Deux poids deux mesures : le colonialisme d’Israël

On juge toujours d’Israël différemment que des autres espaces humains. Les uns disent que l’on ne peut pas critiquer Israël sans être accusé d’antisémitisme, les autres qu’on s’acharne sur Israël au point d’oublier que d’autres peuples souffrent davantage que les Palestiniens. L’expression à la mode, c’est « deux poids deux mesures ».

Il existe un problème de jugement avec Israël. On n’ose pas, on ose trop, on est gêné, on est excessif. Avec la Russie, la Syrie, la Chine ou la Corée du nord, c’est plus facile de hurler avec les loups et d’agonir les tyrans. Même quand les tyrans sont américains, on ne connaît pas de délicatesse pour les critiquer. Avec Israël, les « pro » et les « anti » dénoncent également un « deux poids deux mesures » qui cache la vérité.

Alors pourquoi ce « deux poids deux mesures » ?

Il y a certainement de nombreuses raisons, dues à la singularité du peuple juif, à ce qui s’est passé pendant la guerre, et à tant d’autres choses. Pour ma part, j’y vois deux raisons principales  : d’abord les Israéliens au pouvoir sont des juifs d’origine européenne et non des orientaux, donc quand ils agissent mal ils nous font honte à nous. Deuxièmement, surtout, il s’agit d’un projet colonisateur qui s’est mis en œuvre à l’époque des décolonisations. La création d’Israël (1948) s’est donc faite au rebours de l’histoire mondiale. Au moment où tous les peuples se soulevaient pour recouvrer le droit de se diriger par eux-mêmes, où toutes les puissances coloniales commençaient à refluer, les Nations unies légitimaient un événement contraire à cette immense vague. « Ici, en Palestine, ont dit les États-Unis, des Blancs s’imposeront et prendront de la terre, puis ils en occuperont tant qu’ils voudront. »

Voilà pourquoi il y a « deux mesures » chaque fois qu’il y a « deux poids » : l’impérialisme de Poutine n’a pas le même poids que celui de Sharon, mais surtout on ne le mesure pas avec les mêmes instruments. Il y a quelque chose de scandaleux, d’incompréhensible, à voir ces nouveaux venus en Terre-sainte écraser ceux qui habitaient là, au nom même du livre sacré qui a contribué à fonder l’Europe de l’humanisme.

Que veulent ceux qui veulent la paix ?

Hier matin, sur la terrasse paisible du Café de la Soierie, à Lyon, je profitais d’un moment de solitude pour lire Libération. Mon vieux quartier de la Croix-Rousse a bien changé. D’ouvrier, il est devenu bobo, et même le vieux canis de mon adolescence est abonné à ce journal de libéraux. Marek Halter y publiait une tribune pour la paix.

Marek Halter, donc, veut la paix en Israël.

Il dit qu’il veut la paix.

Bon.

Il écrit aux Palestiniens et aux Israéliens : « Parlez-vous! » « Surmontez vos désaccords ! », comme si le conflit israélo-palestinien n’était qu’une brouille entre deux forces égales qui pourraient faire un pas l’un vers l’autre avec un peu de bonne volonté. Il crie sa colère et son indignation : mais pourquoi préférez-vous la guerre à la paix ? Comme si des gens voulaient la guerre par amour de la destruction.

Le chef de l’ONU en appelle aussi au cessez-le-feu, avec un air atterré, de même que le chef des USA, et le chef de ceci et celui de cela. Les chefs ont beau jeu de dire qu’ils veulent la paix. Cela ne mange pas de pain, et surtout, cela dispense de dire quelle option on préfèrerait : retrait des territoires occupés ? Achèvement de la colonisation ? Création d’un Etat palestinien ? Création d’un seul Etat multiconfessionnel ? Pérennité du status quo actuel ? Tous ces projets de paix sont possibles, et tous mécontenteraient une majorité d’acteurs locaux.

Le pape lui-même d’y aller d’un discours lénifiant sur les « Bambini » (le pape parle en italien, c’est toujours plus mignon que… plus mignon que quoi, plus mignon que rien, je crains de dire une bêtise) : « Bambini morti. Bambini mutilati. Bambini orfani. Bambini che non sanno sorridere. Fermatevi. » Arrêtez-vous, arrêtez de tuer ces enfants, dit le pape François, avec son accent argentin. Soit. Mais que veut-il vraiment ? Si Israël retient son bras musclé, que se passera-t-il ?

Que fait BHL, notre conscience morale ?

C’est curieux, ce silence de Bernard-Henri Lévi, alors qu’un peuple se fait massacrer à Gaza.

D’habitude, l’été est une période propice à la sortie de BHL et à ses diatribes inspirées contre tel ou tel tyran.

Que lui arrive-t-il donc ? Il a peut-être un rhume, ou un mal de gorge. Ou alors il n’est pas inspiré.

Si, il y a deux semaines, il a posté un billet de blog sur Gaza pour dire qu’Israël ne faisait que se défendre et avait été plus patient que n’importe quelle autre nation. Que si Gaza était « une prison », Israël n’en était pas « le geôlier ». Enfin, il invite les Palestiniens à se tourner contre le Hamas, qui est la seule cause de la guerre. http://laregledujeu.org/bhl/2014/07/15/gaza-paris/

Depuis, plus un mot sur Israël. Il en a assez dit. Il ne peut pas en appeler à la guerre, puisque l’armée israélienne s’en charge. Alors dans sa dernière chronique hebdomadaire, il se tourne vers l’Ukraine et nous incite à aller faire pression sur Poutine.

Le réalisme d’Israël face l’angélisme international

"Jews and Arabs refuse to be enemies". Page Facebook
« Jews and Arabs refuse to be enemies ». Page Facebook

 

Les musulmans et les juifs peuvent-ils vivre ensemble ? C’est ce que veulent prouver des couples mixtes qui exhibent leur amour tolérant sur les réseaux sociaux. Et tous de s’enthousiasmer pour cet activisme cul-cul. Regardez ce message d’espoir, dit-on dans les médias. Pour répondre au « conflit » israélo-paestinien, rien de tel que des images d’amour, de paix et d’enfants.

Comme par hasard, ce mouvement porte un nom curieux : « Jews and Arabs refuse to be enemies« . Pourquoi le mot d’Arabe plutôt que celui de musulman ?

Tout cela dégoûte le sage précaire. Non pas que les gens s’aiment et s’unissent. Au contraire, la sagesse précaire encourage fortement les unions et les aventures sentimentales de toute espèce. Ce qui est dégoûtant, c’est de laisser planer l’idée que les juifs et les musulmans se détestent à cause de leurs différences culturelles, et que c’est à cause de l’intolérance qu’ils font exploser des bombes.

La vérité est que juifs et musulmans peuvent parfaitement vivre ensemble, et l’ont toujours fait. Si les Palestiniens se révoltent, ce n’est pas par haine du juif, mais parce qu’ils sont traités avec injustice. Si l’armée israélienne pilonne Gaza, ce n’est pas par haine du musulman (ou de l’Arabe), mais par une volonté de domination raisonnée et hégémonique.

Nous ne sommes pas devant un « conflit » égalitaire où des gens se battent par haine de l’autre. Nous ne sommes pas vraiment devant un conflit. Nous sommes devant un Etat surarmé qui dicte sa loi à des gens sans armée, sans Etat, sans ressource et sans droit. Quand la France et l’Allemagne se font la guerre, c’est un conflit. Quand Tsahal bombarde la bande de Gaza, c’est un régime qui déploie son pouvoir.

La droite israélienne a un projet froid, rationnel et déterminé : écraser les Palestiniens, au mépris du droit international, et imposer le grand Israël par la force et la colonisation. Si on donnait le droit de vote aux musulmans, c’en serait fini de l’Etat hébreux, donc on leur retire tous les droits. Et dès qu’ils se soulèvent, on envoie les chars. Il n’y a pas de haine là-dedans, juste un calcul implacable.

La droite israélienne met en pratique la doctrine du réalisme politique. Peu importe le droit, seule compte la force. On impose un état de fait, par tous les moyens, puis, avec le temps, cet état de fait deviendra un droit reconnu. Il suffit d’attendre et surtout d’être vainqueurs. Aujourd’hui, par exemple, plus personne ne conteste sérieusement la domination de Paris sur les régions françaises. Cela s’est fait par la force et la violence, au cours des siècles, et aujourd’hui, tout le monde se sent fier de sa région tout en reconnaissant l’existence d’une nation française. La force a triomphé et a fini par imposer un état de droit.

En Israël, ceux qui ont le pouvoir sont d’extrême-droite. Ils sont prêt à assumer une situation d’apartheid dans leur pays. Ils pensent que c’est le prix à payer pour assurer la pérennité d’un Etat juif. S’il faut en passer par l’oppression d’un peuple conquis et colonisé, ainsi en sera-t-il. Mais ce ne sera pas par haine. Ce sera seulement par souci d’aller au bout de la logique coloniale qui a présidé à la création de l’Etat d’Israël.

Que valent, au regard de ceci, ces pauvres couples qui clament leur respect mutuel ? Qu’est-ce que ça peut faire aux Palestiniens de savoir que l’on peut se marier avec un juif ? De son côté, le défenseur du grand Israël doute-t-il un seul instant qu’on puisse tomber amoureux d’un musulman ? Il s’en fiche royalement, pour lui, la question n’est nullement sentimentale.

Ils peuvent très bien « vivre ensemble », la seule question est : vivre ensemble oui, mais dans quel Etat, quelle nation ? Et qui aura des droits, et qui en sera dépourvu ?

Le droit, dit le réaliste (Nietzsche en l’occurrence), est un privilège que je m’octroie, par la force, sur le dos d’un autre.

De la dégustation de vin en Chine

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Nos correspondants dans l’Empire du Milieu sont en mesure d’évaluer en exclusivité le niveau œnologique des Chinois. Sujet hautement stratégique en terme d’espionnage industriel et de renseignement commercial.

Le mois dernier, une délégation de la Sagesse précaire, que j’ai eu l’honneur de diriger, s’est rendue à des séances de dégustation, organisées pour des membres vénérables de la nouvelle bourgeoisie du bas Yangzi. L’équipe du Sage précaire libéré, réunie en conférence de rédaction, a publié un communiqué visant à déclarer que « selon les dégustations, l’ambiance est plus ou moins relâchée.  » Il y avait plus percutant, comme déclaration, mais vous savez ce que c’est, les conférences de presse.

A Hangzhou, le négociant organisateur de la soirée dégustation ne bénéficiait pas d’un public formé au vin. Nous étions dans la grande banlieue de la vieille capitale des Song, et les invités ont commencé à boire avec une grande componction. L’entrepreneur, M. Wang, était content d’avoir, en ma présence, un Français de France, pour légitimer son business et ses compétences. Il expliqua à ses clients potentiels la notion de « terroir » en la comparant avec le thé chinois. Le Longjing, par exemple, que tout le monde connaît, est cultivé exclusivement dans les théiers des collines de la région de cette même ville de Hangzhou. Eh bien ce vin de Beaujolais aussi, ne peut être produit qu’au nord de Lyon.

M. Wang dit que l’alcool, en Chine, est apprécié de manière tumultueuse. On trinque, on boit cul sec et on gueule. L’expression « chaud et bruyant » peut vouloir dire qu’on passe un bon moment. Inversement, « froid et tranquille » peut être utilisé pour expliquer qu’on s’est ennuyé. Or, la culture du vin est une révolution culturelle pour ces Chinois habitués aux pétards et au bruit. Il s’agit de passer un moment délicieux et délicat, dans une ambiance recueillie, à la différence de l’alcool blanc qui se boit à grand renfort de clameurs joyeuses.

Les premières bouteilles furent débouchées et goûtées avec recueillement. Verre après verre, l’étau s’est desserré et nous avons terminé la soirée en beuverie chaleureuse. Mon voisin de table, un garagiste qui a fait fortune et possède aujourd’hui quatre garages, m’a dit que je ressemblais à Zidane. J’en fus flatté, même si c’est mon cuir chevelu qui lui inspira cette comparaison, davantage que le caractère athlétique de ma silhouette. Nous avons sorti la guitare et avons chanté en français, en anglais et en chinois.

Mon garagiste avait la voix de plus en plus tonitruante. J’essayais d’enregistrer sa voix pour un reportage radio. Il était un client idéal pour un tel documentaire, mais malheureusement, il se calmait chaque fois que j’approchais le micro. Plutôt que de nous faire profiter de sa gouaille et de sa joyeuse grande gueule, il débitait au micro des banalités sur la rencontre des cultures, à quoi cette dégustation ouvrait.

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Au final, tout le monde est rentré chez soi, passablement bourré. Personne n’a acheté de bouteille à M. Wang, mais des meubles ont été renversés dans le salon. Quelqu’un devait me ramener à mon hôtel, au bord du Lac de l’Ouest, à deux heures de route de là, mais quand on m’a collé dans un ascenseur pour descendre au parking souterrain, je ne savais toujours pas dans la voiture de qui j’étais censé monter.

La deuxième dégustation dont La Précarité du sage peut témoigner se déroula à Nankin, autre capitale impériale. Au centre ville, et en compagnie de gens qui avaient suivi une sensibilisation au vin. Certains sont eux-mêmes des importateurs de vin, ou travaillent chez des négociants. L’ambiance est cette fois restée digne et bon enfant jusqu’au bout.

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Au 27ème étage d’une tour, l’entreprise Joyvin fondée par Mme Meng Zi Qiao, offre un décor tamisé, où les conversations peuvent se poursuivre dans de vastes sofas. De fait, quand nous traversons la pièce, deux hommes d’affaires devisent avec la directrice, qui nous accueille pour cette dégustation. Mme Meng elle-même, la quarantaine menue et sémillante, a décidé de monter son entreprise d’importation après avoir participé à l’exposition universelle de Shanghai, en 2010. Elle a cru voir dans son pays un marché exponentiel pour le vin, en particulier le vin français.

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L’originalité de Joyvin est d’offrir à ces clients une formation pour apprendre les rudiments de la dégustation. Pour ce faire, elle a engagé Mme Cao Dong Xue, une jeune femme francophone ayant étudié l’oenologie et la langue française. Tous les week-ends, elle organise des stages de formation afin d’apprendre à se repérer dans une offre foisonnante de vins tous plus chers les uns que les autres.

Il ne faut pas sous-estimer le travail de formation du goût que cela demande. Nous qui avons grandi en Europe, nous tendons à appréhender le vin comme une boisson facile à apprécier, naturelle comme un jus de fruit, veloutée comme une fesse de bébé, et propice aux déchaînements lyriques.

 

Les Chinois, en revanche, apprennent le vin dans un système mis au point par les Anglo-Américains, basé sur la vieille œnologie européenne. Or, le vocabulaire est constitué notamment de fruits inconnus par la majorité des Chinois : myrtilles, mûres, groseilles, etc. Ils doivent donc d’abord apprendre à reconnaître ce qu’est l’odeur de myrtille à l’aide de petites capsules de produits chimiques. On est loin de notre méthode à nous, empirique et approximative : quand on s’essaie à la dégustation, on se remémore nos promenades en forêt, on se projette dans nos campagnes, nos cueillettes de fruits rouges, nos chasses au papillon et nos coins à champignons. Rien de tel pour les amateurs chinois.

Le travail qu’entreprend un œnologue chinois relève par conséquent d’un grand effort d’imagination, de traduction et de compréhension. Cela demande une application et une concentration mentale que notre oenologue, Mme Cao, est capable de fournir. Elle-même est une grande intellectuelle, diplômée de la belle université de Nankin, traductrice de haut niveau : elle a reçu un prix prestigieux pour la traduction chinois, l’année dernière, de De la démocratie en Amérique, de Tocqueville, paru chez un éditeur de Shanghai.

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Mme Cao se plie avec grâce à l’exercice du reportage radio. Sa voix est cristalline et sa façon de parler précise, sensuelle et spirituelle.

Un des vins me paraît âcre et amer comme du vinaigre. On discute autour de la table. D’aucuns pensent qu’il pourrait être chilien, en raison d’un certain « goût de végétaux ». Ou alors un bordeaux, d’une année médiocre… On découvre l’identité de la bouteille : c’est un Graves, cru bourgeois, de 1994 ! Peu de vins peuvent vieillir vingt ans. Celui-ci a peut-être été mal conservé, en tout cas il est foutu.

C’est pourtant lui qui gagnera la palme du meilleur vin de la soirée pour les participants. Il est vieux, et il a coûté 8000 yuans à la jeune femme qui l’a apporté. Presque 1000 euros !

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On me rassure : « Ne vous inquiétez pas, elle est très riche. Sa famille possède beaucoup d’usines dans la région. »

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En revanche, je me suis régalé d’un Saint-Estèphe de 2008. Comme personne ne se resservait, j’ai gardé la bouteille près de moi. L’équipe du Précaire enchaîné avait bien travaillé, et les reporters pouvaient profiter du charme des jeunes amateurs de vin, des heures fraîches de la soirée, et du doux nectar rencontré ici comme par miracle.

J’ai quitté Mme Cao non sans lui promettre que nous nous retrouverons en France. Elle doit s’y rendre pour traduire un roman de Colette l’automne prochain. Nous prévoyons d’aller ensemble dans les vignobles de Bourgogne qu’elle affectionne tant, et terminer là-bas notre reportage.

Préférer les hipsters aux hippies

J’ai beau trouver la musique hippie agréable, cette esthétique, qui me plaisait tant à 14 ans, me paraît pauvre et un peu abjecte aujourd’hui que je retourne, sans l’avoir prévu, sur les lieux de la création du mouvement flower power.

Ceux qui suivent ce blog se souviennent peut-être d’un billet que j’ai écrit sur un festival de hippies contemporains dans le sud de la France, le Souffle du rêve. Le ton satirique que j’avais employé avait déchaîné des commentaires outragés et insultants, de la part de gens qui mettent sans doute des fleurs dans leurs cheveux et qui aiment se réunir en grand nombre dans des festivals. C’était des réactions d’intolérance et d’agressivité de la part d’individus qui professent la liberté et l’amour.

Chez le chanteur McKenzie, même autoglorification que chez les souffleurs de rêve des Cévennes. Il le dit dans la chanson : nous sommes tous des gentle people. Il y a chez les hippies une obscure assurance d’être originaux et bienfaiteurs. Ils pensent rendre le monde meilleur tout en étant dogmatiques et peu ouverts sur le reste du monde. C’est peut-être les différentes drogues qu’ils consomment qui les amènent à penser ainsi.

Alors bien sûr, nul besoin d’être fin psychologue pour comprendre que si je critique si fort la naïveté un peu bébête des baba cool, c’est en fait mon adolescence que je conspue. On me dira avec raison: « deviens adulte, accepte-toi, et tu mettras à nouveau des fleurs dans tes cheveux. »

A quoi je répondrai que je n’ai plus assez de cheveux pour y mettre des fleurs.

La vérité est ailleurs. Mon adolescence, je ne la rejette pas entièrement. J’ai gardé les sensations de l’adolescent que j’étais, le désir de voyager, celui d’aimer une femme aux cheveux bouclés, le sentiment que rien n’est au-dessus de l’amour. Mais en flânant à San Francisco, le voyageur peut difficilement adhérer à l’immaturité articulée du mouvement hippie, à cette inculture autosatisfaite et à ce narcissisme incessant.

Les contradictions touffues dans lesquelles je me débats seront peut-être éclairées par l’étymologie même du mot « hippy ». Dans les années 1940, on parlait des « hipsters », qui écoutaient Charlie Parker, et adoptaient la musique, les goûts, les habits et le langage des Noirs. Ils étaient cool, négligés et pauvres. Ils vivaient d’expédient, buvaient et se droguaient. Ils lisaient, écrivaient, et voyageaient, comme on le voit notamment dans Sur la route, de Jack Kerouac.

Ils ont ouvert la voie à des mouvements culturels tels que la génération Beat. Hipster a connu, dans les années 1960, un dérivé un peu dégradé. C’est devenu « hippy », pour désigner des jeunes gens qui prenaient l’apparence des hipsters, mais qui n’en avaient plus la culture. Les hippies copiaient leurs aînés, mais plutôt que du jazz, trop nuancé et complexe pour eux, ils se sont investis dans le rock et le folk, plus basiques.

Donc, voilà, je ne m’attendais pas à ce que mon voyage à San Francisco prenne cette tournure, mais je m’aperçois que s’il y a une génération rebelle qui m’intéresse en tous points, ce n’est pas celle des années 1960 et 1970, mais celle des années 1940 et 1950.

Les uns ont inventé une langue, une littérature, les autres une musique psychédélique. Les uns étaient plutôt solitaires et solidaires, les autres plutôt grégaires et égoïstes. Les uns voyageaient sans un rond, les autres étaient aidés par leurs parents. Les uns étaient vraiment incompris, les autres ont été chéris par les médias, au point d’en prendre la tête.

Angoisse du matin

A mon arrivée en Amérique, je me réveillais le matin dans un état de malaise et de dégoût insondable. Je dormais bien, sans aucune insomnie, sans cauchemar, puis je me réveillais en assez bonne forme physique, mais torturé par un sentiment de malheur et d’oppressante tristesse.

C’était une torpeur très profonde, un sentiment envahissant qui donnait envie de mourir. L’autre jour, quand j’ai appris que Lou Reed était mort, ma réaction fut de me dire qu’il avait de la chance. Je suppose que c’est ce que vivent les gens atteints de dépression nerveuse.

Comment est-ce possible que je ressente une telle détresse alors même que je suis en voyage, ce que j’aime par-dessus tout, et que je réalise un de mes rêves, celui de découvrir l’Amérique ? Il suffit d’ailleurs de quelques instants pour que l’angoisse se dissipe. Il suffit de la moindre activité pour que mes idées se remettent en place.

Je mets ces sautes d’angoisse sur le compte du décalage horaire, qui détraque profondément les équilibres internes.

Je m’empresse de prendre tout cela en notes avant que l’angoisse disparaisse. Bientôt il n’y paraîtra plus rien et j’oublierai jusqu’au souvenir de ces matins blêmes.

DSK et les lettres françaises

 

Le visage de Marcela Iacub

Rien n’est plus éloigné du sage précaire que Dominique Strauss-Khan. Ce dernier a connu les plus hautes gloires et la chute la plus vertigineuse. Le sage précaire ne connaît pas la chute, ni la gloire. DSK est un loup du sexe, le sage précaire est un agneau du plaisir. L’ancien ministre est un brillant économiste, le sage précaire est un terne économe. Les deux aiment le luxe, mais le premier l’atteint par la dépense, l’autre dans la frugalité.

Le Monde des Livres, 1er mars 2013

Ces jours derniers, on se régale des débats qui font rage dans la presse, occasionnés par la parution du dernier livre de Marcela Iacub, qui raconte son aventure avec Strauss-Khan, Belle et Bête. Avant de lire ce récit, il est bon de mesurer l’effroi de certains intellectuels et autres écrivains.

Dans Le Monde daté du 24-25 février, Christine Angot se défend, « au nom de ses principes littéraires », de toute ressemblance entre ses propres récit et celui de Iacub. Dans le supplément littéraire du même journal, daté du 1er mars, une double page est consacré au phénomène de Belle et Bête. D’autres écrivains, et d’autres journalistes, s’insurgent avec la dernière énergie contre ce livre qui est, si l’on en croit Marc Weitzmann, « si nul qu’il y a presque une réticence à prendre la plume pour le dire. »

Ah! Cela faisait longtemps que le milieu littéraire n’avait pas connu de scandale, ça fait plaisir.

Ce qui fait surtout plaisir, c’est l’éclosion d’un vrai grand personnage romanesque dans notre vie publique. DSK va encore inspirer bien d’autres livres, et des films et des jeux vidéos, et des opéras. DSK est sans doute la personnalité la plus fascinante que la France ait connue depuis la fin du XXe siècle.

C’est un véritable ogre, un géant, un monstre. Pour bien raconter la vie de DSK, il faudrait un Victor Hugo. Les deux hommes ont en commun une efficacité effroyable dans le travail et un appétit sexuel non moins effroyable.

Ce qu’il a réussi à accomplir laisse désarmé : brillant économiste, il a su occuper les plus haut postes de recherche et d’enseignement dans le système universitaire français. C’est déjà pas mal, bien des gens y consacrent leur vie entière et n’y parviendront jamais. Il se lance dans la politique et se fait élire. Maire de Sarcelles, il se fait apprécier de ses administrés et est reconnu comme un maire compétent. Il progresse jusqu’au ministère le plus important d’un des pays les plus riches et complexes du monde. Même là, au ministère de l’économie et des finances, il se fait respecter par tous et semble recueillir l’approbation de chacun.

C’est extrêmement rare, les gens qui savent à ce point concilier des compétences si variées qu’elles en deviennent contradictoires : gérer une administration, conduire le changement, penser l’économie, pénétrer les théories les plus abstraites, faire preuve d’autorité et de souplesse, serrer des mains aux marchés, mener des campagnes électorales, faire du réseau, mener sa barque dans les hautes sphères du pouvoir, se faire entendre médiatiquement. On est rarement doué dans tous ces domaines à la fois.

D’habitude, les grands chefs ont de grosses lacunes, soit intellectuellement, soit au niveau économique, ou alors ils pèchent par excès d’autorité, ou par manque de chaleur humaine. Strauss Khan, lui, réussit partout où il passe.

Jusqu’au FMI, une administration qui demande à son leader de traiter avec les chefs d’Etat du monde entier. DSK y est nommé, et il en fait quelque chose qui tient la route, qui sera même un acteur clé lors de la crise de 2008. Là aussi, il est compétent ; c’est du moins ce que disent les responsables et les journalistes économiques anglo-saxons.

C’est une carrière qui me paraît encore plus extraordinaire que celle d’un Sarkozy ou d’un Hollande. Et même plus impressionnante que celle d’un Mitterrand. Car ceux qui deviennent président, leur destin ressemble malgré tout à un destin tourné vers un seul but. Notre héros controversé n’a pas de but clair et définitif.

DSK, en effet, peut changer d’atmosphères, de milieux et d’entourages, il peut se faire apprécier à Sarcelles et à Washington. Qui peut se prévaloir d’une telle faculté d’adaptation ? Il est comme un poisson dans l’eau partout où il se faufile, mais un poisson qui trouve le moyen de diriger l’aquarium, avec l’assentiment de tous. Et sans même forcer le passage.

A côté de ces responsabilités assez considérables, il trouve le temps d’avoir une vie de famille, de se marier plusieurs fois, et de faire des enfants. Les témoignages qui existent montrent qu’il sait obtenir l’affection de ses épouses ainsi que celle de ses enfants. Qu’il est donc, dans une certaine mesure, un bon père et un bon époux.

Cela fait déjà beaucoup de choses pour une seule vie. Cela demande beaucoup d’énergie. Moi-même, j’ai du mal à me représenter comment un seul homme peut réaliser tout cela.

Et comme si ce n’était pas suffisant, le voilà qui passe un temps fou à baiser. Il nique à couilles rabattues. Il n’arrête pas, et quand on lit ce qui paraît en librairie, on n’en revient pas : des femmes comme ci, des femmes comme ça, des putes et des bourgeoises, des pauvres petites et des vieilles expérimentées, des intellectuelles et des connasses, des pouffiasses et des bonnasses, des bombasses et des radasses. Ce n’est plus Victor Hugo qu’il nous faut, c’est Jacques Prévert et son art de l’inventaire.

Le livre de Marcela Iacub cherche à mettre des mots sur ce désir sexuel, tellement invraisemblable qu’il en devient inhumain. J’ai trouvé intéressant sa manière de faire vivre le « cochon » à l’ntérieur de l’homme, et plaisante sa théorie du cochon. Cela ne m’a pas convaincu, mais c’est une fable et les fables n’ont pas à convaincre. C’est un livre vite fait, vite lu, vite critiquable, et on verra si on en parlera encore dans quelques années.

En tout cas, à en juger par les réactions offusquées d’écrivaines d’un côté, et d’intellectuels médiatiques de l’autre, on se dit qu’elle a touché à quelque chose de sensible dans la psychè contemporaine. Et après tout, la littérature, ça sert aussi un peu à ça.

A propos de « lettres françaises », savez-vous ce que signifie l’expression anglaise French letters ? La réponse à cette question pourra expliquer pourquoi le cas DSK demeurera en France une question littéraire.

Souverain Kosovo

Je lis dans Le Monde daté d’aujourd’hui un bon article de Piotr Smolar sur les Balkans :

« Le Kosovo accède à la pleine souveraineté »

Article remarquable car on comprend qu’aux cris de joie de 2008 (proclation d’indépendance de la province) a succédée une inquiétude teintée de mélancolie. . Le pays n’est pas viable en tant que pays. Le territoire n’est pas prêt si l’on en croit les journalistes locaux : « pas d’Etat fonctionnel, et encore moins de démocratie », éléctions « frauduleuses » et mafias au pouvoir.

Toujours pas d’économie non plus, oserais-je ajouter, et pas d’unité territoriale puisque le nord à majorité serbe refuse toujours d’entendre parler de « rattachement » au Kosovo.

Dans le billet que j’ai écrit il y a deux ans, je critiquais le mépris affiché par les instances internationales pour tout ce qui concerne l’histoire. Aujourd’hui, je m’inquiète de la situation militaire aux Balkans. Une province serbe que les Serbes n’ont jamais songé à abandonner, obtient son indépendance sous la protection des USA et de l’Europe ; cet Etat est miné de l’intérieur et n’a aucune chance d’imposer une quelconque crédibilité ; la question que l’on peut poser est simple : combien de temps avant un affrontement entre Albanie et Serbie pour l’annexion (ou le partage) de cette malheureuse province ?

Piotr Smolar, le journaliste du Monde, note en passant une information lourde de menace. Le jour de la célébration de cette indépendance, le président serbe sera à Sotchi, « pour rencontrer son homologue russe Vladimir Poutine ».

 

A Belfast, on brûle de nouveaux drapeaux

Cette année, les protestants loyalistes ne se sont pas limités à brûler des drapeaux irlandais. Ils se sont ouverts à la haine anti-catholique internationale.

Photo BBC

On se souvient d’un billet écrit il y a trois ans, dans lequel des amis et moi-même étions déjà choqués de ce que nous percevions comme des actes de guerre contre l’Irlande. Tous les ans, juste avant le 12 juillet, les loyalistes érigent des bûchers et y brûlent des symboles de l’Irlande, drapeaux, logos politiques, portraits de leaders républicains et nationalistes.

Cette année, en 2012, les militants loyalistes les plus radicaux ont ajouté au symbole de la république honnie un drapeau étranger : celui de la Pologne. Le site de la BBC révèle cet acte de racisme pas aussi isolé que l’on pourrait imaginer.

Les Polonais sont aujourd’hui la première minorité sur l’île d’Irlande, ils sont même plus nombreux que les ressortissants d’Angleterre ou d’Ecosse. En règle générale, cette immigration se passe bien, les Polonais étant appréciés pour leur sérieux au travail et leur apparence d’Européens impeccablement nordiques.

Malgré tout, dans les étages les plus bas de la société, la tension augmente. On a vu des actes de violence contre des Polonais, des agressions, des familles délogées de leur maison, une bombe posée dans une maison, des graffitis invitant explicitement les Slaves à rentrer chez eux, etc.

La présence de drapeaux polonais à côté de drapeaux irlandais, au sommet des bûchers protestants à Belfast, fait monter d’un cran cette tension communautaire. Cela souligne l’identité religieuse des Polonais : ils sont catholiques romains.

Cette dimension n’apparaît pas forcément dans la presse britannique, mais je la trouve difficile à cacher. Si les Polonais sont visés plus qu’une autre minorité, c’est aussi, à mon avis, parce que leur seule présence renforce la proportion de papistes dans la population nord-irlandaise.