Tout le monde s’en fout, alors je force un peu le trait.
Les élections générales ont donné un résultat historique. Le parti le plus grand du pays, le « Fianna Fail », a chuté à un niveau si bas qu’il n’avait jamais connu un tel score depuis le début de la république. Un diagramme de l’Irish Times montre bien la débâcle. Depuis les années 20, le Fianna Fail fluctue entre 45 et 55% des parts de vote. Soudain, en 2011, il réunit moins de 20% des suffrages.
C’est l’autre grand parti irlandais, le « Fine Gael », qui remporte l’élection, comme prévu. Mais tous les commentateurs souhaitent bien du plaisir au prochain gouvernement pour arranger les affaires du pays. Les Irlandais sont assommés par l’état de déréliction des finances, et par l’immensité de la dette.
Les aéroports, dit-on, bruissent des sanglots de mères qui laissent partir leurs rejetons, fraîchement diplômés, chercher un emploi en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada. Cette nouvelle émigration est ressentie douloureusement par les familles irlandaises. Elle rappelle de mauvais souvenirs, et surtout, elle remplit de honte la génération des parents, ceux qui avaient trente ans au début du Tigre Celtique. Un sentiment de culpabilité d’avoir laissé à leurs enfants un pays qui n’a pas seulement connu une crise économique, mais qui a perdu son âme, comme le dit le poète Theo Dorgan : « Where we should have been building a nation, we surrendered our better selves to the pitiless business of getting and spending. » (The Irish Times, 9 décembre 2010) Et nous voilà sur des ruines, continue le poète, devant une nouvelle génération qui arrive, et nous n’avons rien à lui offrir, et nous la laissons partir loin de notre île, en silence.
La tribune de ce poète, prenant une page entière du grand journal irlandais, est un document que je garde précieusement. Il s’adresse aux étudiants de l’université de Cork, et il y a quelque chose de spécifiquement irlandais dans ce discours. Quelque chose qu’on n’imaginerait pas en France. Il leur parle d’émigration sur un ton poignant et digne, et avec une familiarité de la chose, qui laisse pantois. Beaucoup d’articles de presse évoquent ces nouveaux départs, ce choix collectif de s’en aller chercher fortune ailleurs, comme une fatalité irlandaise.
Alors les Irlandais, pour ne pas supporter le poids de la honte et de la colère tout seuls, ont voulu faire payer le parti au pouvoir pendant toutes ces années. Le « Fianna Fail », qui avait bénéficié de l’embellie économique, est aujourd’hui rendu responsable, avec les banques, de la situation du pays. Les électeurs savent bien que le nouveau gouvernement n’a pas une grande marge de manoeuvre, ils n’attendent aucun miracle. Mais il fallait marquer le coup.
Le peuple a rejeté sans ambiguité le vieux parti qui avait incarné la république irlandaise. C’est une élection historique parce qu’elle signe la fin de la première partie de la république. Il semble qu’on entre dans un deuxième mouvement. Pas seulement un changement de gouvernement, mais peut-être une refonte du jeu politique.






Entrée du Mémorial du massacre de Nankin, 2010.
Mémorial du massacre de Nankin