Je n’ai jamais été un fan du groupe U2, mais cette chanson a bercé mon enfance et une partie de mon adolescence, bien avant que je ne songe même à aller en Irlande. Cette chanson était surtout remarquable pour son « rif », les quelques notes d’arpège du début. A mon époque, tous les jeunes s’entraînaient à la guitare avec ces quelques notes. Et puis en ces jours d’actualité, où la tuerie du « dimanche sanglant » de 1972 revient sur le devant de la scène, cette chanson est incontournable. Elle a pourtant été produite plus de dix ans après les faits (1983), mais c’est le propre de la variété de capturer des émotions et d’accompagner des événements qu’elle n’a pas connus. On reparle du Bloody Sunday à la faveur d’une commission d’enquête qui avait pour but de faire la lumière sur la mort de treize catholiques de Derry, tués par les forces armées britanniques. La hiérarchie militaire prétendait que les militants avaient ouvert le feu et que l’armée n’avait fait que se défendre. Officiellement, aujourd’hui, la commission reconnaît que les hommes n’étaient pas armés. Le gouvernement a donc reconnu hier qu’ils étaient innocents, et le premier ministre David Cameron a déclaré que l’armée britannique avait failli, et a présenté ses excuses.
Ce jour-là, donc, 30 janvier 1972, les catholiques de Derry manifestent au nom des « civil rights », inspirés en cela des mouvements américains, et se font charger par les forces de l’ordre. Comme le montre la carte interactive qu’a mise au point le très bon site du Guardian, les manifestants furent tués alors qu’ils étaient en plein repli, loin, très loin, de présenter une quelconque menace pour l’ordre et la sécurité du pays. Visiter Derry, aujourd’hui encore, c’est se souvenir de ces actions fondamentales. La ville est comme un chant aux luttes du passé, et une incarnation de l’Irlande du nord dans son ensemble. J’aime Belfast, mais Derry représente l’histoire de la province d’une manière plus poignante, plus radicale et plus imaginative. Cette fresque murale, avec l’homme à la calvitie qui marche en se courbant, un mouchoir blanc à la main, est l’image stéréotypique du Bloody Sunday. Tirée d’images filmées par la BBC, elle montre le prêtre Edward Daly qui escortait un groupe de manifestants pour porter à l’hôpital un jeune homme abattu. Ils arriveront trop tard, l’homme mourut et le prêtre lui donna l’extrême onction (c’est comme ça qu’on dit ?) sur le trottoir. Sur les images d’archives de la BBC (voir la première vidéo ci-dessu), le mouchoir est maculé de sang. les peintres de la fresque ont préféré transférer le sang, du mouchoir, à une bannière blanche, piétinée, sur laquelle sont écrits ces mots : « CIVIL RIGHTS ». Ce prêtre est, par la suite, devenu évêque de Derry. A la retraite aujourd’hui, il jouit d’un prestige et d’une aura inégalables. Hier soir, à la télévision, l’ancien premier ministre nord irlandais, Peter Robinson, déclarait que le dossier était clos et qu’il fallait maintenant cesser de parler de cela pour que la nation (la nation nord irlandaise, s’entend) avance ensemble. Aujourd’hui, jeudi 17 juin 2010, les lycéens français qui planchent sur le bac de philosophie, peuvent réfléchir sur le sujet suivant : « Faut-il oublier le passé pour se donner à l’avenir ? » Peter Robinson répondrait par l’affirmative.
Catégorie : Irlande du nord
La fin d’Alex, la dernière gloire de mon quartier
Les journaux locaux mettent Alex « Hurricane » Higgins sur leur une, ces temps-ci. Soit parce qu’il a fait une rechute, soit parce qu’il a des révélations à faire. Ses révélations ont quelque chose de pathétique, à la hauteur des journaux tabloids qui mettent sa photo en première page. Il révèle en exclusivité qu’il y a de la corruption dans le monde du billard, ou il révèle qu’un tel a triché dans les années 80, et les journalistes essaient de monter cela en épingle.
Cet homme qui a été champion du monde à deux reprises, et qui fréquente le même pub que moi, est toujours la vedette préférée des fans de billard. La scène, dont j’ai mis la vidéo ci-dessus, est vieille de 28 ans et pourtant, elle continue d’être une référence grâce au drame de son scénario héroïque.
Si vous alliez au Royal pub, vous ne reconnaîtriez pas Higgins l’Ouragan. Il est devenu étique et fragile. Ses grands yeux bleus mangent son visage cadavériques et il fume ses cigarettes dans son coin quand il ne joue pas au tiercé. (Le Royal est le seul pub du pays à ma connaissance qui tolère encore que l’on fume à l’intérieur.)
La triste vérité, à mon avis, est que les journaux locaux s’attendent à ce qu’Alex passe sous peu l’arme à gauche, et qu’il sera alors temps de rendre de vibrants hommages à sa carrière et à sa fidélité au quartier du Village et de Sandy Row. Ces unes de journaux le rappellent au bon souvenir de la communauté pour que, le cas échéant, l’hommage rendu rencontre l’émotion populaire que le pauvre homme mérite.
Apparemment, je suis de gauche (au Royaume-Uni)
Jour d’élections chez nos amis Britanniques. Je n’ai jamais autant parlé de politique avec des Nord-Irlandais que ces quelques jours. Je leur pose des questions, du genre de celles que j’ai déjà posées sur ce blog : pour qui voter quand on est un protestant de gauche ? Pour qui voter quand on est un catholique de droite ? Les réponses que j’ai obtenues étaient embarrassées car mes amis m’avouaient qu’ils n’y avaient pas vraiment pensé.
Alors pour faire le tri dans nos idées politiques, nous avons fait un test. Il s’agit de répondre à une série de questions afin de savoir où l’on se tient sur l’échiquier politique. On nous présente des énoncés, des opinions sur des sujets concrets, et on doit indiquer si l’on est d’accord ou pas. Les questions couvrent des sujets politiques, économiques, sociaux et sociétaux. Et même quelques questions philosophiques, comme « L’ennemi de mon ennemi est mon ami. »
J’ai fait le test ce matin, et je me retrouve complètement à gauche, figurez-vous. Moi, je croyais m’être droitisé en vieillissant, avec mon dédain de plus en plus prononcé pour tout ce qui fait vibrer les jeunes cons. Je croyais être devenu un réactionnaire tranquille, anti-variété et politiquement incorrect. Que nenni, je suis toujours fringant, bienpensant et impeccablement de gauche. Vous n’avez qu’à voir, sur le spectre des personnalités politique, je me situe juste entre Nelson Mandela et le Dalai Lama!
Et dire que j’ai répondu sincèrement aux questions.
Le plus amusant est la réaction de mes amis nord-irlandais. L’un d’eux se retrouve près de moi sur l’échiquier mais ne parvient pas à s’y faire. Il a toujours voté à droite (il faut dire qu’il est protestant unioniste, il avait donc peu de choix), et il aime la chasse à courre. Je lui dis que la chasse à courre est très littéraire. Que Tolstoï décrit une chasse au loup pendant cent pages, et que Tolstoï ne peut pas être vu comme de droite. Si ?
Une autre amie se sent toute honteuse d’être prise à l’extrême-droite. Un autre se demande ce qu’il va voter car aucun parti ne semble correspondre à la position que le test lui a révélé.
De toute façon, à part les Verts, tous les partis en compétition pour les élections d’aujourd’hui se situent à droite de l’échiquier politique tel que le test le représente, donc c’est un mauvais test. Finalement, et pour conclure, je ne suis peut-être pas si gauchiste que cela.
Gentillesse théâtrale de Liverpool
A la fin de la pièce, le public a applaudi à tout rompre. Je me suis demandé si j’avais raté quelque chose. Clairement, une émotion était passé dans la salle et m’avait laissé de côté.
Je voyais une communion entre les acteurs et le public, debout et criant, à laquelle je ne m’attendais pas… Mais soudain je compris.
Ce n’était pas des spectateurs qui remerciaient des acteurs. c’était des Anglais de Liverpool qui envoyaient un message de soutien et d’affection aux Irlandais de Belfast. Les acteurs étaient d’Irlande du nord. Moi, j’avais cru qu’ils imitaient l’accent de l’Ulster, mais non, ils étaient d’authentique survivants des Troubles. Le geste d’un acteur m’a mis la puce à l’oreille : de la main, il invitait le public à aller boire une pinte après le spectacle. Geste typique de l’Irlandais qui joue son rôle de buveur sympathique, jovial et pas fier.
En desendant les marches du théâtre, je me suis dit qu’il y avait un exibitionnisme propre aux îles britanniques (Irlande et Royaume-Uni) : celui qui consiste à surjouer la « niceness« , la gentillesse simple et pas fière. Sincèrement, il y a quelque chose d’étouffant à cette pompe très particulière. On a envie de leur dire : « C’est bon, camarade, je sais que vous êtes sympas, ne faites pas tant d’effort. »
Des élections britanniques : pour qui voter quand on est protestant de gauche ?
Les Britanniques vont voter début mai, tout le monde le sait. Ce que l’on connaît moins, c’est la manière de voter des habitants d’Irlande du nord.
En France, dans toutes les régions, même outremer, on retrouve les partis principaux et l’opposition habituelle gauche/droite, ce qui permet à toute la nation de lire les enjeux politiques à peu près dans les mêmes termes.
Il n’en va pas de même ici. En Irlande du nord, par exemple, on assiste à la lutte entre les trois champions nationaux, Brown (Labour), Cameron (Tories) et Clegg (Liberal Democrats), mais on ne peut pas voter pour eux. On doit voter pour les partis en présence en Irlande du nord, qui ne se distinguent pas sur les mêmes enjeux qu’en Angleterre. En Irlande du nord, les partis s’opposent principalement sur la question de l’appartenance de la province. Les partis « nationalistes » (SDLP et Sinn Fein) sont pour la réunification de l’Irlande, et les partis « unionistes » (UUP et DUP) veulent rester des citoyens britanniques. Les autres partis qui n’entrent pas dans cette problématique sont minoritaires.
Comme il y a deux partis « nationalistes » et deux partis « unionistes », on pourrait imaginer qu’ils se partagent entre eux les voix de droite et les voix de gauche, mais ce n’est même pas le cas, et c’est ce qui m’étonne le plus. Les deux partis unionistes sont plutôt de droite, et les deux partis « pro Irlande unie » se définissent comme socialistes ou social démocrates.
Je connais des protestants de gauche qui ne savent pas pour qui ils vont voter. Ils ne veulent pas d’une Irlande unie pour des raisons économiques et culturelles, mais ils ne veulent pas soutenir les conservateurs non plus. S’ils habitaient en Angleterre, ils voteraient Labour ou Liberal Democrat, mais chez eux, ils ne se sentent pas représentés.
Je ne connais pas vraiment de catholiques de droite, ultra conservateurs, mais j’aimerais bien savoir comment ils voient cette élection, et pour qui ils voteront. Ils sont pour la réunification de l’Irlande, mais pas sur des bases socialistes, alors que faire ?
Cette situation étrange explique peut-être en partie pourquoi on entend souvent dire, comme l’écrivain McLiam Wilson l’a fait dans une interview en français sur France Inter il y a quelques mois, des choses très dures à l’égard des politiciens nord-irlandais. On entend souvent dire que la population nord-irlandaise a « évolué », mais que la classe politique est restée la même, luttant pour de vieilles lunes qui n’intéressent plus personne. Moi, c’est ce dernier discours qui me rend perplexe. Si les partis étaient vraiment déconnectés de la réalité, est-ce que les gens voteraient encore pour eux ?
Fleurs de Queen’s oh Magnolia

Parfois, les plus jolies fleurs sont à notre porte. On va en chercher aux quatre coins du monde alors que, tout près de soi, vivait la plus jolie et la plus pure des créatures qui n’attendait que notre regard. Pleine de chagrin, de vent et frisson.

Mon amie pleure dans la nuit. A-t-elle raison ou a-t-elle tort ? Mon amie brille dans le noir, brûlant, brûlant, brûlant de clarté.
Le long des maisons de University Square, où se situe la faculté des langues où j’étudie, s’épanouissent de nombreuses fleurs dont je ne connais pas le nom. J’ai cru reconnaître un magnolia.

Elle lui ressemble quand elle tremble, quand elle pleure, là, dans le coeur des arbres en fleurs.
Des magnolias par centaines. Des magnolias comme autrefois.
Je marche le long de University Square avec émerveillement chaque fois que le printemps revient. Tu aimes les grands ciels humides, et les déserts où il fait froid.

Les jardiniers britanniques ont travaillé silencieusement pour faire de notre lieu de travail un petit jardin douillet et exotique. Le mot de magnolia me rappelle une chanson populaire de mon enfance. Je chantonne en prenant des photos. « Oh, Magnolias, Ta di daaa ».

Quand j’entends des musiques nouvelles, mon coeur brûle dans la nuit. Je n’aime plus les chansons qui parlent d’amour et d’hirondelle. Mais je pense à toi quand, dans le coeur des arbres en fleurs, j’entends des bruits de combat, des chansons sourdes où crie le désespoir.

Si tu t’en vas, tu me verras. Tu me verras traîner autour des fleurs de University Square, renifler les odeurs de tempête, les odeurs de combats, les odeurs de magnolia. Si tu t’en vas dans la tempête, tu verras que je suis là, dans le coeur des arbres en fleur.

J’ai peur pour toi, quand les musiques nouvelles déversent leur séduction dans les soirs de printemps. Je suis comme toi, je n’aime plus les chansons, mais j’aime les hirondelles et les grands ciels humides.
Oh Magnolia, Ta Di Daaaa…
Des signes mystérieux en pleine fête de la Saint Patrick

Lorsque tout le monde était déguisé en vert pour la Saint Patrick, une bande d’activistes se tenait sur l’esplanade de l’hôtel de ville de Belfast avec des pancartes jaunes. Sur les pancartes, un seul message écrit en noir :
JOHN 3:7
Rien de plus.
Une dizaine de pancartes et plus du double d’activistes pour les porter, certains portant un t-shirt jaune frappé du même message.

Je pensais à un happening. Je vais voir une femme qui porte une pancarte. Elle me dit que c’est une référence de la bible. Evangile selon Saint Jean, 3,7. Elle parle très vite, je ne comprend pas bien la citation biblique, alors elle résume en me disant : « C’est là que le Christ dit que nous pouvons renaître. »
Born again ? dis-je. Moi aussi, qui ne crois ni en Dieu ni en Diable ? Elle répond que oui, que tout le monde peut renaître. Mais il faut passer un examen, dis-je ? Non, répond-elle, c’est juste entre vous et Dieu, personne ne peut vous dire si vous êtes né de nouveau ou non.
Chez mon copain Mathieu, je consulte la seule bible qu’il possède, celle traduite de manière un peu funky, aux éditions Bayard (2001), celle qui a fait appel à des écrivains pour rendre le Livre plus proche de nous. Aux côtés des Frédéric Boyer, Marie Ndiaye, Emmanuel Carrère, Jean Echenoz, François Bon, Olivier Cadiot (dont le Cantique des Cantiques a été mis en musique par Bashung), Florence Delay s’est chargée de l’Evangile selon Saint Jean. Voilà ce qui est écrit à la section 3,7 :
« Ne sois pas surpris que je te dise Il faut être né là-haut. »
Cela ne m’éclaire pas tellement, et je me dis que ces activistes chrétiens ne savent plus ce qu’ils font. Je cherche sur internet et je vois des traductions grecques moins polémiques :
μὴ θαυμάσῃς ὅτι εἶπον σοι· δεῖ ὑμᾶς γεννηθῆναι ἄνωθεν.
Là d’accord, je comprends mieux. Florence Delay a voulu traduire de manière singulière (pour faire funky, n’en doutons pas), mais toutes les traductions françaises depuis des siècles optent pour un sens plus constant : Jesus prévient de ne pas être surpris d’entendre qu’il faut naître de nouveau. La traduction qui nous intéresse en l’occurrence, c’est celle qu’utilisent les Anglo-Saxons, et voici celle de la New American Standard Bible (1995) :
Do not be amazed that I said to you, ‘You must be born again’
Ah, il faut naître de nouveau. Cela ne suffit pas de le pouvoir. Moi, dans mon esprit obstiné et chercheur de noises, je demande à la dame si elle est en lien avec les fameux évangélistes « Born again » qui entouraient George W. Bush, et qui étaient vus, en Europe, comme de furieux extrêmistes, obscurantistes protestants prêts à toutes les guerres pour faire gagner l’axe du Bien. La dame me dit que non, elle dit qu’elle n’est qu’une chrétienne. C’est typique des sectes protestantes, paraît-il, de se dire seulement chrétiens, et de n’avoir aucun nom particulier. Car un nom identifie et distingue, sépare, alors qu’eux se veulent réunificateurs.
Moi, dans mon esprit d’observateur emberlificateur, je pense que ces évangélistes choisissent la Saint Patrick pour intervenir comme un coup de poing symbolique en plein centre de la ville, sans couleur verte, uniquement du noir et du jaune. Un coup de poing visuel dans le ventre de la ville. Sans discours autre que JOHN 3:7, afin de faire réfléchir ces idolâtres papistes que sont les catholiques irlandais. « Buvez tant que vous voulez, petits hommes verts, mais n’oubliez pas qu’il vous faut renaître un jour ». Je lui demande pourquoi ils se réunissent ici, le jour de la Saint Patrick. Elle dit que Patrick était chrétien. Ce n’est pas faux. D’autres camarades m’auront dit la même chose, de manière plus ou moins contrite : « Techniquement, Patrick n’est pas catholique puisque à son époque, le protestantisme n’existait pas encore, c’est donc un saint que tout le monde peut revendiquer… »
Il y a bien du happening chez les activistes chrétiens. Ce sont eux, peut-être, les plus funky, finalement.
La Saint-Patrick en Irlande du nord : un avenir très incertain

Hier, c’était la saint Patrick, un jour où les Irlandais célèbrent je ne sais trop quoi. Ils se célèbrent eux-mêmes peut-être. Dans la république d’Irlande, c’est la grosse bringue, la fête nationale, l’occasion rêvée d’aller boire des bières, comme s’il n’y avait pas assez d’occasions pour cela.
En Irlande du nord, c’est aussi un jour à peu près chômé, et une parade est organisée dans certaines villes, dont je ne ferai pas le reportage car j’ai raté le carnaval qui eut lieu dans le centre de Belfast, de midi à 13h30. J’eus le tort de ne pas me précipiter, pensant bêtement que les festivités dureraient une bonne partie de la journée.
Célébrer la Saint-Patrick en terre britannique, cela pose la question de l’appartenance de l’Irlande du nord. Elle appartient aujourd’hui officiellement à la couronne de la reine d’Angleterre, mais qu’en est-il dans les consciences ? Et qu’en sera-t-il demain ?
Ce sont les questions qu’a posées le journal Belfast Telegraph, daté du lundi 15 mars 2010. Il a publié les résultats d’un sondage intéressant à cet égard, en différenciant les réponses selon l’appartenance communautaire des personnes interrogées. A la question de savoir ce qu’ils voteraient à un référendum sur l’Irlande réunifiée, 85% des protestants disent « non » et 69% des catholiques « oui ». Il y a quand même 26% de catholiques qui voteraient « non », ce qui n’est pas négligeable.
La question suivante est piquante : « L’Irlande du nord ayant été établie en 1921, quel sera d’après vous son statut en 2021 ? » Deux possibilités sont données par les sondeurs :
« L’irlande du nord sera toujours britannique » (Protestants : 57%. Catholiques : 28%)
« Elle fera partie de l’Irlande unie » (Protestants : 24%. Catholiques : 64%)
Le fait même que ces questions soient posées, dans un journal modéré à tendance unioniste, est un signe que les divisions communautaires sont loin d’être dépassées, et qu’elles auront plutôt tendance à augmenter avec le temps. En tout cas, c’est cette question qui a fait la une du journal ce jour-là :
Un protestant sur quatre pense que l’Irlande sera unie en 2021
J’ai posé cette question autour de moi, mais j’ai reçu trop de réponses variées pour pouvoir me faire une idée générale. Un ami d’origine catholique regrette qu’on ne propose que ces deux options, car lui verrait bien l’option d’une espèce d’indépendance de l’Irlande du nord dans une Europe des régions. C’est une idée que j’ai déjà entendue chez des catholiques non républicains.
Une autre question m’a paru très éclairante, à moi qui suis un simple touriste et qui entends constamment des sons de cloches différents : « Comment décririez-vous votre nationalité ? » Trois possibilités :
« I am British » (Protestants : 71%. Catholiques : 8%)
« I am Irish » (Protestants : 4%. Catholiques : 83%)
« I am Northern Irish » (Protestants : 24%. Catholiques : 9%)
On voit dans la question elle-même le souci d’identifier une culture qui prenne son autonomie vis-à-vis de l’Irlande et du Royaume-Uni. Contrairement à ce que disent les chiffres ci-dessus, le voyageur a parfois le sentiment que les gens d’ici ont développé une culture qui leur est commune, et qu’un catholique de Belfast se sentira peut-être plus de points communs avec un protestant de Belfast qu’avec un Irlandais du sud.
Mais enfin les chiffres sont là, la plupart des catholiques se sentent irlandais et rien d’autre. Comme l’écrit David Gordon dans son analyse des résultats, l’impression générale est celle « d’une Irlande du nord qui n’est pas en paix avec elle-même ».
Quand l’Irlande du nord attire l’attention des maîtres du monde
La Maison blanche prend la chose au sérieux. L’actuelle vice-présidente et un ancien président des Etats-Unis ont personnellement appelé des personnalités britanniques ces derniers jours, pour parler de l’Irlande du nord. C’est assez dire combien ce qui s’y passe reste au centre de l’attention de la diplomatie anglo-américaine. Si les Français ne s’y intéressent pas, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas rappeler les enjeux de ce petit pays qui était hier en guerre civile et où la paix est encore assez précaire.
Bush revient aux affairesHier, George W. Bush a téléphoné au chef du parti conservateur anglais David Cameron, pour lui demander de faire pression sur le parti unioniste (protestant) UUP afin qu’il ne rejette pas le vote dit de « devolution des pouvoirs ». Le leader de ce parti nord-irlandais, Sir Reg Empey, avait déjà eu une conversation de quinze minutes avec Hillary Clinton! Le journal The Guardian révèle, dans son édition datée du 09 Mars, que les Américains, tous partis confondus, ont pensé qu’une conversation « d’un conservateur avec un conservateur » serait la meilleure option, et c’est ainsi que George Bush est sorti de sa réserve, lui qui, si l’on en croit la presse britannique, a pris part de manière active au processus de paix en Irlande du nord lorsqu’il était aux affaires.
La pomme de discorde est donc cette « dévolution des pouvoirs ». Il s’agit de transférer de Londres à Belfast des pouvoirs importants concernant la police et la justice. Si la communauté catholique, majoritairement nationaliste ou républicaine (c’est-à-dire en faveur d’une réunification de l’Irlande), accueille ce transfert de pouvoir comme allant dans le bon sens, une partie des protestants « unionistes » (attachés au Royaume-Uni) le voit d’un très mauvais oeil.
Home Rule il y a un siècle, partage du pouvoir aujourd’hui
Pour certains protestants, il est intolérable de laisser d’anciens terroristes arriver à la tête des forces de l’ordre dans la province. De même, la justice ne peut être donnée de manière impartiale, selon eux, par des républicains qui ont passé une bonne partie de leur vie à mener des actions illégales. Ces tensions nous renvoient au début du XXe siècle, à l’époque où Londres promettait une forme d’autonomie pour l’Irlande (Home Rule), autonomie que des hommes politiques protestants avaient déjà combattue, comme des fresques murales le rappellent, dans le quartier du Village.
Pourtant, sur quatre partis principaux qui composent la coalition au pouvoir, trois sont assurés de voter pour la dévolution des pouvoirs, et l’Irish Times fait état de sondages qui lui sont très favorables dans la population nord-irlandaise. Il n’y a donc aucun danger réel de voir cette nouvelle disposition rejetée.
Alors pourquoi les Anglais et les Américains mettent-ils une telle pression sur le seul parti unioniste qui voulait voter contre la résolution ? Pourquoi le premier ministre Martin Mc Guinness (Sinn Fein) condamne-t-il si durement cette attitude alors qu’il est assuré d’obtenir le vote qu’il souhaite ?
Risques de radicalisations ?
Il n’y a pas qu’une réponse à cette question. Ce qui paraît clair en tout état de cause, c’est que les officiels ont peur que des partis prennent le chemin de la division à des fins électoralistes. Le parti récalcitrant, Ulster Unionist Party était autrefois le parti leader du camp « protestant », et était vu comme modéré, à la différence du DUP qui, très virulent et à la limite de l’extrêmisme quand il était sous la poigne du révérend Iain Pasley, a fini par intégrer le gouvernement. Si le DUP a emprunté un chemin de recentrage pour gagner la place de parti dirigeant, l’UUP menace de faire le chemin inverse, vers une radicalisation qui pourrait s’avérer dangereuse pour une paix qui est mise à l’épreuve de la crise sociale et économique.
La classe moyenne a beau avoir l’air d’être tranquille et confiante dans l’avenir, l’inquiétude des grands de ce monde, et l’attention qu’ils portent à ce petit territoire, laissent penser que de véritables risques ne sont pas à exclure, à quelques mois des élections générales où des discours de clivage peuvent réapparaître.
Le nez de Napoléon
Sur cette photo prise depuis la fenêtre de mon toit, on voit la montagne de Cave Hill, qui se découpe sur le ciel. Les gens de Belfast trouvent que cela ressemble à un visage couché. Le nez serait aquilin, d’où le nom donné à ce paysage : Napoleon nose.
D’autres personnes ont vainement cherché à créer une autre légende, à laquelle je n’accorde aucune foi mais qui est pratique quand on fait visiter la ville à ses amis, pour avoir quelque chose à dire. Jonathan Swift aurait été inspiré par cette montagne en zigzag pour inventer un géant, couché sur le sol d’une île lointaine. Ce géant, il l’a nommé Gulliver.
Ce qu’il faut savoir, si l’on vient me rendre visite à Belfast (ou si l’on y vient sans intention de me voir) c’est qu’il est aisé de se rendre à Cave Hill et qu’on peut y faire une très belle promenade, assez sportive et très revigorante. Depuis la zone escarpée qui, de loin, fait penser à une lèvre de visage, ou à l’arête du nez, on contemple la ville, les docks et la mer. C’est donc un visage que l’on regarde de loin, et dont les yeux, escamotés dans le paysage, sont en fait logés dans le corps des randonneurs de la ville montés là-haut pour respirer et prendre du recul.