Irlande 2011 : Coup de tonnerre électoral

Tout le monde s’en fout, alors je force un peu le trait.

Les élections générales ont donné un résultat historique. Le parti le plus grand du pays, le « Fianna Fail », a chuté à un niveau si bas qu’il n’avait jamais connu un tel score depuis le début de la république. Un diagramme de l’Irish Times montre bien la débâcle. Depuis les années 20, le Fianna Fail fluctue entre 45 et 55% des parts de vote. Soudain, en 2011, il réunit moins de 20% des suffrages.

C’est l’autre grand parti irlandais, le « Fine Gael », qui remporte l’élection, comme prévu. Mais tous les commentateurs souhaitent bien du plaisir au prochain gouvernement pour arranger les affaires du pays. Les Irlandais sont assommés par l’état de déréliction des finances, et par l’immensité de la dette.

Les aéroports, dit-on, bruissent des sanglots de mères qui laissent partir leurs rejetons, fraîchement diplômés, chercher un emploi en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada. Cette nouvelle émigration est ressentie douloureusement par les familles irlandaises. Elle rappelle de mauvais souvenirs, et surtout, elle remplit de honte la génération des parents, ceux qui avaient trente ans au début du Tigre Celtique. Un sentiment de culpabilité d’avoir laissé à leurs enfants un pays qui n’a pas seulement connu une crise économique, mais qui a perdu son âme, comme le dit le poète Theo Dorgan : « Where we should have been building a nation, we surrendered our better selves to the pitiless business of getting and spending. » (The Irish Times, 9 décembre 2010) Et nous voilà sur des ruines, continue le poète, devant une nouvelle génération qui arrive, et nous n’avons rien à lui offrir, et nous la laissons partir loin de notre île, en silence.

La tribune de ce poète, prenant une page entière du grand journal irlandais, est un document que je garde précieusement. Il s’adresse aux étudiants de l’université de Cork, et il y a quelque chose de spécifiquement irlandais dans ce discours. Quelque chose qu’on n’imaginerait pas en France. Il leur parle d’émigration sur un ton poignant et digne, et avec une familiarité de la chose, qui laisse pantois. Beaucoup d’articles de presse évoquent ces nouveaux départs, ce choix collectif de s’en aller chercher fortune ailleurs, comme une fatalité irlandaise.

Alors les Irlandais, pour ne pas supporter le poids de la honte et de la colère tout seuls, ont voulu faire payer le parti au pouvoir pendant toutes ces années. Le « Fianna Fail », qui avait bénéficié de l’embellie économique, est aujourd’hui rendu responsable, avec les banques, de la situation du pays. Les électeurs savent bien que le nouveau gouvernement n’a pas une grande marge de manoeuvre, ils n’attendent aucun miracle. Mais il fallait marquer le coup.

Le peuple a rejeté sans ambiguité le vieux parti qui avait incarné la république irlandaise. C’est une élection historique parce qu’elle signe la fin de la première partie de la république. Il semble qu’on entre dans un deuxième mouvement. Pas seulement un changement de gouvernement, mais peut-être une refonte du jeu politique.

Postcolonialisme et régimes autoritaires : comment la dictature chinoise se sert des études postcoloniales

Le substrat théorique des études postcoloniales consiste en une critique interminable sur les concepts universalistes de la métaphysique, invariablement qualifiée d’ « occidentale ». On stigmatise donc toujours l’universalisme, au profit de choses aussi peu excitantes que la différence, la diversité, le métissage ou le multiculturalisme. Evidemment, les postcolonialistes eux-mêmes sont en faveur d’une société multiculturelle dans la mesure où tout le monde parle anglais, respecte son prochain, garantit l’égalité entre les hommes et les femmes, utilise la même monnaie d’un quartier à l’autre, respecte les lois. Dans les faits, il y a autant de différence que de beurre en broche, car le multiculturalisme n’est qu’une nouvelle façon de vivre à l’occidentale.

Ce qui est plus intéressant encore, c’est la façon dont les Chinois se sont emparés des théories postcoloniales. Zhang Yinde a écrit un chapitre très éclairant là-dessus dans Le Monde romanesque chinois au XXe siècle. Modernité et identités (Champion, 2003). Il montre comment la critique de l’ « universalisme occidental » a permis au pouvoir chinois de déconstruire et rejeter les droits de l’homme. C’était dans les années 1990, juste après le massacre de la place Tiananmen, et tout cela me paraît hautement significatif : ici en Europe et en Amérique, on se croit très malin quand on évoque « l’imaginaire racialiste constitutif de la République ». On se trouve très progressiste quand on clame que derrière nos valeurs se cache notre volonté de domination. Mais tout cela prend une autre tournure dans des pays où la liberté politique est refusée. Dans ces pays-là, on voit les étudiants défiler pour la démocratie, en 1989 par exemple, et l’on dit qu’ils sont manipulés par les Occidentaux puisque, ce sont les postcolonialistes qui l’ont dit, la démocratie et les droits de l’homme ne sont que le cache-sexe de l’impérialisme de l’homme blanc.

C’est ainsi que le chauvinisme chinois le plus étroit peut prendre appui sur les théories qui, ici, prétendent que la nation n’est qu’une fiction honteuse. Zhang Yinde le dit mieux que personne : « Le veto sur les droits de l’homme prend ainsi appui sur le double arc-boutant du postcolonialisme et de la rhétorique nationaliste. » (op.cit., p.74).

Les choses sont donc simples. Les postcolonialistes prouvent que la république est mauvaise car elle a coïncidé avec le colonialisme et l’impérialisme. Ils disent que la face sombre des Lumières est le visage des Africains mis en esclavage à cette époque. Que les deux faces sont inséparables. Eh bien, si cela est vrai, alors il faut aussi admettre que le postcolonialisme légitime les régimes autoritaires et corrompus – de Chine et d’Afrique notamment – de l’époque contemporaine.

Edward Carson, le grand réac de mon village

Dans mon quartier, Edward Carson est évidemment un héros pour des raisons locales, pour son énergie et son talent à refuser tout compromis avec les nationalistes. Il a été infatigable dans la lutte pour une Irlande du nord « unie » à la couronne, c’est pourquoi il a dirigé des partis dits « unionistes », comme le UUP (Ulster Unionist Party) dans les années 1910.

C’est pourquoi, sur cette fresque de mon quartier, que personne n’a vue en vrai à part moi, car personne ne se promène dans mon quartier à part moi, Carson est représenté avec cette devise : « We Won’t Have Homerule » (la loi sur l’autonomie ne passera pas). La petite fresque, à côté, représente certainement les funérailles nationales de Carson, car on note souvent, à son propos, qu’il en a eu les honneurs, et que c’est sans aucun doute quelque chose d’important.

Pour le reste du monde, Carson est surtout connu pour avoir été l’avocat qui a conduit Oscar Wilde aux travaux forcés, à la misère et à l’exil. Deux grands orateurs se sont affrontés au tribunal, l’un était avocat, l’autre écrivain. L’un était conservateur, l’autre homosexuel je m’en foutiste. Les deux hommes étaient nés à Dublin et se sentaient britanniques. Carson a gagné et Wilde est allé crever, sans un sou, à Paris.

Je n’entrerai pas davantage dans le détail de sa vie politique. Non parce qu’elle ne vous intéresserait pas, cher lecteur, mais parce qu’elle ne m’intéresse pas, moi. La seule chose qui me frappe chez Carson, c’est combien son image est présente dans la ville de Belfast. C’est sans aucun doute le Dublinois le plus célébré de Belfast. Non seulement les fresques de mon quartier, ainsi que celles, plus célèbres, de Shankill road, mais surtout l’impressionnante statue de Stormont, le parlement nord irlandais.

Quel meilleur symbole de l’éloquence nord-irlandaise que cette sculpture gigantesque, à l’avant-garde du parlement, faisant face à la ville ? On ne sait trop ce qu’il faut penser de cela.

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France 1500 : Renaissance entre Italie et Flandre

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En voyant les affiches, dans le métro parisien, je ne savais pas à quoi m’attendre, car je croyais qu’il s’agissait de 1500 années de l’histoire de France. En réalité, l’exposition concernait l’anné 1500. Une exposition sur la création artistique au tournant du XVIe siècle.

Moi dont le compositeur préféré s’appelle Josquin Després, et qui appartiens au XVIe siècle plus qu’à mon propre siècle, moi qui vois dans Montaigne l’idéal de toute vie humaine, je ne pouvais pas être indifférent à cette exposition.

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Installée dans le Grand Palais, où j’allais pour la première fois, « France 1500 » m’a fait une forte impression. Il faut le dire avec force, c’est un événement extraordinaire qui a lieu, silencieusement, dans la capitale française. N’importe où ailleurs, une telle exposition provoquerait des mouvements de foules. Mais les foules préfèrent aller voir la rétrospective Monet. Tant mieux, cela nous laisse plus de place pour la renaissance française.

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Fin XVe siècle, la France se relève à peine de la désastreuse « guerre de cent ans » et des guerres civiles. La France a failli disparaître, et elle retrouve un semblant de vigueur, grâce à ses paysans, grâce à l’immigration venue d’Italie, d’Espagne, de partout, et grâce à un pouvoir stabilisé et des leaders enfin capables de tenir à peu près debout.

En particulier, on insistera sur la figure d’Anne de Beaujeu (1461-1522), régente du roi Charles VIII à la fin du XVe siècle. Cette femme sut à la fois diriger le pays avec soin et avoir une grande influence sur la renaissance artistique de la France. Sa cour, à Moulins, était d’un faste extraordinaire, et son rôle dans l’art moderne français est inappréciable.

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Pourquoi des mouvements de foules, alors ? Parce que nous pensions que l’art en France était rustique et que tout nous était venu d’Italie. Nous pensions qu’après les deux siècles brillants qui avaient amené les Français à « aimer la gloire comme un patrimoine » (Lavisse), les siècles merveilleux que furent les XIIe et XIIIe siècle, la France était tombée dans une sorte de barbarie artistique, et que nous n’avions pas un peintre apte à représenter une chèvre. Nous pensions que, gorgée de soleil italien, la Renaissance était venue du sud nous éclairer et nous subjuguer.

Or, on découvre que les Flandres ont eu sur nous une influence peut-être encore plus considérable que l’Italie. On découvre une double culture qui prend racine en France, région par région. Un courant venu du midi et une sève venue du nord se sont embrassés sur le sol convalescent de la France.

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On découvre – enfin, on redécouvre – que l’humanisme lyonnais était brillant, et que Lyon avait en Perréal un artiste polyvalent d’un talent exceptionnel.

On découvre enfin des livres illustrés et des sculptures à tomber à la renverse. C’est bien simple, j’ai parfois eu envie de crier.

Architecture et Art Nouveau (1) L’Or des Galeries Lafayettes

La prochaine fois que je ferai visiter Paris à des amis étrangers, je n’hésiterai pas à les amener au temple du shopping pour Chinois en goguette. Mon ami Chen Liang Ming, de l’université de Fudan, m’avait dit que les lieux les plus visités par les groupes organisés de Chinois étaient la Tour Eiffel, l’arc de triomphe et les Galeries Lafayette.

J’ai toujours cru que les Galeries Lafayette étaient un lieu sans intérêt. Je n’étais, comme d’habitude, qu’un arrogant petit snob sans culture.

C’est un des lieux qui m’a le plus ému lors de mon dernier séjour dans la capitale. Nom de nom, un temple à la marchandise, au commerce entre les hommes. Un décor doré pour impressionner les petites bourgeoises, la classe moyenne émergente des villes et des provinces. Fin XIXe, début XXe siècle, c’est la Belle époque qui respire et qui se contemple en des abîmes d’opérettes.

Tout est pensé pour faire tourner les têtes, et que les femmes dépensent sans compter. Le décor ressemble à un décor de théâtre. Les clients sont aussi des spectateurs, ils contemplent la ronde extraordinaire du commerce, la ronde des marchandises, le fourmillement des gens et des biens. 

Minimiser les crimes : la Shoah à travers la littérature, les médias et le droit.

Dans la question Dieudonné, les gens qui ont le droit de parler dans les médias traditionnels évoquent souvent le droit, les lois, les tribunaux. « Ce qu’il dit relève du pénal », dit le chanteur Patrick Bruel. « Il a été condamné » disent-ils, tous. Mais pourquoi le disent-ils ? Ils le disent aussi pour Siné, et pour beaucoup d’autres personnalités. Il semble que ce soit pour prouver que Dieudonné est un antisémite, et que de ce fait, il mérite l’exclusion qui est la sienne aujourd’hui. Je ne sais pas de quoi il a été condamné, il faudrait lire les textes exacts des jugements.

Cependant, le rôle du juridique dans cette affaire ne laisse pas d’interroger. Un journaliste m’a profondément troublé, l’autre jour, sur ce point. Parlant de Dieudonné, et l’accusant d’antisémitisme sans preuve, comme tout le monde le fait, Frédéric Bonnaud évoquait la loi Gayssot et déclarait : « L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Il a raison, les lois dites mémorielles stipulent que le racisme est un délit. Les lois contre le racisme de 1972 se limitaient à condamner les actes qui menaçaient l’ordre public. Depuis les années 1990 et les différentes lois apparues en France, à la suite de l’Allemagne et de la Belgique, il est interdit de dire des paroles de discrimination, même dans une conversation apaisée. Comme le dit Bonnaud, ce qui était opinion est devenu délit.

Je suis allé voir la loi de plus près et je me suis aperçu d’un élément singulièrement casse-gueule : « Il est interdit de nier, de minimiser l’importance des crimes contre l’humanité. »

Que signifier « minimiser » l’importance d’un événement ? Qui fixe l’importance d’un événement ? La question est tellement subjective qu’il est facile d’accuser quelqu’un de vouloir minimiser quelque chose. On sait que représenter la shoah, par des films par exemple, est considéré comme sacrilège par de nombreux intellectuels. Le film de Claude Lanzmann, d’ailleurs, le magnifique Shoah, est justement un film où les souvenirs et les entretiens remplacent l’impossible représentation des scènes de camps. Lanzmann a donc été en première ligne pour dénoncer des films tels que La Liste de Schnitzler, ou La Vie est belle qui reconstituaient à leur manière la vie des camps de concentration. Mais si représenter par des images revient à commettre une faute morale, alors en parler c’est aussi, dans une certaine mesure, minimiser l’importance de la Solution finale.

Il ne reste, au fond, devant une telle loi, qu’une alternative : se taire, ou « maximiser ». Puisqu’on n’a pas le droit de minimiser, la seule façon d’en parler sans être accusé de crypto-négationnisme, c’est de faire de la surenchère comparative, comme Frédéric Bonnaud, encore lui, l’a fait en disant que la Shoah était « l’événement le plus important du XXe siècle. » Cette surenchère n’a pas lieu de s’arrêter. L’événement sera vu comme le plus important de toute l’histoire de l’humanité, pour devenir l’événement innommable, irreprésentable, l’événement sacré, l’incarnation du mal, le crime fondateur par excellence. Le crime des crimes, l’événement des événements. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans certains milieux philosophiques et artistiques. Il existe une pensée, à la jonction de la philosophie et du mysticisme, qui voit dans la shoah le grand événement obscur depuis lequel le sens et le non-sens peuvent se distribuer. Dans la littérature contemporaine, on note aussi une tendance nette à faire du génocide des juifs l’essence de la deuxième guerre mondiale, et cette dernière la scène centrale de l’histoire. Avec Les Bienveillantes de Jonathan Littel, Jan Karski de Yannick Haennel, HHhH de Laurent Binet, une jeune génération d’écrivains revisite l’histoire. Cette génération est éblouie, fascinée par le mal, le nazisme, et elle tourne autour de ce massacre. Je juge tout cela d’un très bon œil : il me paraît très constructif d’avoir, dans l’histoire proche, des événements trop lourds à porter, dont la présence est si pesante qu’ils se transforment en mythes. Une mythologie, ou une geste, s’élabore sur les ruines des conflits passés, qu’il convient de chanter sous forme de tragédies, de poèmes épiques, de chanson de geste. Homère avait la guerre de Troie, le XIIe siècle français avait Arthur et Roland, Shakespeare avait la guerre de cent ans. Nous avons la shoah, pourquoi pas ?

Mais ce qui est compréhensible dans une réflexion philosophique, ce qui est désirable dans le domaine littéraire, n’a plus aucun sens dans le cadre de la loi. Comment interdire à tout un peuple de penser autrement que selon tel ou tel précepte métaphysique ? Cela rejoint, dans sa structure, ce qui se passait dans les régimes fascistes ou communistes, et cela paraît, dans tous les cas, totalitaire. C’est sur ce totalitarisme que l’Etat d’Israël fonde sa légitimité et se permet de criminaliser les Palestiniens et les voix dissidentes. Toute critique de la politique d’Israël peut être accusée de tentative de rompre le silence sacré.

Je peux dire, dans une œuvre personnelle et symbolique, que tel événement impose le silence. Je peux faire des tombeaux et construire une œuvre entière où le monde tourne autour de l’événement de mon choix. Mais la loi ne peut pas m’imposer son cadre narratif.

Il est naturel que l’époque postcoloniale mette au second plan les guerres mondiales et que les phénomènes coloniaux prennent une place centrale pour certaines écoles de pensée. Il est inévitable que, aux yeux d’un nombre de personnes supérieur à celui des gens qui se sentent concernés par le régime nazi, la traite négrière soit l’événement incroyable, impensable, fondateur de toute l’infamie humaine. C’est ce que dit Dieudonné aux animateurs de télévision qui le traitent, en retour, d’antisémite, et le lui disent en face, pour souligner l’humiliation publique, qu’on ne l’invitera plus sur les plateaux.

Viol de Nankin (5). Du nom

Comment faut-il appeler cet événement ? Viol ? Massacre ? La question est très importante, en Chine surtout. Comme je m’en aperçus en 2006, mes étudiants de Shanghai utilisaient des mots différents des nôtres pour les mêmes événements :

Eux, « Grand massacre des juifs ». Nous, « Génocide ».

Eux, « Grand massacre de Nankin ». Nous, « Viol ».

Eux, « Evénement d’avril-juin 1989 ». Nous, « Massacre de la place Tiananmen ».

Mon billet de cette époque s’intitulait donc « Massacres, viols et événements« , mais cherchait surtout à dénoncer le silence des autorités concernant le souvenir de la place Tiananmen. A cette époque, ce qui me troublait, c’était surtout la capacité du gouvernement à faire oublier l’histoire récente, sa capacité à en réduire la gravité. Et pour ce qui concernait mon quotidien, je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller dans la discussion de ces sujets sensibles. La réponse est : je pouvais aller aussi loin que je le voulais, je ne faisais l’objet d’aucune pression, d’aucune censure à l’université.

Mais voilà, le mot même de « viol » n’est pas repris par les Chinois, et je serais assez d’accord avec eux. On ne se relève pas facilement d’un viol, car, à la différence d’un massacre, y est attachée une honte fondamentale. Dans un viol, la victime est doublement victime : elle a subi l’assaut d’un agresseur, et elle se sent coupable d’avoir été impuissante. Dans un viol, il y a toujours la suspicion que la victime était peut-être, à un certain niveau, consentante.

Et puis l’idée de viol ouvre à des notions qui dépassent complètement le domaine de la politique, des relations internationales et des lois de la guerre. On touche à la masculinité de la population (« vous n’êtes pas des vrais hommes, vous ne vous êtes pas battus jusqu’à la mort comme des kamikases »), à sa dignité (« vous n’avez pas été capables de protéger vos femmes »), enfin à des notions plus psychologiques que politiques.

Avec le mot « massacre », on insiste sur la barbarie de l’ennemi. On évite de juger la victime, et celle-ci peut tenter de se reconstruire, dans l’opposition symbolique à l’ennemi. Au contraire, les victimes de viols, comme on le voit avec les gens qui furent victimes d’abus sexuels au sein de l’église catholique, ne politisent pas leur combat. Ils demandent des réparations et cherchent à oublier.

Oui, mais Nankin, c’est justement le souvenir, la ville-memoriale, et certainement pas l’envie d’oublier. Inversement, l’opposition aux Japonais n’est vraiment pas constructive, si j’en crois ce que j’ai vu. Alors que faire ?

Viol de Nankin (4), du nombre


memorial-nankin-cloche.1281876986.jpg                                          Entrée du Mémorial du massacre de Nankin, 2010.

La question du nombre de morts dans une guerre semble être essentielle pour la mémoire que gardent les générations suivantes. A Nankin, aujourd’hui, le Mémorial du massacre a incarné ce chiffre dans un monument. On a commandité une sculpture, une cloche bouddhiste en bronze, dont les mensurations et la structure renvoient aux chiffres de l’événement : trois piliers et cinq cercles pour rappeler les 300 000 morts. Dans l’ensemble du mémorial, le chiffre revient constamment, et est décliné de différentes façons.

On a besoin d’avoir un chiffre rond et, si possible, symbolique. Quand il n’est pas symbolique, on crée les symboles et et on fait tourner le chiffre comme un objet sacré.

Quand il s’agit d’un crime commis par une nation sur une autre, il est rare que les deux pays, même longtemps après la guerre, s’accordent sur les chiffres. Aujourd’hui, par exemple, la France et l’Algérie n’ont toujours pas trouvé un terrain d’entente sur ce point, ce qui empêche une réconciliation totale entre nos deux pays.

Au Japon, on sait qu’une partie de la population est tentée par le révisionnisme, et la question des manuels scolaires japonais est un gros sujet de discussion en extrême-Orient. J’en ai beaucoup entendu parler, de la part de mes étudiants, quand j’habitais à Shanghai. On ne sait pas assez que, dès l’hiver 1937 jusqu’aujourd’hui, des Japonais se battent pour dénoncer ce qu’a fait l’armée de leur pays. Qu’au Mémorial de Hiroshima, où je me suis rendu à cette même époque shanghaïenne de ma vie, le massacre de Nankin était reconnu comme un crime honteux.

Le problème est que, comme la Chine ne garantit pas la liberté de la recherche historique, il n’y a pas de collaboration possible entre historiens chinois et japonais pour trouver une manière commune de raconter la guerre. Les Chinois affirment qu’il y a eu 300 000 morts à Nankin, même si cela contredit les évaluations d’à peu près tous les autres observateurs, parmi lesquels les Occidentaux présents lors du massacre, qui parlent de moins de 100 000 morts.

A Nankin, le Mémorial du massacre a incarné le chiffre officiel de 300 000 morts dans la sculpture qui accueille les visiteurs. J’avais parlé, dans mon premier blog (qui était entièrement consacré à Nankin), de « mathématique d’un massacre« , mais c’est parce que je n’avais pas remarqué que ce chiffre était en fait très contesté par les historiens, et que le pouvoir en place devait donc l’ériger comme une chose supérieure, échappant à toute discussion.

Iris Chang, dans The Rape of Nanking, a préféré suivre le chiffre de 300 000 morts, et je crois savoir pourquoi. Au fond, elle s’en fiche qu’il y ait eu 300 000 ou 50 000 morts. Ce à quoi elle est attachée, ce n’est pas le nombre de victimes, mais c’est la mémoire internationale. Et pour imposer ce crime dans la mémoire, elle a préféré faire corps avec l’historiographie chinoise officielle.

La contredire n’aurait fait qu’ajouter du débat, de l’incertitude. Or, on ne se souvient pas bien, quand on est dans l’incertitude.

memorial-chiffre.1281877015.jpg Mémorial du massacre de Nankin

Des nazis en Asie : le cas John Rabe. Le viol de Nankin (3)

L’armée japonaise était plus que l’alliée de la Wermacht. Il y avait entre l’Allemagne et le Japon des années 1930 de profondes similitudes. Entre autres liens, les Japonais avaient été très impressionnés par le fonctionnement de l’armée allemande et l’avait imitée sur de nombreux plans.

Or, à Nankin, vivaient des Allemands qui appartenaient au parti de Hitler. L’un d’eux est devenu très célèbre, et les Nankinois l’évoquent encore aujourd’hui. John Rabe, né en 1882, était un paisible nomade de l’industrie, comme l’Europe coloniale en faisait tant. Après quelques années en Afrique, il travailla pour Siemens à Nankin. Il dirigeait la branche locale du parti national socialiste. Ses hagiographes affirment qu’il n’adhérait qu’au projet « socialiste » du nazisme, non à la persécution des Juifs.

Toujours est-il que cet homme va se servir des insignes nazies pour protéger des Chinois. Non seulement il étalera des drapeaux allemands pour que les avions japonais ne bombardent pas sa propriété, mais il utilisera son brassard nazi, son uniforme et son casque métallique à des fins pacificatrices.

D’abord pour imposer le silence dans la panique générale qui régnait chez lui. Les Chinois criaient si forts qu’il mit son casque et hurla partout des ordres de se taire. Je ne sais pas en quelle langue, peut-être en allemand. J’aime imaginer ce vétérand, qui n’avait jamais fait la guerre et qui, habillé en SS, jouait son petit Hitler et vociférait pour que chacun reprenne son calme. Il continuera avec les Japonais, qu’il fallait traquer constamment lorsqu’ils violaient et tuaient aveuglément. En général, les Japonais avaient peur, et, donc, respectaient les Allemands.

Partout où John Rabe apparaissaient, les Japonais prenaient la fuite, c’est aussi une image cocasse de ce massacre. Les vainqueurs tout-puissants continuaient de craindre l’autorité d’un seul homme. En réalité, ils craignaient encore les puissances occidentales, et c’est pourquoi quelques dizaines d’Américains et d’Européens avaient créé une « Zone de sécurité » à Nankin, où ils avaient décrété que les militaires n’auraient pas le droit d’agir.

Curieuse guerre où, en plus des victimes et des bourreaux, se trouvaient une troisième instance, presque magique, les « Blancs », les « Occidentaux », nouvelle race d’intouchables, ou de demi-Dieux qui pouvaient imposer une zone franche. Ils se sont pris des coups, se sont fait menacer, ont risqué leur vie, bien entendu, mais ils avaient l’autorité d’aller engueuler des soldats qui violaient des fillettes.

Parmi eux tous, c’est le nazi Rabe qui avait le plus d’autorité et qui fut le grand héros de Nankin. Les Chinois firent de lui un « Bouddha vivant ». C’est ainsi que le nazisme qui est, à nos yeux, l’incarnation du mal, est devenu, à l’autre bout de l’Eurasie, un bouclier assez fort pour sauver des dizaines de milliers de vies humaines. C’est à Hitler que Rabe envoyait des télégraphes laissés sans réponse, pour demander que l’Allemagne fasse pression sur le Japon à des fins humanitaires !

Quand j’étais professeur à l’Université de Nankin, en 2005, on me fit savoir qu’une de mes étudiantes avait remporté un concours d’écriture pour une nouvelle mettant en scène un Allemand qui avait sauvé de nombreux Chinois lors du « Grand massacre de Nankin ». Je ne connaissais pas encore très bien cette étudiante, mais elle allait faire parler d’elle sur internet quelques années plus tard et devenir une écrivaine franco-chinoise.

Viol de Nankin (2), de la folie

Hiver 1937. La capitale de la jeune république de Chine se trouve à Nankin, non loin de Shanghai.

Les Japonais se sont préparés à la guerre depuis les humiliations qu’ils ont subies de la part des Occidentaux au XIXe. La nation japonaise est devenue profondément militariste, guerrière, nationaliste, prête à tout pour devenir la plus grande puissance asiatique.

Ils ont déjà battu la Chine lors de plusieurs conflits, et ils ont même battu les Russes, ce qui a défrayé la chronique occidentale. L’Asiatique peut battre le Blanc sur le terrain militaire.

En 1937, ils déclarent la guerre contre la Chine et la bataille de Shanghai commence. A surprise de l’état major nippon, Shanghai résiste. La Chine est plus difficile à conquérir que prévu. Shanghai tombée, les Japonais fondent sur la capitale et se livrent à un véritable carnage. Ils tueront et ils violeront sans discontinuer pendant des semaines, même et surtout lorsque la capitale sera tombée. C’est pourquoi une expression se fait jour pour décrire cet événement : le « viol de Nankin ».

Dans la suite de la guerre, jusqu’en 1945, il n’y a pas eu d’autres exemples d’une ville sur laquelle on s’acharna à ce point. Quand on lit les témoignages, non seulement des anciennes victimes, mais des Japonais eux-mêmes, militaires, repsonsables ou journalistes, et des quelques Occidentaux qui étaient encore présents sur place, on ne comprend pas ce qui s’est passé.

C’est peut-être pour cela qu’Iris Chang s’est suicidée en 2004, sept ans après avoir écrit The Rape of Nanking. Elle a passé des années à travailler sur son livre sans pouvoir comprendre comment des hommes pouvaient aller si loin dans l’horreur. Comment une armée peut, collectivement, agir non comme des bêtes, car les bêtes ne font jamais rien de tel, mais comme des malades, des fous furieux, et laisser libre cours à tout ce qu’une âme peut receler de sadisme ? 

Ils n’obéissaient pas à des ordres. Le chef de l’armée aurait, au contraire, voulu que les Japonais soient conquérants et irréprochables. Tout le monde croyait, d’ailleurs, et les Occidentaux les premiers, qu’une fois le pouvoir passé au Japon, les services, les industries et la sécurité n’en fonctionneraient que mieux.

Or, quelque chose d’obscur s’est déclenché chez les Japonais, quelque chose de trop fort pour eux, et ils humilièrent les hommes autant qu’ils le purent avant de les tuer. Et ils violèrent autant qu’ils purent, des petites filles aux vieillardes, et de la manière la plus grossière. Ils violèrent collectivement, insatiables, fascinés et incontrôlés.

Apparemment, c’est pour faire cesser cette folie sexuelle que le gouvernement japonais a créé un système de bordels militaires, avec des femmes coréennes par centaines de milliers, réquisitionnées pour la cause.