Des « chrétiens » au jardin botanique

Je lisais le journal sur un banc du jardin botanique, il faisait beau et les fleurs étaient splendides. Des jeunes filles roumaines, des gitanes de fraîche immigration, faisaient les folles dans les bosquets et les massifs de fleurs.

Un couple d’étudiants est venu s’asseoir près de moi pour faire une enquête sur la religion.

« Pour qui travaillez-vous », demandai-je, avec le moins d’agressivité possible. Ils n’ont pas su me dire, précisément, à part le fait que leur enquête était orientée sur la question : « Different religions, same God ».

Sur tous les choix que j’avais pour répondre à la première question, j’ai coché : « Athée ». Ils ont donc essayé de me convaincre de l’existence de Dieu. La fille, par exemple, me dit qu’alors, si Dieu n’existait pas, il n’y avait aucun but à vivre, aucun but à rien. J’ai réfléchi et dit : « Oui, vous avez raison, il n’y a aucun but. Non seulement nous, notre vie n’a aucun sens, mais la terre entière et les étoiles, tout cela et l’univers en expansion sont des marques d’une vie sans aucun but, sans raison. »

Les autres questions étaient un peu conditionnées au fait d’être chrétien ou musulman, ou autres. Ils m’ont demandé quand même si j’étais d’accord avec l’idée que « Different religions, same God ». Pas du tout, ai-je répondu, je crois que les gens qui croient à autre chose qu’à Dieu ont été majoritaires sur la terre. Qui ? Les bouddhistes, les taoïstes, les Indiens Yanomami ou Nambikwara. Et les sectes qui croient aux extra-terrestres.

La fille : « Mais vous êtes sûr que vous voulez être athée ? Vous ne préférez pas plutôt être agnostique ? Comme ça vous dites « je ne sais pas », mais vous ne prétendez pas savoir qu’il n’y a rien, parce que franchement, pourquoi vivre dans un monde où il n’y a rien… »

Moi : « L’hypothèse de Dieu est aussi rationnelle et démontrable que celle des Raéliens, ou des divinités naturelles des peuples des forêts, donc si je disais « agnostique », il faudrait préciser que « je ne sais pas » si Rael existe, non plus que Dieu ou l’esprit des rivières. »

Le garçon étudiait la médecine et la fille l’histoire. Ils trouvaient que c’était super d’avoir le droit de parler religion, comme ça, dans la rue, d’en avoir la liberté. Ils pensaient que c’était un signe de liberté, car dans d’autres pays (ils pensaient peu-être à la France), ce serait mal vu.  

Ils étaient chiffonnés malgré tout. Mais enfin, si Dieu n’existe pas, pourquoi se forcer à vivre, pourquoi se lever le matin ? « Parce qu’on aime la vie. Parce que la vie est belle, ou que l’on tient à elle. Ceux qui n’en peuvent plus, et qui voudraient en finir, nous devrions leur laisser le choix de se suicider. Nous ne devrions pas les juger, mais au contraire les aider à s’en sortir en se donnant la mort. »

Ce fut la goutte d’eau. Ils déclarèrent que ce fut un plaisir de parler avec moi, me donnèrent une publicité sur une pièce de théâtre à venir sur Marc, et s’en furent. Cela aura lieu lundi prochain, au Snack Bar du syndicat des étudiants.

Tullyquilly (5) Animaux et poésie

Le parc de Tullyquilly qui me paraissait trop grand pour un homme seul, a bénéficié d’un sacré renfort. D. a fait appel à des volontaires qui, par le biais d’un site internet, proposent leurs services à des fermiers bio dans toute l’Europe.

Cet été, le cottage a donc accueilli des jeunes Français, Allemands et Irlandais, qui se sont relayés pour soigner les arbres, jardiner ou refaire des murs. En bon historien de l’Espagne du XXe siècle, D. les appelait ses « International Brigades ». Comme il me l’a écrit en août, lorsque nous cherchions une date pour que je puisse y retourner, Tullyquilly n’a jamais été aussi beau.

Avec les poules qui picorent un peu partout, quand elles sortent de leur poulailler, les oiseaux un peu partout et les insectes, le mouvement dans le parc s’est accru par rapport à l’année dernière. Grâce au travail des brigades internationales, le cours d’eau qui délimite le terrain au sud est plus accessible, ainsi que les chevaux des voisins. De l’autre côté, ce sont les moutons et les brebis, tous tondus, qui bordent le verger et la partie nord-ouest du parc.

D. possède une énergie monstrueuse. Incapable de se reposer, il est constamment en train de se projeter et de vouloir planter de nouvelles fleurs, de nouveaux légumes, de nouveaux arbres. Plus le temps passe, plus Tullyquilly est beau, et plus le travail requis est accablant. Je ne sais s’il sera possible de trouver un point d’équilibre, où la profusion sera suffisante pour D., et où l’entretien pourra être assumé par un homme seul. Ou bien s’il faudra toujours trouver des moyens supérieurs et faire appel à toujours plus de personnes.

Cependant, il faut reconnaître que D. sait prendre soin d’une terre. Des amis d’études de l’ancien propriétaire sont venus il y a quelques jours. Ils ont été rassurés de voir que le terrain était entre de bonnes mains. Ils ont pu voir que D. aimait les arbres avec autant de fanatisme que le vieux haut fonctionnaire. Ce dernier, nous ont-ils appris, était un républicain, ce qui m’a surpris vu le taux de loyalistes du village, et sa popularité. Ils nous ont dit aussi que l’ancien propriétaire avait toujours été très intéressé par l’art et la culture, et qu’eux aimaient se foutre de lui pour cela. Auto-dérision d’Irlandais britanniques qui, en se faisant passer pour de grossiers personnages, voulaient rendre un dernier hommage à leur vieil ami qui avait jeté ses dernières forces pour construire Tullyquilly. 

D. leur offrit le café et leur fit faire le tour de la propriété. Plus que prendre soin d’une terre, D. sait habiter un lieu. C’est une chose difficile, c’est un don que de savoir rendre un lieu habitable et accueillant. Il faut savoir donner de la vie. Peu de gens savent vraiment donner de la vie. J’en sais quelque chose, moi qui, le jour où je devais planter des arbres fruitiers, trouvai le moyen de creuser une tombe à la place. Ce trou, absurde et funeste, est aujourd’hui recouvert et presque oublié. Moi, je ne sais pas donner de la vie. Je sais habiter les lieux à condition qu’ils aient été rendu habitables par d’autres.

Ce que je sais faire, c’est regarder les paysages, les célébrer, en chanter les louanges. Je n’aurai été que le poète de Tullyquilly, sans autre utilité remarquable, et c’est tout à l’honneur de Daniel que d’avoir laissé une place à un poète précaire dans son territoire en progrès. 

Fleurs de septembre

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Ces jours-ci il pleuvait à Belfast, mais juste avant qu’il pleuve, j’ai eu la présence d’esprit de prendre en photo quelques fleurs des petits jardins de University Square. Des fleurs qui sont apparues fin août.

J’avais noté qu’en avril, les magnolias étincelaient dans ces mêmes lieux. Aujourd’hui, ce sont des couleurs plus douces, plus bucoliques, plus champêtres peut-être.sdc10899.1283724390.JPG

Il faudrait faire un recensement mois après mois, de toutes ces plantes qui apparaissent à tour de rôle.

On ne rend pas assez hommage aux jardiniers de Belfast, qui ont composé des espèces de fugues, dans lesquelles des mélodies similaires reviennent sous des apparences botaniques diverses.sdc10907.1283725237.JPG

Je vais tâcher de garder les yeux ouverts le reste de cette année, car je pense que les jardiniers ont dû trouver un moyen de fleurir notre rue toute l’année, avec des fleurs de printemps, des fleurs d’été, des fleurs d’automne et des fleurs d’hiver.sdc10908.1283725126.JPG

Celle-ci, cette fleur à la couleur espagnole, je l’ai approchée alors qu’elle était loin de la rue, et un peu cachée. Des abeilles fouillaient dedans, et des universitaires sortaient, en me regardant d’un air suspicieux.

Mon appareil photo est trop petit et trop bon marché. Aujourd’hui, avec l’étonnant retour de la photo, au détriment de la vidéo, il faut avoir d’énormes zoom pour avoir l’air crédible.

Un jour, l’année dernière, une amie japonaise a refusé d’utiliser mon appareil photo, alors qu’elle se plaignait d’avoir oublié le sien.sdc10909.1283725501.JPG

Je me demande à quoi sert, du point de vue botanique, ce joli tapissage tâcheté à l’intérieur. Cela doit attirer les insectes en quête de quelque chose. On dirait une fourrure d’insecte.

Pour le coup, j’aimerais avoir un appareil photo qui me permette de dresser des portraits d’insectes.

L’autre jour, je prenais l’air sur le pas de porte de mon bureau collectif, et je me suis longuement perdu dans la contemplation d’un putain de papillon. C’était beau la vie de ma mère.

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Semaine de la rose

Après avoir évoqué les roses de Belfast, je ne voulais manquer pour rien au monde la « semaine de la rose » dans un parc que je n’avais, en plus, jamais visité. C’est un jardinier rencontré dans la roseraie du jardin botanique qui m’avait prévenu de l’événement, on ne peut pas trouver source plus idoine.

Comme j’étais dans une période filmique, j’ai fait une vidéo de ma promenade. Comme, même raccourcie, celle-ci était trop longue pour le site Youtube (où je stocke mes vidéos) qui exige de ne pas dépasser dix minutes, j’ai fait deux films. Celui-ci est le premier, mais il me semble que les deux peuvent se visionner indépendemment l’un de l’autre.

Ce que je retire de cela, provisoirement, c’est que la culture victorienne a développé un fort tropisme végétal. Pour le dire autrement, le voyageur est impressionné, dans les villes britanniques, par les jardins, les parcs et les arbres qui datent d’un bon siècle et qui relèvent d’un véritable art. Le règne de la reine Victoria (1837-1901) a dû accompagner des recherches spécifiques dans ce domaine.

Faites-le donc taire

Mon amour des fleurs me rend bavard, c’est ainsi, mais c’est peut-être aussi un effet de la bicyclette. Quand on fait beaucoup de sport, on sécrète je ne sais quelle hormone qui fait penser et qui fait parler.

En fin d’après midi, je suis parti à vélo au parc Dixon, sur les hauteurs du sud de Belfast, sans savoir que c’était si loin. je voulais voir les roses de la « Semaine de la rose ». Comme c’était loin et haut, j’ai beaucoup sécrété.

Au retour, c’était pire, car j’ai suivi la rivière Lagan pour rentrer chez moi. Et comme je me suis trompé de direction, j’ai pédalé, en bon abruti que je suis, jusqu’à la ville de Lisburn, située à une petite vingtaine de kilomètres de chez moi. Il était près de 19h30 quand je m’en aperçus et que je dus faire, sous la pluie, lesdits vingt kilomètres. Je peux garantir que j’ai sécrété infiniment.

Heureusement, mon appareil photo/caméra tomba hors d’état de nuire en déclarant une batterie faible. J’aurais filmé mon retour et j’aurais commenté, au grand damn des lecteurs patients de ce blog.

Début Juillet : roses oranges de Belfast

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Les roses de Belfast sont magnifiques. Au jardin botanique, qui jouxte le campus de Queen’s, une impressionnante roseraie expose les créations d’un botaniste nord-irlandais qui, après la guerre, s’est déchaîné. Il a excellé, ce me semble, dans l’évolution des couleurs sur la même fleur. Celle de la photo ci-dessus tend vers le rouge à mesure qu’elle s’ouvre. Et en profondeur, elle est d’un doré dont je n’ai pas réussi à rendre l’intensité.

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Les fleurs de Queen’s, elles aussi, sortent aussi de leur bibliothèque pour montrer leur robe de lauréat. Elles viennent d’être diplômées de l’université et elles défilent au sein même du campus pour une cérémonie qu’elles se remémoreront toute leur vie. 

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Elles se font photographier par papa et maman, et elles s’assurent d’avoir un compagnon. Je remarque qu’il y a une espèce d’harmonie familiale qu’on essaie d’exhiber devant le groupe social : les deux parents qui ont financé les études, et une compagne ou un compagnon, qui prennent la fonction, sur la photo, de futur co-géniteur.

Dans le même temps, début juillet, pas si loin des roses des beaux quartiers, les orangistes des quartiers protestants se préparent aux célébrations du 12 juillet. Le bûcher de la rue Donegal a été attaqué récemment, par de jeunes catholiques. Les jeunes protestants se sont remis au travail pour le reconstruire. Sur la photo, des résidus calcinés de l’incendie et des palettes nouvelles pour un ériger le bûcher qui doit allumé dimanche ou lundi prochain. Sur une pancarte, écrit en lettres blanches, cette déclaration : « Dieu a créé le monde en six jours, il nous en faudra cinq pour reconstruire notre bûcher« .

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Juste après les marches orangistes et les flammes des bûchers, en priant que les violences connexes soient bien canalisées par les autorités des deux communautés et ne dégénèrent pas, il sera question d’une « semaine de la rose ». Les fleurs seront de nouveau à l’honneur, pour le plus grand bonheur des sages précaires.

Fleurs de Queen’s oh Magnolia

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Parfois, les plus jolies fleurs sont à notre porte. On va en chercher aux quatre coins du monde alors que, tout près de soi, vivait la plus jolie et la plus pure des créatures qui n’attendait que notre regard. Pleine de chagrin, de vent et frisson.

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Mon amie pleure dans la nuit. A-t-elle raison ou a-t-elle tort ? Mon amie brille dans le noir, brûlant, brûlant, brûlant de clarté.

Le long des maisons de University Square, où se situe la faculté des langues où j’étudie, s’épanouissent de nombreuses fleurs dont je ne connais pas le nom. J’ai cru reconnaître un magnolia.

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Elle lui ressemble quand elle tremble, quand elle pleure, là, dans le coeur des arbres en fleurs.

Des magnolias par centaines. Des magnolias comme autrefois.

Je marche le long de University Square avec émerveillement chaque fois que le printemps revient. Tu aimes les grands ciels humides, et les déserts où il fait froid.

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Les jardiniers britanniques ont travaillé silencieusement pour faire de notre lieu de travail un petit jardin douillet et exotique. Le mot de magnolia me rappelle une chanson populaire de mon enfance. Je chantonne en prenant des photos. « Oh, Magnolias, Ta di daaa ».

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Quand j’entends des musiques nouvelles, mon coeur brûle dans la nuit. Je n’aime plus les chansons qui parlent d’amour et d’hirondelle. Mais je pense à toi quand, dans le coeur des arbres en fleurs, j’entends des bruits de combat, des chansons sourdes où crie le désespoir.

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Si tu t’en vas, tu me verras. Tu me verras traîner autour des fleurs de University Square, renifler les odeurs de tempête, les odeurs de combats, les odeurs de magnolia. Si tu t’en vas dans la tempête, tu verras que je suis là, dans le coeur des arbres en fleur.

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J’ai peur pour toi, quand les musiques nouvelles déversent leur séduction dans les soirs de printemps. Je suis comme toi, je n’aime plus les chansons, mais j’aime les hirondelles et les grands ciels humides.

Oh Magnolia, Ta Di Daaaa…

Soir de printemps

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Je pense à toi dans ces soirées où l’humeur météorologique te ressemble.

Parfois tu dis que tu es folle, mais tu n’es pas folle. Tu es géologique, tu es printanière. Tu passes de la brume au soleil, tu lances des giboulées avant d’éclairer des nuages par en dessous. Il n’y a rien d’irraisonnable chez toi ; tu suis la logique rigoureuse des météores et des vents contraires. Tu ris et tu pleures sans comprendre, mais il n’y a rien à comprendre.

Tu es comme le temps des îles britanniques, tu connais des turbulences, des tempêtes, des pluies diluviennes. Tu es proche des éléments, tu connais les tourbillons, les dépressions atmosphériques. Mais tu connais le temps calme aussi, le beau temps et la douce bise. Tu as le tempérament des régions océaniques. Il n’y a rien à comprendre, sur les îles britanniques, il faut juste accepter le ciel bas, et la tension qui dure parfois des jours entiers, sans que l’orage ne te délivre de ce qui t’oppresse.

Et quand le soir éclate, chère amie des fées, tu sais mettre du rouge, du roux et de l’ocre tout autour de toi. Tu redonnes vie aux Black Mountains, tu défroisses les coquelicots et regroupe les myosotis dans une belle poignée : tu regardes ces petites fleurs de tes grands yeux spirituels, et tu les mets dans ta chevelure épaisse et profonde.  

C’est la vie intense et débordante des soirs de printemps.

Tullyquilly (4) Du verger et de la tombe

Je devais aider Daniel à planter des arbres fruitiers. Il en avait acheté dix, et nous pensions les planter dans la région du parc qui me fait penser à un jardin chinois en déserrance et que j’avais qualifiée de jachère. L’expérience s’est soldée par une impression d’absurdité, un sentiment d’inutilité, un usage outrancier du parasitisme, un mal de dos et des jambes courbaturées.

Avant l’arrivée de femmes et enfants, il fallait chauffer la chaumière et commencer le noble verger qui allait permettre à la famille et aux amis de Daniel de circuler en mangeant des pommes et des poires, dans quinze ou vingt ans. Je travaillais sur mon ordinateur pendant qu’il creusait la terre. Lorsque je le rejoignis, je vis trois trous dans la terre qui étaient inutilisables d’après Daniel. Trop rocailleux.

Je me mis alors en devoir de venir à bout de ces pierres et d’appronfondir la recherche. Fidèle à moi-même, je mettais en doute ce que pensait et disait mon prochain, prouvais par l’action que je faisais tout mieux que tout le monde, et m’obstinais à attaquer à la pelle ce qui n’était rien d’autre qu’un rocher souterrain.

Lorsqu’il fut tout à fait indéniable que mon entreprise était vouée à l’échec, j’en changeai l’ordonnancement et les objectifs. Puisqu’on ne peut pas creuser, mettons au jour cette grosse pierre afin d’agrémenter le « verger » en cours d’une belle rocaille. La mousse et des fleurs mettront tout cela en mouvement.

Après plusieurs heures de travail, je dus me résoudre à reconnaître que je faisais n’importe quoi. Qu’il n’y aurait jamais plus de jardin de rocaille que de beurre en branche, car le rocher était trop enfoncé dans le sol pour être exploité. La nuit était sur le point de tomber quand je me fis la réflexion que ce trou, qui m’avait occupé toute la journée, ressemblait à une tombe. Je creusais ma propre tombe, moi qui étais parti dans l’idée de planter des arbres fruitiers. On ne fait pas plus ironique, comme dimanche brumeux : renversement malin du symbole de la vie à venir en symbole de la mort.

Daniel vit cela, se ficha un peu de ma gueule et m’autorisa à abandonner, non sans recombler le trou de la terre et des pierres que j’avais exhumées avec patience toute la journée. Pendant ce temps-là, les arbres furent plantés sans moi. Cela ne nous empêcha pas de manger la nourriture que d’autres que moi avaient préparée, et de profiter d’une belle soirée où mes hôtes jouèrent du piano pendant que je lisais Peter Fleming. Tout ceci fait de moi, je ne crains pas de le dire, un specimen assez achevé et presque parfait du parasite voyageur. 

Tullyquilly (3) Des espaces inexplorés

J’ai passé l’été dans la petite chaumière de Tullyquilly, isolée dans la cambrousse.

Les amis qui me l’avaient prêtée m’avaient aussi laissé une voiture, alors je naviguais sur les routes sinueuses et vallonnées du comté Down, et travaillais avec une joie jamais tarie sur le terrain de la chaumière. Quand je ne faisais pas du cruising en voiture, je faisais de rafting sur les rivières avoisinantes avec mon bateau gonflable. Je peux dire que j’ai bien exploré le district, seul ou en bonne compagnie.

Mes promenades dans le parc de Tullyquilly étaient toujours émerveillées. Je ne sais pas d’où viennent ces émotions qui me submergent devant des fleurs, des arbres, des feuilles. Je suis définitivement une midinette sans défense devant les beautés de la nature, un vrai coeur d’artichaut. Il faut relire D.H. Lawrence sous cet angle : l’amant de lady Chatterley n’est pas qu’un baiseur, c’est surtout et avant tout un jardinier qui cherche la solitude, qui est inadapté à la société car il est trop bouleversé par la beauté d’une fleur et d’une femme. Je ne me compare pas à lui, God forbid, mais la scène d’amour, à la fin du roman, où les amants s’unissent dans les fleurs et les herbes est typiquement ce qu’inspire le parc de Tullyquilly.

De retour à Belfast, j’entends dire que l’été était pourri, qu’il a plu tout le mois d’août. Il doit y avoir un micro-climat à Tullyquilly, moi j’ai un souvenir enchanté de mon été.