Viol de Nankin (1), d’Iris Chang

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Je ne savais pas que Le Viol de Nankin était un livre si récent et si important au regard de l’histoire. Je l’avais vu en version anglaise dans l’édition de poche de Penguin, dans une bibliothèque vieillotte, et je l’avais immédiatement classé parmi les classiques à lire un jour.

Je ne savais pas non plus qu’il n’avait été traduit en français que récemment. Comment a-t-on pu attendre ? Preuve supplémentaire que la Chine, son histoire récente, intéresse trop peu les Français.

En fait, il s’agit d’un livre paru en 1997, écrit par une Américaine d’origine chinoise dont les grands-parents avaient réussi à fuir Nankin avant que les Japonais ne la mettent à sac. Une femme qui, pour la conception de son ouvrage, a combiné les méthodes américaines du journalisme historique et la méticulosité nationaliste des Chinois. Mêlant une énergie effroyable dans l’accumulation des données, à un angle de vue étroit et hégémonique, elle a construit un livre qui a pour but de rester dans l’histoire. Un livre qui impose sa présence parce qu’il n’a oublié aucun aspect de ce qui fait un grand livre, selon ce qu’on enseigne dans les universités américaines.  

Personne avant elle n’avait réuni tant d’informations, de témoignages, de lectures, de talent d’écriture, pour qu’un événement échappe à l’oubli.

Enfin, elle l’a écrit comme une œuvre littéraire. Non pas un roman, pas une fiction, mais un essai écrit dans un souci de construction esthétique qui aboutit à l’effet le plus poignant possible. L’effet recherché est celui d’une tragédie, qui remue le lecteur dans ses fondations morales et esthétiques.

Alors qu’elle dénonce amplement les Japonais pour leurs crimes, c’est d’un Japonais qu’elle s’inspire pour la construction de son ouvrage. Le cinéaste Kurusawa lui fournit donc la méthode narrative pour raconter le grand massacre de Nankin. Comme dans le film Rashomon, le récit raconte le même événement selon les points de vue des victimes, des bourreaux et des étrangers.

Quelques années après avoir écrit cette plongée dans l’horreur de 1937, Iris Chang s’est donné la mort en Californie.

Kosovo chante la Serbie

Que le Kosovo prenne son indépendance, sous l’oeil bienveillant des pays européens et américains, me met assez mal à l’aise. Je ne pense pas seulement au risque de guerres à venir, lorsque le Serbes se battront pour récupérer cette région qui signifie beaucoup pour eux, mais au sens que cela possède, au manque de sens plutôt.

Ce qui m’ennuie dans cette affaire, c’est le rapport bizarre qu’on entretient avec l’histoire. La Serbie, ce n’est quand même pas rien au regard de l’histoire. Depuis le Moyen-âge, le royaume de Serbie est un pays qui rayonne dans tout le sud de l’Europe centrale. A plusieurs reprises, les Balkans se sont réunis autour de cette puissance. Vouloir réduire la Serbie à un petit pays « démembré », cela revient vraiment à vouloir humilier les Serbes, et l’humiliation ne me paraît pas une bonne politique.

Aujourd’hui, on fait passer les Serbes pour des brutes épaisses, des nationalistes bornés, des fascistes. C’est là que je trouve matière à m’insurger. Je ne discute pas du rôle de l’armée serbe dans les années 1990. Admettons qu’elle a été coupable de crimes contre l’humanité, que ses hauts responsables doivent être jugés, admettons tout ce que l’on veut, et instruisons les procès. Mais cela ne doit pas nous autoriser à traîner dans la boue et l’infamie une nation qui fut souvent admirable, et en tout cas héroïque, le long de sa longue histoire.

Or, si l’on jette un oeil dans le passé, on note que jamais il n’y eut de pays appelé Kosovo. Grand comme un département français, aussi peuplé que le Rhône ou la Seine-Saint-Denis, ce territoire n’a pas de langue, pas d’armée, pas d’économie digne de ce nom, pas de culture en propre. En terme de critère historique, le Kosovo est moins légitime que la Bourgogne pour réclamer son indépendance. Je n’ai rien contre les Kosovars, ni contre les Albanais, ni personne, mais ces gens appartiennent à un pays qui s’appelle la Serbie, et ce depuis mille ans. Qu’ils aient les mêmes droits que les Serbes dans leur pays, soit. Qu’ils fassent sécession au moment où ils sont nourris et protégés par l’Europe, l’OTAN et l’armée américaine, cela est plus problématique.

Sincèrement, on se demande sur quelle base on accorde l’indépendance d’un pays, puisque l’histoire, visiblement, n’y entre plus pour rien. Au nom de quoi l’accorde-t-on ? Du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Mais les Kosovars ne constituent pas un peuple. De quoi vont-ils vivre, grands Dieux, quand nous ne les financerons plus artificiellement ? Comment se défendront-ils ? Devront-ils compter sur les mafias qui contrôlent déjà les familles et les business locaux ? Je m’emporte un peu, sans doute, et je présente mes excuses pour cela. Vous allez comprendre ma gêne.

A mon avis, le fond de l’affaire, c’est que les pouvoirs en place (Etats-Unis et Union européenne) veulent rabaisser les peuples qui se sentent en prise avec l’histoire. Ils veulent humilier l’histoire elle-même. Ils veulent couper les gens de tout « sens historique ». Pour les Serbes, le Kosovo est le lieu d’une bataille importante contre les Ottomans au XIVe siècle, une défaite annoncée qui symbolise à la fois la fin de leur souveraineté, et l’héroïsme tragique d’une armée qui se savait plus faible que l’ennemi et qui a quand même lutté jusqu’à la mort.

Le Kosovo est donc un « lieu de mémoire » pour la nation serbe. Et aujourd’hui, les médias, les humanitaires, les gens au pouvoir disent aux Serbes que tout cela, l’histoire, les lieux de mémoire, ce sont des bêtises. On leur dit qu’il faut oublier le passé et se tourner vers l’avenir, vers l’Union européenne, l’Amérique, le spectacle.

Il me semble que nous faisons le contraire de ce que nous devrions faire. Et nous, Français, portons une lourde responsabilité, nous qui fûmes des alliés de la Serbie. Il me semble que nous devrions parler avec les Serbes la langue de l’histoire, comme nous le faisons avec les Chinois. Nous devrions les aider à s’en sortir, à guérir les blessures atroces des guerres de ces vingt dernières années et soutenir le projet d’une Serbie digne et forte, respectueuse, voire protectrice des minorités et des cultes.

Au lieu de cela, on croit bien faire en les mutilant. On croit que les Serbes « ont évolué » ou « vont évoluer », comme si communier avec les riches heures de son passé était une maladie, une nevrose. C’est de là que vient mon courroux, de cette volonté acharnée que je perçois en Occident de faire table rase du passé, de résumer l’histoire à des schémas simplistes pour s’en débarrasser.

Un 14 juillet irlandais

Notre fête nationale tombe au bon moment. Le 14 juillet, c’est deux jours après les marches orangistes du 12, qui marquent l’attachement des protestants au monarque du Royaume-Uni. Les républicains peuvent en profiter pour leur faire un pied de nez en fêtant la prise de la Bastille et la chute de la monarchie française.

Les nationalistes d’Irlande du nord ne cherchent pas à se rapprocher de la France, mais à célébrer une révolution républicaine, cela est sensé. Vieux pub à la mauvaise réputation, le Kelly’s Cellar organise un 14 juillet très sympathique. Les fanions tricolores sont en fait ceux que les loyalistes mettent dans les rues de leur quartier pour rappeler les couleurs de l’Union Jack. Bel exemple de détournement d’objet culturel et politique. Les gens se déguisent en ce qu’ils imaginent être des Français : pulls marins, bérets basques, moustaches, bas résilles, maquillage outrancier. Vin rouge gratuit, mes amis, et musique des années 40 et 50 toute la nuit.

Du reste, si je puis me permettre de ramener ma science, les premiers républicains irlandais, qui venaient de la province d’Ulster et qui étaient presbytériens, soutenaient la France libérale, et avaient obtenu son soutien pour une révolution, en 1798, qui fut un échec. Quand le leader, Wolfe Tone, fut arrêté, il prétendit servir dans l’armée française.

Quand on y pense, comme le monde eût été différent si cette révolution avait rencontré le succès. L’Irlande serait aujourd’hui une république bien plus proche de la France qu’elle ne l’est. Au XIXe siècle, lors des famines, les émigrants irlandais en Amérique et en Australie auraient parlé français et se seraient alliés aux autres francophones d’Amérique, ceux qu’on appelle les Québécois et que nous avons abandonnés comme des salauds lorsqu’ils avaient besoin de nous.

Bon, je m’emporte sans doute. Le monde n’eût peut-être pas été si différent. En revanche, dans une Irlande républicaine les catholiques n’auraient pas été exclus du pouvoir et n’auraient pas été mis en demeure de se convertir. Le corps de la population serait resté catholique mais à la française, en s’éloignant du pape. La laïcité serait telle que les protestants et les catholiques auraient fini par se retrouver dans la citoyenneté nationale. Le pays serait certainement divisé, mais pour des raisons sociales seulement.

Nous célèbrerions le 12 juillet aussi, non pour souligner la prédominance des protestants, mais pour rappeler le libéralisme de Guillaume d’Orange, que nous verrions comme un proto-républicain… Cela a-t-il du sens, tout ce que j’écris là ? 

Pour y voir plus clair, lire l’article de l’ami Pierre dans rue89. Il y était et il a fait des recherches. 

La France des chanteurs

J’ai découvert cette chanson à l’occasion de la mort de Jean Ferrat. Je la trouve assez jolie quoique comprenant des fautes de style assez lourdes, comme des rimes embrassées là où la mélodie aurait demandé des rimes croisées ou plates, et qui font tomber « Robespierre » comme un cheveux sur la soupe. Mais on pardonnera à Jean Ferrat. Après tout, il a beaucoup apporté à la variété française. En particulier cette voix russe, qui n’existait pas chez nous, avant lui.

Une chanson sur la France, de 1980, écrite par un fils d'immigrés russes, juifs, et pauvres. Sympathisant communiste, Ferrat a quand même envie de faire fausse route à l'internationalisme et de déclarer son amour à une France qui lui paraît valoir le détour.

Contraste avec cette chanson sur le même thème de 2007. Je ne me permettrai pas de juger ni les rimes, ni la voix, ni rien, car j’ai bien trop peur de me faire casser la gueule, ou de me faire traiter de vieux con. Les paroles me laissent perplexe jusqu’au bout, où j’entends : « Alors peut-être qu’on dérange mais nos valeurs vaincront / Et si on est des citoyens / Alors aux armes la jeunesse / Ma France à moi leur tiendra tête / Jusqu’à ce qu’ils nous respectent », chante Diam’s.

On peut se demander ce qu’elle entend par le verbe « respecter », et aussi ce qu’elle entend par « nos valeurs ».

Si j’étais professeur de français langue étrangère, je ferais écouter côte à côte ces deux chansons. 27 ans les séparent. L’âge de Diam’s, peut-être, quand elle écrivit sa France à elle.

D’un côté, un homme qui a le sens de l’histoire, qui s’est approprié la révolution française, et qui croit dans la solidarité politique d’une communauté de travailleurs : « Qu’elle monte des mines, descendent des collines ». Sa France est à la fois rurale et urbaine. Elle se construit sur une terre et des paysages dans lesquels, même sans argent, il est possible d’aimer la vie : « Au grand soleil d’été qui courbe la Provence / Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche / Quelque chose dans l’air à cette transparence / Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche ».

D’un autre côté, une jeune femme qui a le nez collé à son époque, pour qui l’histoire du monde a commencé hier matin. Une jeune personne qui hurlera à vos oreilles qu’elle a des valeurs et qu’elle croit au respect.

Une espèce de mélancolie prend le pauvre type qui écoute les deux chansons. La France est passée d’une geste épique où des révolutionnaires aux cheveux blancs voulaient se battre pour faire triompher un idéal républicain, à un lyrisme de quartier où l’idéal est de ne pas travailler, de « fumer des clopes un peu d’shit, mais jamais de drogues dures ».

On pourrait dire que les deux suivent au fond le même idéal : respect pour tous, égalité et fraternité pour toutes les classes de la société. Ce qui me frappe, au contraire, c’est que l’un ne demande rien et que l’autre exige tout. L’un construit collectivement sa dignité, l’autre rêve, mais je ne sais pas de quoi.

Remember Fontenoy

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Souvenons-nous de ces milliers d’Irlandais qui, au fil des temps, se sont battus dans les rangs de l’armée de France. Loyaux sujets de Jacques II, ils l’ont suivi dans son exil hexagonal et ont formé les importants « Régiments irlandais ».

Le 11 mai 1745, sur les terres de l’actuel Belgique, les Français ont affronté la coalition de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Hollande. A Fontenoy, grosse boucherie des familles. Les Irlandais, cachés dans la forêt de Bary, foncent alors sur les Anglais, et seront cruciaux dans la victoire finale de la France.

battle_of_fontenoy.1277234319.pngLouis XV rend hommage à Maurice de Saxe, vainqueur de Fontenoy (peinture de Pierre Lenfant)

Après, le cri de Remember Fontenoy est devenu un cri de ralliement pour les Irlandais par la suite. On sait comment les symboles se constituent et évoluent : les nationalistes irlandais l’ont réutilisé jusqu’en 1916, où le soulèvement de Dublin a donné de nouveaux héros et un nouvel imaginaire.

On a entendu Remember Fontenoy jusqu’en Amérique du nord, lors de la guerre d’indépendance. C’est dire si cette bataille a symbolisé la lutte et l’esprit de sacrifice pour la liberté.

J’ai appris tout cela dans un musée très intéressant, à Dublin. Près de la gare Heuston, le musée des arts décoratifs et d’histoire. Une salle entière est consacrée à ces Irlandais de France.

Moi, je me sers de ce cri d’appel avec mes amis dublinois quand ils me disent que, par nature, les Irlandais sont des gens pacifiques qui ne se mêlent pas de politique.

Peut-on oublier « Bloody Sunday » ?

Je n’ai jamais été un fan du groupe U2, mais cette chanson a bercé mon enfance et une partie de mon adolescence, bien avant que je ne songe même à aller en Irlande. Cette chanson était surtout remarquable pour son « rif », les quelques notes d’arpège du début. A mon époque, tous les jeunes s’entraînaient à la guitare avec ces quelques notes. Et puis en ces jours d’actualité, où la tuerie du « dimanche sanglant » de 1972 revient sur le devant de la scène, cette chanson est incontournable. Elle a pourtant été produite plus de dix ans après les faits (1983), mais c’est le propre de la variété de capturer des émotions et d’accompagner des événements qu’elle n’a pas connus. On reparle du Bloody Sunday à la faveur d’une commission d’enquête qui avait pour but de faire la lumière sur la mort de treize catholiques de Derry, tués par les forces armées britanniques. La hiérarchie militaire prétendait que les militants avaient ouvert le feu et que l’armée n’avait fait que se défendre. Officiellement, aujourd’hui, la commission reconnaît que les hommes n’étaient pas armés. Le gouvernement a donc reconnu hier qu’ils étaient innocents, et le premier ministre David Cameron a déclaré que l’armée britannique avait failli, et a présenté ses excuses. bloody_sunday_mural_bogside_2004_smc.1276768459.jpg Ce jour-là, donc, 30 janvier 1972, les catholiques de Derry manifestent au nom des « civil rights », inspirés en cela des mouvements américains, et se font charger par les forces de l’ordre. Comme le montre la carte interactive qu’a mise au point le très bon site du Guardian, les manifestants furent tués alors qu’ils étaient en plein repli, loin, très loin, de présenter une quelconque menace pour l’ordre et la sécurité du pays. Visiter Derry, aujourd’hui encore, c’est se souvenir de ces actions fondamentales. La ville est comme un chant aux luttes du passé, et une incarnation de l’Irlande du nord dans son ensemble. J’aime Belfast, mais Derry représente l’histoire de la province d’une manière plus poignante, plus radicale et plus imaginative. Cette fresque murale, avec l’homme à la calvitie qui marche en se courbant, un mouchoir blanc à la main, est l’image stéréotypique du Bloody Sunday. Tirée d’images filmées par la BBC, elle montre le prêtre Edward Daly qui escortait un groupe de manifestants pour porter à l’hôpital un jeune homme abattu. Ils arriveront trop tard, l’homme mourut et le prêtre lui donna l’extrême onction (c’est comme ça qu’on dit ?) sur le trottoir. Sur les images d’archives de la BBC (voir la première vidéo ci-dessu), le mouchoir est maculé de sang. les peintres de la fresque ont préféré transférer le sang, du mouchoir, à une bannière blanche, piétinée, sur laquelle sont écrits ces mots : « CIVIL RIGHTS ». Ce prêtre est, par la suite, devenu évêque de Derry. A la retraite aujourd’hui, il jouit d’un prestige et d’une aura inégalables. Hier soir, à la télévision, l’ancien premier ministre nord irlandais, Peter Robinson, déclarait que le dossier était clos et qu’il fallait maintenant cesser de parler de cela pour que la nation (la nation nord irlandaise, s’entend) avance ensemble. Aujourd’hui, jeudi 17 juin 2010, les lycéens français qui planchent sur le bac de philosophie, peuvent réfléchir sur le sujet suivant : « Faut-il oublier le passé pour se donner à l’avenir ? » Peter Robinson répondrait par l’affirmative.

Les « Étonnants voyageurs » et la réécriture de l’histoire

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On va encore me taxer de haine, de hargne, de violence et de castagne, moi qui ne suis qu’amour et joie.

Le festival « Étonnants voyageurs » est certes très sympatique et, lorsqu’on assiste à tant de succès populaire, pour des livres et des films, autant laisser faire et même encourager.

(Populaire, populaire, entendons-nous : les gens que l’on y rencontre sont grosso modo le peuple vieillissant des professeurs de collège et de lycée, de France et de Navarre, mélangé à des élèves et étudiants des établissements voisins, quelques voyageurs, de nombreux journalistes. Pas mal d’étrangers aussi, qui combinent vacances, détente et pratique culturelle. Donc, pour résumer, oui, un grand succès populaire.)

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Le problème de Saint-Malo, c’est en même temps sa grande force : c’est son directeur. Michel Le Bris, dont j’ai déjà écrit sur ce blog (un portrait général et une critique plus précise, qu’il a critiquée lui-même dans un commentaire, ce pour quoi je lui rends hommage.)

Dans un billet du mois de mai, Pierre Assouline cite un chat où Le Bris compare son travail aux pionniers de la revue NRF. Cela fait rire. Pour lire une belle critique, approfondie et informée, de tout ce pseudo-mouvement de « littérature voyageuse », je ne peux que recommander Travel in 20th-Century France and Francophone Cultures, de Charles Forsdick. A ce jour, rien de mieux n’a été publié sur ce point, non plus que sur bien d’autres points. Et puis, sur le passage du manifeste de 1992 à celui, plus célèbre, de 2007, un article du même chercheur anglais : « From “littérature voyageuse” to “littérature-monde”: The Manifesto in Context ».

Ce que j’en dirai, moi, pour ne pas répéter Forsdick, c’est que Le Bris a réussi à faire croire que la littérature de voyage avait connu une traversée du désert, après la guerre, et ce jusqu’aux années 70. Le Bris a fait croire que Sartre (« l’engagement »), Lévi-Strauss et Barthes (« le Signe roi ») le Nouveau roman (« jeux de mots stériles ») avaient fait mourir la littérature du voyage en France.

Ce faisant, il nie les récits de voyage de Sartre (aux Etats-Unis, en Italie, in Situations III et IV) et de Simone De Beauvoir (L’Amérique au jour le jour, ainsi que de longs passages de ses écrits autobriographiques). Il nie, en définitive, toute la philosophie de Sartre, qui, à la Libération, était un grand « courant d’air qui vous pousse dans le dos » (Deleuze).

Dans le même mouvement, Le Bris nie aussi Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Il nie L’Empire du signe de Barthes. Il nie Mobile de Butor. Il nie toute la collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, fondée chez Plon en 1955, etc.

Comment diable s’y est-il pris, pour faire croire que les décennies d’après guerre furent une période sombre du récit de voyage ?
Tous ces livres que je cite, loin d’avoir asphyxié la littérature du voyage, l’ont régénérée, l’ont fait muter, lui ont permis d’approfondir et son rapport au monde, et son rapport au langage.

Alors je pose la question : pourquoi tant de haine contre la littérature française d’après-guerre, monsieur Le Bris ?

L’ennui, c’est que cette réécriture de l’histoire littéraire se cache sous cette plaisante rencontre printanière des « Etonnants voyageurs ». Nous sommes donc dans l’obligation d’apprécier Saint-Malo et le festival, mais de prendre nos distances avec le discours sous-jacent. Il eût été tellement plus facile de ne pas proférer de discours et de manifestes.

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Mon cousin Jacob

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A l’aube de nos vies, quand nous étions des petits garçons sages et prometteurs, Jacob et moi faisions beaucoup les cons. Nos parents étaient amis en plus de faire partie de la même famille, et nous passâmes de nombreuses vacances ensemble, soit au bord de la mer, au camping de Collioure, soit dans nos maisons respectives.

Et c’était connerie sur connerie.

J’ai peu de souvenirs précis, mais celui, général, de grosses rigolades, depuis un âge innocent jusqu’à un début de puberté, où l’avenir de la France commence à voler des magazines de cul chez les vieilles buralistes de la Sarthe. Tout le monde passe par là, je suppose (les rigolades et les marchands de journaux du Mans), avant de faire l’expérience de l’angoisse métaphysique causée par la contingence et la solitude existentielle. Jacob, pour moi, c’est la vie avant la philosophie, ou, pour le dire autrement, la Sarthe avant Jean-Paul Sartre. Mmouais.

Au fond, en y repensant, Jacob représente et incarne le pôle sain de la sagesse précaire.

Jacob fait aussi partie de ma légende personnelle, lorsque j’étais vraiment petit, autour de 6 ou 7 ans d’âge. Un jour d’hiver que nous étions à Dinard, et que nous évoluions pensivement sur la jetée (ou sur une digue, sais-je seulement comment ces trucs s’appellent ?), à faire les singes et à provoquer la mer en furie, je fus emporté par une vague et, donc, faillis mourir noyé. (C’est la légende qui dit cela, n’est-ce pas ? Mais en effet, je faillis mourir noyé, c’est ainsi.) Mon frère JB et mon cousin Jacob vinrent à ma rescousse, et cela fit d’eux des héros, aux yeux de ma mère. A mes yeux à moi, il n’y avait pas de héros qui tînssent, à part mon père et Michel Platini. (J’étais un dur à cuir, sous mon visage fragile, et j’avais la tête dure, en plus d’être un petit garçon sage et prometteur).

Dans les années 80, quand nos voix muèrent pour enchanter les oreilles des adultes émerveillés, nous développâmes des trésors de bon goût et de spiritualité. Nous riions énormément aux films de Pierre Richard et d’Aldo Maccione, qui passaient à la télé, les soirs d’été où, toutes fenêtres ouvertes, les odeurs de méchoui se mêlaient à celles des déjections des chats. Mais je préfère ne pas expliciter ce qui nous faisait rire, car même aujourd’hui, cela risquerait de nous faire passer pour de singuliers hurluberlus. Il suffit de rappeler que les années 80 produisaient assez d’humour gras pour remplir d’aise les pré-ados distingués que nous étions.

Puis la famille de Jacob partit vivre en Afrique, et nous nous vîmes moins. De mon côté, la ville de Lyon, la philosophie et les belles lettres m’apprirent à rire de manière plus fine. A moins que ce ne fût la présence des filles, qu’il fallait bien, à un moment donné, cesser de faire fuir. Jacob grandit en Afrique noire, de Djibouti à Abidjian. Jeune adulte, il se lança dans des affaires grandioses. Il monta un commerce qui consistait à acheter du poisson dans les villages de pêcheurs et à aller le vendre au grand marché d’Abidjian. Puis des mecs du coin l’en ont chassé. Il a monté une autre affaire en Côte d’Ivoire, à base de pièces détachées de voitures Peugeot, mais cela ne put tenir très longtemps non plus.  

L’Afrique est un peu une affaire de famille. Mes parents y ont vécu une dizaine d’années et y ont conçu mes deux frères aînés. Plus tard, mon père et le père de Jacob partirent avec mon frère Hubert pour une traversée du Sahara avec une camionette totalement inadaptée aux sables du désert. Les multiples récits de ce voyage familial ont fait rêver mon âme d’enfant à un point qu’il est difficile d’évaluer. J’étais devenu un voyageur et plus rien d’autre n’aurait d’importance pour moi que de partir, ou au moins de m’égarer dans une spatialité disparate. Plus rien ne me ferait peur dans la vie.

Jacob a fait des voyages étonnants, avec des copains aussi inconscients que lui. Des voyages en stop d’Abidjan à Dakar, ou de Djibouti jusqu’à Tamanrasset, en se cachant pour passer les frontières en clandestin. C’est un peu un miracle, à mon avis, s’il n’est pas en train de croupir dans une geôle d’un groupe révolutionnaire lumumbiste. Ou proto-islamiste.

Les hasards de la vie l’ont amené à rencontrer une femme dont l’apparence tient un peu du soleil qui se lève. Jacob, qui est un poète qui s’ignore, a réussi à se l’attacher. C’est peut-être son coeur en or massif qui est venu à bout de cette jeune personne, et il est arrivé ce qui devait arriver : à force de se fréquenter, tous deux finirent par fauter et bricoler une espèce de famille, des enfants magnifiques, et une maison que Jacob a construite de ses mains, ou presque.

Fin avril 2010, je suis allé à Saint-Malo pour assister au festival « Etonnants voyageurs ». C’est là que j’ai revu Jacob, après l’avoir perdu de vue depuis vingt ans. Peut-être davantage. J’ai revu Sarah, aussi, sa soeur, ainsi que son frère Pierre-Emmanuel, sa mère Marie-Christine. Xavier, quant à lui, avait préféré rester dans la Sarthe, à cultiver son jardin en vieux philosophe. Mais on ne peut pas parler de tout le monde, n’est-ce pas, car on n’a pas quatre bras.

L’immigration en France et le sens historique des migrants

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En ces temps d’examens de fin d’année, j’ai fait passer les oraux de français à des étudiants de deuxième et troisième année. Beaucoup d’entre eux ont choisi de faire une présentation sur l’immigration en France.

Ce qui m’a frappé, c’est l’image qu’ils se font de l’histoire de France. En gros, ils voient un pays qui fut homogène tout le long de son histoire jusqu’à la décolonisation. Il a alors vu l’arrivée en masse de nord-Africains. Personne ne semble s’apercevoir que l’immigration a été constante en France, dans le passé, et cela est d’autant plus symptomatique que les Britanniques voient leur pays comme multiculturel. La tendance lourde, dans les conversations comme dans la presse (mais aussi dans les recherches universitaires des French Studies) semble être que les Français sont racistes, peu tolérants, car ils ont un sens très aigu de la Frenchness (l’identité française, ou la « francité »).

Quelqu’un m’a dit : « La chose nouvelle avec les musulmans, c’est que c’est la première fois qu’une immigration pose problème. » C’est ainsi qu’on oublie la souffrance des Italiens et des Espagnols, combien ils ont connu le racisme. C’est oublier le calvaire des Arméniens qui, pour certains, étaient quasiment réduits en esclavage dans les fermes. Oublier le sort des juifs d’Afrique du nord et d’ailleurs. Beaucoup de ces gens se sont mariés avec des Français ou avec des immigrés venus d’un autre pays. Tous les enfants, petits enfants et descendants de ces immigrés sont aujourd’hui Français, et ont souvent un rapport assez nationaliste à la France, sans renier leur héritage.

La seule étudiante qui a rappelé l’origine étrangère de nombreux Français était une fille dont le père est italien. Elle-même disait se sentir plus italienne qu’irlandaise ou britannique. En revanche, des cousines à elle vivent en France et se disent françaises. Elle savait que l’immigration italienne avait été massive en France, et qu’elle fut difficile pour beaucoup de gens. Elle révéla le chiffre, corroboré par les historiens de l’immigration, que 40% des Français ont un parent ou un grand-parent étranger.

Gérard Noiriel, historien de l’immigration, le martèle depuis des décennies : « Avec les Etats-Unis et le Canada, la France est le pays industrialisé dont la population doit le plus à l’immigration. » (article de 1986!) C’est pour cette raison que nous avons développé un sens historique (parfois à la limite de la propagande) qui permette d’intégrer tous ces étrangers et d’en faire des concitoyens à part entière. Le mythe, ou la légende, des phrases du type : « Nos ancêtres les Gaulois », enseignées à des Africains, ne doit pas nier la réalité d’un discours républicain qui enseignait aux enfants de toutes les origines que ce qui les unissait n’était pas une race, ni une religion, ni une origine ethnique, mais un projet commun. Il faut lire les souvenirs de François Cavanna, immigré italien dans les années 1930, et comprendre comment la France a su développer à la fois une identité forte et un accueil incessant d’étrangers.

Ce sens de l’histoire, c’est ce qui permet de comprendre pourquoi un Juif alsacien, accusé à tort de traîtrise contre la patrie, alors qu’une partie de la population suinte l’antisémitisme, n’a eu qu’une parole au moment de la dégradation de son statut : « Vive la France ». Ce n’est pas une parole chauvine, ce n’est pas du respect pour un pays, mais c’est une forme de fidélité à un message, à une promesse de vie commune.

Si les Britanniques nous voient comme racistes, c’est entre autre parce qu’ils ont distendu leur rapport à l’histoire. D’ailleurs, l’histoire est une discipline scolaire qui n’est obligatoire ni pour l’équivalent du bac, ni pour l’équivalent du brevet des collèges, au Royaume-Uni. En ces temps de fortes migrations, je trouve cette indifférence à l’histoire presque dangereuse.

« Le dernier mort de Mitterrand », chronique décadente de Raphaëlle Bacqué

J’ai acheté ce livre (Grasset, 2010) à la gare de Saint-Malo, pour le lire dans le train qui me ramenait du festival « Etonnants voyageurs » à Paris.   Fatigué des grands espaces, je me suis délecté de cette chronique ciselée sur le règne finissant de la cour mitterrandienne. Repu des éloges de la diversité et du métissage, je me suis redonné de l’appétit avec ce portrait fascinant d’un Français de souche, François de Grossouvre, superbe et foireux, qui s’est suicidé dans le Palais de l’Elysée en 1994.

L’amitié et l’amour

 C’est l’histoire d’un homme de droite, un « national » richissime, qui tombe sous le charme de Mitterrand lorsque ce dernier est au plus bas de sa carrière, en 1962, et qui lui vouera une sorte de culte invraisemblable. Industriel lyonnais, chasseur et fin cavalier, il financera le candidat du parti socialiste, ses voyages, ses vacances, ses repas, sa double vie familiale, en échange de quoi, le désargenté Mitterrand l’autorisera à continuer de lui donner toujours davantage.   Mitterrand, c’est sa force, trouve naturel que ses amis le servent, et, bizarrement, personne ne remet en cause l’appellation d’amitié, pour désigner ces relations essentiellement inégalitaires. Il me semble que l’on peut difficilement rester ami avec quelqu’un qui se croit supérieur, ou inférieur à soi. Grossouvre, au contraire, est heureux de s’humilier tant qu’il garde l’illusion qu’il y a entre les deux hommes cette chose indéfinissable. L’amitié, qui devrait être une construction réciproque et libre, devient une mystique chez ceux qui sont trop seuls pour se rendre compte qu’ils n’ont pas d’amis. Ni Mitterrand ni Grossouvre n’ont d’amis, en réalité, et Grossouvre se transforme parfois en chauffeur lorsque Mitterrand emballe une jeune femme. Car c’est évidemment autant de Grossouvre que du président qu’il est question dans ce livre de Raphaëlle Bacqué. Et autant de la séduction cruelle du pouvoir que du destin romanesque d’un homme de l’ombre. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est un livre sur la capacité du pouvoir à broyer les hommes. A la lecture, on dirait plutôt qu’il s’agit du pouvoir en tant qu’il s’incarne dans un homme, et comment ce dernier attire, séduit, et demande toujours plus de sacrifices à ceux qui tournent autour de lui. Et Raphaëlle Bacqué montre bien comment l’amitié supposée est en réalité une forme d’amour passion. Cela commence par un coup de foudre lors de leur première rencontre, et cela continue avec un mélange de jalousie et d’exultation. Bacqué n’écrit pas le mot d’homosexualité, parce qu’elle est encore trop française, mais un biographe anglo-saxon en tartinerait des pages. Il n’est pas question de sexualité, mais d’une forme d’amour, certainement, de dépendance affective, et cela ne peut pas vraiment se confondre avec l’amitié, qui est une forme de sentiment plus sec, moins larmoyant, plus indépendant et encore une fois (le mot est insatisfaisant mais je n’en trouve pas de meilleur), plus libre.  Quand Mitterrand devient vraiment lui-même, c’est-à-dire au sommet du pouvoir, il jouit pleinement des relations humaines qui lui sont naturelles depuis le début : loin d’être d’hypothétiques « amis », ceux qu’il fréquente sont ses courtisans et les choses entrent dans l’ordre. Avec le temps, Grossouvre se sent délaissé par Mitterrand et se laisse gagner par l’amertume. Le dépit amoureux se mélange au désespoir de vieillir et, toujours seul, il ne lui restera que la médisance, la calomnie et la décrépitude.

L’épopée d’un perdant surnuméraire

Quand Mitterrand est élu président de la république en 1981, Grossouvre obtient un bureau à l’Elysée au titre de « chargé de mission », et personne ne sait au juste de quoi il s’occupe. Comme il est « l’ami du président », personne ne lui refuse quoi que ce soit, mais personne ne le prend non plus tout à fait au sérieux. Avec ses airs de conspirateur et ses vêtements excentriques, il détonne parmi les jeunes socialistes énarques, chevelus, barbus et rigides.  Les jeunes sont sur-éduqués, idéalistes, coincés du cul, alors que Grossouvre, passé soixante ans, est un homme à femmes sportif, élégant, qui n’a pas plus de culture lettrée que de valeur politique. Il reçoit dans son bureau des hommes louches, des anciens fascistes. Il soigne ses relations avec Omar Bongo et avec la plupart des dictatures du sud, car rien ne lui plaît tant que l’aventure, les secrets, les atmosphères sombres, où l’on ne peut jamais distinguer le mal du bien. Il représente le pôle obscur du mitterrandisme.  Il rêvait d’être le chef des services secrets, mais il ne sera le chef de rien du tout, à part des chasses présidentielles où n’allait jamais le président. Et à force de réclamer des privilèges, dus à son statut d’ « ami », il finira par se mettre tout le monde à dos et à se rendre insupportable. Sa disgrâce est inéluctable puisqu’il ne sert presque à rien et qu’il exige beaucoup.  

Ce livre est une leçon à méditer pour tous ceux qui ne servent à rien.