ma nouvelle vie, pendant un an. Cette vita nuova sera une manière d’accéder à la dimension élémentaire de la sagesse précaire.

Avant de retourner dans la bagarre et d’aller enseigner je ne sais quoi dans le Nouveau Monde.