Salman Rushdie entre la vie et la mort

Tell a dream, lose a reader

Henry James selon Martin Amis

Dieu merci il n’a pas succombé à ses blessures, pas encore, pas cette fois-ci. Salman Rushdie a échappé à la tentative d’assassinat d’un fanatique qui pensait bien faire en poignardant un innocent. Toute ma solidarité et mes prières vont à Salman Rushdie.

L’extrême-droite peut à bon droit clamer que l’islam a encore frappé. Pourquoi ne le ferait-elle pas ? Au nom de quoi se retiendrait-elle ? Comme toujours, il y a une profonde union objective entre les pires défenseurs d’une cause et les pires adversaires de cette même cause. En l’occurrence, un islam véritable, pur et doux comme il doit l’être, adorateur d’un Dieu miséricordieux comme il est constamment répété dans le Coran, cet islam est également détesté par les fanatiques et par les ennemis de l’islam. Les musulmans, eux, accueillent chaque nouvelle d’un attentat avec le même accablement.

Le sage précaire a toujours lu Les Versets sataniques en diagonale car il n’a jamais pris un véritable plaisir à cette lecture. Une grande partie du roman consiste en des récits de rêve, or les Anglais ont un dicton qui est souvent repris par les enseignants en expression écrite : « Tell a dream, lose a reader » (« raconte un rêve, perds un lecteur. »). Martin Amis prétend dans un article que cette phrase est d’Henry James, donc ce n’est pas vrai. Cette phrase ne ressemble pas au style de Henry James. C’est probablement Martin Amis lui-même qui a dit cet apocryphe mot d’esprit, répétant ainsi ce que de nombreux lecteurs disent dans les cafés du commerce de la critique littéraire :

Ne racontez pas les rêves de vos personnages, ça gonfle tout le monde, et c’est le signe d’un manque d’inspiration évident. Bossez et tâchez d’intéresser vos lecteurs.

Pire que tout, interdisez-vous la facilité de terminer une histoire avec un personnage qui se réveille. « Tout cela n’était qu’un rêve. » C’est intolérable.

Le sage précaire

Dans Les Versets sataniques, les chapitres impairs relatent les faits et gestes de deux personnages, Gibreel Farishta et Saladin Chamcha, et les chapitres pairs sont les récits de rêves de Gibreel. Vous voyez de suite le symbolisme derrière ces prénoms de personnage :

Gibreel se prononce comme Djibril, c’est-à-dire Gabriel en arabe, l’archange qui a révélé les sourates du Coran à Mohammed.

Saladin est le nom d’un grand sultan d’Egypte du XIIe siècle, grand guerrier, victorieux des croisés francs et anglais, vainqueur de Philippe Auguste et de Richard Coeur de Lion. Le sens de Saladin, en arabe, est « rectitude de la foi ».

Sans même lire le roman de Salman Rushdie, on peut imaginer que le personnage Gibreel représente un islam spirituel, onirique, plutôt cool, alors que Saladin va osciller entre l’esprit de chevalerie et le djihadisme qui furent les grandes caractéristiques du sultan d’origine kurde qui régna sur Jérusalem. Nul doute que le romancier anglophone d’origine indienne a joué sur les nombreux effets de sens et de sous-textes qui permettent de faire entendre des échos innombrables avec l’époque contemporaine et les problématiques lancinantes que sont la religion, le racisme, les migrations, le fanatisme ou la liberté d’expression.

Or, il est tragiquement ironique que ce soit dans un chapitre qui raconte un rêve de Gibreel qu’on peut lire les passages incriminés sur un prophète nommé Mahound. Ces passages ne sont en rien blasphématoires, (et quand bien même l’eussent-ils été…), mais ils ont valu à Salman Rushdie d’être mis à mort par des leaders religieux qui font honte à l’islam et aux musulmans.

Il est ironique que ce soit la narration d’un rêve qui cause cette aberration historique. Le dicton disait « raconte un rêve, perds un lecteur ». Les fanatiques d’aujourd’hui en inventent un autre plus lugubre : « raconte un rêve, perds un auteur. »

Israël et sa rengaine de l’été

Photo de cottonbro sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi : « Summertime in Israel »

Le Monde daté d’aujourd’hui publie un reportage sur « l’enfer » des Palestiniens à Gaza et à la frontière égyptienne. Reportage assez bien écrit. Une chose est étrange cependant : Israël est à peine évoqué. On lit Le Monde avec la sensation globale que les Arabes souffrent mais qu’ils sont surtout victimes des autres Arabes. Sans vouloir pousser le bouchon trop loin, on pourrait dire que les Arabes souffrent surtout de leur manque d’organisation, leurs lacunes humanitaires et la corruption de leurs agents. Au fond, heureusement que les Israéliens occupent la Palestine, quand ils prennent les choses en main c’est quand même mieux organisé.

J’avais déjà remarqué ce procédé dans un livre qui se déroulait en Palestine occupée. De la même manière que dans ce reportage du Monde, mais sur la longueur d’un livre entier, l’auteur avait réussi à rendre les Israéliens innocents de toute injustice. Dans l’article que j’avais consacré à ce texte, j’en avais rendu compte de la manière suivante :

La présence d’Israël est ainsi montrée comme une force lointaine, implacable et étouffante, mais en définitive peu contraignante pour les chrétiens et non problématique pour le narrateur. Toute critique à son endroit est déminée par des procédés stylistiques qui permettent de la rendre inopérante

G. Thouroude, « La question délicate des relations avec l’islam », Loxias n° 65.

C’est ainsi, le colonialisme a encore de beaux jours devant lui.

Pourtant, comme le dit René Backmann dans un journal plus modéré que Le Monde, « l’apartheid israélien » est un fait, ce n’est plus un débat. Backmann fait la liste, citations à l’appui, de toutes les institutions qui déclarent que l’État d’Israël commet des crimes contre l’humanité dans sa politique de persécution des Palestiniens : Amnesty International, Human Rights Watch, l’ONU, et même B’Tselem, le centre d’information israélien sur les droits de l’homme.

Et cet été, comme tous les étés, Israël détruit consciencieusement tout ce qu’il peut détruire, avec la bénédiction de nos gouvernements européens et de nos plumitifs payés pour rappeler incessamment que tout est la faute aux musulmans. Nous soutenons un système d’apartheid reconnu hors-la-loi et raciste, tout en luttant contre Poutine et sa guerre ignoble en Ukraine. Le colonialisme d’Israël est reconnu et avéré, il se propage sous la protection bienveillante de notre gouvernement, mais ce dernier préfère lancer des polémiques et des opprobres sur des musulmans en les accusant d’antisémites.

J’ai l’impression de revivre l’été 2014, où j’écrivais des billets tristes et indignés sur ce que faisait Israël à Gaza. Relisez ce billet : je notais que BHL ne disait rien sur Gaza mais qu’il parlait d’Ukraine pour que nous allions faire la guerre à Poutine. On lui a donné satisfaction avec huit ans de retard.

Les politiciens et les intellectuels français continuent de traiter d’antisémites tous ceux qui se permettent de critiquer Israël. Michel Onfray lui-même l’a fait, ce qui montre bien la déchéance physique et mentale de cet homme que j’avais prophétisée en juin 2021. La capture d’écran que j’avais mise en illustration de ce billet disait : « L’antisionisme c’est de l’antisémitisme ». Déclaration d’Onfray pour discréditer à l’avance toute critique vis-à-vis de la criminelle avancée d’un État d’apartheid.

Ce qui se passe en Israël est plus préoccupant pour la paix dans le monde que ce qui se passe ailleurs. Plus préoccupant car contrairement à ce qui se passe en Russie, en Chine ou ailleurs, il est impossible de critiquer sans être neutralisé.

Que dire de la guerre ? Jonathan Littell le sait, mais peut-en encore lire Jonathan Littell ?

Je me demande comment font les gens pour avoir des opinions aussi fermes sur la Russie et l’Ukraine, sur Poutine et sur Biden, sur la guerre et sur l’importance d’une victoire de tel ou tel. Les belles âmes, surtout, semblent tellement sûres d’elles-mêmes, c’en est effrayant. Les gens comme Jonathan Littell, par exemple, sont tellement clairs avec eux-mêmes et avec le monde, qu’ils n’hésitent pas à réclamer notre entrée en guerre pour écraser l’armée russe.

Prix Goncourt 2006, J. Littell est une belle âme professionnelle et un mauvais écrivain de langue française soutenu par une gauche ralliée au néo-conservatisme. Il parle comme BHL, on peine à voir une différence entre eux, et il publie des tribunes dans la presse dont voici quelques extraits. Tout y est : la paix nous rend faible, Poutine est comparé à Hitler, le désir de guerre totale, l’idée simpliste qu’il suffit de gagner une guerre, l’indifférence totale devant les difficultés économiques des pauvres gens. Je cite :

La petite musique délétère monte de tous côtés.

Si nous n’avions pas été aussi impuissants, aussi timorés, aussi aveugles, si nous avions réarmé l’Ukraine dès 2015…

Poutine – qui ne comprend qu’une seule loi, celle du plus fort – …

Maintenant, nous pleurons parce que le prix à la pompe dépasse les 2 euros, et commençons déjà à chercher une porte de sortie. C’est une honte, c’est un scandale.

Aujourd’hui, c’est 1939.

Comme avec le Troisième Reich de Hitler, le chemin vers la paix passera à terme par l’effondrement total du régime de Poutine.

En Europe, nos dirigeants, toujours engoncés dans leurs mythes, leur paresse intellectuelle et la faiblesse morale induite par une trop longue paix, semblent perpétuellement tentés par le compromis.

Seule une défaite militaire complète des forces russes en Ukraine pourra ramener un semblant de sécurité sur le continent.

Sans une victoire claire et nette de l’Ukraine, toute diplomatie ne sera que bavardage, ou capitulation.

Ce n’est pas à nous de présenter nos excuses, mais bien plutôt de lui infliger une bonne leçon et de le renvoyer à la place qui est la sienne.

Jonathan Littell, « La Russie doit perdre cette guerre », L’Obs, 7 juillet 2022.

Qui croit vraiment à des opinions aussi tranchées ? Dans le monde réel, je veux dire, qui pense vraiment qu’on doit faire la guerre totale avec une puissance nucléaire capable de tout faire sauter ? Parmi les lecteurs de L’Obs, par exemple, j’en appelle aux lecteurs maintenant, y en a-t-il qui adhèrent vraiment ?

Législatives 2022 deuxième tour. Appel à mes amis d’extrême-droite.

Mosaïque des années 1920 dans la Grande Mosquée de Paris.

Chers amis racistes, vous me connaissez. Vous savez combien j’aime la France, tout autant que vous. C’est depuis cet amour de la nation que je vous encourage à voter pour les candidats de l’union de la gauche, dite NUPES, dimanche prochain, même si vous ne vous sentez pas de gauche vous-mêmes. Moi non plus je ne suis pas de gauche mais il y a des moments dans la vie où on choisit d’élire nos adversaires. D’ailleurs, chers amis fachos, écoutez comment le parti au pouvoir qualifie l’union de la gauche NUPES : « conspirationniste », « antisémite », « nauséabond ». Exactement les mots employés pour vous désigner. Cela devrait vous rapprocher de cette gauche.

Mes amis nationalistes, vous pouvez voter comme moi car vous savez combien j’ai toujours oeuvré pour la protection et la diffusion de la culture française. Laissez-moi vous donner quelques exemples de mon engagement patriotique : de nombreuses personnes nous conseillent de publier en anglais car c’est la langue de la recherche internationale. Moi, je passe pour un étroit nationaliste car je tiens à publier fréquemment en français dans des revues françaises et francophones. Combien de fois ne m’a-t-on pas accusé d’être un franchouillard passé de mode, chauvin et rétif ? C’est que je refuse d’abdiquer. Je continue de croire que chaque langue devrait se développer dans la recherche aussi, pas seulement dans la sphère familiale. Comme vous, chers amis identitaires, je suis contre le grand remplacement qui voit la langue anglaise s’imposer, alors même que j’aime la langue anglaise et la pratique tous les jours.

Je vous écris pour vous demander de voter pour l’Union populaire dite NUPES dimanche prochain, au cas où vous auriez le choix entre la gauche et la droite. Si votre candidat de prédilection s’est fait éliminer au premier tour, le meilleur remplaçant serait un député du programme de gauche car il défendrait davantage l’éducation nationale et la culture française.

Pourtant ce vote n’est pas dans mon intérêt. D’un strict point de vue égoïste, je suis beaucoup plus proche d’un banquier comme Emmanuel Macron que de ces « anarchistes d’extrême-gauche » que décrit judicieusement la ministre Amélie de Montchalin pour désigner les candidats NUPES. Comme Macron, je suis libéral ; comme lui je suis international et profite à fond de la mondialisation ; comme lui je suis en faveur de l’esclavage la réduction du coût du travail et je trouve détestable mais avantageuse l’idée de faire travailler gratuitement les pauvres, les sans-dents, les allocataires du RSA. Comme Macron, je suis un beau garçon qui cherche à dissimuler sa calvitie. Comme lui, j’ai été amoureux de ma prof de théâtre. Non, ça c’est une connerie, je n’ai jamais eu de prof de théâtre.

Bref, je suis un peu comme Macron, toute chose égale par ailleurs. À titre personnel, donc, je suis plutôt pour l’application du programme de la droite, car cela me permettrait d’obtenir des ouvriers presque gratuitement pour la rénovation de mon appartement. La retraite à 65 ans ne me poserait aucun problème puisque j’ai travaillé beaucoup d’années à l’étranger et ne serai jamais capable de faire valoir assez de cotisations pour bénéficier d’une quelconque retraite. Du coup, plus l’âge de la retraite augmente, plus les autres vont souffrir, mais pas moi qui dois me débrouiller. Or si le malheur des uns fait le bonheur des autres, alors la souffrance des travailleurs français devrait en toute logique participer au bonheur des sages précaires qui n’ont presque aucun droit aux avantages du système social français.

En dépit de tout cela, je vous le dis, chers amis qui avez voté pour Le Pen ou Zemmour : je voterai NUPES car c’est le vote le plus proche de l’intérêt du pays. Malheureusement pour moi, qui sacrifie mon intérêt personnel, c’est le bulletin NUPES qu’il vous faut glisser dans l’urne dimanche 19 juin 2022.

Les Indiens musulmans que j’ai connus dans le Golfe persique

Un Indien musulman du Kerala au marché de Nizwa, Oman, 2017.

Le Monde diplomatique de ce mois de mars 2022 publie un long reportage sur les Indiens musulmans de l’État du Kérala, au sud de l’Inde. L’article signé Pierre Daum souligne l’alliance « inédite » (?) entre les marxistes au pouvoir et des musulmans dits « rigoristes ». Il est question de ces nombreux Indiens qui travaillent quelques années dans les pays arabes du Golfe persique et qui retournent au pays avec des idées religieuses plus affirmées.

Sans vouloir me faire de la réclame, il se trouve que je parle de ces travailleurs immigrés dans mon dernier récit, Birkat al Mouz. Certains de ces musulmans indiens apparaissent brièvement dans l’Ouverture du livre, mais surtout je les fais intervenir dans le chapitre intitulé « Les aubes du ramadan ». Le lecteur voit leurs pieds d’abord, car quand on prie en Oman, on s’incline sur une diversité de pieds éloquente. Il y a ceux des travailleurs agricoles qui grimpent en haut des palmiers dattiers sans gants ni souliers. Il y a aussi les pieds de fonctionnaires, les pieds de sportifs et les pieds blancs du sage précaire. Or les pieds indiens étaient reconnaissables.

J’ai bien communiqué avec ces Indiens musulmans et autres immigrés bangladais, et je ne peux pas être entièrement d’accord avec le journaliste du Monde diplomatique.

Un foyer sur quatre vit de l’argent du Golfe

Pierre Daum, « Le niqab au pays des soviets indiens », Le Monde diplomatique, Mars 2022, p. 4-5.

Il est vrai que, probablement, une grande partie des familles musulmanes reçoivent directement ou indirectement une part de leurs revenus du Golfe persique. Les immigrés envoient du cash chaque semaine, et les monarchies pétrolières financent des mosquées et autres écoles coraniques.

Certains cheikhs arabes subventionnent ces constructions afin de faire passer leur vision orthodoxe, salafiste, voire wahhabite, de l’islam.

Pierre Daume, art. cit.
Indiens, Pakistanais et Bangladais après une prière, Grande Mosquée Sultan-Qabous, Mascate, Oman, 2018.

J’aimerais nuancer cette assertion. À mon avis, ceux qui se sont trempés dans des pays comme le sultanat d’Oman retournent chez eux avec une foi réchauffée mais pas forcément rigoriste. Travailler en Oman leur a surtout permis d’affermir leur amour des mosquées et d’apprécier le bien-être qui découlent des prières pratiquées dans de grands espaces sereins, les pieds sur de belles moquettes immaculées.

La photo que je mets en ligne ci-dessus a été prise dans la grande mosquée de Mascate, celle qui porte le nom du sultan bâtisseur. Vous pouvez voir, à leur attitude, qu’ils vivent un moment suspendu, la période qui suit la prière collective, et que certains prient individuellement tandis que d’autres se reposent. Il faut savoir que cette mosquée est un chef d’oeuvre d’architecture et de décoration intérieure, par conséquent, ces braves ouvriers profitent d’une délectation esthétique que seules les mosquées offrent aux classes laborieuses.

À toute heure de la journée, quand le voyageur entre dans une mosquée de Mascate, il voit quelque part un travailleur immigré qui prie ou qui dort. On peut comprendre par là que la religion est le plus grand allié du travailleur de confession musulmane : personne ne peut lui interdire de prendre quelques pauses dans la journée pour aller faire les ablutions à grandes rasades d’eau fraîche, et de rendre grâce à son Dieu sur de beaux tapis épais.

Quand ils rentrent en Inde, les Kéralais savent que la prière est douce au corps des prolétaires, alors ils cherchent à recréer un peu de cette harmonie qu’ils ont cru observer chez les Ibadites omanais.

Dans le désert avec Julien Blanc-Gras

Station service d’Izki, sultanat d’Oman. Photo d’Antonin Potoski

Dans le désert (2017) se présente comme un récit de voyage intéressant à plus d’un titre. Je cite la présentation de l’éditeur Au Diable Vauvert :

Du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et Bahreïn, Julien Blanc-Gras nous guide dans un nouveau monde…

Ceci est un peu mensonger. À la lecture, il apparaît que c’est principalement du Qatar qu’il est question. Au Bahrein, le voyageur ne peut pas entrer faute de visa. Le sultanat d’Oman est à peine évoqué, quelques pages à la toute fin du livre.

Je confesse que c’est la mention d’Oman qui m’avait donné envie de lire ce livre. Julien Blanc-Gras étant célèbre, véritable chouchou des journalistes du Masque et la Plume, j’étais alléché. Je voulais savoir comment un auteur à succès allait aborder Mascate, et si j’allais apprendre quelque chose. Las, Dans le désert n’aborde, à propos d’Oman, que la Péninsule de Musandam, où se trouve le détroit d’Ormuz.

Le but du récit est d’aller voir les Qatariens de plus près pour les laver des stéréotypes de milliardaires qui leur collent à la peau. Blanc-Gras est un professionnel du reportage, il rencontre donc des gens qu’on ne rencontrerait pas tous les jours, mais qu’apprend-on sur le Qatar ? Dans ce livre, pas grand-chose. On ne sort pas des préjugés que l’on a déjà en tête avant même d’y avoir mis le pied.

Quelques pages sur les Émirats arabe unis qui pourraient avoir leur place dans un magazine de voyage.

Enfin quelques pages en Oman, à Khasab plus particulièrement, sans doute parce que l’écrivain n’avait pas le temps d’aller plus loin. Il fallait cocher la case « Oman ». Un clin d’oeil à Ormuz de Jean Rolin lorsque Blanc-Gras écrit :

C’est officiellement un bout du monde. Je ne peux pas vraiment aller plus loin, à moins de tenter de rejoindre l’Iran à la nage.

Il faut attendre les trois dernières pages du livre pour voir quelque chose d’inhabituel. Le narrateur se laisse inviter par un marinier dans son village. On va aller, grâce à l’écrivain-voyageur, dans l’un de ces petits hameaux accrochés « au pied d’une falaise ». Voilà qui est nouveau car ces villageois n’invitent pas souvent des étrangers. On n’en saura rien car l’auteur arrête ici son histoire.

Cela demeure un petit livre facile à lire, plaisant, parfois un peu drôle mais dont il ne faut pas exagérer la drôlerie.

Après le récit, l’auteur remercie l’Institut français pour lui avoir fait bénéficier d’une bourse d’écriture, ainsi que la Fondation Jean-Félicien Gacha pour son « concours » dans l’écriture du livre. C’est le problème des écrivains professionnels : ils gagnent leur vie avec les livres, par conséquent ils vont à la chasse aux subventions, restent très peu de temps dans les territoires explorés et produisent le plus vite possible des livres assez peu originaux.

La littérature en classe de FLE ? « C’est difficile ! »

Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.

Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :

2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.

2005-2006 : Université de Nankin, Chine.

2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.

2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.

2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.

2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.

Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.

De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.

Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.

Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.

Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.

Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.

Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.

La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.

Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.

Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.

Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.

Si De Gaulle n’avait pas existé (3) : pas de guerres d’indépendance

La défaite de 1940 face à l’Allemagne nazie est moins grave, moins lourde de conséquences que les guerres d’indépendance que la France a menées en Afrique et en Asie. La preuve : nous nous sommes réconciliés avec l’Allemagne, mais nous ne parvenons pas à nous réconcilier avec nos frères africains.

Il aurait fallu donner l’indépendance à toutes les colonies françaises dès la fin de la deuxième guerre mondiale. Dès la capitulation de l’Allemagne, les gouvernements européens se tournent vers leurs frères d’armes africains et asiatiques et leur disent : « Vous vous êtes bien battus, nous nous sommes égarés dans des guerres qui ne vous concernaient pas, et pourtant vous avez tenu un rôle important dans nos rangs. Dorénavant, nous ne méritons plus de vous gouverner, soyez libres et souverains. Restons amis si vous le voulez, nous vous aiderons si vous en formulez le souhait. Une page est tournée et c’est à vous d’écrire la suivante. »

C’est le péché le plus grave de l’histoire de France : s’être accroché à notre empire colonial coûte que coûte, ne pas avoir compris que le monde avait changé, que le temps de la décolonisation était arrivé. Alors quand les Algériens sortirent leurs drapeaux à Sétif, dès 1945, certains Français pensèrent qu’il fallait écraser les velléités d’indépendance dans l’oeuf, alors qu’il était nécessaire de construire le monde d’après dans une Algérie algérienne et indépendante. Si l’on avait fait cela dès la sortie de la guerre, il n’y aurait eu aucune amertume entre nous, aucune problématique de type Harkis, aucune résistance de type Algérie française, aucun terrorisme. Cela est vrai pour le Vietnam aussi, aucune guerre d’Indochine, pas de Dien Bien Phu, etc.

Qu’est-ce qui nous empêchait de penser de la sorte, à part une limitation bien compréhensible de notre intelligence ? Le fait que les Français se croyaient des vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, et qu’ils vivaient sur l’illusion qu’ils étaient souverains. Les gouvernements devaient donc gérer la pression des Français vivant dans les colonies qui exigeaient le retour de l’ordre ancien. Si le général de Gaulle n’avait pas existé, la France aurait regardé en face sa réalité de peuple dominé, dirigé par autrui, et n’aurait pas joué au grand dominateur.

Au contraire, si nous avions mis notre souveraineté entre les mains de l’empereur américain, ce qui fut fait après quelques décennies de déni, les diplomates yankees auraient fait comprendre aux Français des colonies que c’était fini, qu’ils pouvaient rester dans leur maison et sur leurs terres mais que dorénavant ils auraient la double nationalité, française/algérienne, française/indochinoise, etc. et qu’ils n’étaient plus les dirigeants. Les Américains auraient organisé les choses pour que les élites colonisées viennent se former en France et en Amérique, ils auraient fabriqué dès 1945 le néocolonialisme que nous connaissons aujourd’hui. Cela n’aurait pas été brillant à mon avis, mais surtout cela aurait évité les guerres d’indépendance qui ont été une calamité, une catastrophe pour tout le monde.

Conversation avec un Bangladais sur l’islam de France

Ok boss, je répète ta commande : un plat de lentilles et des fèves accompagnés de porata. À emporter ?

Oui, à emporter.

Qu’est-ce que tu lis ? Le Coran, en français ? Tu es musulman ?

Et toi ? Tu es musulman ?

Nous, les Bangladais, on est tous musulmans. Tu viens de France alors ? Le président de la France est très mauvais. Les images du prophète, les posters…

Ce n’est pas le président qui les a dessinées, ces images.

Non, mais vraiment, c’est un scandale ces posters du prophète, tu ne crois pas ?

Non, pourquoi ? Ce n’est pas notre problème. Dieu est dans ton coeur ? Eh bien voilà, ça suffit à ton bonheur, on s’en fiche des images du prophète, ce n’est pas un problème du tout. Les vrais musulmans s’en désintéressent complètement.

Quand même, être musulman en France, ça ne doit pas être facile. Ils sont torturés non ?

Pas du tout, la torture est interdite en France. Non, les musulmans sont aussi heureux en France qu’au Bangladesh.

Ils sont combien ? Quelle est leur proportion dans la population française. Quel pourcentage ?

Le pourcentage ? Je dirais 10 %. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Disons 8 % peut-être. Entre 5 et 10 %… Pourquoi tu me demandes cela ?

J’avais lu qu’ils étaient 40 %.

40 % de musulmans français ? Non, c’est impossible. La France est un vieux pays chrétien. Il y a quelques millions de musulmans. Il y a des juifs aussi, et des bouddhistes. Des hindouistes ? Oui mais en plus petit nombre. Beaucoup de gens n’ont pas de religion, tu sais, et tout le monde travaille ensemble.

Ils vivent ensemble ? Ils travaillent dans les mêmes entreprises ? Ils peuvent travailler pour le gouvernement aussi ?

Oui, ils sont fonctionnaires et ils travaillent dans le privé, ça dépend de leurs choix de vie et des études qu’ils ont faites. Dans un restaurant comme celui-ci, par exemple, en France, tu pourrais t’attendre à y voir travailler des Français non-musulmans, des Français musulmans et aussi quelques étrangers comme toi.

Et ils vont à la mosquée sans problème ?

Absolument. Dans ma ville natale, il y a deux ou trois mosquées, quelques dizaines d’églises et une synagogue. Chacun fait ce qu’il veut.

Les mosquées sont gouvernementales ? Non, elles sont privées ? Je vois. J’ai vu des vidéos qui disent que les musulmans sont maltraités en France.

C’est faux. Prier Dieu cinq fois par jour n’est pas interdit, ni le pèlerinage à la Mecque qui est même facilité par les nombreuses vacances dont jouissent les travailleurs français. Faire la charité est encouragé et très bien vu par toute la population. Pour le ramadan, c’est plus dur qu’en Oman car les jours en été sont plus longs qu’en Arabie, mais ce n’est pas la faute des Français. Et en hiver, les jours sont tellement courts que le ramadan est presque trop facile. Mais sinon, non, rien n’empêche les musulmans d’accomplir les cinq piliers de l’islam.

Et les visas touristiques sont faciles à obtenir ? Ah, tes plats à emporter sont prêts, voilà boss. Ce sera 1 rial 900 baisa.

Tiens mon frère. Garde la monnaie. Que Dieu te garde.

Dieu te préserve mon frère.

Ormuz

J’ai toujours désiré me rendre au détroit d’Ormuz.
Ce n’est pas vrai.
Ce qui est exact, c’est que je me suis enfin rendu dans la pointe de terre où se situe Ormuz, que ce fut une jolie aventure et que ce petit voyage m’a suffisamment enthousiasmé pour rompre le silence qui s’était imposé sur ce blog depuis plus d’un an.
Ormuz, c’est le nom d’une île et du détroit qui sépare l’Arabie et l’Iran.
C’est aussi le titre d’un roman de Jean Rolin, publié en 2011.
Dans le détroit, à l’horizontale, passe un grand pourcentage des pétroliers qui vont approvisionner les économies du monde. C’est un donc un lieu hautement stratégique.
Dans le détroit, à la verticale, passent des centaines de petites embarcations qui font la navette entre la péninsule arabique et l’Iran pour faire de la contrebande et contourner le blocus dont l’Iran est victime.
La pointe arabique du détroit d’Ormuz est donc une péninsule qui appartient au sultanat d’Oman, la péninsule de Musandam.
La capitale de cette péninsule est Khasab.
Cela fait beaucoup de mots nouveaux.