Nicolas Bouvier et l’aphasie de la critique

Ce qui frappe dans les publications critiques qui traitent de Nicolas Bouvier, c’est la résistance que sa prose semble exercer à la critique et à l’analyse. Dans les études qui lui sont consacrées, on constate que de nombreux critiques désirent rendre hommage plutôt que de rendre raison. Le numéro de la revue Europe dédié à Bouvier fait le constat de cette lacune critique : « de nombreuses lectures de Bouvier finissent par s’apparenter à une manière de paraphrase améliorée, comme si, presque par définition, les récits du Genevois se suffisaient à eux-mêmes ». Paraphrase améliorée, la formule de Daniel Maggetti est douloureuse car elle est très juste, et presque trop bien observée.

Critiquer l’œuvre de Bouvier semble donc tenir de la gageure, tant la parole critique se trouve désarmée, et doit résister à une tendance à l’exercice d’admiration, comme en témoigne cette autre préface, d’Hervé Guyader : « L’écriture de Bouvier est extrêmement travaillée, ciselée, superbement écrite. Maîtrisée, tendue, musicale. Elle nous reconduit au silence de sa lecture et de sa contemplation. » On baigne dans l’approximatif de la vénération, sans rien apprendre ni rien penser de nouveau (Bouvier écrit bien, bon.)

Il existe dès lors un risque de paralysie de la critique. Guyader parle avec raison d’un risque « de voir Bouvier transformé, défiguré, en une sorte de démiurge et de mythe », à quoi Christiane Albert fait écho en faisant de L’usage du monde un « livre-culte », une « Bible du voyageur », un « modèle du genre ». N’en jetez plus!

Nicolas Bouvier, 1987, par Erling Mandelmann

Il existe aussi de très bons articles, entendons-nous, mais à ma connaissance, rien qui éclaire vraiment les livres de Bouvier pour ceux qui, comme votre serviteur, les ont tous lus plusieurs fois, et les apprécient avec précision, si l’on peut dire. La bonne critique littéraire devrait expliquer les oeuvres de manière à faire atteindre au connaisseur un plan d’intelligibilité supérieure. Or, pour ce qui est de Bouvier, rien qui vous fasse voir ses écrits de manière neuve tout en étant indiscutable (comme Deleuze le fait avec Proust), rien qui vous en explique la substance de manière à vous faire comprendre tout un pan de la littérature (comme Todorov le fait de Jan Potocki). Bref, n’accablons pas trop les collègues, car non seulement sont-ils mes supérieurs hiérarchiques, mais en outre, il est peu probable que je sois jamais capable moi-même de faire mieux qu’eux.

Mon but n’est pas de contester l’admiration qu’inspire l’œuvre de Bouvier, bien au contraire. Je me vante plutôt de savoir admirer. Mais je crois qu’il faudrait trouver le moyen de comprendre ce qui déstabilise à ce point le discours critique dans la prose de Bouvier, afin d‘exprimer notre admiration de façon à rendre vraiment justice aux textes. Si on y parvient, alors il sera envisageable de proposer des axes d’analyse utilisables par la critique.

Il convient d’emblée de nuancer une certaine tendance de la critique (surtout là où règnent encore les cultural studies) qui consiste à faire de Bouvier un auteur exagérément progressiste. Autour du cercle de Liverpool, des universitaires de grand talent comme Charles Forsdick, Siobhan Shilton ou Margaret Topping ont pu faire passer les récits de voyage de Bouvier pour des alternatives à la litérature dominante en France, elle-même perçue comme binaire et néocoloniale. C’est à mon avis une grande erreur : Bouvier n’a rien d’un auteur alternatif (j’y reviendrai).

En fait,  une autre division doit être décelée à l’intérieur même du travail de Bouvier. Il s’agit d’une tendance réactionnaire d’un côté, et d’un autre côté, d’une créativité ouverte à ce que Gilles Deleuze appelle des « flux » et des « devenirs ». L’écriture de Bouvier explore des expérimentations littéraires qui exigent, pour les expliquer, la convocation de doctrines philosophiques contemporaines telles que la « visagéité », ou le « devenir-animal », alors même que ses modèles littéraires sont dépassés au moment où il écrit (sur cela aussi je reviendrai).

Il semble que la difficulté critique face à Bouvier provienne de cette paradoxale rencontre, dans le style même et le contenu de ces récits, d’un tropisme « vieille France » et d’une tendance, disons, révolutionnaire. Le lecteur a pourtant l’habitude de ces écrivains à la fois inouïs sur le plan stylistique et conservateurs sur le plan politique (on pense à Céline, que l’auteur de L’Usage du monde admirait), mais il y a chez Bouvier si peu d’outrance, et tant d’empathie pour les personnes et les territoires « voyagés », que le critique tend à occulter ce qui est pourtant récurrent dans l’ensemble de son œuvre : le fait que Bouvier soit un « écrivain de droite ».

Je sais que cette expression va choquer et peut-être même peiner certains lecteurs fervents de Bouvier, mais faites-moi l’honneur de m’écouter, et je ne désespère pas de vous convaincre et de le sauver à vos propres yeux.

Ce n’est pas pour déprécier cet écrivain que je dis cela, car j’adore ses livres, et ne me lasse pas de les relire. Mon but est de le débarrasser d’une aura de candeur et d’angélisme qui traîne autour de lui et qui est une des causes de l’aphasie critique à l’égard de son oeuvre.

Priscilla Telmon, ou le voyage humanitaire

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu’il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

Il s’agit de la bande annonce du film de Priscilla Telmon au Tibet. Comme je ne sais pas comment faire pour introduire des vidéos dans les billets, je me borne à mettre en lien la vidéo ici.

A priori, tout est réuni pour que j’aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l’aventure et l’Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l’aise du début à la fin de cette bande annonce.

Dès les premières images, après une courte introduction sur l’itinéraire d’Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon de face parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise, et qui est filmée de dos. La priorité de l’image, c’est Priscilla elle-même. Et que lui dit-elle, Priscilla, à cette femme indigène ? Elle lui dit : « Priscilla, je m’appelle Pri-Sci-lla. Priscilla ! » La priorité des paroles revient aussi à la voyageuse française.

C’est là une bonne manière, je suppose, de présenter l’héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l’air d’être importunée par cette touriste envahissante. Surtout que la prononciation chinoise de Priscilla est relativement incompréhensible, car parfaitement incorrecte.

Avec un Tibétain

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S’il n’y avait pas de voix off, pas d’action, pas d’ « engagement » politique, pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l’eau et sur les crêtes. Je pourrais la regarder pendant des heures, au Tibet ou à Paris (plutôt à Paris).

Malheureusement, on la voit prier. Et ça va de mal en pis.

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu’il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l’Himalaya sont menacés, je cite, « par la marche du monde et l’avancée des armées chinoises ». C’est tout dire. On se demande qui, de l’armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des « mille peuples de l’Himalaya ».

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : « Dalai Lama ». On veut nous faire croire qu’il y a eu rencontre, je crois. L’aventurière lui donne un papier bleu – peut-être une photo du Dalai Lama – qu’il s’empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n’est pas plus garantie en Chine qu’au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d’étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n’est nullement interdit d’y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n’aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j’ai dû supporter de la pop indienne dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain où je marchais moi aussi il y a quelques années.

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d’entendre Priscilla s’exclamer à voix haute : « Alexandra ! Nous y sommes ! » ? Est-ce d’entendre parler d’un itinéraire qui mêle aventure et « cheminement intérieur » ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l’idée du voyage.

Quand les « flics » empêchent l’équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : « Je les hais, putain, je les hais! » Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu’elle a le courage de ses opinions.

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 1970. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries. Du moment qu’on a un combat, qu’on  défend une cause, on prend le rôle de « chevalier blanc » que j’avais critiqué à propos de BHL et on a tous les droits narratifs.

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d’écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j’ai écrit à propos d’une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C’est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

Nicolas Bouvier à la télévision

En 1963, Nicolas Bouvier ne trouvait aucun éditeur pour L’Usage du monde. C’est grâce à sa famille et à ses connaissances qu’il va à la fois publier, toucher un prix littéraire et passer à la télévision.

Le « prix des écrivains genevois », Bouvier y soumet son manuscrit avant même d’être publié, et l’argent du prix doit servir à la publication. Dans le jury du prix, des gens qui connaissent Nicolas, dont son ancien professeur Jean Starobinski.

Enfin, la Télévision Suisse Romande (TSR) finit par inviter le gamin, auréolé d’un prix littéraire et d’un long voyage de trois ou quatre ans, de Genève à Tokyo. Cet entretien est superbe. D’une voix grave et lente, l’écrivain-voyageur vend sa marchandise avec énormément de talent. Il se montre un orateur de grande classe, un bagout que le sage précaire le plus « poudre aux yeux » quoi soit ne désavouerait pas. Il parle d’Asie centrale, de déserts, d’Iran, de structures patriarcales « à bien des égards satisfaisantes », et même du grand Hérodote, notre cher Hérodote.

Il baratine bien un peu, et c’est pour cela qu’on l’aime. L’écrivain du voyage doit être une sorte de baratineur, sinon, on n’y croit pas vraiment.

Bouvier était curieux de tout. C’était un esprit très ouvert sur les sciences et les techniques. Sur cette vidéo de 1976, de la TSR toujours, on le voit se soumettre à une expérimentation de laboratoire sur le sommeil. Il est présenté comme « écrivain » sans plus, une sorte d’inconnu qui doit avoir des problèmes de sommeil. On le prévient qu’on le réveillera en plein sommeil pour qu’il raconte ses rêves. « Vous tombez mal, dit-il, je ne me souviens jamais de mes rêves ».

On lui colle des fils électriques munis de capteurs sur toute la tête pour observer, par l’extérieur, les mouvements du cerveau. Les images, tout droit sorties des années 1970, sont horribles et fascinantes. On se croirait en pleine séance de torture.

Les moments de réveil sont atroces. Lumière blanche crue, et voix chuchotée. Bouvier, notre cher Bouvier, souffre le martyre, ne supporte pas la lumière et cherche à cacher sa tête, comme une taupe sortie de son terrier. Ce sont des images d’une violence étonnante. Une scène d’un autre âge.

Mais Bouvier s’exécute et raconte son rêve à voix très basse. Au deuxième réveil, il sera moins résistant et racontera avec plus de détails.

Ce qui frappe le plus, dans cette petite scène, c’est comment Bouvier met des mots, spontanément, sur des images étranges, qu’il faut décrire sans délai. Il fait preuve d’une précision qui laisse pantois. On le trouve là, filmé comme un bagnard, comme un rat de laboratoire, au travail avec les mots, comme il l’a été toute sa vie.

Au fond, cette expérimentation n’apprend pas grand chose sur le sommeil et est sans doute obsolète sur les questions du rêve. Mais elle se révèle un fabuleux et terrifiant agrandisseur de cette bête étrange, l’écrivain au travail.

Conférence en chambre d’hôtel

Il pleut sur Toronto. C’est une bonne nouvelle pour moi, car ça me force à passer plus de temps dans ma chambre d’hôtel. Je dois préparer ma conférence pour le week-end prochain.

C’est un luxe inouï de pouvoir rester dans une chambre d’hôtel à Toronto. Je sors une ou deux fois dans la journée pour manger, pour lire dans un café, et j’en profite pour regarder intensément cette ville que j’aime et qui m’impressionne. Je n’ai pas le temps de la visiter extensivement, malheureusement. Je n’aurai pas le temps de visiter ses musées, par exemple, ce qui est nouveau chez moi. Le beau musée des beaux-arts, devant lequel je suis passé hier matin, quand je tirais ma valise, je suis triste de le laisser derrière moi.

Mais c’est ainsi, et le bonheur de vivre dans le luxe précaire me console. Le luxe de passer du temps dans un hôtel un peu pourri, pour préparer une conférence. Pour un traîne-savate comme moi, c’est un luxe encore supérieur à celui de se promener au musée. Et comme je range le luxe au premier rang de mes préoccupations existentielles, je peux dire que je suis comblé.

J’ai apporté quelques livres avec moi, et j’en ai acheté quelques uns, dans la librairie « Gallimard Canada » de Montréal. Je lis les trois livres de voyage de Danny Laferrière, Je suis fatigué (2001), L’énigme du retour (2009) et Tout bouge autour de moi (2010).

Ce matin, j’ai lu un récit d’une Française d’origine vietnamienne, Kim Lefèvre : Retour à la saison des pluies est typique de ces textes d’immigrants qui ne peuvent s’abandonner à faire de la littérature de voyage. Elle parle de ses souvenirs, de sa mère, de ses soeurs. C’est très beau mais ça reste une littérature du moi, de la famille, de la mémoire et de l’identité. C’est toujours une question de temps, alors que le récit de voyage c’est de la géographie. Géographie physique et géographie humaine.

Le question que je (me) pose, dans cette conférence, c’est pourquoi la « littérature migrante » ne s’empare pas du récit de voyage, et préfère invariablement d’autres genres, tels que le roman, l’autobiographie et l’essai ?

Au détour d’un livre, dans un recueil d’essais, on perçoit que pourrait être un récit de voyage de migrant. Le Québécois d’origine iraquienne, Naim Kattan le fait par exemple. Le Camerounais Célestin Monga aussi, dans Un Bantou à Washington (écrit vingt ans après Un Bantou à Djibouti qui, lui, est vraiment un récit de voyage, fascinant en ceci que c’est un Africain de l’ouest qui visite l’Afrique de l’est).

Le libraire de Montréal me conseille le best-seller de la Vietnamienne Kim Thuy, dont Ru raconte son exil, le « Boat people » et le rêve américain réalisé au Québec. Il me l’a vendu comme un récit de voyage, mais non, ce n’en est pas un. C’est un récit de vie, une réflexion sensible et émotive sur la double identité. Comme d’habitude, suis-je tenté de dire.

Ce qui m’ennuie un peu, et me trouble dans mon luxe inouï de conférencier itinérant, c’est que je n’ai pas de conclusion à ma conférence. J’ai beaucoup d’idées, et des idées très bonnes, très intéressantes, stimulantes et affriolantes. J’ai des lignes de réflexions nettement dessinées, mais aucune conclusion.

Je tourne dans ma chambre d’hôtel et passe d’un livre à l’autre, mais ce n’est pas concluant.

Dans le doute, et assoiffé par tant de travail, je prends la décision de sortir boire une bière.

Charles Forsdick

Le meilleur connaisseur de la littérature du voyage française du XXe siècle est un Anglais !

J’aime ces phrases à la fois vraies et percutantes. Provocantes, agaçantes, désarmantes.

Charles Forsdick, j’ai déjà parlé de lui à propos du Cercle de Liverpool. Il en est la pièce maîtresse, car sa pente naturelle est de canaliser et regrouper les énergies.  

Il a d’abord publié un livre sur Victor Segalen, en l’an 2000. Il a continué sur sa lancée et a critiqué ce qu’il appelle le « mouvement Pour une littérature voyageuse », du nom du livre-manifeste de 1992 dont j’ai déjà parlé ici. Il est le premier, sinon le seul, à avoir développé une théorie de ces agitations paratextuelles animées par Michel Le Bris, comprenant un festival, des éditions, des manifestes, etc.

Ainsi, spécialiste à la fois d’un écrivain de la Belle époque et d’un mouvement post-89, Forsdick tenait le XXe siècle par les deux bouts et pouvait faire une étude sérieuse sur le voyage français au XXe siècle dans son ensemble. Ce qui fut fait avec Travel in Twentieth-century French and Francophone Cultures. The Persistence of Diversity (Oxford, 2005). Il y aborde la question du voyage sous l’angle postcolonial, ou à travers le prisme du fait colonial : plutôt que de structurer ses chapitres en fonctions des deux guerres mondiales, par exemple, il propose un mouvement qui va d’une « fin de siècle » à l’autre. Du colonialisme de l’époque de Loti et Segalen, au postcolonialisme actuel, analysant des textes progressistes, et des productions néocoloniales.

Il a aussi écrit un livre sur Ella Maillard (Zoé, 2008), et d’autres articles sur les femmes voyageuses, ce qui le fait entrer en écho avec les études féministes sur le récit de voyage, qui est un champ très vivant chez les anglophones.

Ce qui est très original chez Forsdick, c’est qu’il fait correspondre les approches des Cultural studies et les aspects littéraires des textes, leur aspect formel. Il occupe donc une place centrale, incontournable, lorsqu’on s’intéresse au récit de voyage comme genre littéraire.  

Greenwich, le centre du monde

londres-juillet-10-043.1296470346.JPGlondres-juillet-10-039.1296399064.JPGlondres-juillet-10-042.1296399163.JPG

Quel endroit au monde peut avoir plus de puissance émotive pour un amoureux de la littérature des voyage ? Greenwich, le centre du monde, le temps 0 à partir d’où la terre entière est mesurée, coupée en rondelles ?

La critique est très facile, et je ne m’y laisserai pas prendre. On le sait que c’est mal de vouloir centraliser la vision du monde, et que c’est méchant de hiérarchiser les espaces, et que ce n’est pas gentil pour les étrangers que de se percevoir soi-même au centre de l’univers.

Ah, what the fuck! Les Anglais sont au centre du monde, et puis c’est tout. Ils l’ont mérité, que diable, vous avez vu les générations de génies scientifiques et techniques il a fallu pour créer ces horloges, ces bateaux, ces observatoires ? Quel argent il a fallu investir, année après année, monarque après monarque ?

Visiter Greenwich, c’est frémir devant l’incroyable épopée scientifique, où tout est lié inextricablement : la connaissance scientifique, la mesure du temps, la connaissance de l’espace, la capacité à éviter les tempêtes, les voyages au long cours, la découverte de nouveaux mondes, l’impérialisation, la colonisation, la domination politique, économique et militaire de l’Europe.

C’est un des endroits les plus intenses, historiquement, de l’Europe moderne.    

londres-juillet-10-038.1296398994.JPG

Jean de Léry et Claude Lévi-Strauss : intertextualité totémique

jean-de-lery-histoire-dun-voyage.1295218663.jpg

Protestant, fuyant les persécutions dues à sa religion, Jean de Léry embarque en 1557 dans l’équipage de Villegaignon pour joindre une colonie française dans le nouveau monde, dont l’échec lui a permis de vivre dans l’hospitalité des Indiens du Brésil. Il a écrit son récit vingt ans plus tard, sous le titre d’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil. Dans ce formidable récit de voyage, lu par Montaigne qui s’en inspira, il se montre si désireux de comprendre les peuples indigènes qu’il va jusqu’à leur « pardonner » leur cannibalisme, au motif que la société européenne lui paraît capable de crimes plus atroces encore, à l’endroit de la communauté protestante particulièrement. (Les massacres de protestants eurent lieu en France d’août à octobre 1572).

Il est tentant de penser que Claude Lévi-Strauss, juif fuyant lui aussi son propre pays à cause de sa religion, s’est identifié à Léry. Gérard Cogez juge que l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil hante Tristes tropiques d’un bout à l’autre comme modèle et comme observation. De fait, Lévi-Strauss aborde la baie de Rio muni de ce récit de voyage, qu’il désigne comme le « bréviaire de l’ethnologue » et rappelle, au chapitre 9 de Tristes tropiques, l’aventure de ces protestants navigateurs qui vécurent avec des Indiens cannibales pendant neuf mois en 1557.

tristes-tropiques.1295218910.jpg

L’ethnologue lui-même confesse un sentiment de proximité avec le huguenot ; intimité qui l’amène à avoir « l’impression d’une connivence, d’un parallélisme, entre l’existence de Léry et la mienne » (préface à l’édition de poche de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, 1974). Si l’on s’en tient à la structure du récit de Léry tel que Lévi-Strauss en rend compte, force est de constater que Tristes tropiques (1955) fait figure de reprise de l’Histoire d’un voyage. Non seulement Léry est cité à différents moments et incarne les « vrais voyages » dont Lévi-Strauss a la nostalgie, mais son Histoire est, comme Tristes tropiques, un récit de voyage qui met en avant « un parcours semé d’embûches » et « des régimes divers de l’observation » (Gérard Cogez, Les Ecrivains voyageurs du XXe siècle, Seuil, 2004).

Il serait aisé de mettre au jour un système de correspondances entre les deux récits, du type de ceux que James Joyce a mis au point entre Ulysse et L’Odyssée d’Homère : de nombreuses scènes burlesques, troublantes ou tragiques peuvent être rapprochées d’un récit à l’autre, et dans les deux cas, le regard posé sur les Indiens est l’occasion de développer une méditation pessimiste sur la société européenne de son temps.

La correspondance entre les deux récits se remarque tant sur le plan de la structure, que sur celui de l’approche intellectuelle, que sur celui des détails narratifs. L’interprétation que l’on peut avancer à cela est anthropologique autant que littéraire. L’intertextualité mise en œuvre ici est plus proche d’un rituel de possession que d’un travail intellectualisé de référence. Lévi-Strauss croit en l’efficace de l’art, en ses pouvoirs magiques et ses fonctions sociales et symboliques. Fidèle en cela aux pratiques dramatiques observées chez les indiens Tupi-Kawahib (Tr. Trop., VII, 34), il crée une littérature de transe qui ouvre à des phénomènes de possession vis-à-vis de Léry. « C’est comme de la sorcellerie », écrit-il à propos de l’ Histoire d’un voyage, dont il évoque plusieurs fois les pouvoirs enchanteurs. Il s’efforce d’entrer en sympathie totémique avec Léry, de la même façon que les Indiens le faisaient avec leurs ancêtres. Car Léry est en définitive un ancêtre aux yeux Lévi-Strauss, au sens où son récit de voyage est à la fois un « extraordinaire roman d’aventure » et le « premier modèle d’une monographie d’ethnologue » (Lévi-Strauss, préface).

les-canibales-jean-de-lery.1295219507.jpg

Le rapport de Lévi-Strauss à Léry dépasse donc bien les rapports d’admiration rationnelle que l’on peut attendre d’un homme cultivé avec un classique de la renaissance, pour entrer dans un territoire de « sur-réalité », c’est-à-dire « une réalité plus réelle encore que celle dont j’ai été le témoin. » L’intertextualité chez Lévi-Strauss peut s’apparenter à un phénomène de cannibalisme symbolique. « Je vous laisse imaginer, dit Lévi-Strauss, ce que les surréalistes auraient pu tirer d’une telle… intimité avec Léry. » Les surréalistes auraient en effet utilisé ces rapprochements entre textes, situations et pensées, pour déceler des correspondances plus profondes, plus magiques et plus troublantes que ce que la science peut se permettre d’énoncer.

Une conférence du sage précaire à Queen’s University Belfast

Des années après mes conférences en Chine, où l’objectif était que Monsieur Tout le monde parle à d’autres anonymes, la sagesse précaire continue de sévir en Europe.

A Nankin et à Shanghai, j’avais donné des conférences sur le postmodernisme, sur l’architecture, sur Sartre et, déjà, sur la littérature du voyage. J’avais bénéficié de l’aide déterminante d’interprètes extraordinaires, tels que ma grande blogueuse d’amie Neige, mais aussi l’impeccable Lumière de L’Aube, ou la sensuelle Xu Ning Shu. L’interprète est essentiel dans une conférence bilingue, car il peut embellir et réhausser l’intérêt de l’audience.

Or j’ai récidivé. Preuve que la sagesse précaire n’est pas morte. Elle se faufile dans des institutions de tous ordres pour professer et donner des leçons.

Fin novembre, ma conférence portait sur le récit de voyage contemporain. Cela s’est déroulé dans l’université où je fais ma thèse, à Belfast, en présence de camarades et de professeurs. Le titre était : “Ecrire le voyage dans un monde postmoderne : perspectives critiques sur un genre littéraire (dés)orienté”.

C’était un moment important pour moi et mon travail de recherche, car c’était l’occasion pour moi de partager des découvertes que j’avais faites, et aussi de transmettre un peu d’enthousiasme pour cette littérature que peu de gens connaissent.

Comme les principaux critiques anglophones des récits de voyage sont postcolonialistes, j’étais dans l’obligation de parler de ce courant de pensée. Or, comme c’est un courant très dogmatique, à la limite du sectarisme, je savais que je touchais à quelque chose de brûlant. J’avais l’ambition d’exposer ce que disaient les critiques en question, d’en souligner les apports positifs, mais aussi d’en sugnaler des limites, afin, si possible, de circonscrire une approche qui dépasse ces limites. C’était dangereux.

Pour éviter de faire une conférence ennuyeuse que personne ne comprend, au lieu de me réfugier derrière l’analyse jargonneuse d’un texte que personne n’a lu au préalable, je me suis lancé dans une présentation “parlée”. C’était construit, écrit et travaillé, mais l’apparence était celle d’une causerie, d’un cours, ou d’une improvisation. Presque rien, bien sûr, ne fut improvisé, mais la gestion du temps de parole reste un art difficile : je n’ai pas eu le temps de conclure comme j’aurais voulu. Le but n’était pas d’être parfait, ni lisse, ni impressionnant. Le but était d’attirer l’attention sur ce genre littéraire qui me plaît tant, et de montrer quelques problématiques actuelles qui existent dans le monde de la recherche.

Le jour de la présentation, je portais pour la dernière journée une moustache de Gaulois. Elle avait poussé tout le mois de novembre et je regrette que personne n’ait pris une photo de moi, en cravate, avec une carte de voyageur projetée en arrière-plan.

J’avais disposé sur la table tout un tas de bouquins reliés à mon sujet. Je pouvais les montrer à mesure que j’en parlais, comme Bernard Pivot dans une émission de télé. A la fin, on m’a dit que j’avais ressemblé à un mélange de Pivot et de Jean-Pierre Coffe, celui qui s’émerveille d’une belle tomate et qui s’énerve devant une tranche de jambon. C’était un bel hommage. C’est vrai que j’ai ce côté grande gueule et amoureux, qu’on ne prend pas au sérieux, qui agace et qui amuse en même temps.

Pour ce qui est des auteurs, j’ai évoqué Nicolas Bouvier, Michel Le Bris et son manifeste “Pour une littérature voyageuse”, François Maspero et Jean Rolin. Quant aux critiques, j’ai eu le plaisir de dévoiler en première mondiale la trouvaille du “Cercle de Liverpool”, dont j’ai parlé dans un billet récent.

Cela m’a été reproché. On ne doit pas parler de cercle, mais d’individus indépendants. C’est dommage, je trouvais que “Cercle de Liverpool” avait un côté à la fois Rock’n’Roll et footballistique extrêmement sexy. Avec ma moustache, en plus, tout cela donnait une touche Seventies du meilleur effet, genre Saint-Etienne et ses poteaux carrés, le monde ouvrier en majesté. Tant pis, j’abandonne cette jolie création ; elle n’apparaîtra pas dans ma thèse.

Une partie de l’assistance a apprécié ma présentation, et une partie s’est sentie offensée, ou gênée par mes arguments. Le désaccord de certaines personnes s’est exprimé publiquement par des regards de connivence, des grimaces, des ricanements. Peut-être ont-elles essayé de me déstabiliser, je ne sais pas. Quand on est un étranger, comme c’est mon cas, on ne comprend jamais très bien ce que font les gens autour de soi. Je ne leur en veux pas, quoi qu’il en soit, car une réaction de rejet est le prix normal à payer quand on touche à des débats actuels et conflictuels, comme la place hégémonique des études postcoloniales dans la recherche.

En revanche, j’ai beaucoup apprécié les marques de réconfort, de soutien et d’amitié que m’ont témoignées mes camarades thésards ainsi que quelques professeurs. Certains m’ont appelé le soir même, d’autres m’ont félicité les jours suivant, d’autres m’ont écrit. Ces signes de soutien m’ont réchauffé le coeur.

« Mobile » de Michel Butor

mobile_carte-generale.1292925931.jpg

Michel Butor, né en 1926, n’est pas connu pour avoir fait des récits de voyage, et pourtant, ce qu’il a apporté au genre littéraire « Voyage » est immense.

Dès après La Modification (1957) qui l’a rendu célèbre, il a écrit Le Génie du lieu (1958) qui était déjà une série d’essais d’écritures sur le voyage, avec des chapitres sur des villes (Cordoue, Salonique, Istanbul) et sur l’Egypte.

Mais c’est Mobile (1962) qui crée une véritable rupture dans l’oeuvre de Butor. Son sous-titre montre qu’il ne cherche pas à faire rêver le lecteur du Guide du Routard : Etude pour une réprésentation des Etats-Unis.

L’exégèse butorienne l’atteste : avec Mobile, Butor fait ses adieux au roman. La plupart des critiques, et Butor lui-même, considèrent ce livre comme un « moment charnière ». Parmi les oeuvre de la littérature d’après-guerre, c’est le livre préféré de Jean-François Lyotard, de Jean Starobinski, de Françoise van Rossum-Guyon, de Michel Sicard (voir Mireille Calle, Les Métamorphoses Butor. Entretiens. Grenoble, 1991.)

L’écrivain a vécu quelques années aux Etats-Unis, il y a enseigné le français, et il s’y est beaucoup promené. Son voyage américain demandait une forme d’écriture particulière, qui lui permette de rendre compte de l’espace singulier de l’Amérique :

ça a été peu à peu, très lentement, que j’ai mis au point les techniques et le texte tel qu’il est maintenant

 Les techniques sont nombreuses et réjouissantes : l’organisation de la page blanche et la succession des pages, il s’agit de jouer sur la matérialité du livre lui-même, inclure des coupures de journaux locaux, des inscriptions de pancartes et autres signes urbains, jouer avec les noms de lieux américains.

Plutôt que de suivre l’itinéraire du voyageur, préférer l’ordre alphabétique des Etats. Commencer par : « nuit noire à CORDOUE, ALABAMA, le profond sud », et terminer pas loin du Wyoming, mais toujours dans la nuit, avec le nom de BUFFALO.

Mobile_Colorado 1
Mobile, de Michel Butor

Mobile_Colorado 2

Cela doit se lire comme une partition de musique contemporaine. Les mots repris et répétés forment des moments rythmiques et mélodiques qu’il faut appréhender comme accompagnement des éléments d’histoire, d’actualités et de géographie divers, qui sont eux aussi pris dans des organisations spatiales musicales et contrapuntiques.

Les noms américains, dans leurs reprises continuelles, gardent le sens qu’ils ont chez le lecteur européen : Derby rappelle l’Angleterre, Florence l’Italie. Buffalo rappelle Buffalo Bill.

Le lecteur doit s’emparer du texte pour l’interpréter à sa manière, comme un musicien interprète une partition. Butor a fait une partie du boulot, il a agencé des trucs, il fait des propositions, mais le livre n’est rien si le lecteur reste passif. En cela, c’est le livre de voyage le plus expérimental de l’histoire du genre, et le plus incontournable qui soit sur les Etats-Unis d’Amérique dans la littérature française.

Le « Cercle de Liverpool »

Dans ma terminologie, le Cercle de Liverpool désigne les universitaires spécialistes de Travel Writing qui travaillent et publient autour de Charles Forsdick, lui-même basé à l’université de Liverpool.

L’honnêteté m’oblige à reconnaître que je fais partie de cette petite galaxie, et que j’ai participé à au moins deux événements initiés et organisés par Forsdick. Cependant, comme je suis encore étudiant, je parle des membres de ce Cercle sans m’y inclure. Je dirai donc « ils », au lieu de « nous », un peu par modestie, mais certainement pas pour m’en distancier.

 forsdick02.1292680914.jpgCh. Forsdick, photo ACEL

Les membres du Cercle de Liverpool ont bien des choses en commun : ils appartiennent à la même génération (autour de la quarantaine), ils sont sur la pente ascendante de leur carrière. Ils s’intéressent, je l’ai dit, au récit de voyage contemporain en langue française et ils partagent les mêmes références théoriques fondamentales (E. Said, M.-L. Pratt, J. Clifford). Partager des références, c’est presque aussi important que partager ses années d’études dans la même fac, avec les mêmes professeurs.

Ces références communes les conduisent à appréhender les textes à travers leurs conditions de production, sous un angle contextuel plutôt que de manière purement littéraire et formaliste. Par ailleurs, ils mettent en lumière des récits écrits par des francophones non métropolitains, des Africains, des Antillais, des Suisses, des Belges, des Américains, en soulignant ce qu’ils perçoivent comme des « différences ». En définitive, il est raisonnable de dire que le Cercle de Liverpool tente d’opérer une jonction, ou une conciliation, entre une approche formelle de la littérature et sa déconstruction idéologique.

Cela est suffisant à mes yeux pour parler d’un groupe, même si les membres de ce groupe ne l’ont ni décidé ni souhaité. Car je dois l’avouer, il s’agit là d’une invention de ma part. Personne, ni de Forsdick, ni de Siobhan Shilton, ni de Margaret Topping ou d’Aedin Ni Loingsisgh n’a jamais cherché à créer un mouvement ou un club. C’est moi seul qui le perçois ainsi.

Après tout, quand on parle des « post-structuralistes », on désigne des penseurs dont aucun ne se reconnaît dans ce terme. Quand les Américains parlent de la French Theory, les Français concernés (Barthes, Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard, etc.) n’approuvent pas et ne se sentent pas unis entre eux par autre chose qu’un passeport. Même chose avec les « Hussards », qui fut une invention de journaliste, Bernard Franck, lui-même rangé dans cette catégorie d’écrivains par l’histoire littéraire. Bref, les mouvements et les écoles ne sont pas toujours constitués par les intéressés de manière volontaire. Mais chacun de ces noms de groupe est pourtant utile car, définis strictement, ils crèent un sens pendant le temps d’un argument. L’appellation de « Cercle de Liverpool », de même, est significative pour désigner un ensemble de recherches qui se distinguent à la fois de ce qui se faisait avant et de ce qui se fait ailleurs dans le domaine du récit de voyage.

De plus, les membres du Cercle de Liverpool ont tous un adversaire en commun (et je les rejoins là aussi, jusqu’à un certain point). Si un ennemi commun n’est pas un puissant signe de ralliement, je ne sais ce que c’est. Leur ennemi théorique est le pseudo mouvement de Michel Le Bris, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog, le mouvement « Pour une littérature voyageuse« . Le manifeste de ces écrivains, regroupant Bouvier, Lacarrière, Borer, Dugrand, Lapouge, White, Coatelem, Chaillou, Meunier, est effectivement une véritable bouillie rhétorique, et mérite l’indifférence qui l’entoure depuis que le livre est épuisé. Mais les chercheurs du Cercle de Liverpool vont beaucoup plus loin qu’en relever l’ineptie : ils font passer ce malheureux faux-pas éditorial pour un mouvement littéraire constitué, dominant, imposant ses règles et ses vues parmi les écrivains-voyageurs français. C’est là que je me désolidarise du groupe, sauf le respect que je lui dois. Pour moi, le manifeste de Le Bris témoigne seulement d’une bêtise littéraire et intellectuelle, non d’un mouvement influent. Pire, les écrivains signataires (Lapouge, Lacarrière ou Coatelem) deviennent, dans les articles du Cercle de Liverpool, des personnages lugubres, néo-colonialistes, sexistes, nostalgiques du temps de l’empire colonial français. C’est évidemment exagéré. D’abord, les écrivains en question ne prétendent pas former un mouvement littéraire. Et « néo-colonialistes », les preuves de cette accusation sont vraiment très maigres, et ne m’ont à ce jour jamais convaincu.

Mais voilà, stratégiquement, il est utile qu’un « Cercle » critique un « mouvement », et pour que la critique soit audible il faut que le « mouvement » identifié soit réactionnaire. Et puis tout cela s’équilibre : je crée un « Cercle de Liverpool » et ledit Cercle a déjà créé, longtemps avant que je ne débarque, un « Mouvement PULV » (Pour une littérature voyageuse). Il y a ainsi communication de groupe à groupe, de Cercle à Mouvement : c’est collectif, c’est convivial, ça plaît aux sages précaires. Un sage précaire, précisément, pourrait appartenir aux deux groupes. D’autant mieux, d’ailleurs, qu’aucun des deux groupes ne jouit d’une réalité indiscutable.

Alors pourquoi le « Cercle de Liverpool » s’acharne-t-il sur le « mouvement PULV » (Pour une Littérature Voyageuse) ?D’abord, cela donne du relief au paysage de la littérature du voyage contemporaine, et ensuite cela met en valeur des récits alternatifs que l’on peut présenter comme « contre-orientalistes », « anti-exotiques », plus respectueux des différences, ouverts sur le monde complexe des échanges et des migrations. On crée ainsi un véritable paysage escarpé : d’un côté, le « mouvement PULV » composé d’hommes blancs franchouillards à moitié racistes. De l’autre une myriade de voix fragiles et émergentes, composée de femmes, de Suisses, de Belges, d’Africains, d’Antillais, et de quelques rares Français blancs. Les premiers imposent un ordre d’une manière machiste et autoritaire. Les seconds explorent des possibilités alternatives et par là même mettent en danger les visions monolithiques de l’identité culturelle mise en place par les tenant de l’ « idéal républicain » (unilatéralement détesté chez les progressistes anglo-américains).

On peut lire les productions du Cercle de Liverpool dans la revue Studies in Travel Writing, qui a consacré un numéro spécial sur le récit de voyage en français. Mais on peut lire surtout les livres de Forsdick lui-même (je reviendrai sur son travail dans un autre billet), qu’il a signés seul ou avec des collaboratrices telles que Siobhan Shilton et Feroza Basu. On peut lire aussi, avec beaucoup de profit, le très beau livre d’Aedin Ni Loingsigh sur les auteurs africains francophones.

  aedinniloingsigh.1292683319.jpg