Not Square : être jeune à Belfast

Ne me demandez pas le nom de ce style de musique. Johnny, l’autre jour, m’a parlé brillamment d’un look et d’une musique qui m’a semblé proche de cela, mais j’ai oublié le nom.

Not Square, c’est le groupe de Ricky, et Ricky est le mec cool de Belfast. Le mec le plus populaire de la jeunesse rock’n’roll d’Irlande du nord. Toutes les filles l’aiment, et tous les garçons sont ses copains. C’est lui qui joue de la basse sur ce morceau, qui ressemble un peu à Bobby Lapointe, et qui danse avec sa charmante copine, Oonagh, qui est sa plus grande fan.

Les quatre années qui viennent de passer, Ricky faisait une thèse sur Borgès et la peintre Remedios Varo. Il vient de passer sa soutenance (yesterday as a matter of fact), et il sort le premier album de Not square. C’est le week end de la jeunesse glorieuse de Belfast. Ce soir, Not Square joue dans la salle de concert de la fac. C’est la soirée de Ricky, Ricky en majesté. Et à travers lui, c’est la jeunesse branchée de Belfast qui va se refléter et qui va résonner. La jeunesse cool, la jeunesse post-industrielle, la jeunesse post-Troubles.

La jeunesse à lunettes, la jeunesse qui prétend mal danser et qui trouve ça beau, la jeunesse qui prétend s’en foutre des tensions communautaires, la jeunesse qui parle espagnol, qui travaille dans l’art contemporain et le théâtre, la jeunesse qui va boire des cafés l’après-midi, la jeunesse qui fait des études, la jeunesse surréaliste, la jeunesse qui lit Andre Breton dans le texte, la jeunesse impeccable, la jeunesse aux manières délicieuses, la jeunesse polie, la jeunesse alternative et privilégiée de Belfast.

Comment écrire une chanson

Ecrire une chanson est aussi simple que cela.

Cet extrait de la série américaine Family Guy est très bonne leçon de variété. je suggère qu’on la diffuse dans les écoles et les collèges, en cours de musique. 

Dès la préadolescence, nos jeunes sauront composer par eux-mêmes leurs chansons et, par la même occasion, débusquer la magie derrière la musique qui les fait tant tressaillir.

La France des chanteurs

J’ai découvert cette chanson à l’occasion de la mort de Jean Ferrat. Je la trouve assez jolie quoique comprenant des fautes de style assez lourdes, comme des rimes embrassées là où la mélodie aurait demandé des rimes croisées ou plates, et qui font tomber « Robespierre » comme un cheveux sur la soupe. Mais on pardonnera à Jean Ferrat. Après tout, il a beaucoup apporté à la variété française. En particulier cette voix russe, qui n’existait pas chez nous, avant lui.

Une chanson sur la France, de 1980, écrite par un fils d'immigrés russes, juifs, et pauvres. Sympathisant communiste, Ferrat a quand même envie de faire fausse route à l'internationalisme et de déclarer son amour à une France qui lui paraît valoir le détour.

Contraste avec cette chanson sur le même thème de 2007. Je ne me permettrai pas de juger ni les rimes, ni la voix, ni rien, car j’ai bien trop peur de me faire casser la gueule, ou de me faire traiter de vieux con. Les paroles me laissent perplexe jusqu’au bout, où j’entends : « Alors peut-être qu’on dérange mais nos valeurs vaincront / Et si on est des citoyens / Alors aux armes la jeunesse / Ma France à moi leur tiendra tête / Jusqu’à ce qu’ils nous respectent », chante Diam’s.

On peut se demander ce qu’elle entend par le verbe « respecter », et aussi ce qu’elle entend par « nos valeurs ».

Si j’étais professeur de français langue étrangère, je ferais écouter côte à côte ces deux chansons. 27 ans les séparent. L’âge de Diam’s, peut-être, quand elle écrivit sa France à elle.

D’un côté, un homme qui a le sens de l’histoire, qui s’est approprié la révolution française, et qui croit dans la solidarité politique d’une communauté de travailleurs : « Qu’elle monte des mines, descendent des collines ». Sa France est à la fois rurale et urbaine. Elle se construit sur une terre et des paysages dans lesquels, même sans argent, il est possible d’aimer la vie : « Au grand soleil d’été qui courbe la Provence / Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche / Quelque chose dans l’air à cette transparence / Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche ».

D’un autre côté, une jeune femme qui a le nez collé à son époque, pour qui l’histoire du monde a commencé hier matin. Une jeune personne qui hurlera à vos oreilles qu’elle a des valeurs et qu’elle croit au respect.

Une espèce de mélancolie prend le pauvre type qui écoute les deux chansons. La France est passée d’une geste épique où des révolutionnaires aux cheveux blancs voulaient se battre pour faire triompher un idéal républicain, à un lyrisme de quartier où l’idéal est de ne pas travailler, de « fumer des clopes un peu d’shit, mais jamais de drogues dures ».

On pourrait dire que les deux suivent au fond le même idéal : respect pour tous, égalité et fraternité pour toutes les classes de la société. Ce qui me frappe, au contraire, c’est que l’un ne demande rien et que l’autre exige tout. L’un construit collectivement sa dignité, l’autre rêve, mais je ne sais pas de quoi.

Clair de lune et vie moderne

On dit que Debussy est le musicien national, voire nationaliste, du tournant du siècle. Qu'il incarne la France, l'esprit français, par oppisition à Wagner. Chez Proust, les habitués du salon des Verdurin montrent, au contraire, leur ouverture d'esprit, leur élitisme libéral, en affichant leur amour de Wagner.

Moi, ce qui me frappe, c'est l'américanisation, la jazzification de la musique, dans les morceaux de Debussy, avant même la création du jazz. Dans Clair de lune, il y a des passages qui annoncent Gershwin et Bernstein.

Comme tout le monde, je sais que ce mouvement de la Suite bergamasque est inspiré du poème de Verlaine, mais je n'entends aucun lien entre la musique et le poème. Par honnêteté, et pour le plaisir, je colle ci-dessous le merveilleux Clair de lune.

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Moi, ce que j'y vois, c'est la vie moderne, les longues attentes dans les gares de chemin de fer. Les accords dissonants me paraissent plus proches des trafics des grandes capitales que de l'ambiguë tristesse des masques et bergamasques. Les clowns grotesques de Verlaine sont d'une autre inspiration, je trouve, car aujourd'hui, écouter Debussy nous projette au cinéma.

Qui n'a pas l'impression qu'il s'agit d'une musique de film ? Un film muet, un peu bizarre, mi-poétique mi-burlesque ? 

La capitale de la culture populaire

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Liverpool est la ville des Beatles et du Liverpool Football Club. C’est assez dire.

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Rien ne remue davantage les masses occidentales que les clubs de football et les groupes de variété légendaires.

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Ce que j’aime dans la culture populaire, c’est la démesure qui lui colle à la peau. Les fans des Beatles parlent souvent de « génie », de « création », de « légende ». Et le grand patron de Liverpool FC, Bill Shankly, déclara, un jour d’émotion : « Certains pensent que le football est une question de vie ou de mort ; je vous le dis, c’est beaucoup, beaucoup plus important que ça. »

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Aller au stade d’Anfield est sincèrement émouvant. Un stade construit au milieu des maisons ouvrières, à l’apparence plutôt modeste, entouré de pubs passablement moisis et boisés. Un musée raconte l’histoire du XXe siècle sous l’angle du club, que des fans du monde entier viennent visiter.

Des histoires de victoires, de héros, de morts, de passion morbide et de trophées.

Un guide à l’accent scouse extraordinaire nous emmène dans le stade lui-même et nous berce de la grande geste footballistique. Ils diffusent la chanson que le public chante à chaque match : You’ll Never Walk Alone. Le public de Liverpool incarne avec fierté le soutien sans faille à son équipe. Le public de Liverpool incarne la fidélité. Dans l’esprit des mecs de Liverpool, être un supporter est plus qu’un honneur, c’est avoir une influence certaine sur le cours des événements. Il est de notoriété qu’ils ont fait gagner leur équipe des matches essentiels, qu’ils ont influencé des arbitres, qu’ils ont intimidé des équipes adverses.  

Pendant que le guide nous parle, des filles vont même ramasser de la pelouse coupée, afin que les pèlerins puissent ramener une poignée de la précieuse matière chez eux.

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Liverpool, c’est la passion à l’état pur.

Fleurs de Queen’s oh Magnolia

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Parfois, les plus jolies fleurs sont à notre porte. On va en chercher aux quatre coins du monde alors que, tout près de soi, vivait la plus jolie et la plus pure des créatures qui n’attendait que notre regard. Pleine de chagrin, de vent et frisson.

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Mon amie pleure dans la nuit. A-t-elle raison ou a-t-elle tort ? Mon amie brille dans le noir, brûlant, brûlant, brûlant de clarté.

Le long des maisons de University Square, où se situe la faculté des langues où j’étudie, s’épanouissent de nombreuses fleurs dont je ne connais pas le nom. J’ai cru reconnaître un magnolia.

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Elle lui ressemble quand elle tremble, quand elle pleure, là, dans le coeur des arbres en fleurs.

Des magnolias par centaines. Des magnolias comme autrefois.

Je marche le long de University Square avec émerveillement chaque fois que le printemps revient. Tu aimes les grands ciels humides, et les déserts où il fait froid.

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Les jardiniers britanniques ont travaillé silencieusement pour faire de notre lieu de travail un petit jardin douillet et exotique. Le mot de magnolia me rappelle une chanson populaire de mon enfance. Je chantonne en prenant des photos. « Oh, Magnolias, Ta di daaa ».

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Quand j’entends des musiques nouvelles, mon coeur brûle dans la nuit. Je n’aime plus les chansons qui parlent d’amour et d’hirondelle. Mais je pense à toi quand, dans le coeur des arbres en fleurs, j’entends des bruits de combat, des chansons sourdes où crie le désespoir.

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Si tu t’en vas, tu me verras. Tu me verras traîner autour des fleurs de University Square, renifler les odeurs de tempête, les odeurs de combats, les odeurs de magnolia. Si tu t’en vas dans la tempête, tu verras que je suis là, dans le coeur des arbres en fleur.

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J’ai peur pour toi, quand les musiques nouvelles déversent leur séduction dans les soirs de printemps. Je suis comme toi, je n’aime plus les chansons, mais j’aime les hirondelles et les grands ciels humides.

Oh Magnolia, Ta Di Daaaa…

Britney Spears, l’ange de notre culture

J’ai découvert avec fracas cette personalité des arts et des lettres des années 2000. J’avais été exposé à certaines de ses chansons, inévitablement, dans les grands magasins où je ne manquais pas d’aller acheter les produits les moins chers. Quel beau voyage j’ai fait dans l’univers de cette Américaine qui me paraît être l’alpha et l’omega de notre culture musicale.

Intrigué par le fait qu’un grand écrivain voulait écrire un livre qui parlerait d’elle, je suis allé lire l’article que lui consacre Wikipedia et voir quelques vidéos sur Youtube. Le résultat m’a rendu perplexe. Comment une fille, jolie certes, mais pas plus que celle que j’aime, et pas plus que celles qui peuplent vos rêveries, dont les pas de danse sont peu inventifs, dont la voix est trafiquée, a pu devenir l’icône principale des jeunes gens et de la presse people pendant tant d’années ? Qu’est-ce qui fascine tant chez elle ? 

Ce qui me fascine, moi, c’est la précarité de sa personnalité. Britney Spears n’existe presque pas par elle-même. Elle danse comme d’autres, elle suit le mouvement, elle faittout pour ressembler à une poupée, et à force de superficialité, elle a atteint une forme de vide merveilleux. Dans ses yeux, rien. Dans sa bouche, des dents blanches, une langue rose. Sa voix est en caoutchouc, comme sa tunique rouge dans la vidéo d’Oups… I did it again.

Ce néant de la personnalité lui permet d’incarner l’adolescente universelle, c’est-à-dire américaine. Et comme elle n’a rien à dire, dans la vie, tous ceux qui rêvent de devenir célèbres en dansant et en chantant se reconnaissent en elle. Les paroles de ses chansons reprennent d’ailleurs, en les inversant ou en les pervertissant pour rendre cela plus drôle, les paroles que les filles disent tout autour de la terre : « Oups… I did it again: I played with your heart. I made you believe we’re more than just friends. You think I’m in love, that I’m sent from above. » Vengeance des filles qui se sont fait abuser par de méchants garçons. Postféminisme qui prend les garçons pour des cruches et qui voit le pouvoir des femmes dans leur sex appeal et leur espièglerie. Et si les garçons sont gentils, alors Britney Spears fera un joli petit diable en plastique rouge.

Tu me crois amoureuse, envoyée du ciel : Je ne suis pas aussi innocente.

Dans la vidéo, une jeune femme infernale vient vient sur la planète Mars pour jouer avec le coeur d’un garçon. A cette époque, le discours dominant sur les relations entre les hommes et les femmes était le livre Men come from Mars, Women from Venus. On y expliquait les différences, les gouffres, qui séparaient les genres. Et c’est justement Britney Spears qui incarne le mieux l’état d’esprit de cette époque. Plus tard, les historiens verront plus de sens dans la figure de cette star « white trash » que dans n’importe qui d’autre. 

Si elle avait eu du jugement, elle aurait contacté le groupe écossais Travis, plutôt respecté par les jeunes gens cool, et elle aurait participé à la reprise accoustique qu’ils ont faite de Baby One More Time (voir vidéo). Elle se serait constituée un nouveau public, moins beauf que le sien. Elle aurait joué sur plusieurs tableaux, se serait donné une image d’artiste « décalée ».

Las, son public et sa musique sont tout ce qu’elle a, ce qui la rend toujours plus dépendante des frasques idiotes qui nourrissent la presse à scandales.

J’aime énormément la médiocrité de Britney Spears. Beauté moyenne, talent moyen, elle me touche beaucoup avec ses ratages et ses incapacités à être à la hauteur. Dans une culture musicale où il est si facile d’être considéré comme un génie, elle reste fidèle à son image de pouf, de bimbo, de blonde provinciale.  Lors de son grand come back raté, en 2007, où sa performance fut universellement huée, elle est perdue sur scène, même pas déçue, même pas honteuse : imaginer ce qui se passe dans son esprit est une des plus belles errances intellectuelles qu’un historien du temps présent peut concevoir.

Nous, les illettrés de la musique

Les gens de ma génération ont une pratique culturelle qui montre un décalage étonnant entre l’éducation qu’ils ont reçue et les compétences auxquelles ils prétendent. Pour être clair, nous sommes assez bons avec l’écrit et presque nuls en musique, alors que nous mettons la musique au centre de notre vie culturelle. Nous lisons de manière très informée, mais nous écoutons comme des primitifs.

Non seulement nous avons lu de grandes œuvres du répertoire mondial, mais nous avons suivi une scolarité grâce à laquelle nous avons appris à interpréter des textes, à analyser des poèmes, à approfondir des approches, à évaluer des argumentations, à contextualiser des documents. Au-delà de ces cours obligatoires, et des productions écrites qu’ils exigeaient, nous avons été actifs : nous avons écrit nos propres poèmes, nos chansons, nos journaux intimes, nos lettres, nos pièces de théâtre, nos récits. Par dessus le marché, nous avons lu tout ce qui nous passait par les mains, faisant alterner les classiques et les contemporains, les auteurs réputés « exigeants » et les œuvres mineures, sans parler de la presse, des emails et de l’internet. Par conséquent, quand nous lisons un livre, nous avons les moyens d’en jouir pleinement, d’en apprécier de multiples dimensions.

En revanche, nous n’avons aucune éducation musicale et nous ne nous rendons même pas compte que lorsque nous écoutons une symphonie, nous n’apprécions que l’écume de ce qui a été inventé par le compositeur. Nous entendons un son global, plaisant ou non, que nous jugeons sur des critères que nous nous bricolons à la va-vite. Nous sommes si ignorants en musique que nous ne percevons pas le gouffre qu’il y a entre des compositions de musique savante et des chansons de variété. Nous pouvons poser des hiérarchies à l’intérieur de la variété car, cela, nous sommes en mesure de le comprendre, et nous disons d’un air fin : « Le blues, j’en suis fatigué. Deux accords majeurs et un accord septième distribués en douze mesures, ce n’est quand même pas très développé, comme musique. » Combien de fois ai-je entendu des amis faire preuve de ce snobisme ? L’apparente technicité du jugement cache mal le fait qu’ils étaient incapables de déchiffrer la moindre partition.   

En musique, nous passons le plus clair de notre temps à écouter des choses qui ont été composées dans les cinquante dernières années. Nos rares incursions dans les temps plus anciens sont timides, stériles et peu déterminantes. De même, nous écoutons de la variété en immense majorité et nos incursions dans le jazz, les autres musiques du monde et la musique savante contemporaine sont elles aussi à la limite de l’indigence. En littérature, à l’inverse, nous baignons aisément dans tous les siècles, et nous savons prendre un plaisir éclairé, tant à lire l’équivalent de la variété musicale que les créations contemporaines les plus audacieuses. Nous sommes armés pour cela.

Sortez un trentenaire de sa léthargie, éteignez son i-pod ou sa chaîne hi-fi, et donnez-lui une lettre de Mme de Sévigné : il s’y délectera sans même s’apercevoir que ce plaisir est le signe d’une culture relativement raffinée. Il décèlera sans difficulté les traits d’humour, les moments mélancoliques, les audaces immorales, la tendresse maternelle. Laissez-lui un peu de temps et, sans effort, il tissera des liens entre la lettre qu’il a sous les yeux et d’autres écrits du XVIIe siècle. Il reconstituera, sans qu’on le lui demande, un contexte littéraire, une ambiance intellectuelle, qui lui permettront de pénétrer plus avant dans la lettre. Sous l’angle comique, il repensera à Molière ; sur le plan du moralisme il songerera à La Bruyère et La Rochefoucault ; au niveau des tons plus sombres de la prose, ou du vocabulaire religieux, il convoquera Bossuet ou Pascal ; du point de vue du récit historique, il opèrera des connexions avec Saint-Simon et le cardinal de Retz. Notre trentenaire « cristallisera » sur une oeuvre vieille de 350 ans. Il pourra entrer, s’il le désire, dans une relation de proximité avec cette pièce de littérature, car il est éduqué pour cela.

A présent faites-lui écouter une pièce de Louis (ou même de François) Couperin. S’il est en public, notre trentenaire saura frimer quelques minutes en citant quelques noms, en bavardant un peu, en disant ce qu’il ressent, mais ce ne sera pas convaincant. Il sera vite sec comme un arbre mort, inapte à une compréhension détaillée du morceau. D’ailleurs s’il connaît le nom d’une poignée de compositeurs baroques, il n’a pas la moindre idée des spécificités de l’un et de l’autre. Et il s’en contrefout puisque, aussi bien, il écoute la musique classique par fragments, non pas des oeuvres entières, mais des morceaux noyés dans un ocean de musique populaire actuelle. Les nouvelles technologies qui font disparaître les disques pour privilégier les playlists signent à cet égard le triomphe de la forme et de la durée des chansons.   

Pour prendre la mesure de notre pauvreté musicale, il faut imaginer un amateur de littérature qui ne saurait ni lire ni écrire, ni même déclamer, et qui n’aurait accès aux oeuvres écrites qu’au travers des films et téléfilms produits d’après les livres. Son éducation dans ce domaine serait autodidacte, intuitive, tâtonnante, personnelle, influencée par les médias et les critiques, sensible au bouche à oreille. A la fin, il connaîtrait des choses, c’est certain, mais sa connaissance serait effroyablement superficielle ne serait-ce que pour la raison première qu’il ne sait pas lire. 

C’est ainsi que nous prenons du plaisir avec la musique, et que nous investissons dans le sonore plus que dans l’écrit, et même plus que dans le visuel parfois, sans que notre culture musicale ne dépasse véritablement ce qu’elle était quand nous regardions les émissions de variété du samedi soir.

Evolution et continuité : variété et musique savante

Pour prolonger le débat qui a commencé il y a quelques jours, quand on s’intéresse aux chansons et à la musique, il est remarquable de noter la permanence qui y règne. Les amateurs de musique se détestent mutuellement, et rejettent tel ou tel genre avec horreur. Quand j’étais jeune, les « hardos » voyaient le « funky » comme une erreur de l’humanité ; cela cachait mal la profonde ressemblance des chansons de « funky » et de celles de « hard rock ». De nombreuses expériences ont eu lieu, depuis, montrant qu’on peut jouer toutes les chansons, de quelque style que ce soit, seul à la guitare, ou seul au piano. Ce qui témoigne du fait que les chansons répondent à des principes de composition très similaires.

Il est merveilleux de constater combien la chanson évolue peu, avec le temps. Dans une espace géographique donné, disons la France, on pourrait même penser qu’elle n’évolue presque pas. Les chansons traditionnelles que nous connaissons datent des siècles passés et il semble que rien n’ait changé. Quelques vers, des jeux avec les mots, des ambiances, des mélodies simples qui se répètent. Aux marches du palais, 18ème siècle au moins (mais peut-être plus ancienne) est à la fois simple et profonde, anonyme et singulière. Malgré son anonymat et ses différentes reprises dans les diverses provinces françaises, cette chanson a gardé son étrangeté et sa puissance mythologique, érotique, mélancolique et fondamentalement onirique :

La belle si tu voulais / Nous dormirions ensemble

Dans un grand lit carré / Couvert de toile blanche

Aux quatre coins du lit / Un bouquet de pervenches

Dans le mitan du lit / La rivière est profonde

Tous les chevaux du roi / Pourraient y boire ensemble

 Et nous y dormirions / Jusqu’à la fin du monde

On n’a jamais fait mieux. Pour moi, c’est la chanson des chansons.

Or, ce qui change, dans la musique populaire, ce ne sont que des éléments de surface : orchestration (on dit arrangement dans la pop), voix, interprétation, imageries. Les structures n’ont pas évolué depuis les chansons traditionnelles. Les rythmiques, en temps pairs ou impairs, sont demeurés les mêmes depuis le moyen-âge, semble-t-il. L’évolution se fait surtout au niveau de la technique des sons et des instruments, par des processus très intéressants de capture et d’appropriation. La guitare est enlevée de son usage classique, on en simplifie les accords et le maniement, et elle devient le grand accompagnateur des soirées entre copains, le grand symbole des protest songs, et même le symbole d’un certain mode de vie. L’électronique est aussi détournée de ses usages expérimentaux, on en simplifie l’usage et on accompagne des chansons qui ont ainsi l’air d’être inouïes, mais qui restent très fidèles aux structures des ballades et des branles d’autrefois.

C’est là que la différence est nette avec la musique savante. La rupture entre la polyphonie et le baroque, au tourant du 17ème est radicale. De même celle entre le baroque et le classique, et encore celle qui a vu apparaître le romantisme. On assiste à des transformations de nature vertigineuse. Et je ne parle pas de ce qui s’est passé au XXe siècle : les créations de Webern, si concises, que l’on ne peut écouter qu’en ayant fait au préalable table rase de ce que représentent pour nous le son des instruments de musique.

Ce n’est pas pour rien que feu Claude Lévi-Strauss détestait la musique contemporaine. A mon avis, c’est parce qu’elle rompt structurellement avec les modes passées. Autant, dans la variété, on peut concevoir une permanence de la pratique musicale, des temps les plus reculés jusqu’aujourd’hui, autant la musique savante présente depuis quatre ou cinq siècles une autonomisation de la créativité qui la sépare, progressivement, de ce que les hommes ont toujours fait. Bien sûr, les compositeurs reprennent des mélodies ou des colorations qui viennent de la musique populaire, mais ils n’en ont plus besoin. On perçoit dans le morceau de Dusapin que j’ai mis en tête de billet non seulement l’influence du jazz (qui s’est autonomisé très rapidement de son origine populaire), mais aussi des mélodies un peu cryptées, dans un jeu de cache-cache sonore. Mais ce retour à la mélodie que l’on retrouve depuis la guerre ne doit pas nous faire oublier l’abstraction et l’expressivité infinie dont est capable la musique savante, et dont Webern est peut-être le meilleur représentant.

Un cordonnier lyonnais de la Renaissance pourrait assez vite faire siennes les chansons produites dans les années 2000, une fois passé l’effroi que lui causeraient l’électricité des amplis et les néons des nightclubs, mais devant un morceau de Webern, les amateurs de variété sont aussi démunis que le seraient les indiens Bororo.

Variété, ritournelle : la musique populaire sans hiérarchie

 

Je tourne autour du pot sans parvenir à exprimer ce que je veux dire. 

Je me suis fait gentil en montrant que j’écoutais des trucs modernes. Je me suis fait méchant en critiquant frontalement le rock. Je me suis fait coeur d’artichaut en avouant que je craquais devant des chanteuses françaises et américaines.  Et pourtant je ne parviens pas à dire une fois pour toute ce que je ressens comme malaise devant cette musique populaire qui me plaît, qui m’accompagne comme chacun d’entre nous, et qui en même temps me révulse et m’ennuie.

Il est évident que ce n’est pas la musique qui me pose problème, mais les opinions que l’on se fait d’elle. Je ne supporte plus que les chansons soient perçues comme un art supérieur. Des gens que j’estime, et même des gens que j’aime infiniment, et parfois, pour une certaine d’entre elles, que j’aime de manière irraisonnable, me disent des opinions qui constituent pour moi des petits scandales de la pensée esthétique. Le sage précaire, c’est aussi son job, doit les dénoncer. Il s’excuse par avance à tous les susmentionnés, et ne veut en aucun cas se brouiller avec eux, mais quand il entend dire que Leonard Cohen est un poète, que Talking Heads c’est mieux que Berlioz, que Bob Dylan c’est mieux que Ravel, que les Pink Floyd c’est équivalent à de la musique classique, que les Beatles sont des génies de la musique, le sage précaire dit que quelque chose est pourri dans le royaume de l’art sonore.

Alors je vais renommer les choses pour que ce soit clair : tout ce que nous écoutons comme musique, presque tout, c’est de la variété. Jusqu’à présent, je disais « musique populaire » par opposition à musique savante. Mais il faut appeler les choses par leur nom. Tout ce qui est chanson de quelques minutes, avec ou sans refrain, avec lignes mélodiques reprises en boucle, c’est ce qu’on appelle de la variété. Techniquement, il n’y a pas de différence entre Tom Waits et Céline Dion, entre Bob Marley et Michel Sardou. Sur le plan des paroles, c’est la même chose : l’écriture de Brel et de Brassens est du même ordre que celle de Patrick Sébastien, ou celle de Didier Barbelivien. Entre Comme un ouragan de la princesse de Monaco, et Ballad of a Thin Man de Bob Dylan, la différence générique, poétique et littéraire est si mince qu’il est inutile d’essayer de tracer une frontière.

Ce qui m’insupporte, c’est la mode qui consiste à voir, dans la variété, une hiérarchie qui amène les rockeurs les plus ignorants à mépriser telle chanteuse ou tel chanteur. Les abonnés de Charlie Hebdo méprisent la chanson française, non mais on croit rêver. Il existe un snobisme qui veut que la chanson française n’est pas vraiment de la musique, comparé à des groupes plus obscurs. Le même snobisme mène à penser que Chanson populaire de Claude François est moins cool que les chansons de Bashung. Il faut rabattre un peu tout ça, et affirmer très clairement que les groupes que nous aimons doivent être ramenés à leur juste valeur : variété. Ils ne sont pas plus profonds, ni plus intéressants, ni plus riches que tous ces chanteurs oubliés qui ont créé Hélène je m’appelle Hélène, ou Le Temps des cerises. 

La chanson est là pour accompagner la vie, les actes du quotidien. On chante pour se donner du cœur à l’ouvrage, pour marcher, pour aller faire la guerre, pour apprendre, pour organiser, pour calmer et apaiser