De la francophobie ordinaire

Hier, lors des examens oraux de français, des étudiants ont encore dit que la France était le pays le plus raciste d’Europe. C’est une tendance nette et lourde de l’opinion estudiantine, comme je m’en étais déjà aperçu il y a quelques mois.

Des étudiants britanniques peuvent dire de telles choses sans que cela choque le personnel universitaire.

Cela ne choque personne parce qu’au fond nos amis britanniques pensent comme cela.

Au Royaume-Uni, toutes les formes de racisme sont combattues, dans les lieux prévus à cet effet (universités, journaux, associations). Cela n’empêche pas l’expression violente du racisme dans les espaces plus incontrôlés (les tabloïds et les quartiers populaires). Une forme de racisme reste autorisée cependant, peut-être même encouragée, la francophobie. Tout propos dégradant sur la France sera considéré comme rationnel, comme une opinion acceptable.

Je me demande si la même chose s’observe dans les études espagnoles, allemandes, italiennes. Y développe-t-on le même mépris pour la culture enseignée ? Et inversement, comment cela se passe-t-il en France, dans les départements d’anglais ? Cherche-t-on plutôt à comprendre et à aimer cette magnifique culture britannique, que pour ma part je parcours avec ravissement depuis dix ans, ou laisse-t-on proliférer les germes d’un racisme anglophobe aussi facile que répréhensible ?

J’ai même entendu un étudiant dire que les Français se sentaient menacés par les cuisines et les musiques venues d’ailleurs. J’ai cru rêver. Y a-t-il des gens, en Europe, qui écoutent plus de musique africaine que les Français ?

Cette session d’oral m’a mis par terre, je l’avoue. Je ne suis même pas révolté. Je me suis retrouvé triste et profondément démotivé. Mais je ne me plains pas, c’est un des coups que l’on prend quand on voyage, quand on migre ou qu’on nomadise. C’est surtout la face opposée de la capacité d’émerveillement. Plus on est capable d’être affecté par les beautés, plus les laideurs nous heurtent.

Eglise Saint-Nicolas, Carrickfergus

carrickfergus-18-jan-09-030.1232475098.JPG Lire la suite « Eglise Saint-Nicolas, Carrickfergus »

Un Pachtoune au pub irlandais

J’avais promis à mon colocataire pakistanais de fêter son master au pub. Pas pour le corrompre mais pour lui faire partager un peu de la culture locale.

L’autre soir, nous sommes donc allés, selon un programme que j’avais établi, au Bittle Bar, dont les murs sont couverts de peintures. Après quoi j’ai emmené mon ami au Kelly’s Cellar, le vieux pub républicain.

Ces deux pubs font partie de ma géographie belfastoise. Mon Pakistanais ne veut pas entendre de boissons sans alcool. Il dit connaître toutes les bières de ce pays, les avoir toutes essayées. Mais comme il ne connaît pas la différence qui existe entre une Guinness, une Smithwick et une Tennent’s, je me sens dans l’obligation de le guider un peu dans ses choix. « Stout », « Ale » et « Lager », la classification des bières va du plus noir au plus clair, du plus crémeux au plus liquide. Il faut choisir en fonction de la soif du moment. Comme il n’a aucune idée de la soif qui est la sienne, je lui offre une Blue Moon, car on n’en trouvera pas si facilement dans d’autres pubs. C’est une bière américaine, dans un verre évasé, qui est un peu la boisson traditionnelle des amis avec qui je hante ce pub.

Il adore les peintures, en particulier celle du fond, la grande toile qui représente les grands écrivains buvant un verre au pub. Il me demande si je connais ces gens. Je lui donne les noms : de gauche à droite, W.B. Yeats, James Joyce, Brendan Behan, George Bernard Shaw, Oscar Wilde et Samuel Beckett. Tous, appartenant à des générations différentes, partagent le même espace, une Guinness à la main. Mon ami connaît Shaw mais aucun des autres écrivains de la toile. Cela vient de son éducation dans un collège anglophone de Peshawar, dont les professeurs ne devaient pas être à la pointe de la modernité littéraire. Il me demande si c’est un vieux tableau. « Dix ans peut-être, dis-je, peut-être quinze ». Il est très déçu. Il aime les choses anciennes. Il me demande qui sont les autres personnages, sur les autres tableaux, je lui réponds autant que je peux, légitimement fier de montrer ma culture.

Nous buvons un peu vite car nous sortons d’endroits où nous avons été mis à rude épreuve. Moi, de la salle de sport de la fac, lui de la supérette où il travaille au noir.

Il ne saisit pas tout à fait ce que représente, d’un point de vue politique, l’affichage de ces gloires irlandaises. Un message de paix est monté en épingle, avec des peintures du républicain Gerry Adams rigolant avec le pasteur Iain Pasley, mais ça n’en reste pas moins un pub nationaliste, qui célèbre l’identité irlandaise comme il le peut. Par ailleurs, il tente de lier à la fierté « irlandaise » la fierté de Belfast, avec des images de sportifs nord-irlandais, tels que Alex « Hurricane » Higgins, ou George Best. C’est donc un pub pro-irlandais qui prône l’ouverture, le dialogue, la négociation.

Nous sortons sous la neige pour aller au Kelly’s Cellar, et c’est dehors que mon Pakistanais me dit qu’il a beaucoup aimé le Bittle Bar. Il ne savait pas que de tels lieux existaient à Belfast. Ce qui le frappe le plus, c’est le fait qu’un pub puisse être envisagé comme un endroit culturel, avec des images du passé, une construction de tradition communautaire. Lui, les rares fois où il sort, son cousin l’emmène dans des clubs dans le but de trouver des filles. Et la frustation de ne pas en trouver n’a d’égal que l’ennui d’être obligé de boire du mauvais alcool, et d’être de ce fait un mauvais musulman.

Au Kelly’s Cellar, il insiste pour payer sa tournée. Ce sera deux pintes de Guinness. Le vieux pub enchante mon colocataire, qui n’a jamais été dans un établissement aussi ancien. Les plafonds sont bas, les charpentes en bois, la décoration est faite de tout un bric-à-brac de broquantes. Je lui ai montré la date de naissance de l’établissement : mille sept cent quelque chose. Il me dit, oh Guillaume, presque quatre cents ans. Il y a quatre cents ans, un homme était adossé à cette poutre en bois.

Il rêvait tout haut, et l’alcool aidant, il devenait excessivement bavard, parlant d’images qu’il avait « in the back of my head ». Il sentait revenir à la conscience des images enfouies d’un temps ancien dont il avait la nostalgie, mais qu’il n’avait jamais vécu.

Tout le long du chemin du retour, il fut extrêmement loquace. Quelque chose dans la découverte de ces pubs l’avait bouleversé. Non pas la présence de l’Irlande, ni celle de la culture. Peut-être la conscience de la durée, ou du passé. Quelque chose du passé, à quoi il se sentait appartenir. Nous passâmes devant une enfant qui dit « hi » à une passante. Mon ami répondit « hi » à la place de la passante, et me fit tout un discours sur l’innocence des enfants. Après quoi, nous dûmes presser le pas pour éviter de nous prendre une boule de neige que lançaient d’autres grands enfants, cachés dans une rue perpendiculaire.

Edward Carson, le grand réac de mon village

Dans mon quartier, Edward Carson est évidemment un héros pour des raisons locales, pour son énergie et son talent à refuser tout compromis avec les nationalistes. Il a été infatigable dans la lutte pour une Irlande du nord « unie » à la couronne, c’est pourquoi il a dirigé des partis dits « unionistes », comme le UUP (Ulster Unionist Party) dans les années 1910.

C’est pourquoi, sur cette fresque de mon quartier, que personne n’a vue en vrai à part moi, car personne ne se promène dans mon quartier à part moi, Carson est représenté avec cette devise : « We Won’t Have Homerule » (la loi sur l’autonomie ne passera pas). La petite fresque, à côté, représente certainement les funérailles nationales de Carson, car on note souvent, à son propos, qu’il en a eu les honneurs, et que c’est sans aucun doute quelque chose d’important.

Pour le reste du monde, Carson est surtout connu pour avoir été l’avocat qui a conduit Oscar Wilde aux travaux forcés, à la misère et à l’exil. Deux grands orateurs se sont affrontés au tribunal, l’un était avocat, l’autre écrivain. L’un était conservateur, l’autre homosexuel je m’en foutiste. Les deux hommes étaient nés à Dublin et se sentaient britanniques. Carson a gagné et Wilde est allé crever, sans un sou, à Paris.

Je n’entrerai pas davantage dans le détail de sa vie politique. Non parce qu’elle ne vous intéresserait pas, cher lecteur, mais parce qu’elle ne m’intéresse pas, moi. La seule chose qui me frappe chez Carson, c’est combien son image est présente dans la ville de Belfast. C’est sans aucun doute le Dublinois le plus célébré de Belfast. Non seulement les fresques de mon quartier, ainsi que celles, plus célèbres, de Shankill road, mais surtout l’impressionnante statue de Stormont, le parlement nord irlandais.

Quel meilleur symbole de l’éloquence nord-irlandaise que cette sculpture gigantesque, à l’avant-garde du parlement, faisant face à la ville ? On ne sait trop ce qu’il faut penser de cela.

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« Conseils hivernaux de sécurité », reçus ce matin par e-mail, traduits par mes soins

  • Avoid walking in shoes that have smooth surfaces, which increase the risk of slipping.

  • Evitez de marcher avec des chaussures aux semelles lisses, car elles augmentent les risques de glissade.

  • Walk consciously. Be alert to the possibility that you could quickly slip on an unseen patch of ice. Avoid the temptation to run to catch a bus or beat traffic when crossing a street.

  • Soyez prudent sur les trottoirs. N’oubliez pas la possibilité de glisser sur une plaque de givre que vous n’auriez pas vue. Résistez à la tentation de courir pour attraper un bus ou de vous précipiter lorsque vous traversez les rues. 

  • Walk cautiously. Your arms help keep you balanced, so keep hands out of pockets and avoid carrying heavy loads that may cause you to become off balance.

  • Marchez avec précaution. Vos bras aident à l’équilibre du corps, donc évitez de vous déplacer les mains dans les poches. Ne transportez pas de lourds colis qui pourraient vous déséquilibrer.

  • Walk « small. » Look ahead of where you step. When you step on icy areas, take short, shuffling steps and walk as flatfooted as possible.

  • Marchez « petit ». Regardez dans la direction où vous allez. Sur une surface glacée, faites de petits pas en traînant les pieds.

  • Remove snow immediately from footwear before it becomes packed or turns to ice.

  • Enlevez imméditatement la neige de vos chaussures pour qu’elle ne s’accumule ni ne gèle.

Nu dans la neige

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Si le sage précaire a l’air en colère sur cette photo, c’est qu’il se presse vers le bain chaud qui l’attend dans le cercle (Round Garden) de Tullyquilly.

Daniel, qui n’est jamais en manque d’idées, a remplacé le tipi où j’avais passé mon précédent séjour, par un système de bain chauffé par un foyer incrusté. On allume un feu, comme dans une cheminée, et deux heures plus tard, l’eau est à 40°.

Après cela, le bois garde la chaleur toute la journée, même en plein hiver. Même le lendemain, il suffit d’un léger feu, de deux ou trois rondins, et l’eau remonte à la température désirée.

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De jour comme de nuit, par températures positives ou négatives, tous les sages précaires peuvent se réchauffer et se délasser d’une vie parfois trépidante. La vue, depuis le bain, est tellement ravissante qu’on ne sait qu’en dire. Daniel pense qu’on a le choix entre prendre des photos et pleurer.

Hier, ou ce matin, j’y ai lu le très intéressant livre de Marc Augé, « Pour une anthropologie de la mobilité ». J’y ai puisé des idées et des références pour la dernière partie de ma thèse, quand il sera question d’aborder les possibilités actuelles du récit de voyage.

Au milieu d’un des comtés les plus ruraux d’Irlande du nord, avec pour voisins les plus proches, les poules enfermées dans le poulailler, et le renard qui rôde dans le parc, je lisais les brillantes pages de l’ethnologue sur le concept de frontière et sur l’urbanisation du monde.  

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C’était le lieu idéal pour lire des phrases comme : « Le monde ville représente l’idéal et l’idéologie du système de la globalisation, alors que dans la ville monde s’expriment les contradictions ou les tensions historiques engendrés par ce système. »

Je n’étais ni dans une « ville monde » ni dans un « monde ville », mais plutôt dans une sorte d’extra-mondanité.

Rathfriland, Irlande du nord : aux limites des contes de fées

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Rathfriland, je l’ai déjà mentionné, est un village du comté Down qui se situe au sommet d’un pic. Depuis la rue principale, la vue domine la plaine de tous côtés.

On lit à ce propos des histoires étranges. A l’époque des chevaux et des carrioles, par exemple, les jours de marché, les paysans laissaient les chevaux en bas et montaient les marchandises à dos d’hommes. Il faut imaginer les chevaux se reposer dans les champs au lieu de faire le boulot pour lequel on les a domptés. Imaginer les hommes porter les cagettes et les cadavres d’animaux, suant à grosses gouttes pendant que les chevaux broutent et boustifaillent, donne une des cocasseries qu’on aime prêter aux villages isolés des contes de fée.

Tout, à Rathfriland, évoque le conte de fée.

Lundi 6 décembre, je devais aller au cottage de Tullyquilly. Or, pour aller à Tullyquilly, il faut aller à Banbridge, puis trouver un moyen pour se rendre au village de Rathfriland, et c’est dans la cambrousse un peu plus loin, perdu au milieu de nulle part que se situe le cottage.

Daniel m’envoie des textos m’informant que la neige fait rage et que la voiture ne pourra sortir du terrain. Je réponds que je me débrouillerai pour marcher jusqu’au cottage. Plus tard, quand je suis dans le bus qui va de Belfast à Banbridge, Daniel me conseille d’annuler le voyage et d’essayer de venir un autre jour. Trop tard, si cela les routes sont bloquées, j’irai dormir dans un B&B. Après tout, c’est un voyage comme un autre.

Et puis pour une fois qu’il neige dans ce pays, je ne veux pas rater la vue de Tullyquilly sous un grand manteau blanc.

Arrivé avec deux heures de retard à Banbridge, on m’annonce qu’il n’y a plus de bus pour Rathfriland, et que les taxis ont baissé les bras. Trop de neige, trop incertain. Un homme sort du bus et discute avec le chauffeur. Il se retourne vers moi et me demande où je me rends : « Rathfriland », réponds-je. Il me dit de le suivre. Il me croit polonais, car il paraît qu’à Rathfriland il y a une colonie de Polonais. Nous entrons dans sa voiture, et c’est là que je comprends qu’il m’offre de me conduire au village des contes de fées.

C’est en bas de la côte que l’Histoire se répète. Mon chauffeur arrête sa voiture et considère la route devant nous. A mi-pente, des voitures sont à l’arrêt, et celles qui descendent le font très doucement. Après atermoiement, mon chauffeur appelle sa femme et lui dit qu’il renonce à conduire jusqu’à la maison. Il va laisser savoiture chez un copain garagiste, et nous marchons de concert, chargés de nos valises et de nos attachés-cases. Nous grimpons jusqu’à Rathfriland, et nous dépassons les voitures et les bus abandonnés sur le bord de la route.

Nous suons comme des bêtes. Nous glissons et jurons. Nous rigolons avec les autres gars jetés sur la route comme des malpropres. Nous sommes commes ces paysans d’autrefois qui laissaient paître leurs chevaux dans la plaine.

S’arrêter dans un bois : la poésie de Robert Frost

Ce poème de Robert Frost (1874-1963) me fait penser au cottage de Tullyquilly, où je vais de temps en temps, et où mon ami Daniel m’invite à passer la semaine prochaine. Il ira à Belfast pour enseigner et il me laisse la chaumière où je couperai du bois et nourrirai les poules.

Lire aussi : Tullyquilly, Irlande du nord : le Juif errant

La Précarité du Sage, 2010

Robert Frost, poète américain, possède l’art d’évoquer la nature, les arbres, mais aussi et surtout la présence d’êtres chers qui sont hors de portée et loin des yeux :

À qui est ce bois, je crois savoir / Sa maison est au village pourtant / Il ne me verra pas m’arrêter ici / Regarder sa forêt se remplir de neige.

Qui peut-il bien être, ce « il » de la première strophe ? Ce qui est étrange est que cet homme, qui possède le bois, est assez important pour que le narrateur s’arrête et pour qu’il ait cette pensée, mais pas assez intime pour que le narrateur soit sûr dès le premier coup d’oeil que ces bois sont les siens.

Par exemple, ce ne peut pas être son père ou un ami proche, à qui il pense. Le lecteur avisé projette évidemment des sentiments cachés et contrariés, un imaginaire érotique qui ne peut pas s’exprimer et use pour ce faire d’images d’arbres dressés, de forêts profondes et de neige qui fige les désirs inavoués. Les Américains adorent ce genre de non-dits qui irriguent et fissurent la virilité apparente des cowboys.

Cependant, à supposer que le narrateur soit homosexuel, cela ne peut pas non plus être son amant à qui il pense, immobile dans la nature, car deux fermiers américains gays sauraient reconnaître leurs avoirs respectifs. C’est la beauté du poème de Frost : créer une image de pure indétermination, un cow-boy perdu dans ses pensées sur un cheval qui se demande ce qui se passe, un instant suspendu dans la vie d’un homme.

La fin du poème est pour moi bouleversante. Là aussi, il existe d’autres êtres chers à qui le narrateur a fait des promesses, qui le forcent à reprendre son chemin :

Le bois est plaisant, sombre et profond / Mais j’ai des promesses à tenir/ Et de la route à faire avant de dormir / Et de la route à faire avant de dormir.

Tout à l’heure, en sortant de la salle de sport, la nuit était sur le point de tomber, et j’aperçus Daniel qui prenait le frais près de la faculté d’histoire. Je lui parle de ce poème de Frost qui irait si bien dans son cottage. Il sourit et me dit qu’il aime beaucoup Frost. Quel poème, dit-il ? Je bafouille : « Whose woods… » et voilà mon Daniel qui récite le poème, avec son accent d’Américain distingué.

De temps en temps, il cale un peu, alors je l’aide d’un mot ou deux, et il reprend sans plus faire d’erreurs. Il le fait avec modestie, comme un bon élève français réciterait une fable de La Fontaine. Il faut que je lui demande si Robert Frost est appris à l’école des Américains, s’il a un statut comparable à nos Prévert et Molière.

En attendant, si les universitaires savent encore des poèmes par coeur, alors on peut garder quelque espoir dans l’avenir de l’université.  

Not Square : être jeune à Belfast

Ne me demandez pas le nom de ce style de musique. Johnny, l’autre jour, m’a parlé brillamment d’un look et d’une musique qui m’a semblé proche de cela, mais j’ai oublié le nom.

Not Square, c’est le groupe de Ricky, et Ricky est le mec cool de Belfast. Le mec le plus populaire de la jeunesse rock’n’roll d’Irlande du nord. Toutes les filles l’aiment, et tous les garçons sont ses copains. C’est lui qui joue de la basse sur ce morceau, qui ressemble un peu à Bobby Lapointe, et qui danse avec sa charmante copine, Oonagh, qui est sa plus grande fan.

Les quatre années qui viennent de passer, Ricky faisait une thèse sur Borgès et la peintre Remedios Varo. Il vient de passer sa soutenance (yesterday as a matter of fact), et il sort le premier album de Not square. C’est le week end de la jeunesse glorieuse de Belfast. Ce soir, Not Square joue dans la salle de concert de la fac. C’est la soirée de Ricky, Ricky en majesté. Et à travers lui, c’est la jeunesse branchée de Belfast qui va se refléter et qui va résonner. La jeunesse cool, la jeunesse post-industrielle, la jeunesse post-Troubles.

La jeunesse à lunettes, la jeunesse qui prétend mal danser et qui trouve ça beau, la jeunesse qui prétend s’en foutre des tensions communautaires, la jeunesse qui parle espagnol, qui travaille dans l’art contemporain et le théâtre, la jeunesse qui va boire des cafés l’après-midi, la jeunesse qui fait des études, la jeunesse surréaliste, la jeunesse qui lit Andre Breton dans le texte, la jeunesse impeccable, la jeunesse aux manières délicieuses, la jeunesse polie, la jeunesse alternative et privilégiée de Belfast.

La colère du peuple est à venir

J’avais dit qu’une rumeur grondait au Royaume-Uni, mais je ne m’attendais pas être autant dans le vrai. Un journal a récemment changé de ton. Le grand quotidien de Belfast se fait l’écho ces temps-ci de l’angoisse de la population et en appelle au soulèvement.

Bien pensant autant qu’on peut l’être en Irlande du nord, le Belfast Telegraph publie la chronique d’une certaine Nuala McKeever. Titre de sa chronique: « It’s time to stand up and start fighting these unwanted cuts ». Ils ne nous avaient pas habitué à un tel ton, les unionistes modérés du BT.

Il faut rappeler le contexte. Le gouvernement conservateur du Royaume-Uni (coalition Tories/Liberal Democrats) a voté un budget extrêmement drastique qu’aucun économiste ne comprend. Le Guardian a interrogé dix prix Nobel d’économie, parmi lesquels un seul a soutenu le nouveau budget. Un autre a botté en touche en racontant que l’économie n’était pas une science exacte. Les huit autres ont déclaré que ces mesures d’austérité étaient exactement ce qu’il ne fallait pas faire dans une situation de croissance fragile.

En Irlande du nord, l’austérité va frapper de plein fouet la population, qui vit en grande partie des subsides de l’Etat. Ici moins qu’ailleurs, le secteur privé ne sera capable d’embaucher les travailleurs du secteur public mis au chômage.

Tout le monde s’inquiète. Chaque jour, les journaux évoquent les domaines de la société qui seront touchés par la réduction des dépenses. Hier, c’était la musique, un autre jour l’éducation, un autre jour les musées, la santé. Vendredi 22 octobre, une double page du Belfast Telegraph présentait une série d’aricles sous un titre général : « A long and difficult road awaits people of Ulster ».

Un ami irlandais m’a dit ce soir que toute sa vie avait été un cheminement de libéral. Il pensait qu’il fallait ne compter que sur soi-même, que toucher le chômage était indigne. Que l’Etat était meilleur quand il était faible. Mais depuis qu’il a vu les grandes banques demander de l’argent aux Etats, des sommes colossales, créant des déficits que les peuples doivent maintenant rembourser, il ne sait plus que penser. Il me dit que cela génère un sentiment de colère, de détresse. Il est certain que c’est la crise de 2008, et les coupes budgétaires d’aujourd’hui, qui causent le changement de ton perceptible dans la population et dans les journaux.

Dans le Belfast Telegraph d’hier, donc, Nuala McKeever écrit qu’elle a eu la divine surprise de voir une manifestation au centre ville de Belfast, avec « des gens de toutes sortes, des étudiants, des retraités, des travailleurs, des syndicalistes, des gros, des minces… » Elle s’émerveille de voir enfin des centaines et des centaines de gens. « Angry, smart, articulate, caring, loving, strong, entitled, wonderful, wonderful people », finit-elle par énoncer, profitant de l’homonymie entre « people » (les gens) et « people » (le peuple). Car elle en appelait au peuple, à la capacité de soulèvement du peuple.

Ce qu’elle disait, on avait l’habitude de le lire dans les journaux de gauche anglais, mais pas dans un journal nord-irlandais, plutôt proche des conservateurs. Elle dit qu’il est temps de dire non au gouvernement, temps de dire oui aux « idées alternatives qui fleurissent un peu partout ». Elle dit que le temps est venu d’être en colère: « Time to be angry is now! »