Un tandem anglais

C’est entendu, je me suis encore totalement fourvoyé. David Cameron a conclu une alliance avec Nick Clegg, et les deux hommes paradent dans les journaux, depuis deux jours, dans des photos qui jouent sur une imagerie homosexuelle pour forcer le public à trouver tout cela moderne et progressiste.

A ma décharge, je dois dire que je me trompe toujours avec les élections. Je suis même un assez bon baromètre pour indiquer qui va perdre. Je croyais vraiment que John Kerry allait gagner contre George Bush, et que les Français voteraient oui au referendu, sur le traité de Lisbonne.

Toujours est-il que cette coalition ne peut tout simplement pas fonctionner. Non pas à cause des hommes au pouvoir eux-mêmes. Eux, ils sont tellement heureux d’être là où ils sont, ils sont prêts à tous les compromis et à avaler toutes les couleuvres. Mais ils ont derrière eux des financeurs, des députés, des élus de toutes sortes, des militants, et enfin des citoyens qui leur ont donné leur voix. Il y a déjà des grincements de dents dans le personnel des conservateurs, qui ne s’attendaient pas à voir entrer tant de libéraux-démocrates au gouvernement.

Or, dès que les libéraux-démocrates voudront prendre une décision sur un des sujets sensibles que lesquels ils ont bâti leur popularité, les conservateurs se crisperont, puis tout le petit monde décrit plus haut se crispera de plus en plus, jusqu’à la rupture.

On les appelle les « Sunny Boys » dans la presse de caniveau. Moi, déjà que je n’aime pas la jeunesse, quand j’ai entendu le premier discours de Cameron comme premier ministre, prononcé sans notes, avec sa femme enceinte à quelques pas derrière lui, qui doit en avoir plein les bottes de jouer la fille au grands yeux émerveillés par son petit homme, je me suis dit que ça tournerait mal.  

Grande-Bretagne, la nouvelle France

Je ne saisis pas pourquoi tout le monde parle de confusion, concernant les élections britanniques. Pour moi, les choses sont très claires, et il suffit de savoir compter. Le peuple britannique a donné une majorité absolue à une coalition de gauche, composée des travaillistes (258 sièges), des démocrates libéraux (57 sièges), des « nationalistes » écossais, gallois et irlandais (12 sièges) et des verts (1 siège). La gauche pro-européenne a remporté les élections, et doit se mettre au travail le plus vite possible.

Les Liberal Democrats sont clairement de gauche, le mot « libéral » ayant gardé en anglais son sens premier, qui était « pour la liberté de conscience ». De toute façon, les Lib Dem sont éminemment Labour compatibles : europhiles et pour la proportionnelle, ils ne pourront jamais gouverner avec les conservateurs. Les Britanniques doivent seulement se mettre à former des coalitions entre partis, c’est tout simple. Cela fait des dizaines d’années qu’ils en parlent et, comme la vidéo de John Cleese (des Monty Pythons) le montre, cela fait au moins 25 ans que les électeurs britanniques ne votent plus de manière bipartisane.
La situation aujourd’hui ressemble à la France de, disons, 1997. Westminster : le retour de la « gauche plurielle », d’un classique « Cartel des gauches ». Reprise postmoderne du « Front populaire ». Bref, en un mot comme en cent, les Britanniques sont en train de tourner français, et c’est la nouvelle la plus énervante pour eux que je pouvais vous apporter en ce jour ensoleillé.

On a vu, déjà, qu’ils avaient fini par laisser tomber leur croyance dans le bancal multiculturalisme au profit de ce qu’ils appellent sans tabou « l’intégration ». Cela signifie qu’ils ont pris conscience de l’importance qu’il y a à construire une communauté nationale, et non à se satisfaire d’un voisinage informe de communautés qui ne partagent rien entre elles.  

Maintenant, ils se rapprochent d’une représentation à la proportionnelle. Ils deviennent européens malgré qu’ils en ont.

Preuve qu’ils se continentalisent, les articles du Guardian d’aujourd’hui ne mentionnent pas une seule fois le nom de leurs voisins. Ils font semblant de nous ignorer pour éviter de passer pour des internationalistes à la solde de Bruxelles. Mais ils en ont marre de cette insularité prétentieuse dont on les croit à tort pétris. Le même journal déclare son amour contrarié à la France, mais plus loin, dans les pages Travel. Cette semaine, on célèbre le Maroc et on encourage les lecteurs à profiter des charmes sous évalués de Casablanca. Le Maroc c’est moins cher et plus sympa que l’Espagne. C’est peut-être moins « Union européenne », si l’on veut, mais cela sonne davantage « France coloniale ». Dans le reportage, la France est omniprésente, comme celle qui a donné à la ville son architecture art déco, ses cafés, ses boulevards, ses brasseries…

On commence, de ce côté-ci de la Manche, à reconnaître que, certes, la colonisation, le républicanisme et le multipartisme bordélique c’était mal, mais qu’enfin, la manière française n’a pas que du mauvais sur la longue durée.   

Elections britanniques : où en est le multiculturalisme ?

J’avoue que je ne savais pas trop comment les prendre, ces élections. Les maladresses de Gordon Brown, le pâle conservateur David Cameron dont le meilleur argument est le charme de sa femme, et même la percée médiatique sans contenu du Liberal Democrat Nick Clegg, me laissaient indifférent. On sait ce qu’ils vont faire après les élections : naviguer à vue en réduisant les dépenses publiques.

Soudain, un débat télévisé entre des seconds couteaux des principaux partis m’a intéressé. Il y était question d’immigration. Les hommes politiques en présence se chamaillaient, mais c’était pour cacher le fait qu’ils étaient tous d’accord. Ils veulent tous une politique d’immigration plus ferme, car ils pensent tous qu’il y a trop d’étrangers en Grande Bretagne, même s’ils reconnaissent que les étrangers ont joué un rôle essentiel dans la croissance des quinze dernières années.

Un seul parti propose un truc différent, mais qui se trouve être de la poudre aux yeux : les Liberal Democrats veulent régulariser les « sans papier » qui sont sur le territoire depuis dix ans et plus. Quand on leur demande le chiffre de ces étrangers illégaux, ils répondent qu’ils n’en savent rien, et que personne n’en sait rien, mais qu’il faudra que les étrangers en question prouvent qu’ils travaillent ici depuis dix ans. Comme c’est impossible à prouver pour des gens qui bossent au noir, cette mesure n’est qu’un machin médiatique qui a pour but d’attirer l’électorat de gauche sentimental, celui qui n’a plus rien de politique mais qui voit les choses uniquement à travers le prisme de la morale, de la gentillesse et de la culpabilité.

Ce qui a attiré mon attention, finalement, c’est la question du multiculturalisme. On leur demande, à tous, s’ils privilégieront « l’intégration », ou le « multiculturalisme ». Le journaliste précise à plusieurs reprises que le multiculturalisme représente ce qui divise la société. Tous répondent « intégration », en particulier le parti d’extrême droite qui se réjouit de voir que ses idées ont finalement triomphé.

Le sage précaire franchouillard se dit, in petto, que ce n’est pas l’extrême droite qui triomphe dans la perfide Albion. Ce qui gagne du terrain, c’est le républicanisme à la française. Mais cela, nos amis et cousins grand-bretons ne peuvent l’admettre.

International Slavery Museum: images en vrac

Des élections britanniques : pour qui voter quand on est protestant de gauche ?

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Les Britanniques vont voter début mai, tout le monde le sait. Ce que l’on connaît moins, c’est la manière de voter des habitants d’Irlande du nord.

En France, dans toutes les régions, même outremer, on retrouve les partis principaux et l’opposition habituelle gauche/droite, ce qui permet à toute la nation de lire les enjeux politiques à peu près dans les mêmes termes.

Il n’en va pas de même ici. En Irlande du nord, par exemple, on assiste à la lutte entre les trois champions nationaux, Brown (Labour), Cameron (Tories) et Clegg (Liberal Democrats), mais on ne peut pas voter pour eux. On doit voter pour les partis en présence en Irlande du nord, qui ne se distinguent pas sur les mêmes enjeux qu’en Angleterre. En Irlande du nord, les partis s’opposent principalement sur la question de l’appartenance de la province. Les partis « nationalistes » (SDLP et Sinn Fein) sont pour la réunification de l’Irlande, et les partis « unionistes » (UUP et DUP) veulent rester des citoyens britanniques. Les autres partis qui n’entrent pas dans cette problématique sont minoritaires. 

Comme il y a deux partis « nationalistes » et deux partis « unionistes », on pourrait imaginer qu’ils se partagent entre eux les voix de droite et les voix de gauche, mais ce n’est même pas le cas, et c’est ce qui m’étonne le plus. Les deux partis unionistes sont plutôt de droite, et les deux partis « pro Irlande unie » se définissent comme socialistes ou social démocrates.

Je connais des protestants de gauche qui ne savent pas pour qui ils vont voter. Ils ne veulent pas d’une Irlande unie pour des raisons économiques et culturelles, mais ils ne veulent pas soutenir les conservateurs non plus. S’ils habitaient en Angleterre, ils voteraient Labour ou Liberal Democrat, mais chez eux, ils ne se sentent pas représentés.

Je ne connais pas vraiment de catholiques de droite, ultra conservateurs, mais j’aimerais bien savoir comment ils voient cette élection, et pour qui ils voteront. Ils sont pour la réunification de l’Irlande, mais pas sur des bases socialistes, alors que faire ?

Cette situation étrange explique peut-être en partie pourquoi on entend souvent dire, comme l’écrivain McLiam Wilson l’a fait dans une interview en français sur France Inter il y a quelques mois, des choses très dures à l’égard des politiciens nord-irlandais. On entend souvent dire que la population nord-irlandaise a « évolué », mais que la classe politique est restée la même, luttant pour de vieilles lunes qui n’intéressent plus personne. Moi, c’est ce dernier discours qui me rend perplexe. Si les partis étaient vraiment déconnectés de la réalité, est-ce que les gens voteraient encore pour eux ?

Le catholicisme, les pervers et les Français

Il n’y a pas de pays qui souffre davantage du scandale des enfants violentés par des membres de l’église catholique.

l’Irlande avait développé une image de soi réconfortante, une image de gens simples, sains, de bonne constitution et de bonne humeur. Le fait que des dizaines de milliers d’enfants se soient fait agresser, violer, en toute impunité, est bien sûr difficile à supporter pour n’importe quelle communauté. On comprend la colère de la population quand elle s’aperçoit que le clergé, ainsi que les autorités politiques, étaient au courant mais n’ont rien fait pour protéger les enfants. Non seulement la nation est traumatisée par le mal que l’on a fait à ses enfants, mais l’image idéale de l’Irlandais prend dans le même temps un coup très dur. Nous nous pensions purs et durs, et voilà de quoi nous sommes capables.

Si je me permets d’avancer que ce pays en souffre plus que les autres, c’est que l’identité irlandaise s’est construite sur la fidélité au catholicisme, et ce sont des frères et des curés qui ont commis ces crimes. Précisément ceux en qui les mères de famille avaient confiance, des hommes de Dieu, des intercesseurs intouchables. Ces bourreaux et ces pervers étaient, en quelque sorte, doublement irlandais : une fois par le corps et la terre, par l’accent, la langue, et une fois par le spirituel, la relation aux papes et aux saints. Il est donc malaisé de mesurer la profondeur de la douleur et de la révolte que ce scandale a causé dans les consciences de ce pays unique.

Or, je vais au théâtre avec Tom et son amie Lorna, tous deux originaires de l’ouest le plus rural, le plus dévot. Tous deux catholiques non pratiquants. Nous allons voir une pièce « documentaire » sur ledit scandale. Dans le légendaire théâtre de l’Abbaye (Abbey Theatre), nous assistons à No Escape, une mise en espace de témoignages et de comptes rendus d’audience liés à ce scandale. Tom n’a pas été convaincu par la scénographie et le résultat artistique de la chose. Moi, cela m’a plu et intéressé car j’aime le documentaire, le récit factuel, j’ai aimé les acteurs. Lorna a été passablement bouleversée. Quand je suis sorti de la salle pour aller aux toilettes et m’asperger d’eau fraîche, une charmante ouvreuse m’a interdit de reprendre place, et m’a offert un café à la place. « Non, c’est pour moi, a-t-elle dit. Je ne vais pas faire payer un café ou un thé après avoir vu un tel spectacle. Vous en avez bien besoin, pas vrai ? » Ah, le personnel de l’Abbey Theatre de Dublin.

Au début de la pièce, on annonce que l’anonymat des témoins est respecté. A cette fin, on a donné aux membres de l’église incriminés des noms français.

Nous voici embarqué dans une pièce documentaire avec des « brother Didier » et des « father Benoît ». Il y avait même un « brother Guillaume » qui n’était pas un tendre ; si j’ai bien compris, il a obligé des gamins à manger leur merde. Autant dire que mes amis m’ont chambré après le spectacle, dans le pub du coin. Je leur ai demandé pourquoi. Pourquoi des noms français ? Ils n’ont pas su me répondre, et ils étaient surpris de ma question.

On a un peu cherché. On m’a dit que ce procédé a été utilisé dans les rapports officiels, que les noms français ne sont pas apparus au théâtre, et que ce dernier n’a fait que refléter la commission chargée de l’affaire. Cela ne change rien à mon interrogation. Alors mes amis m’ont dit que des noms anglais auraient donné une image trop « anti Anglaise », que des noms allemands eussent été trop « anti-nazis » et que tout cela n’était pas le sujet. Ils me dirent aussi que la France est à la fois étrangère et proche, que tout le monde avait appris le français à l’école, que les professeurs de français étaient souvent détestés, qu’il y avait quelque chose de familier quand même. Familier dans la terreur, la perversité et la violence faite aux enfants ?

La question reste posée : pourquoi a-t-on désigné ces pervers, les Irlandais les plus embarrassants de toute l’histoire de l’Irlande, par des noms français ?

Nelson, Anna Livia et Spire : verticalité et horizontalité urbaines

 spire1.1271676236.jpgThe Spire

République d’Irlande, Dublin, O’Connell street, au nord du fleuve Liffey.

Au centre de cette rue, qui était l’avenue centrale de la ville, le pouvoir anglais avait érigé un monument qui était le pic de la ville. La colonne Nelson était le centre symbolique de Dublin. On l’appelait Nelson Pillar et c’était le lieu de rendez-vous le plus populaire de la ville.

Depuis, on l’a remplacé par le Spire qui n’est pas très populaire mais qui est entré dans le paysage et qui acquerra de la légitimité si on lui laisse du temps. Il s’agit d’une grande aiguille qui monte dans le ciel.

Mais ce qu’on oublie toujours de rappeler, c’est qu’entre le Nelson Pillar et le Spire, il y avait une autre sculpture dont, pourtant, tout le monde se souvient. Elle s’appelait Anna Livia Plurabelle, en hommage au fleuve Liffey. (En hommage à James Joyce aussi, qui a donné ce nom à un personnage de Finnegan’s Wake.)

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On oublie de rappeler son existence lorsqu’on parle du Spire parce qu’elle ne fait pas le poids, elle n’est pas à la hauteur, face à Nelson, ou face à une sculpture visible de tous les points de la ville. Elle a pourtant une place décisive dans l’économie des symboles que se choisit l’Irlande. Anna Livia, c’est l’eau, la féminité et l’horizontalité, au contraire de la colonne Nelson qui était masculine, militaire et dominatrice.

Il est intéressant de noter que la ville de Dublin a voulu renouer avec la verticalité lors du boom économique des années 90 et 2000. Le « tigre celte » redonnait confiance aux Irlandais qui goûtaient les joies de l’arrogance, du crédit immobilier et de la consommation exponentielle. Criblés de dettes et persuadés d’incarner la modernité européenne, les Dublinois ne se sentaient plus représentés par la rivière, avec ses courbes et ses sinuosités de l’esprit. Il leur fallait de la verticalité, de la hauteur, de la technologie.

La rivière, c’est sombre, ça ne se voit pas de loin, c’est lent. La sculpture Anna Livia, que les Dublinois surnommaient The Floozy in the Jacuzzi (la putain dans son jacuzzi), était là pour fêter les mille ans de la ville. En 1988, date de son inauguration, l’économie de l’Irlande était encore très faible, le chômage des jeunes était accablant et Dublin se voyait comme une ville ancienne, littéraire et douce. Le groupe des Pogues chantait « Dirty Old Town » pour parler d’elle. 

L’Irlande profitait de l’Union européenne et des entreprises américaines, l’Irlande devait son dynamisme à la mondialisation : il fallait célébrer l’an 2000 de manière internationale. Anna Livia chantait une ville vieille de mille ans, Dublin voulait chanter l’an 2000 avec le reste du monde. Pour ce faire, la ville désira un monument abstrait, qui n’ait rien de provincial, rien de celtique, rien de républicain, rien de politique ni rien de religieux. Juste un mouvement vers le ciel.

De couchée dans l’eau, Dublin voulait être debout dans le soleil. De fait, le Spire est impressionnant dans sa capacité à jouer avec la lumière. Où que se trouve le soleil, derrière les nuages ou se couchant à l’horizon, le Spire  capte ses rayons et se dresse dans la grisaille comme une épée de lumière.

Il est bel et bien un symbole de renouveau économique, et maintenant que le pays est en crise, que va devenir ce symbole ? Nelson a duré cent-cinquante ans, Anna Livia treize ans, la grande aiguille n’a pas encore dix ans. Let us wait and see.

L’histoire se résume donc comme suit. Entre 1808 et 2010, trois monuments se sont succédé pour dire la capitale.

1- Nelson pillar (1808-1966) : Britannique, vertical, masculin, impérial.

2- Anna Livia Plurabelle (1988-2001) : Irlandaise, horizontale, féminine, aquatique.

3- Le Spire : International, vertical, asexué, lumineux.

Xinjiang and Travel Writing

A la fin du mois d’avril, je vais participer à un colloque d’une journée sur ce thème : « Xinjiang et Récit de voyage ». Cela se déroulera à l’université de Liverpool, dans un centre de recherche au nom des plus mystérieux : SOCLA (School of Cultures, Languages and Area Studies). Cliquez ici pour le programme.

Je suis très excité à l’idée de participer à cette rencontre. D’abord, je crois que c’est un sujet essentiel, peu étudié et pourtant central, tant au niveau littéraire que culturel ou politique. Le Xinjiang ne peut que devenir, avec le temps, une région nodale dans les échanges internationaux. J’en ai assez parlé, sur ce blog et sur mon blog chinois, pour ne pas avoir à me répéter ici.

En outre, je vais rencontrer à Liverpool des personnalités d’importance considérable pour moi. Des chercheurs que je lis depuis des années et qui influencent mes recherches. Alex Hughes d’abord, dont le livre France/ China: Intercultural Imaginings m’a accompagné dans mes recherches shanghaïennes. Mais aussi, et en particulier, un prof de Liverpool qui représente à mes yeux Le chercheur dans le domaine de l’écriture du voyage en langue française. J’allais dire qu’il était le meilleur au Royaume-Uni, mais en réalité il n’a pas d’égal en Amérique. Pour la France, je ne sais pas car je suis devenu un étranger dans mon propre pays.

Charles Forsdick est ainsi la référence absolue pour tout ce qui touche à la littérature du voyage en langue française, au XXe siècle. A chaque fois que j’avance dans mes recherches et que je repère un impensé, un domaine à explorer, je m’aperçois quelque temps après qu’il avait déjà lancé des pistes pour combler ces lacunes. Il est l’un des rares, par exemple, à opérer un très difficile rapprochement entre les théories « françaises » sur la littérature, et les théories « anglo-américaines » sur le travel writing. Quand on mesure l’abyssale incompréhension qui règne entre nos deux pays, sur ce thème, on comprend que c’est un chercheur incontournable pour moi.

De fait, il est incontournable pour plein de gens. Moi, je ne l’ai jamais rencontré, mais tout le monde me dit qu’il est jeune et sympathique. Ce que j’en sais, c’est qu’il a rassemblé autour de lui un ensemble de chercheurs de niveau assez élevé. Je ne fais pas partie de ce réseau, d’abord parce que je n’ai pas de niveau repérable, mais aussi parce que je suis trop critique, trop réfractaire, trop français vis-à-vis de certains points de doctrines postcoloniales et féministes.

J’avais déjà parlé de lui, sans le nommer, dans un des premiers billets de ce blog, dont j’aurais honte s’il n’était pas aussi bien écrit ni aussi drôle. Je racontais une nuit blanche passée à Paris, où j’essayais de lire un de ses livres, entouré de femmes nyctalopes à la langue vicieuse.

A ce colloque de Liverpool, il y aura aussi des orientalistes distingués, dont une sinologue qui va nous parler des récits de voyage chinois de l’époque de la reconquête des Qing. J’attends cela avec impatience, car nous, dans le champs du Travel writing, avons une lourde tendance à ignorer les récits non occidentaux. 

Surtout, il y aura une ethnologue reconnue comme l’une des meilleures spécialistes du Xinjiang. D’origine hongroise, Ildiko Bellér-Hann a fait des études magistrales sur le terrain. Elle parle le ouïgour et ses publications font autorité. J’attends avec fébrilité sa conférence sur les récits du grand archéologue allemand Von Le Coq, qui fut l’un des principaux explorateurs de la Belle époque, un de ceux qui découvrirent et exploitèrent les grottes bouddhistes de la Chine occidentale.

Comme par hasard, je serai le seul « rien du tout » dans ce superbe Aréopage. Le seul moins que rien, le seul imposteur, et c’est le rôle de ma vie. C’est le moment pour le sage précaire de montrer combien ses pirouettes peuvent faire illusion.

La Saint-Patrick en Irlande du nord : un avenir très incertain

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Hier, c’était la saint Patrick, un jour où les Irlandais célèbrent je ne sais trop quoi. Ils se célèbrent eux-mêmes peut-être. Dans la république d’Irlande, c’est la grosse bringue, la fête nationale, l’occasion rêvée d’aller boire des bières, comme s’il n’y avait pas assez d’occasions pour cela.

En Irlande du nord, c’est aussi un jour à peu près chômé, et une parade est organisée dans certaines villes, dont je ne ferai pas le reportage car j’ai raté le carnaval qui eut lieu dans le centre de Belfast, de midi à 13h30. J’eus le tort de ne pas me précipiter, pensant bêtement que les festivités dureraient une bonne partie de la journée.

Célébrer la Saint-Patrick en terre britannique, cela pose la question de l’appartenance de l’Irlande du nord. Elle appartient aujourd’hui officiellement à la couronne de la reine d’Angleterre, mais qu’en est-il dans les consciences ? Et qu’en sera-t-il demain ?

Ce sont les questions qu’a posées le journal Belfast Telegraph, daté du lundi 15 mars 2010. Il a publié les résultats d’un sondage intéressant à cet égard, en différenciant les réponses selon l’appartenance communautaire des personnes interrogées. A la question de savoir ce qu’ils voteraient à un référendum sur l’Irlande réunifiée, 85% des protestants disent « non » et 69% des catholiques « oui ». Il y a quand même 26% de catholiques qui voteraient « non », ce qui n’est pas négligeable.

La question suivante est piquante : « L’Irlande du nord ayant été établie en 1921, quel sera d’après vous son statut en 2021 ? » Deux possibilités sont données par les sondeurs :

« L’irlande du nord sera toujours britannique » (Protestants : 57%. Catholiques : 28%)

« Elle fera partie de l’Irlande unie » (Protestants : 24%. Catholiques : 64%)

Le fait même que ces questions soient posées, dans un journal modéré à tendance unioniste, est un signe que les divisions communautaires sont loin d’être dépassées, et qu’elles auront plutôt tendance à augmenter avec le temps. En tout cas, c’est cette question qui a fait la une du journal ce jour-là :

Un protestant sur quatre pense que l’Irlande sera unie en 2021

J’ai posé cette question autour de moi, mais j’ai reçu trop de réponses variées pour pouvoir me faire une idée générale. Un ami d’origine catholique regrette qu’on ne propose que ces deux options, car lui verrait bien l’option d’une espèce d’indépendance de l’Irlande du nord dans une Europe des régions. C’est une idée que j’ai déjà entendue chez des catholiques non républicains.

Une autre question m’a paru très éclairante, à moi qui suis un simple touriste et qui entends constamment des sons de cloches différents : « Comment décririez-vous votre nationalité ? » Trois possibilités :

« I am British » (Protestants : 71%. Catholiques : 8%)

« I am Irish » (Protestants : 4%. Catholiques : 83%)

« I am Northern Irish » (Protestants : 24%. Catholiques : 9%)

On voit dans la question elle-même le souci d’identifier une culture qui prenne son autonomie vis-à-vis de l’Irlande et du Royaume-Uni. Contrairement à ce que disent les chiffres ci-dessus, le voyageur a parfois le sentiment que les gens d’ici ont développé une culture qui leur est commune, et qu’un catholique de Belfast se sentira peut-être plus de points communs avec un protestant de Belfast qu’avec un Irlandais du sud.

Mais enfin les chiffres sont là, la plupart des catholiques se sentent irlandais et rien d’autre. Comme l’écrit David Gordon dans son analyse des résultats, l’impression générale est celle « d’une Irlande du nord qui n’est pas en paix avec elle-même ».

Genre littéraire et territoires : Chine et Amérique

Chaque genre littéraire connaît des moments de bifurcation, qui le mettent en danger et qui lui donnent la possibilité de se régénérer.

Aujourd’hui, le récit de voyage connaît une profonde secousse due au poids politique et idéologique dont les territoires sont marqués. On ne peut plus voyager innoncemment, de manière purement esthétique ou hédoniste quand on est en terre-sainte, au Tibet, dans le Xinjiang, en Afrique ou même en Irlande du nord.

Vous mettez le pied à Jerusalem, ou à Lhasa, et que se passe-t-il ? Vous voyez partout un peuple opprimé et un peuple oppresseur, c’est-à-dire que vous voyez de la politique partout, dans la moindre route, le moindre dispensaire, le moindre temple. En Amérique, vous ne pouvez pas décrire la vie des gens autrement qu’avec l’idée qu’ils font partie de la plus grande puissance du monde, et que leur mode de vie est en avance, pour le meilleur et pour le pire, sur le nôtre.

Les territoires étant devenus très singuliers et surinvestis par la politique et l’idéologie, les récits de voyage doivent le devenir aussi. Au XIXe siècle, les voyageurs avaient le même style pour des récits concernant l’Amérique, l’Afrique et l’Asie. Ils adoptaient tous un ton d’explorateur et d’observateur intéressé. Aujourd’hui, les lieux influencent le style même.

Un récit américain est différent d’un récit en Chine. L’Amérique du nord invite à une prose lyrique, dans lequel Jean Baudrillard s’est distingué : une parole prophétique, qui se laisse aller aux excès et à la généralisation. Cela s’explique, je pense, par le fait que les Américains ont un mode de vie en avance sur le nôtre. Le voyageur est ainsi conduit à contempler son propre avenir. Pour saisir ce qu’il y perçoit, il doit se lancer dans un style qui annonce l’avenir, d’où le style apocalyptique des récits de voyage postmodernes aux Etats-Unis. 

En Chine, on trouvera des différences fondamentales entre un récit concentré sur les grandes villes de l’est et un récit qui se déroule à l’ouest, au Tibet et au Xinjiang. A l’est, on peut encore trouver du lyrisme dont j’ai parlé pour l’Amérique, car les voyageurs récents aiment bien voir la Chine comme un lieu futuriste. De fait, qu’on le veuille ou non, la Chine est un pays qui surprend, qui prend de court, car c’est un pays qui bifurque, qui prend des chemins que personne ne peut jamais prévoir à l’avance. Pour cela, le style des récits de voyage en Chine est instable.

Si la prose des récits en Amérique est installée dans la prophétie incantatoire, c’est parce que l’Amérique ne nous surprend pas. Son avenir, c’est l’avenir qui n’est que le dépliage de l’après-guerre. Toujours plus de rapidité, de virtualité, de propreté, de médias. La Chine, on ne sait jamais ce qu’elle nous réserve, et on ne sait comment écrire.