Kouchner dans le Yoghourt en plein Xinjiang

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Je ne savais pas que notre ministre des choses de l’ailleurs pouvait à ce point n’avoir rien à dire. D’abord, il confond Ouïghour et Yoghourt, ce qui va rester dans les annales de l’histoire et fera poiler nos enfants qui, eux, en sauront plus sur l’Asie. Il parle de Yoghourt sans même que la journaliste le reprenne. Mais outre ce gag, je suis frappé de ce qu’il n’ait rien à apporter en terme d’analyse.

« C’est une province disputée » ; « J’espère que les affrontements cesseront » ; « Ce sont des musulmans, les Yoghourts » ; « Il faut que tout cela cesse, bien entendu, et que cela s’apaise » ; « C’est un grand pays la Chine »…

Brisons-là. Quand on se met à dire, les yeux dans le vague : « C’est un grand pays la Chine », c’est qu’on a touché le fond de toute analyse possible.

« Récit de voyage » ou « littérature des voyages » ?

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Je fais très court. Ce diagramme (ou est-ce un schéma ?) résume la situation : dans l’ensemble des oeuvres concernant le voyage, voici à quoi le chercheur précaire fait face. Je pose un copyright sur ce merveilleux schéma que j’ai inventé un jour d’inspiration intense, avec l’aide non moins intense d’une camarade brésilienne qui n’a pas réussi à me faire faire un diagramme plus gracieux.

On voit que les expressions « récit de voyage » et « littérature des voyages » s’excèdent l’une l’autre énormément, et qu’il faut choisir ce que l’on veut étudier, afin de ne pas tomber dans toutes les banalités du type : « s’ouvrir au monde », « sortir du moi », « écriture-monde », « désir de liberté », « grand dehors » qui constituent le fonds de commerce de Michel le Bris et de sa bande de grands voyageurs, sous la bannière étriquée de littérature voyageuse.

On le voit, si on reste sur la littérature des voyages, on se fait écraser par la fiction, c’est-à-dire par les théories qui prennent le récit fictionnel comme le gros truc. Et le voyage, l’espace, le territoire, le déplacement, la description passent au second plan.

Du point de vue de la littérature, on se dit alors que l’expression « récit de voyage » est plus précise et plus étroite, mais on s’aperçoit vite que cela s’ouvre sur un véritable continent, celui des oeuvres documentaires de toutes sortes. Et quand je dis « documentaire », « art », « essai », une immensité cinématographique s’ouvre à soi comme un océan de créations plus riches les une que les autres. Sans parler des voyages scientifiques et des croisements entre les genres, qui sont infinis. Les films de Jean Rouch, par exemple, est-ce de l’ethnologie ? De l’art ? De l’essai ? Une seule chose est certaine, ils sont des récits de voyage.

On comprend pourquoi j’exclus de mes analyses les usages symboliques, métaphoriques ou analogiques du terme voyage. Tout ce qui est voyage entre les classes sociales, voyage dans les théories, voyage dans l’imaginaire, voyage dans le futur, voyage dans le passé, voyage en moi, voyage en toi… Il y a assez à faire avec les créations suscitées par le fait de se déplacer, et d’ouvrir les yeux.

Autonomie du récit de voyage

En règle générale, les chercheurs qui parlent du récit de voyage sont perplexes et tendent à lui conférer un statut hybride. C’est le mot qu’on emploie le plus souvent, en anglais comme en français. Jonathan Raban utilise même l’image de la « maison bordélique grand ouverte » (raffish open house), où l’on retrouve le roman, le poème en prose, l’autobiographie, le journal, le reportage, la correspondance et l’essai qui « finissent dans le même lit. » On sent l’ancien hippie qui parle, Maxime le Forestier aurait pu utiliser la même image s’il avait traité des genres littéraires au lieu de devenir chanteur (il aurait, en ce cas, dormi avec moins de nana et connu un meilleur rythme de vie.)

Naturellement, cette image est sympathique et je comprends qu’on ne cherche pas à changer les choses. Mais dans le domaine des genres littéraires, il n’y a jamais loin entre le jugement neutre (« Ce n’est pas vraiment un genre en soi ») et le jugement dépréciatif (« C’est un sous-genre, une sous-littérature »). D’ailleurs, des auteurs se demandent parfois si le travel writing n’est pas un type d’écriture qui n’attire que des « talents de second ordre » (second rate talents). Et la merveilleuse Debbie Lisle va jusqu’à classer le récit de voyage dans une échelle de qualité, à mi-chemin entre le guide touristique et le roman (The Global Politics of Contemporary Travel Writing).

Je m’inscris en faux contre cette tradition critique. C’est pour cela que je fais une thèse. Il y a un travail à faire, qui consiste à montrer que non, le récit de voyage n’est pas plus hybride que le roman (qui peut être plus hybride que ce qu’est devenu le roman au XXe siècle ? Et d’ailleurs, ce qu’il est devenu n’est que la suite logique de ce qu’il était déjà chez Cervantès et Rabelais, et surtout chez les grands Britanniques des Lumières, Laurence Sterne en tête.)

Il faut essayer de prouver que le récit de voyage bénéficie d’une sorte d’autonomie générique, qu’il est grand et qu’il peut se débrouiller tout seul. Cette question peut paraître spécieuse et abstraite, mais en réalité c’est une question très importante pour une raison d’existence. Pour exister, il faut être reconnu comme autonome. Définir un genre, c’est permettre à des oeuvres d’exister vraiment.

Or j’irai plus loin (plus loin que quoi ? Je ne sais pas, mais j’irai loin) : non seulement il y a un genre à part, dans la littérature, qui s’appelle le récit de voyage, et dans lequel on trouve les « relations », les « notes », les « itinéraires », les « promenades », les « flâneries », les « traversées », les « impressions », les « journaux », « carnets », « lettres », etc.  Mais encore, je dis que le récit de voyage constitue un pôle de créativité qui dépasse de beaucoup la seule littérature. Photographie, vidéo, cinéma, installations, dispositifs, l’art contemporain regorge d’oeuvres et de travaux qui entrent de plain-pied dans le récit de voyage : Errance de Raymond Depardon, Sans Soleil de Chris Marker, La grande vacance de Mathieu Bouvier, ce sont des récits de voyage utilisant d’autres médias que l’écriture seule.

Il y a quelque chose, un quelque chose, qui est commun à tous ces récits de voyage, et ce truc en commun n’est pas seulement le sujet, le contenu. Il y a aussi une communauté de style, d’approche, une proximité qui reste à définir.

La précarité de la traduction

Croyez-le croyez-le pas, tous les jours, ce blog est traduit en anglais par Google. Même les commentaires le sont, je vous prie de vérifier ici.

Je m’en suis rendu compte ce week-end, avec un mélange d’amusement et d’irritation : Google ne m’a rien demandé, rien offert, il a juste décidé de traduire. Pour une raison obscure car qui pourrait bien avoir envie de lire La précarité du sage dans le monde anglo-saxon ? Je les connais, les Anglo-Saxons, les traductions ne les intéressent pas. Et des traductions farfelues, de plus, j’aime autant le dire tout de suite.

« Prière précaire » y est traduit : Please précaire. C’est n’importe quoi! Non seulement « prière » pourrait être traduit avec plus de littéralité (et de correction) par prayer, mais en plus le mot anglais precarious existe, pourquoi le traducteur automatique a-t-il laissé le mot français ?

Car il s’agit d’une traduction automatique, naturellement. Google ne va pas payer un zombie pour traduire mes élucubrations et celles des commentateurs. Vous imaginez la tête du mec qui devrait se taper les commentaires de Michel Jeannès ? Nervous breakdown, direct au Vinatier, le gonze.

Enfin, je finirai par deux remarques. (Inutile de préciser que je finirai, d’ailleurs, car vous le voyez bien, le billet touchant à sa fin.) Deux remarques : (oui mais ça aussi vous le verrez bien, et ça n’apporte aucune substance.)

Je finirai donc par deux remarques : d’un côté il est éclairant de jeter un oeil sur la version anglaise de ce blog pour mesurer les progrès réalisés par la traduction automatique. C’est quand même impressionnant. Il y a bien sûr de nombreux ratés, mais en gros, c’est bien meilleur que ce que l’on pouvait faire avec Babel fish il y a quelques années, comme je l’ai montré dans un billet chinois, autrefois.

D’un autre côté, quid de la volonté des auteurs de ne pas être traduit ? Je ne parle pas seulement des gens comme Beckett qui ne voulaient pas être lus par leur mère, mais plus près de nous, Neige, la jeune Chinoise, qui écrit dans son dernier billet que son blog est un jardin privé, et qu’il ne pourrait pas en être ainsi si son petit copain pouvait lire le français. Si Google traduit le blog de Neige, il n’est pas impossible que cela l’affecte réellement.

Troisième remarque, qui n’était pas prévue mais que je rajoute in extremis : y a-t-il aussi des traductions automatiques en d’autres langues ? Ceci était une question, mais qui valait, pour son poids, une remarque.

Philippe Val, ou la trahison de la satire

Cet ancien comique va rester dans l’histoire, c’est une certitude. Il aura ses thuriféraires et ses contempteurs, mais il restera dans l’histoire. Commencer sa carrière comme chanteur de chansons comiques, puis reprendre un journal satirique moribond, devenir une figure des médias, pour finir par prendre la tête d’une des radios les plus importantes du pays, mais où diable Philippe Val s’arrêtera-t-il ?

Il restera dans l’histoire comme un traître à la satire. Comme un homme qui a brouillé des cartes d’une manière que je trouve abjecte. Je m’explique simplement :

Un journal satirique,  c’est normalement un lieu de liberté et d’excès. Un lieu pour le débordement. Tout y est permis, et surtout le mauvais goût, et surtout ce qui choque les belles âmes. La satire heurte des sensibilités, c’est ainsi, et c’est son utilité anthropologique. Dans une communauté, on a besoin de règles et de respect, de bienséance et de punitions. Or, les sociétés aménagent des lieux de défoulement où tout cela part en couille, les carnavals, les spectacles de grand guignol, certaines fêtes, certains journaux aussi.

Philippe Val dirige Charlie Hebdo et se sert de la réputation impeccablement sulfureuse de ce journal. Drapé dans ce costume de liberté de ton, il est insoupçonnable de lâcheté à l’égard du pouvoir et des puissants de ce monde, puisque Charlie remonte à l’impertinence des années 60 vis-à-vis de l’homme d’Etat français le plus prestigieux du XXe siècle, Charles de Gaulle. Philippe Val procède alors à un renversement que je trouve pernicieux et funeste : il garde l’apparence d’un journal satirique et ordurier, en jouant sur un graphisme particulier, mais il rend le contenu respectable, de moins en moins choquant, et ses éditoriaux deviennent ceux d’une belle âme de centre gauche. De la même façon, ses livres gardent le « packaging » de produits coup-de-poing, avec des titres comme Les crétins et les salauds, mais leur contenu revient à dire : arrêtons avec la gauche, ne cherchons plus la révolution, devenons centristes.

Ce ne sont pas les opinions de Val qui sont en cause. Je suis sûr que si je cassais la croûte avec lui, je serais d’accord avec lui sur de nombreux points. Le problème avec lui est du même ordre que celui que pose Bernard-Henri Lévy : ce sont des imposteurs. BHL usurpe le titre de philosophe pour n’être qu’un journaliste et un observateur stimulant de son temps, et Val usurpe celui de satiriste pour faire la même chose que Bernard-Henri Lévy. Avec des gens comme eux au centre de nos médias, la France se nivelle par le centre, et c’est pour le moins ennuyeux.

Et c’est ainsi que Philippe Val devient, s’il accepte de prendre la tête de France Inter, l’image même du sarkozysme. Homme d’ouverture, il fait de grands gestes pour plaire aux gens de son « camp », et se mêle avec grâce à tout ce qui se fait de riche, de bien élevé, de privilégié dans la société. Il vire Siné, un homme qui était dans le débordement et la satire véritable, de la même façon que Sarkozy se débarrasse d’un préfet ou d’un directeur de journal. Sarkozy et Val ont une même conception de l’exercice du pouvoir, basé sur les rapports de force et sur l’anéantissement de l’adversaire. J’ai déjà écrit dans un autre billet sur la passion de Val pour l’interdiction, le bannisement et la répression.

Val, s’il accepte de diriger France Inter sur recommendation de Sarkozy, restera celui qui a léché les bottes du pouvoir, ce qu’il fait à sa manière depuis longtemps déjà. C’est pourquoi je crois que, dans son propre intérêt, il ferait mieux de refuser, quitte à écrire un livre, comme BHL l’a fait, où il mettra en scène son refus pour montrer qu’il rejette toute collusion entre le pouvoir et les médias. Mais s’il accepte, je n’en serai pas fâché. Il sera peut-être un bon directeur des programmes ; on ne sait jamais, il fera peut-être des merveilles et je ne suis pas contre qu’on tente l’aventure avec des personnalités atypiques comme la sienne. Je dis simplement qu’il risque de commettre une faute qui entachera sa postérité.

Pour moi, sa faute est plus grave et elle est déjà irréparable (car lécher les bottes des puissants, bon, pourquoi pas dans un contexte de crise ? Ce n’est pas un sage précaire qui va donner des leçons de rectitude!) Il est impardonnable pour autre chose : il a vidé la satire de toute sa substance. Il a créé une zone de confusion dans la presse qui lui permet de garder l’apparence de la révolte pour imposer par en dessous un contenu idéologique sain, acceptable et répressif. Il a fait entrer le surmoi dans le royaume du débordement pulsionnel. Il fait entrer la police des moeurs dans le carnaval, après avoir pris la direction du carnaval.

Alors il peut bien accepter ou refuser France Inter, cela ne changera rien à ce mouvement profond de travestissement.

Investissez et détournez Facebook!

Français, faites un petit effort pour devenir enfin américains, comme tout le monde, et investissez Facebook!

Je sais ce que vous vous dites : c’est un site pour adolescents narcissiques, on se montre des photos, on s’exhibe, on communique virtuellement, on passe des heures à tchatter et on y perd son temps.

Cela est vrai, chers amis, pour les adolescents narcissiques, et pour ceux qui aiment tchatter pendant des heures, et pour ceux qui aiment s’exhiber. Mais rien ne vous oblige à faire comme eux. Vous avez bien un ordinateur connecté à internet ? Et vous n’y passez pas tout votre temps à jouer à des jeux ni à échanger des « coucou, c’est moi » ? Vous y avez trouvé un usage intelligent et les sites comme Facebook peuvent aller dans ce sens.

J’ai déjà parlé du groupe « Gilles Deleuze », administré par des universitaires européens. Sur d’autres groupes, on assiste à des discussions qui se font en plusieurs langues, c’est assez amusant : on lit dans la langue étrangère et on s’exprime dans la sienne pour plus de commodité. On imaginait que de tels sites communautaires allaient être le lieu du monolinguisme anglo-saxon, et on se retrouve avec une tour de babel en forme de toile d’araignée. Il faudrait s’étendre là-dessus.

Mais la question n’est pas de discuter pour passer le temps. Le sage précaire, s’il aime perdre son temps, apprécie aussi la notion d’utilité. Certaines de nos actions ont pour but de servir d’outil à d’autres gens, afin qu’un bricolage commun puisse nous servir en retour. Par exemple, je viens d’adhérer au « fan club » (pour dire les choses brutalement) de Jean Rolin. C’est la première fois que je « deviens » fan, sur Facebook, car je n’y avais encore jamais vu l’utilité. Je l’ai découverte en m’apercevant qu’il y avait quelques étudiants qui travaillaient sur ses livres, et que sur la page de l’écrivain il y avait des espaces pour pouvoir échanger des idées, ou poster des documents, conférences, articles, entretiens, etc.

Imaginons que les lecteurs de Rolin, plutôt que de rejeter Facebook comme le diable, y entrent comme les maoïstes entraient dans les usines. Imaginons qu’ils fassent de l’interventionnisme, de l’entrisme, ils pourraient répondre aux questions que je me pose et que j’ai postées sur la page. Les questions que j’y pose, d’ailleurs, prétendent être elles-mêmes des outils de réflexion, car une question bien posée vaut souvent plus que de nombreuses opinions non motivées.

Facebook, je le rappelle pour les situationnistes en herbe, c’est l’essence du détournement et de la dérive.

Du bon usage de Facebook

Tchatter, pour moi, c’est encore difficile, et je suis quelqu’un de trop lent pour préférer cela à des messages écrits, sur papier ou sur écran. Ce n’est donc pas l’usage que je fais de Facebook.

Mais j’aime assez l’aspect « salon global » que ce site présente. On retrouve des amis, on voit des photos, on voit comment les gens se présentent, comment ils se montrent, ou au contraire, comment ils se cachent. J’avais déjà parlé de la schizophrénie induite de Facebook, à l’époque où j’invitais mes amis à m’y rejoindre et qu’ils refusaient. Je n’y reviens pas, mais je note que même chez ceux qui ont accepté, un certain nombre sont restés muets : leur profil montre une blancheur absolue, pas de photo et moi seul comme « friend ». Ils n’y ont trouvé aucun intérêt.

Pendant longtemps, moi non plus je n’en trouvais aucun. Par exemple, je ne comprenais pas l’intérêt de s’inscrire à des « groupes ». Je commence à comprendre. Souvent, c’est pour rire, ou pour afficher ses opinions, ses goûts. Mais je viens d’y trouver un intérêt plus grand, une utilité pour moi, grâce à une personne qui vit à toute vitesse et qui m’explique les choses de la vie entre les lignes.

Puis par moi-même, j’ai tâtonné, et j’ai compris que certains de ces groupes étaient créés et gérés par des gens spécialistes de leur sujet. Exemple : le groupe « Gilles Deleuze » est géré par Ian Buchanan, enseignant à l’université de Cardiff, qui a publié des articles et des livres sur Deleuze et la litérature, Deleuze et l’espace. La deuxième administratrice de cette page s’appelle Leyla Haferkampf, de l’université de Cologne, ce qui nous assure une ouverture sur l’Europe. On y puise des informations, sur l’actualité des recherches deleuziennes, on y suit des discussions, on y apprend des trucs, bref, cela présente un intérêt. Une espèce d’intérêt.

Il ne me reste plus qu’à en trouver d’autres de même niveau, et de déplorer que mes amis, qui sont des gens si intéressants et charmants dans la vraie vie, rechignent à ce point à partager leur vitalité sur les salons virtuels.

L’antisémitisme de Dieudonné

Je pense que Dieudonné n’est pas antisémite. Mais je n’en suis pas sûr. Les quelques éléments qui me font dire qu’il ne l’est pas sont assez simples : il déclare que les communautés doivent vivre en paix, on le voit parler avec des représentants de la religion juive, il a accueilli des rabbins dans son théâtre parisien, on le voit aussi se recueillir sur les vestiges d’Auchwitz. Par dessus tout, mon sentiment vient de ce que je doute un peu de la réalité de l’antisémitisme dans nos sociétés actuelles.

Beaucoup d’efforts sont faits dans les médias pour nous faire croire que nous vivons le retour des années 1930. Or, avant la guerre, l’antisémitisme était une idéologie qui pointait clairement les juifs du doigt comme la cause de tous les malheurs. Aujourd’hui qui le pense ? Qui le sous-entend ? A part quelques fous isolés, peut-être, des groupuscules sans intérêt, je ne vois nulle part de paranoïa antisémite. La crise actuelle est partout considérée comme étant causée par un système financier et banquier aberrant, mais dirigé par ce qu’on appelle en France les « Anglo-saxons ». Je n’entends nulle part l’idée que derrière ces derniers se cachent des juifs. Et surtout, personne ne pense, ni ne dit, qu’il suffirait de se débarrasser d’eux pour règler tous les problèmes.

Il y a des tensions entre les communautés, je l’accorde volontiers, mais d’antisémitisme au sens qu’avait ce mot dans l’Europe d’avant guerre, non. Or les gens s’excitent sur cette question. Cela fait vendre des magazines et cela occasionne des postures avantageuses. Dieudonné est le coupable idéal de cette excitation anti-raciste. Quels sont les arguments à charge contre lui ? Il dit « sionisme » à la place de « judaïsme », comme s’il ne connaissait pas le sens des mots. Les fins justiciers expliquent que c’est une technique d’antisémite, de changer les mots ainsi, mais il ne leur vient pas à l’esprit que, peut-être, Dieudonné ne critique qu’un système politique et idéologique, et non une religion et encore moins une communauté dans son ensemble. On dénie à Dieudonné la capacité de réfléchir. Je me demande si on l’accablerait de la sorte s’il n’était pas noir. (A mon tour de faire peser la suspicion de racisme : voyez comme cela est bas.)

Car il s’agit d’un accablementUn numéro de l’Express (n°3008, du 26 février au 4 mars 2009) est à cet égard très parlant. Dans un dossier consacré aux « nouveaux réseaux antisémites », la journaliste, Julie Joly, réalise une double page intitulée : « Dieudonné dans ses oeuves », dans laquelle on apprend que le public qui vient voir son spectacle est « cosmopolite mêlant habitants du quartier et lointains banlieusards, jeunes couples enlacés, Black-Blancs-Beurs en survêt, copines sur leur trente et un, retraités en keffieh et crânes rasés en bomber. »

Que retiendra le lecteur ? La diversité ? Non, les néo-nazis en bomber, dont la présence constitue le principal chef d’accusation. Dans le reste du reportage, on cherchera en vain des propos racistes ou des marques d’une idéologie qui dépasse l’habituel sentiment pro-palestinien que l’on retrouve dans les rangs de la gauche internationale. Julie Joly écrit que « sous le burlesque apparent, une formidable rhétorique est à l’oeuvre, obscure au novice, limpide aux autre. » En voilà de la rhétorique, et de la classique : faire comprendre au lecteur qu’il est un abruti s’il ne pas partage pas ses vues, mais qu’il fait partie des « autres », les vrais intelligents, s’il abonde dans l’idée délirante selon laquelle Dieudonné nous ramène aux heures sombre des années trente. Madame Joly termine son reportage par ses mots : « Et le public est debout. » C’est bien le public qui est la preuve du crime de Dieudonné. Faisons maintenant attention à qui nous fréquentons, cela ne vous rappelle rien ?

J’ai bien conscience qu’avec des billets de ce type, on va me taxer moi aussi d’antisémite. Cela ne me plaît pas. Au contraire, je trouverais cela très insultant et infamant.

Aujourd’hui, j’entends dire que Dieudonné présente une « liste anti-sioniste » aux Européennes. Je n’ai pas d’informations sérieuses là-dessus. Des bruits, des « on dit », et on résume l’événement par l’expression bizarre de « liste anti-sioniste ». (Pour des élections européennes ? Qu’est-ce à dire ?) Le « novice » que je suis se dit qu’en effet ça ne sent pas bon, et que cette histoire de Dieudonné semble bien partir en eau de boudin. Qu’au fond, il était peut-être bien antisémite, ce type, et que j’étais con de le soutenir.

A moins que ce soit l’informateur, le médium qui relaie l’information, qui cherche à ce que les novices comme moi soient fatigués et dégoûtés de tout cela ?

De la beaufitude des trentenaires : ma génération est-elle nulle ?

Je m’étais permis de dire du mal de François Bégaudeau parce que je croyais qu’il faisait l’unanimité dans la presse branchée. Or, l’équipe du Masque et la plume, sur France Inter, lui a taillé un tel costard qu’il est habillé pour le restant de l’année. L’ensemble des critiques présents ce jour-là (émission du 29 mars 2009) sont convenus que Bégaudeau était tellement mauvais qu’il fallait se résoudre à affirmer qu’il n’était pas un écrivain du tout.

Je ne me prononcerai pas, car je suis sûr que l’écrivain est quelqu’un de malin, et qu’il saura faire son beurre de cette ignominie critique, sur lui dévérsée.

Une autre chose m’a interpellé. Le critique Arnaud Viviant, qui jouit sur France Inter d’un prestige que je ne m’explique pas, ne s’est pas arrêté à insulter Bégaudeau. Il a maculé de merde l’ensemble des gens nés dans les années 1970, dans une saillie assez drôle et talentueuse. Une critique de deux ou trois minutes qui, à elle seule, mérite qu’on écoute l’émission. « Ce livre aurait pu s’appeler (sic) Les trentenaires, pour être plus franc, parce qu’il parle de ça : d’une génération. »

Ce n’est pas moi qui lance le débat, n’est-ce pas ? Voici que revient le conflit des générations, et cette fois c’est un critique assis, influent, lèche-bottes avec les vieux monstres sacrés, impeccablement correct sur les questions politiques, qui tire à boulets rouges sur les trentenaires, pour le plus grand plaisir de provoquer des réactions indignées. Car, en homme des médias, Viviant sait que ce qui compte n’est pas de dire la vérité, ni, encore moins, des choses intelligentes, mais d’être entendu, vu, connu et reconnu.

« Cette génération a engendré des beaufs, des néo-beaufs. Il y a une nouvelle beaufitude, aujourd’hui, chez les trentenaires, dont ce livre parle extrêmement bien. Il fait des blagues qui ne font rire que les néo-beaufs trentenaires. Ce livre est pour eux, il leur est dédié. »

Je peux difficilement m’indigner devant le mépris que professent les vieux connards comme Viviant à l’endroit des gens de mon âge. Je ne nous crois pas très aimables, en effet, et, surtout, pas admirables du tout. C’est vrai, disons-le : qu’avons-nous fait de grand, d’extraordinaire, de nouveau ? Nous ne sommes bons qu’à pleurnicher devant les sexagénaires qui ont pris tous les postes disponibles et qui les gardent. Nous ne sommes même pas capables de leur donner des coups de pieds au cul pour prendre leur place. Nous n’en avons même pas l’envie.

Qui a « fait » Bégaudeau ? La réponse est aisée : son éditeur et les médias. Qui est son éditeur ? Bernard Wallet, des éditions Verticales. Or, Wallet est loin d’être un trentenaire; c’est un magnifique soixante-huitard, qui a eu le temps de constituer un réseau en béton dans les années 60 et 70, puis d’apprendre le métier d’éditeur, sans doute sur le tas, à l’époque où il y avait du boulot et des débouchés. Aujourd’hui c’est un bon éditeur, qui publie de bons écrivains et des écrivains moins bons, qui cherche à faire bouger la littérature contemporaine, en tout cas.

C’est cela qui mérite d’être souligné : les trentenaires qui émergent ont quelque chose de la poupée que l’on agite. Ils sont redevables de ce que font d’eux des sexagénaires. Il n’est pas impossible que nous soyons, nous les trentenaires actuels, des vrais nuls. Il faudra voir cela avec le recul, quand on sera vieux. A moins qu’on soit du genre tardif. Je suis l’homme tardif, natif en tout point des points les plus reculés de l’espace (Mathieu Bouvier, un trentenaire).

De mon côté, j’ai beaucoup d’espoir dans les jeunes gens qui sont nés au milieu des années 1980. Ils ont cinq à dix ans avant d’être des vrais trentenaires, et je les crois capables de tout. J’en connais quelques un(e)s et je peux témoigner : leur charme, leur vivacité, leur ouverture d’esprit, leur absence de complexe les rendent irrésistibles. Attendons.

Michel Jeannès sur France Culture

Ce mardi soir, de 22h15 à 23h30, l’émission Surpris par la nuit s’intéresse aux boutons et aux créateurs qui font travailler les formes d’art et les communautés humaines autour de ce petit objet presque insignifiant.

J’avais déjà parlé du travail de Jeannès sur ce blog, et son site est en lien ici depuis le début de La précarité du sage. C’est donc naturellement que j’encourage tout le monde à écouter France Culture ce soir pour mettre un timbre sur la voix de l’artiste qui vient parfois commenter les billets de ce blog, commenter les autres commentaires, commenter les menus faux-pas que l’on fait avec le langage.

Il ne sera pas seul dans l’émission. Des écrivains, des collectionneurs, des créateurs feront vibrer la corde du bouton (là, par exemple, je sens que j’aurais pu trouver un jeu de mots, avec « vibrer », avec « la corde », la corde, le fil, fil à coudre, coudre des boutons. En cherchant, j’aurais pu faire jouer les mots boutons, boutons à trou, trous de mémoire, mémoire Moïra, Moïra/destin, destin/fatum, Fatum/fée, fée du logis, fée du logis/ménagère, ménagère/mercerie, Mercerie/ Michel Jeannès. J’aurais pu, mais je ne sais pas faire de jeux de mots, voilà.)