Les « Étonnants voyageurs » et la réécriture de l’histoire

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On va encore me taxer de haine, de hargne, de violence et de castagne, moi qui ne suis qu’amour et joie.

Le festival « Étonnants voyageurs » est certes très sympatique et, lorsqu’on assiste à tant de succès populaire, pour des livres et des films, autant laisser faire et même encourager.

(Populaire, populaire, entendons-nous : les gens que l’on y rencontre sont grosso modo le peuple vieillissant des professeurs de collège et de lycée, de France et de Navarre, mélangé à des élèves et étudiants des établissements voisins, quelques voyageurs, de nombreux journalistes. Pas mal d’étrangers aussi, qui combinent vacances, détente et pratique culturelle. Donc, pour résumer, oui, un grand succès populaire.)

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Le problème de Saint-Malo, c’est en même temps sa grande force : c’est son directeur. Michel Le Bris, dont j’ai déjà écrit sur ce blog (un portrait général et une critique plus précise, qu’il a critiquée lui-même dans un commentaire, ce pour quoi je lui rends hommage.)

Dans un billet du mois de mai, Pierre Assouline cite un chat où Le Bris compare son travail aux pionniers de la revue NRF. Cela fait rire. Pour lire une belle critique, approfondie et informée, de tout ce pseudo-mouvement de « littérature voyageuse », je ne peux que recommander Travel in 20th-Century France and Francophone Cultures, de Charles Forsdick. A ce jour, rien de mieux n’a été publié sur ce point, non plus que sur bien d’autres points. Et puis, sur le passage du manifeste de 1992 à celui, plus célèbre, de 2007, un article du même chercheur anglais : « From “littérature voyageuse” to “littérature-monde”: The Manifesto in Context ».

Ce que j’en dirai, moi, pour ne pas répéter Forsdick, c’est que Le Bris a réussi à faire croire que la littérature de voyage avait connu une traversée du désert, après la guerre, et ce jusqu’aux années 70. Le Bris a fait croire que Sartre (« l’engagement »), Lévi-Strauss et Barthes (« le Signe roi ») le Nouveau roman (« jeux de mots stériles ») avaient fait mourir la littérature du voyage en France.

Ce faisant, il nie les récits de voyage de Sartre (aux Etats-Unis, en Italie, in Situations III et IV) et de Simone De Beauvoir (L’Amérique au jour le jour, ainsi que de longs passages de ses écrits autobriographiques). Il nie, en définitive, toute la philosophie de Sartre, qui, à la Libération, était un grand « courant d’air qui vous pousse dans le dos » (Deleuze).

Dans le même mouvement, Le Bris nie aussi Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Il nie L’Empire du signe de Barthes. Il nie Mobile de Butor. Il nie toute la collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, fondée chez Plon en 1955, etc.

Comment diable s’y est-il pris, pour faire croire que les décennies d’après guerre furent une période sombre du récit de voyage ?
Tous ces livres que je cite, loin d’avoir asphyxié la littérature du voyage, l’ont régénérée, l’ont fait muter, lui ont permis d’approfondir et son rapport au monde, et son rapport au langage.

Alors je pose la question : pourquoi tant de haine contre la littérature française d’après-guerre, monsieur Le Bris ?

L’ennui, c’est que cette réécriture de l’histoire littéraire se cache sous cette plaisante rencontre printanière des « Etonnants voyageurs ». Nous sommes donc dans l’obligation d’apprécier Saint-Malo et le festival, mais de prendre nos distances avec le discours sous-jacent. Il eût été tellement plus facile de ne pas proférer de discours et de manifestes.

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Les voyageurs de Saint-Malo

Il fallait que j’y aille au moins une fois. Le festival « Etonnants voyageurs » fait figure de lieu incontournable pour ceux qui étudient le récit de voyage contemporains. (Mais sommes-nous nombreux ?)

Il se trouve que j’ai de la famille qui habite à Saint-Malo. Trop de cousins et d’oncles, d’ailleurs, pour que je puisse tous les voir. S’il y en a qui ont appris que j’étais passé à Saint-Malo et qui n’ont pas eu l’honneur de me voir vider leur frigo, boire leurs bières fraîches, je leur en demande pardon par la présente.

Pour ce qui est du festival, j’ai pu assister à quelques cafés littéraires qui mettaient en scène des écrivains haïtiens. Mon plus beau souvenir sera d’avoir entendu Frankétienne : le vieux poète a ouvert et clos une table ronde. Pour l’ouverture, il fit une invocation vaudou à une déesse « qui apporte la lumière ». C’était d’une beauté poignante, et cela valut tout ce qu’on a pu dire sur l’art narratif des habitants de cette île unique.

Pour clôre la séance, Frankétienne a chanté une chanson populaire de Haïti qui, là aussi, m’a pétrifié de plaisir. Mais, c’est connu maintenant, rien ne me fait autant vibrer que les chansons populaires. Frankétienne, qui, de son propre aveu, fut autrefois un chanteur d’opéra, a une voix au timbre extrêmement souple et le souvenir de ses chants laisse une impression de grave et d’aigu mélangés, de tremblement et de transe chaleureuse. Moi qui ai peu voyagé, cela m’a littéralement mis par terre d’émotion.

J’ai moins apprécié la pièce de théâtre du même, que je voulais voir absolument. Je ne voudrais pas me faire passer pour un critique de théâtre, alors je ne dirais qu’une chose : je me suis endormi.

L’honnêteté doit me pousser à avouer que je me suis beaucoup endormi à « Etonnants voyageurs », et je crois avoir inventé une méthode de repos alternatif : la micro-sieste. Des périodes de dix minutes où ma tête repose sur n’importe quoi, mes mains par exemple, mes yeux se ferment, et mon esprit s’échappe. Quelques minutes sans rêve.

Entre deux séances d’écrivains, je rejoignais ma cousine Sarah et nous nous trempions les pieds dans la mer.

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Britney Spears, l’ange de notre culture

J’ai découvert avec fracas cette personalité des arts et des lettres des années 2000. J’avais été exposé à certaines de ses chansons, inévitablement, dans les grands magasins où je ne manquais pas d’aller acheter les produits les moins chers. Quel beau voyage j’ai fait dans l’univers de cette Américaine qui me paraît être l’alpha et l’omega de notre culture musicale.

Intrigué par le fait qu’un grand écrivain voulait écrire un livre qui parlerait d’elle, je suis allé lire l’article que lui consacre Wikipedia et voir quelques vidéos sur Youtube. Le résultat m’a rendu perplexe. Comment une fille, jolie certes, mais pas plus que celle que j’aime, et pas plus que celles qui peuplent vos rêveries, dont les pas de danse sont peu inventifs, dont la voix est trafiquée, a pu devenir l’icône principale des jeunes gens et de la presse people pendant tant d’années ? Qu’est-ce qui fascine tant chez elle ? 

Ce qui me fascine, moi, c’est la précarité de sa personnalité. Britney Spears n’existe presque pas par elle-même. Elle danse comme d’autres, elle suit le mouvement, elle faittout pour ressembler à une poupée, et à force de superficialité, elle a atteint une forme de vide merveilleux. Dans ses yeux, rien. Dans sa bouche, des dents blanches, une langue rose. Sa voix est en caoutchouc, comme sa tunique rouge dans la vidéo d’Oups… I did it again.

Ce néant de la personnalité lui permet d’incarner l’adolescente universelle, c’est-à-dire américaine. Et comme elle n’a rien à dire, dans la vie, tous ceux qui rêvent de devenir célèbres en dansant et en chantant se reconnaissent en elle. Les paroles de ses chansons reprennent d’ailleurs, en les inversant ou en les pervertissant pour rendre cela plus drôle, les paroles que les filles disent tout autour de la terre : « Oups… I did it again: I played with your heart. I made you believe we’re more than just friends. You think I’m in love, that I’m sent from above. » Vengeance des filles qui se sont fait abuser par de méchants garçons. Postféminisme qui prend les garçons pour des cruches et qui voit le pouvoir des femmes dans leur sex appeal et leur espièglerie. Et si les garçons sont gentils, alors Britney Spears fera un joli petit diable en plastique rouge.

Tu me crois amoureuse, envoyée du ciel : Je ne suis pas aussi innocente.

Dans la vidéo, une jeune femme infernale vient vient sur la planète Mars pour jouer avec le coeur d’un garçon. A cette époque, le discours dominant sur les relations entre les hommes et les femmes était le livre Men come from Mars, Women from Venus. On y expliquait les différences, les gouffres, qui séparaient les genres. Et c’est justement Britney Spears qui incarne le mieux l’état d’esprit de cette époque. Plus tard, les historiens verront plus de sens dans la figure de cette star « white trash » que dans n’importe qui d’autre. 

Si elle avait eu du jugement, elle aurait contacté le groupe écossais Travis, plutôt respecté par les jeunes gens cool, et elle aurait participé à la reprise accoustique qu’ils ont faite de Baby One More Time (voir vidéo). Elle se serait constituée un nouveau public, moins beauf que le sien. Elle aurait joué sur plusieurs tableaux, se serait donné une image d’artiste « décalée ».

Las, son public et sa musique sont tout ce qu’elle a, ce qui la rend toujours plus dépendante des frasques idiotes qui nourrissent la presse à scandales.

J’aime énormément la médiocrité de Britney Spears. Beauté moyenne, talent moyen, elle me touche beaucoup avec ses ratages et ses incapacités à être à la hauteur. Dans une culture musicale où il est si facile d’être considéré comme un génie, elle reste fidèle à son image de pouf, de bimbo, de blonde provinciale.  Lors de son grand come back raté, en 2007, où sa performance fut universellement huée, elle est perdue sur scène, même pas déçue, même pas honteuse : imaginer ce qui se passe dans son esprit est une des plus belles errances intellectuelles qu’un historien du temps présent peut concevoir.

Jan Karski quitte le camp sans problème

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Evolution et continuité : variété et musique savante

Pour prolonger le débat qui a commencé il y a quelques jours, quand on s’intéresse aux chansons et à la musique, il est remarquable de noter la permanence qui y règne. Les amateurs de musique se détestent mutuellement, et rejettent tel ou tel genre avec horreur. Quand j’étais jeune, les « hardos » voyaient le « funky » comme une erreur de l’humanité ; cela cachait mal la profonde ressemblance des chansons de « funky » et de celles de « hard rock ». De nombreuses expériences ont eu lieu, depuis, montrant qu’on peut jouer toutes les chansons, de quelque style que ce soit, seul à la guitare, ou seul au piano. Ce qui témoigne du fait que les chansons répondent à des principes de composition très similaires.

Il est merveilleux de constater combien la chanson évolue peu, avec le temps. Dans une espace géographique donné, disons la France, on pourrait même penser qu’elle n’évolue presque pas. Les chansons traditionnelles que nous connaissons datent des siècles passés et il semble que rien n’ait changé. Quelques vers, des jeux avec les mots, des ambiances, des mélodies simples qui se répètent. Aux marches du palais, 18ème siècle au moins (mais peut-être plus ancienne) est à la fois simple et profonde, anonyme et singulière. Malgré son anonymat et ses différentes reprises dans les diverses provinces françaises, cette chanson a gardé son étrangeté et sa puissance mythologique, érotique, mélancolique et fondamentalement onirique :

La belle si tu voulais / Nous dormirions ensemble

Dans un grand lit carré / Couvert de toile blanche

Aux quatre coins du lit / Un bouquet de pervenches

Dans le mitan du lit / La rivière est profonde

Tous les chevaux du roi / Pourraient y boire ensemble

 Et nous y dormirions / Jusqu’à la fin du monde

On n’a jamais fait mieux. Pour moi, c’est la chanson des chansons.

Or, ce qui change, dans la musique populaire, ce ne sont que des éléments de surface : orchestration (on dit arrangement dans la pop), voix, interprétation, imageries. Les structures n’ont pas évolué depuis les chansons traditionnelles. Les rythmiques, en temps pairs ou impairs, sont demeurés les mêmes depuis le moyen-âge, semble-t-il. L’évolution se fait surtout au niveau de la technique des sons et des instruments, par des processus très intéressants de capture et d’appropriation. La guitare est enlevée de son usage classique, on en simplifie les accords et le maniement, et elle devient le grand accompagnateur des soirées entre copains, le grand symbole des protest songs, et même le symbole d’un certain mode de vie. L’électronique est aussi détournée de ses usages expérimentaux, on en simplifie l’usage et on accompagne des chansons qui ont ainsi l’air d’être inouïes, mais qui restent très fidèles aux structures des ballades et des branles d’autrefois.

C’est là que la différence est nette avec la musique savante. La rupture entre la polyphonie et le baroque, au tourant du 17ème est radicale. De même celle entre le baroque et le classique, et encore celle qui a vu apparaître le romantisme. On assiste à des transformations de nature vertigineuse. Et je ne parle pas de ce qui s’est passé au XXe siècle : les créations de Webern, si concises, que l’on ne peut écouter qu’en ayant fait au préalable table rase de ce que représentent pour nous le son des instruments de musique.

Ce n’est pas pour rien que feu Claude Lévi-Strauss détestait la musique contemporaine. A mon avis, c’est parce qu’elle rompt structurellement avec les modes passées. Autant, dans la variété, on peut concevoir une permanence de la pratique musicale, des temps les plus reculés jusqu’aujourd’hui, autant la musique savante présente depuis quatre ou cinq siècles une autonomisation de la créativité qui la sépare, progressivement, de ce que les hommes ont toujours fait. Bien sûr, les compositeurs reprennent des mélodies ou des colorations qui viennent de la musique populaire, mais ils n’en ont plus besoin. On perçoit dans le morceau de Dusapin que j’ai mis en tête de billet non seulement l’influence du jazz (qui s’est autonomisé très rapidement de son origine populaire), mais aussi des mélodies un peu cryptées, dans un jeu de cache-cache sonore. Mais ce retour à la mélodie que l’on retrouve depuis la guerre ne doit pas nous faire oublier l’abstraction et l’expressivité infinie dont est capable la musique savante, et dont Webern est peut-être le meilleur représentant.

Un cordonnier lyonnais de la Renaissance pourrait assez vite faire siennes les chansons produites dans les années 2000, une fois passé l’effroi que lui causeraient l’électricité des amplis et les néons des nightclubs, mais devant un morceau de Webern, les amateurs de variété sont aussi démunis que le seraient les indiens Bororo.

L’art rigoureux des bric-à-brac universels

 Le Musée de l’Ulster, à Belfast

Les Britanniques aiment le patchwork et les espaces paradoxaux. Ils aiment les listes, les Top Ten, les classements, mais ce qu’ils aiment encore plus, c’est l’art de classer les classements, de « mettre ensemble », dans des espaces fermés, des séries de choses méticuleusement répertoriés. Puis de mettre en série les séries, et de jouer comme ça, infiniment, sur des regroupements et des subdivisions.

Les Britanniques ont des habitudes culturelles qui déroutent le voyageur intranquille, et qui le réjouissent plus que tout au monde. Leurs musées sont parfois d’immenses lieux ultra ordonnés, qui traitent d’un peu de tout, sans qu’on comprenne jamais dans quelle optique les choses suivent cet ordre plutôt qu’un autre.

À Belfast, le grand musée de la ville était fermé depuis trois ans, pour restauration, et j’attendais depuis un an son ouverture, car ici, l’hiver est long, humide au dehors mais sec à l’intérieur. L’ Ulster Museum vient enfin d’ouvrir ses portes, et c’est un formidable bric à brac. On y voit une exposition de peinture abstraite, des animaux empaillés, des info sur la création des étoiles, des céramiques chinoises, des artefacts industriels, des vestiges archéologiques, une histoire de l’Irlande du nord, des choses rapportées de lointaines expéditions, et encore mille autres trésors.

J’avais déjà été frappé, à Liverpool, par le World Museum qui mettait un peu de tout à la portée du public, sans exhaustivité, sans véritable esprit de système, mais avec un profond souci de plaire et de captiver les familles.

C’est ainsi que les Britanniques sont de grands éditeurs de ces livres typiques, incompréhensibles, d’une drôlerie infinie : les « Miscellannées ». J’en ai vu quelques uns du 19ème siècle à la bibliothèque de l’université, et c’est un genre qui revient à la mode ces temps-ci, semble-t-il. Il s’agit de compiler des articles et des informations sur tout et n’importe quoi, sans discrimination a priori, sans hiérarchie. Un chapitre sur l’histoire de l’édition, suivi par quelques pages sur les noms des papes, puis des pages de listes : listes de villes du monde, listes de ceci, liste de cela, ces livres sont proprement imprévisibles.

Mon ami Patrick, à qui je me suis ouvert de cette idiosyncrasie culturelle, m’a expliqué que l’Angleterre avait été un empire et que, de ce fait, les Britanniques aimaient exposer des choses du monde entier. Patrick voit dans ces musées et ces livres, non un motif d’amusement ou d’admiration, mais le signe d’un intérêt soutenu pour le monde entier.

C’est vrai qu’on sort de ce musée, l’Ulster Museum, avec l’impression d’avoir fait une longue promenade, mais on ne sait où. Une promenade dans des univers très séparés, très variés ; on est passé d’un monde à l’autre sans préparation, et cela crée un véritable sentiment de plaisir mêlé à de la destabilisation. Car même dans les musées d’art, les musées clairement définis, les salles obéissent à une espèce de loi d’autonomie, en vertu de laquelle les espaces tranchent radicalement les uns sur les autres.

Ici, à Belfast, le visiteur est baladé, après quoi il est comme rejeté, projeté dans le très beau Jardin botanique, l’esprit plein d’une impression confuse, entre émerveillement et perplexité. Si cela ne contente pas le désir de voyager, qu’est-ce qui le fera ?

Griffin, l’anti-racisme et le retour des années 80

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De plus en plus, j’ai l’impression de revivre sur les îles britanniques ce que la France a vécu dans les années 1980. Les premières fois que je pensais cela, je me critiquais en me disant cela était dû à une mauvaise compréhension des choses et des paroles. Qu’il était impossible que la France ait été en avance de 20 ans sur l’Angleterre, et pourtant.

Pourtant, aujourd’hui, les journaux parlent d’un événement qui s’est passé hier soir, et ce sont les journalistes anglais eux-mêmes qui rappellent que la France a connu la même chose en 1984. Pour la première fois, le leader d’un parti d’extrême-droite, le BNP (British National Party) était invité dans la grande émission politique de la BBC. En signe de protestation, de nombreux Londoniens sont allés manifester devant les locaux de la télévision. De nombreuses personnalités dénoncent le fait que la BBC donne une telle visibilité, et une sorte de crédibilité à quelqu’un que l’on décrit dans la presse généraliste, ainsi que dans les blogs, comme « raciste » et « fasciste ».

Le Pen chez les Anglais

Tous les journaux anglais rappellent le cas de Jean-Marie Le Pen, invité à L’Heure de vérité en 1984, et combien cette émission a été déterminante dans la montée en flèche du Front national. Dans le reportage du Guardian, Le Pen critique les manifestants, dont il dit qu’ils se font « une idée très restrictive de la démocratie ».

Les autres fois où j’ai eu cette sensation de revivre les années 80 concernent effectivement la question des étrangers et du racisme. Le thème est très à la mode, et on n’a pas peur, en Angleterre, d’appeler un festival : Love Music Hate Racism. Tous ces thèmes un peu cul-cul et larmoyants, comme la tolérance, l’antiracisme, le métissage, le multiculturalisme, sont ici omniprésents, comme ils l’étaient dans la France d’SOS Racisme et de Touche pas à mon pote, de Jack Lang et de Jean-Jacques Goldmann. Nous assistions avec effroi à la montée en puissance de Le Pen (que, pour ma part, je détestais tellement que j’étais prêt à le tuer pour sauver l’honnneur de la patrie!), de la même manière que nos amis anglais assistent, impuissants, à la popularité grandissante de Nick Griffin.

Le « décalage migratoire » et le décalage économique du Royaume-Uni

Ce n’est pas pour rien que j’ai traité de ce sujet plusieurs fois depuis que je vis au Royaume-Uni. C’est une vraie question, pour le voyageur actuel, que la place des étrangers dans nos pays. J’avais expliqué quel était, à mes yeux, leur statut dans un pays anglo-saxon par comparaison avec leur statut en France. J’avouais qu’à titre personnel je préférais être un étranger en terre anglo-saxonne, mais j’avais clairement stipulé (enfin, j’avais lancé l’idée) que les choses deviendraient moins roses en temps de crise économique et sociale. Les remous autour de Nick Griffin me donnent peut-être un peu raison.

A la question provocatrice que j’avais posée en septembre 2008, « Les Britanniques sont-ils plus racistes que nous ?« , il faut évidemment répondre que non. Pourquoi les Britanniques seraient-ils plus racistes ? Simplement il faut se demander : pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi Le Pen en 1984, et Griffin en 2009 ? Je vois un élément de réponse dans la situation des années 1970, et dans le décalage des moments de crise entre nos deux pays.

L’immigration africaine devint massive, en France, dans les années 1970, et c’est en 1972 que Le Pen créa le Front National. Il a fallu attendre plus de dix ans, et une longue crise économique, pour que le « parti anti-étrangers » trouve un véritable ancrage dans la population française. Or, à cette époque, les étrangers n’émigraient pas au Royaume-Uni car c’était un pays en grande difficulté économique dans les années 1970, comme chacun sait. Les îles britanniques ne sont devenues une destination favorite des pauvres que depuis les années 1990. Nous y avons débarqué par milliers pour trouver un emploi et pour nous amuser, et c’est maintenant que la population britannique la moins favorisée se sent vraiment étouffée, mal à l’aise, effrayée devant un avenir incertain, et scandalisée par une idéologie médiatique bien pensante où elle se sent méprisée, incomprise et menacée.

Ras le cul de cette sous-culture

Hier soir, j’ai même quitté le cinéma avant la fin du film. Au bout d’une demie-heure, je savais tout ce que j’avais besoin de savoir. Ou plutôt, je savais que je n’avais rien à acquérir de ce film, (500) Days of Summer. Comme dit mon ami américain Daniel : « aujourd’hui, tous les films sont produits pour plaire aux Américains de quinze ans. Si tu n’es pas un garçon, si tu n’as pas quinze ans, si tu n’es pas américain, le cinéma est une forme d’art qui ne t’est pas destinée. » C’est extrême, mais j’étais de cet avis hier soir.

La semaine dernière, j’avais déjà quitté un théâtre avant la fin de la performance. C’était un concert/performance/événement pour la « Traduction ». International Translation Day, qu’ils appelaient cela. Un groupe de musiciens, composé d’Africains, d’un Européen, d’un sud-Américain, d’un Chinois, jouait du reggae. Le leader du groupe faisait passer dans l’assistance des percussions africaines et irlandaises. Le « Bodhran », percussion traditionnelle irlandaise était montré au public : « Vous savez comment on en joue, n’est-ce pas ? C’est un peu complexe, il faut faire comme ça et comme ça. Mais bon, pour ce soir, vous pouvez juste taper dessus comme ça : BOUM BOUM ». L’important était que chacun fasse du bruit, en frappant dans ses mains, en chantant, en frappant sur des tambour. Et il fallait faire passer les percussions à ses voisins.

Moi, j’ai fait mon rabat-joie. Je prenais les instruments qu’on me tendait et les faisais passer à d’autres spectateurs sans les utiliser. Ou bien je les posais, laissant tomber ce lourd symbole d’instrument de musique qui passe de main en main, comme les langues et les cultures qui sont censées entrer dans un échange constant. Je serais curieux de savoir combien de gens dans l’assistance pouvaient parler autre chose qu’anglais…

International Translation Day. Comme par hasard, le Noir qui chantait le reggae chantait en anglais. Comme par hasard, le Chinois qui jouait du violon, jouait de sorte qu’on ne l’entendait pas. Je m’agitais sur mon siège, cherchant le moment adéquat pour m’enfuir.

Quelle image de la traduction et de la musique veulent-ils donc véhiculer, ces organisateurs de soirées ? Et dans une université en plus! Qu’y avait-il donc à glaner d’universitaire là-dedans, dans cette fausse communion où les uns jouaient d’instruments électrifiés, et les autres de rien du tout, les uns couvrant les bruits des autres ? Quel type de savoir, ou de savoir-faire, a-t-on pu imaginer faire circuler dans ce fatras ?

Qu’on ne me force pas à chanter et être content. Cette façon de prendre le public pour une entité d’emblée acquise à sa cause et prête à faire du bruit, m’est horripilante. Cette façon de faire croire que la musique peut être jouée par tous, indistinctement, sans apprentissage, m’est odieuse. Même pour les enfants, une telle activité ne me convainc pas. Cette croyance béate que les langues peuvent être apprises comme on joue du reggae m’est pénible à tolérer. Cette culture d’adolescent qui démontre sans fatigue que le mélange des races est la seule chose enviable, le seul horizon culturel qui vaille me désole.

Et le film d’hier, pas mal fait au demeurant, était présenté dans le seul cinéma d’art et essai de la ville où j’habite. Film qui met en scène de jeunes adultes qui parlent d’amour ensemble de la manière la plus convenue qui soit : public ciblé, adolescents qui rêvent d’amour sans en avoir, qui écoutent du rock et qui sont bons en dessin et en informatique. La présence d’une petite soeur pré-pubère qui conseille son grand frère est censée attirer les enfants qui rêvent d’être pris pour des adolescents. Mon ami Daniel était dans le vrai.

Je ne supporte plus toute cette merde. Je me sens culturellement étouffé par des modes narratives bêtes et naïfs, des conceptions de l’amour immatures, de la variété qui se prend pour de la grande musique, de l’anti-racisme creux qui se prend pour de la pensée. Je deviens impatient, je vais m’énerver.

L’amour des juifs plutôt que leur crainte

Je voudrais préciser que je suis un grand admirateur de nombreuses personnes de confession juive du monde entier. Non seulement j’ai des amis chers parmi eux, des juifs de France, des Etats-Unis, d’Israel, mais mon respect va beaucoup plus loin. J’ai lu avec passion de nombreux auteurs juifs qui m’ont influencé et m’ont construit. Ce que je leur dois à titre personnel est important. En tant que Français, je tiens pour un motif de fierté le fait que mon pays possède la plus forte communauté juive de tous les pays européens, et j’appelle de mes voeux qu’elle aille s’accroissant car ce que les juifs ont apporté à mon pays et à ma culture est très positif. Ce serait un malheur, une catastrophe, s’ils devaient tous émigrer je ne sais où, au moyen-Orient ou en Amérique.

On ne peut pas faire moins antisémite que moi.

Or, récemment, on a insinué que j’étais antisémite. Qui ? Des amis, qui n’étaient pas contents que je défende le travail de l’humoriste Dieudonné. Ils pensaient que, du fait que je ne trouve pas révoltants ses propos (mais quels propos, je ne le sais toujours pas), je devais être moi-même, quelque part, peut-être un peu antisémite. Ou qu’en tout cas, mon attitude « ambiguë » valait la peine que l’on s’inquiétât pour moi. Ces insinuations sur le fait que je serais, sinon antisémite, du moins compréhensif à l’égard de ceux qui le sont, me sont une douleur et me paraissent répugnantes.

J’ai monté ce blog en juillet 2007, et je l’ai fait héberger par lemonde.fr car c’est le journal en ligne que je lisais chaque jour. De plus, comme j’habitais en Chine, la censure bloquait les sites étrangers et se faire héberger par ce journal permettait de travailler sans se soucier des cyberpoliciers chinois. Pendant plusieurs mois, La Précarité du sage était référencé dans la sélection du monde.fr. Il y figurait quelques semaines, puis il en disparaissait quelques jours, puis il y réapparaissait, bref c’était un habitué de la sélection du journal. Du jour au lendemain, il en fut écarté, et de manière définitive. Cette exclusion a coïncidé avec un billet que j’ai écrit sur un humoriste, intitulé Dieudonné et les « nouveaux médias ». Ce billet date de septembre 2007, il est vieux de deux ans. Depuis cette date, ou plutôt depuis la fin de la discussion auquel il a donné lieu, mon blog s’est plutôt amélioré, pas tant au niveau de l’écriture qu’au niveau des recherches qui y trouvent leur théâtre, et pourtant, les modérateurs du monde.fr n’ont plus eu le goût de lui donner le plus faible écho.

Ils avaient d’abord, à une certaine période, tenté de bloquer quelques commentaires, puis ont décidé, semble-t-il, de ne plus prêter la moindre attention à ce blog. C’est leur droit et je ne leur en veux pas. Je ne fais aucune réclamation ni ne crie à l’injustice. Je souligne un petit fait intéressant qui illustre le climat de terreur qui accompagne toute référence aux juifs, à Israel et à ce qui entre en résonnance avec ces sujets-là. Dieudonné fait partie de ces sujets tabous qu’il est préférable, semble-t-il, de ne toucher que pour en dire le plus grand mal.

Pourtant, je crois n’avoir jamais dit quoi que ce soit sur les juifs, et il me semble bien que tout ce que j’ai jamais écrit sur eux se trouve dans ce billet, sous forme d’hommage sincère et respectueux.

Je ne me sens pas menacé, ni intimidé, ni bâillonné, mais à l’heure où ce même humoriste, Dieudonné M’Bala M’Bala, est tenu de s’expliquer devant la justice, comme le dit un article du Monde de cet après-midi, je rappelle ce micro-événement concernant mon blog car c’est avec une chaîne de micro-événements qu’on crée un climat, puis une influence et enfin un pouvoir. Le pouvoir médiatique a décidé d’effacer Dieudonné du paysage, c’est ainsi. D’abord en en parlant beaucoup et en contrôlant le contenu des paroles, pour le rendre abject, puis en cessant d’en parler, et en réduisant au maximum l’audience de ceux qui en parlent. L’article du Monde auquel je viens de faire référence est déjà retiré de la page d’accueil du monde.fr pour être recalé dans les archives, après deux heures d’existence.

Ce n’est pas avec ces méthodes qu’on va faire apprécier la culture et la communauté juives. Mais j’y pense, le but n’est pas de faire apprécier quoi que ce soit, le but est de propager la crainte. Je comprends le désir de se faire craindre, quand on est menacé, mais je crois que les médias auraient une meilleure carte à jouer, une autre stratégie à adopter, qui privilégierait l’admiration sur la peur, et le partage intellectuel plutôt que la menace et l’insinuation.

La « Bataille du Bogside » et le début des Troubles

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Il y a quarante ans exactement, l’Irlande du nord connaissait ses grandes émeutes, à Derry puis à Belfast, qui ont fait de cette province un pays en guerre civile.

On appelle cela la « Bataille du Bogside ». Bogside, c’est le nom du fameux quartier catholique de Derry qui s’est transformé en caserne, en quartier général et en champs de bataille pendant quelques jours en août 1969.Hier, je n’ai trouvé qu’un journal qui commémorait l’événement en première page, le Belfast Telegraph daté du 14 août. Le principal titre de une n’était pourtant pas consacré au quarantième anniversaire des émeutes, mais à la blessure d’un bébé à la suite de l’aggression d’un homme par deux femmes munies d’un club de golf. Il est vrai que l’actualité a ses urgences et ses priorités.Il s’agit pourtant d’un événement considérable pour l’histoire contemporaine du Royaume-Uni et de l’Irlande. La violence et les tensions étaient déjà palpables depuis des mois, mais l’histoire a choisi ces trois jours de bataille, les 12, 13 et 14 août 1969, pour désigner le commencement des Troubles. Les catholiques avaient créé un mouvement dit de « droits civiques », plus ou moins inspiré du Civil rights movement noir américain, destiné à leur garantir de meilleures conditions de vie. De nombreuses raisons présidèrent à la flambée des violences, mais d’après Matthew McCreary, du Belfast Telegraph, c’est le défilé d’une organisation protestante, les Apprentice Boys, prévu aux abords du quartier catholique, qui a mis le feu aux poudres. Les forces de l’ordre furent très vite dépassées, et la violence s’est disséminée dans plusieurs villes d’Irlande du nord, pour aboutir à des scènes invraisemblables de tueries, d’explosions et de vengeances sans fin.Je note qu’on procédait déjà à cette étrange pratique de déloger des habitants. A Belfast, par exemple, plus de mille familles catholiques ont été chassées de leur maison manu militari en août 1969. On retrouve aujourd’hui cette pratique dans les actes racistes commis en direction des Roms et des Polonais, comme je l’ai rapporté en juin dernier.Gerry Adams, le charismatique leader du Sinn Fein, le parti républicain, écrit ses « Souvenirs de 69 » sur son blog. Il avait 21 ans et était déjà un militant très actif. Il raconte la situation de Belfast à cette époque et la manière dont les républicains se sont organisés pour prendre eux aussi part aux événements, et combien tout s’est transformé en « zone de guerre » : « Within a remarkably short space of time, the streets off the Falls Road, and the Falls itself, had been turned into a war zone ». Le 15 août au matin, il découvre, ou il apprend, que « six personne sont mortes, cinq catholiques et une protestante. »Dans un style lyrique, Gerry Adams décrit le paysage de fumée et de désolation qui a marqué la fin de son jeune âge : « A pall of smoke rose over the Falls. The old familiar streetscape was shattered. The environment that I grew up in was gone. »Incidemment, il me semble que ces affrontements de 1969 sont essentiels en ceci que l’opposition communautaire prend alors un nouveau tour. On passe de la revendication pour des droits civiques à la lutte armée pour la réunification de l’Irlande. Ce n’est pas du tout la même chose, et on mesure combien un gouvernement plus souple et plus visionnaire dans les années soixante aurait pu éviter de désastres.Les émeutes ont pris fin avec l’arrivée de contingents de l’armée britannique, qui ont contenu le quartier des émeutiers à Derry, plutôt que de continuer l’affrontement. L’armée de la république d’Irlande, elle, se déployait le long de la frontière, et les unionistes craignaient une invasion militaire de l’Irlande pour accomplir la réunification de l’île par la force. Edward Longwill, spécialiste de questions de sécurité dans Belfast Telegraph, assure qu’il s’agit là d’une guerre d’image et de propagande. En embarrassant les Britanniques et en diabolisant les unionistes, les Irlandais ont clairement gagné cette guerre de la communication.Ces événements sont aussi l’occasion d’une grande libération d’énergie créatrice dans l’activisme politique. En effet, les Irlandais vont utiliser les murs de leurs quartiers pour s’exprimer, pour se raconter, s’intimider ou se mobiliser. A côté des violences réelles, les Irlandais ont aussi investi le terrain symbolique pour entrer dans une lutte des images très complexe et très subtile.