De l’élitisme (4) Discours aux grands de ce monde

C’est un texte inoubliable de Blaise Pascal (1622-1662), publié de manière posthume dans les années 1670. Un écrit où l’intellectuel s’adresse à un homme de pouvoir. L’équivalent aujourd’hui d’un sage précaire qui enseignerait à des étudiants de l’ENA. Le texte de Pascal se divise en trois brefs « discours » et porte sur l’élitisme : Trois discours sur la condition des grands.

On dit qu’il est de Pascal, mais ce n’est pas de Pascal, à strictement parler. C’est un texte écrit par Pierre Nicole (1625-1695), grand janséniste, qui a repris les idées que Pascal tenait lors de leurs conversations, et lors de ses conseils prodigués à Charles-Honoré d’Albert (1620-1699), futur duc de Chevreuse et duc de Luynes.

Un trio intéressant, constitué du savant, de l’intercesseur et de l’aristocrate. Tous trois de la même génération, nés dans les années 1620.

Or, ce que dit le savant à l’homme de pouvoir est bien plus brutal que ce que le sage précaire se permet de dire à ses supérieurs hiérarchiques : au fond, vous n’êtes rien, vous n’êtes que des poupées sans substance. Nous vous devons le respect, et rien de plus. Vous pouvez espérer être obéi, mais ni aimé, ni admiré, ni même vraiment écouté.

Votre condition ressemble à cette fable : un homme est échoué sur une île inconnue. Il est pris pour un roi par une tribu locale. Ledit roi devra sa condition au pur hasard, et devra donc avoir une « double pensée » : celle d’un roi autoritaire quand il traite avec les autres, celle d’un nul quand il traite avec lui-même.

Pascal dit au futur duc : vous faites partie de l’élite, c’est vrai, vous êtes énarque ou polytechnicien, vous êtes riche ou bien né, c’est entendu, mais n’oubliez jamais que vous n’êtes en rien supérieur à tous ces gens que vous administrez.

On a souvent reproché à Pascal d’être conservateur, pour la raison qu’il protège l’ordre établi et refuse toute idée de révolution. Soit. Mais si tous les conservateurs savaient parler aux grands de ce monde avec cette liberté et cette indépendance d’esprit, je dirais vive le conservatisme.

L’horreur de notre situation, c’est que nos élites font exactement l’inverse de ce que préconise Pascal. Elles prennent l’apparence de la familiarité en société, mais dans l’intimité, on est effaré de les entendre confesser qu’elles se sentent supérieures et qu’elles croient mériter leur position hiérarchique.

Richie, de Raphaëlle Bacqué. De l’élitisme

A quelqu’un qui s’étonne de voir deux bagues à ses doigts, une en or et une en argent, Richard Descoings répond : « Je suis homo pour ceux qui savent, et hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir. »

Cette scène est rapportée dans le dernier livre de Raphaëlle Bacqué, Richie (Grasset, 2015). Grand reporter au Monde, Raphaëlle Bacqué y raconte la vie de l’ancien directeur de Sciences Po, mort mystérieusement dans un hôtel de New York quatre ans après que le sage précaire tint salon dans son bureau de l’université Fudan, à Shanghai. Tandis que nous regardions la statue de Mao qui marquait l’entrée du campus, un collègue sorti de Sciences Po et un autre plus jeune qui y étudiait encore me racontaient la double vie de leur directeur fastueux. Ils m’apprenaient tout, car je n’étais au courant de rien.

Indifférent au grandes écoles et aux élites qui en sont issues, je me devais pourtant de collaborer à la formation d’une élite franco-chinoise au sein d’un programme d’études financé par le consulat général de France à Shanghai. J’étais donc en lien assez étroit avec Sciences Po et pouvais me rendre compte en direct de combien l’élitisme était bien une construction sociale, loin, très loin des véritables mérites intellectuels. Jamais les paroles de Pascal ne m’ont paru plus justifiées : grandeurs d’établissement et grandeurs naturelles…

Raphaëlle Bacqué a choisi de raconter la vie de Descoings car elle apprécie les monstres. Elle a écrit sur Chirac, sur Mitterrand et Groussouvre, sur les Strauss-Kahn. Bacqué est une très belle plume qui dresse, livre après livre, une galerie de portraits frénétiques qui à terme donnera un assez convaincant tableau de la société des grands ogres de la république française. Dans Richie, elle raconte par le menu l’éclosion d’un jeune garçon timide et fade sur les bancs de l’ENA, et qui deviendra le plus flamboyant des directeurs d’université. Grandeur et décadence d’un haut fonctionnaire gay qui coupait sa vie en deux, haut fonctionnaire au conseil d’Etat la journée et fêtard déjanté la nuit.

La scène des deux bagues que je cite plus haut est symptomatique de la fabrique des élites : presque tout le monde savait qu’il était gay, mais voilà, il y a encore tous ceux qui « n’ont pas besoin de savoir ». Tout se joue dans cette zone floue où le savoir devient une modalité de la puissance et de la manipulation.

D’être ou non au courant que quelqu’un est gay, certes, on s’en fout. Mais ce qui compte n’est pas l’orientation sexuelle de tel ou tel. L’important, c’est la notion de savoir et son rapport avec le pouvoir. Certains savent, les autres n’ont pas besoin de savoir. Toute la philosophie de l’élitisme tient dans cette expression. Il y a des choses que l’on cache, non par pudeur mais pour accroître son influence. On choisit quelques individus, plus ou moins arbitrairement, et on les met dans le secret de quelques trucs. Généralement des choses sans importance, mais qui concernent des hommes de pouvoir, et cela suffira à en faire des élites.

Toute la fin du livre de Raphaëlle Bacqué tourne autour de cette problématique. Descoings est mort à New York, après avoir fait appel à la prostitution masculine, un an après la chute de DSK dans la même ville. Il faut éviter le scandale, on ne sait pourquoi. Pour éviter le scandale, il faut mentir et surtout cacher, « pour que l’enquête ne vire pas au déballage », « pour préserver la mémoire de Richard ».

Des expressions abondent pour insister sur l’opposition entre savoir et ne pas savoir : « En France comme aux Etats-Unis, personne ne sait encore à quoi s’en tenir sur cette mort mystérieuse » (p. 271). « Il faut verrouiller l’information » (p. 272). « La police, la presse, il faut tout tenir » (p. 273). Raphaëlle Bacqué excelle dans l’art de montrer comment les proches de Descoings ont su manipuler les médias pour donner à ce décès une dimension d’hommage unanime et aux funérailles une image d’union nationale : « Pour faire taire les critiques, la cérémonie avait été conçue comme une démonstration spectaculaire » (p. 279).

Airbnb en Angleterre : visions politiques d’une logeuse insulaire

Comme il n’y a pas d’hôtels dans ce coin du Surrey, nous avons utilisé pour la première fois le service en ligne d’Air BnB, un site sur lequel des particuliers louent une chambre de leur propre maison, comme une auberge non conventionnée. C’est censé être moins cher que l’hôtellerie officielle, mais en Angleterre, tout est tellement onéreux qu’on ne s’en rend pas compte.

Le matin, la logeuse nous prépare un petit déjeuner avec des fruits frais (vous repasserez pour les gros breakfasts à l’anglaise, très chargés en cholestérol), et elle nous parle de choses et d’autres.

Elle nous apprend qu’il y a beaucoup trop d’écureils dans le quartier, et qu’ils saccagent tout. Qu’il y a aussi de nombreux renards sauvages, que les gens nourrissent pour qu’ils ne s’attaquent pas aux animaux domestiques. Que pour l’instant, les renards ne posent pas de problèmes sanitaires, mais qu’avec le tunnel sous la Manche, la rage va finir par s’introduire en Angleterre. Sooner or later, les maladies viendront d’Europe, c’est inévitable.

Elle commente la campagne électorale actuellement en cours au Royaume-Uni. Les conservateurs cherchent à niveler la société par le haut, en tâchant de tirer tout le monde vers leur niveau de fortune. Les travaillistes, de leur côté, cherchent à niveler par le bas, et voudraient rabaisser la population vers leur niveau de pauvreté. « Vous voyez, ils ont tous l’idée de niveler, c’est ainsi. Mais quitte à niveler, à mon avis, autant choisir d’élever les gens. » Notre logeuse est donc, par élimination, une conservatrice, et j’en conclus qu’elle va voter pour donner un deuxième mandat à David Cameron.

Elle analyse le phénomène xenophobe du parti UKIP (United Kingdom Independant Party) de la manière mesurée que peut prendre une personne insulaire. Le parti anti-européen a été infiltré par « des fascistes » après sa victoire aux dernières élections européennes, des fascistes qui déclarent des choses horribles, exploitées abusivement par les médias pour discréditer le parti de Nigel Farage (le président du UKIP, transfuge du parti conservateur). Ces extrêmistes ont dit qu’ils n’aimaient pas les Noirs, par exemple. Or, notre logeuse dit que cela n’est pas raciste pour un sou. « J’ai le droit d’avoir un problème avec telle ou telle nation. Par exemple, je peux dire que je n’aime pas les Français, c’est légal. Mais je ne peux pas dire qu’ils sentent tous l’ail, là c’est de la caricature, et c’est du racisme. » Si des responsables d’un parti politique déclarent qu’ils ont « un problème avec les nègres », du moment qu’il y a « des raisons pour cela », il ne devrait pas y avoir de tollé dans les médias.

Notre logeuse ne pense pas que le Royaume-uni devrait nécessairement quitter l’Europe. « Imaginez qu’on vive une période de guerre, comme la seconde guerre mondiale : on aurait besoin d’alliés européens pour nourrir tout le monde. » Si son pays y perd économiquement, car « l’Europe nous coûte davantage qu’elle ne nous rapporte », il est nécessaire de « rester amis » avec des pays européens pour des raisons politiques. « Vous comprenez, il n’y a pas que l’économie dans la vie. Il y a aussi la politique. »

Enfin, notre logeuse trouve qu’on s’acharne un peu trop sur le parti xénophobe de Nigel Farage, et qu’il y a plus d’idées intéressantes dans ce parti que la simple europhobie. Elle est d’accord avec le leader d’extrême-droite pour dire qu’il y a trop d’immigration en Angleterre.

Mon amoureuse, assise en face de moi, est une immigrée française. Elle fait la sourde oreille, comme une Anglaise, et mange très poliment ses céréales.

La double rhétorique d’Ibn Battuta

Automate verseur de vin, 1354.
Automate verseur de vin, 1354.

Cela étant dit, il serait réducteur de s’arrêter à ces épisodes. Certes, Ibn Battuta a construit sa réputation sur son statut de juriste et doit parfois se montrer intraitable avec la loi islamique. Mais, plus important encore, sa délectation à décrire des mœurs différentes des siennes le rend bien plus subtil à mes yeux. Sa curiosité est joyeuse, ses étonnements sont ceux d’un penseur et d’un hédoniste. À travers les épisodes négatifs décrits dans le billet précédent, Ibn Battuta vise un objectif non dit, adopte une stratégie de voyageur qu’il est temps de dévoiler.

En Afrique subsaharienne, peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libres. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qu’elles appellent des « amis ». Les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent eux aussi un « ami ». Ibn Battuta fait semblant de s’offusquer de cela, alors qu’il a eu maintes fois l’occasion de voir, en Asie, combien les femmes pouvaient être libres, souveraines et rebelles[1]. Le rapport entre hommes et femmes est un invariant des récits de voyage, chez les Arabes comme chez les Européens, et en l’espèce, notre voyageur a pour but d’étonner, voire de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise[2]. » Ibn Battûta prétend être tellement outré qu’il refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques. Ne faut-il pas malgré tout relire ce passage avec un peu de recul ? Il semble qu’il y ait chez le voyageur sinon un double langage, du moins une rhétorique qui contraint le lecteur à opérer une double lecture. D’un côté, il montre un masque de raideur orthodoxe, et ne manque pas d’être choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais le ton qu’il emploie, de l’autre côté, amadoue son lectorat, composé essentiellement de lettrés, de dirigeants et de clercs. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent.

De plus, loin de peindre ces mœurs libérales sous d’horribles couleurs, il présente l’harmonie, le calme et la concorde qui semblent en découler dans les familles. Il met dans la bouche d’un massûfite ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays[3] ! » Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire entre les lignes, avec les valeurs de n’importe quelle religion. L’hypothèse est ici qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait de ses contemporains. J’avais déjà évoqué cette question dans cet ancien billet sur Ibn Battuta.

D’ailleurs, comme un fait exprès, il affirme que la sécurité règne sur le pays, qu’il n’y a même pas de nécessité de caravane pour circuler. Sans vouloir déformer la pensée de notre explorateur médiéval, on ne peut s’empêcher de percevoir une relation de cause à effet entre la paix qui règne entre les hommes et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains développent avec leurs femmes. De même le voyageur n’a pas besoin d’emporter de provision car à chaque étape, des femmes peuvent lui vendre des choses à manger, prodige qui n’est possible que dans les sociétés où les femmes sont autorisées à traiter librement avec les hommes.

S’il ne faut pas faire d’Ibn Battuta un libéral avant l’heure, il est utile cependant de se garder de le réduire entièrement aux préjugés de son époque et de sa société. Il a su, par ses voyages, par sa vie, par ses choix narratifs et par son ouverture auctoriale, créer une œuvre qui dépasse ses propres jugements. En tant qu’écrivain voyageur, il sait jouer sur les apparences, changer de masque pour survivre et pour s’adapter aux situations. Tantôt juge sévère de la loi coranique, tantôt hédoniste dans les jardins et les plaisirs, il sait donner à son livre toutes les apparences du conservatisme rigoureux pour introduire dans les bibliothèques respectables de Fès les femmes noires, les femmes asiatiques, les femmes instruites, les femmes libres et les femmes souveraines.

[1] Voir notamment la scène où l’une d’elles, qu’il prend pour épouse, refuse de se marier. Rihla, p. 928, 936, 973.

[2] Rihla, p. 1027.

[3] Rihla, p. 1028.

Une scène de Romain Goupil

La scène centrale du dernier film de Romain Goupil est une engueulade entre Goupil lui-même et une vieille dame.

La dame vient se plaindre du fait qu’on a enlevé une plaque sur la façade de l’immeuble. Goupil crie que l’homme, honoré par la plaque, était un nazi. La dame répond que c’était un grand musicien.

« Un grand musicien ? Ce monsieur a composé la musique d’un film antisémite.

Comment pouvez-vous juger ? dit la dame. Peut-être qu’on l’a forcé ? »

Alors Goupil rit d’un air supérieur et tance la vieille dame. On se dit qu’elle est peut-être liée à ce musicien collaborateur. Que c’est peut-être sa fille, ou une musicienne qui a étudié son oeuvre. On ne sait pas, mais elle est bouleversée.

« On l’a forcé ! Vous voulez dire que, sous la torture, on a forcé ce mec à composer la musique d’un film de nazi. Cassez-vous madame ! »

La vieille dame éclate en sanglot et s’enfuit.  

Ce que ne dit pas le film, c’est que ledit musicien était sans doute précaire, comme nous tous. La vieille dame a raison, on l’a forcé à travailler pour les Allemands. Non pas sous la torture, mais par la misère économique.

Un beau roman est écrit sur ce sujet : Un roman russe d’Emmanuel Carrère. Carrère raconte comment son grand-père, immigré russe ou ukrainien, a travaillé pour les Allemands pendant l’occupation. Pauvre, inemployé, écrivain raté, mais parlant couramment français, allemand et russe. Seuls les nazis lui ont proposé un boulot.

Goupil aurait honni le grand-père de Carrère.

Au générique de fin, on contemple tous les soutiens financiers et politiques qui défilent sur l’écran, pour que Goupil ait les moyens de travailler.

ZAD, la vie derrière les barrages, dans les bois, sous les radars

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Les chauffeurs sont de paisibles retraités qui n’ont pas peur d’afficher leur soutien total aux zadistes. Ils ont collecté des palettes ici et là et viennent les apporter aux campements qui en feront bon usage : essentiellement des constructions de cabanes.

Nous discutons près d’un chemin barré, gardé par deux jeunes vigiles employés par une entreprise privée. Quand midi sonne, les deux jeunes gens partent manger, laissant le chemin libre.

Les deux sympathisants retraités considèrent les jeunes zadistes comme des résistants des temps contemporains, et veulent leur apporter autant de (ré)confort qu’il est possible. Ils parlent de ces gamins comme de leurs propres enfants, et mâtinent leurs propos anarcho-gauchistes d’une tendresse paternelle tout à fait touchante.

Nous les accompagnons jusqu’au campement qui se trouve au bout du chemin, à l’orée de la forêt. Nous nous interdisons de prendre du son ou des photos, car nous supposons que les zadistes peuvent être méfiants. A juste titre, les deux jeunes qui nous accueillent sont courtois mais relativement froids : l’un d’eux annoncent tout de suite la couleur, il n’acceptera ni interview, ni prise d’image, ni prise de son. Nous n’insistons pas, préférant jouer la carte de la compréhension. Notre but étant de faire un documentaire, il nous paraît plus urgent d’établir des relations de confiance au préalable.

Les relations avec la presse se passe ailleurs, dans une zone nord appelé « La Maquizade ». Là-bas, nous pourrons exposer notre projet de reportage à des zadistes habilités à traiter avec « les journalistes ».

En revanche, ils sont très heureux d’apprendre que des palettes sont arrivées. Nous partons tous ensemble jusqu’au camion. Nous devisons un peu en marchant. Le jeune homme refuse de me parler de lui, comme si j’étais un prédateur qui allait voler le moindre mot, un charognard qui allait se jeter sur le moindre renseignement. Comme souvent, en communauté assiégée, ont voit tout étranger comme un journaliste potentiel, et tout journaliste comme un ennemi en puissance, qui va dire du mal et désinformer. J’ai connu cela avec les Travellers irlandais, et aussi avec les Souffleurs de rêve des Cévennes. Je ne leur en veux pas, mais je ressens une fatigue physique devant cette méfiance et ces multiples barrages qu’il faut franchir pour établir une relation humaine.

Nous repartons et nous dirigeons vers le campement dit « La Maquizade ».

Vive François Hollande, président précaire

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La sagesse précaire a apprécié la campagne de François Hollande en 2012, s’est réjouie calmement de le voir élu, et n’a pas à se plaindre, à mi-mandat, de sa manière d’être président. Au contraire, l’impopularité du président ne nous le rend que plus attachant et plus proche de nous.

Il est temps de s’élever contre ce discours ambiant selon lequel les Français auraient besoin d’un grand monarque prestigieux, d’un chef à leur tête, d’une prestance ou d’une grandeur. Non, nous ne voulons plus de ces souverains à la noix. Je cite l’éditorial du Monde daté d’aujourd’hui : « Le risque est d’apparaître comme un président ordinaire, banal, éventuellement sympathique, mais aux antipodes de ce mélange d’autorité et de souveraineté que les Français continuent d’attendre du chef de l’Etat. »

C’est faux ! Nous ne voulons pas, nous n’avons jamais voulu de personnages autoritaires et souverains. Cette tendance française, incarnée par Louis XIV et Napoléon, ne nous intéresse qu’un peu, et est bien moins attachante que d’autres tendances, plus constructives, moins autoritaires, incarnées par Saint Louis, Henri IV ou Mendès-France. Un catholique, un protestant et un juif, voilà notre trio de tête. Que ceux qui désirent un grand chef règlent leurs problèmes de libido en optant pour des pratiques sexuelles appropriées.

Les gens sont déçus, dit-on. Mais pourquoi le sont-ils ? Avant les élections, nous savions qu’Hollande n’était pas de gauche, c’est même pour ça qu’il a remporté les primaires de la gauche. Nous avons voté pour le plus flou de tous les prétendants et le plus centriste, afin de faire barrage à Nicolas Sarkozy. Nous savions par avance qu’il ne ferait pas de miracle, qu’il ne saurait pas réduire le chômage, qu’il augmenterait les impôts, qu’il se reposerait exclusivement sur les « cycles » pour voir le retour de la croissance.

On nous dit qu’il a trahi, mais je ne vois pas qui, ni quoi. Il n’avait rien promis. Dans mon billet de 2012, où je défendais sa campagne, je louais déjà son caractère placide et sans idée : tout son génie était de se présenter aux Français comme une page blanche sur laquelle nous pouvions projeter ce que nous voulions. Ce n’est pas facile d’être une page blanche. Si, aujourd’hui, des gens sont déçus, c’est qu’ils avaient bêtement cru aux promesses qu’ils avaient eux-même projetées  à l’époque sur cet écran neutre qu’était le candidat Hollande.

Le sage précaire reconnaît au président une merveilleuse constance dans la fragilité, l’esquive et l’adversité. Il est impuissant, comme tous les présidents, mais avec lui, au moins, cela se voit. Grâce à Hollande, il est enfin clair que la politique n’a pas beaucoup de pouvoir, et que le gouvernement ne peut presque rien pour nous. Pour ce rôle de révélateur (je file l’air de rien la métaphore du film, de la pellicule, de l’écran, de la page blanche, j’espère que le lecteur ne m’en voudra pas d’être un peu didactique), pour ce rôle qui incarne la fin de la toute-puissance politique, François Hollande restera dans l’histoire.

Condamné à l’impuissance, il pourrait s’agiter, s’afficher, gesticuler. Il n’en est rien. Il reste un homme normal et je l’admire pour cela. Il paraît que tous les présidents de la Ve république pétaient les plombs, pas lui. Il voit sa cote de popularité chuter, et il reste souriant, bonhomme. Il paraît que c’est le bordel à l’Elysée, tant mieux.

Je lui suis reconnaissant de rester ce qu’il est, et de ne pas nous embarrasser comme le faisait Sarkozy. Avec Hollande, pas de casserole, pas de corruption, pas de scandales financiers qui lui soient directement imputables. Pas de Rolex, pas de stars. Comme le dit Sarkozy lui-même, « on dirait les Bidochon en vacances ». Vive le président pavillonnaire, qui ne fait que passer. On respire enfin. Ses histoires d’amour nous sont relatées par une presse dont c’est le métier, mais lui, au moins, on lui sait gré de ne pas chercher à nous les imposer. Hollande persiste à être pudique, et la sagesse précaire lui tresse des lauriers pour cela. Il a mille fois raison de refuser de répondre aux journalistes qui le questionnent sur sa vie privée.

Profitons-en, chers amis, car les prochains présidents n’auront pas cette délicatesse, ni cette constance dans l’échec, et nous regretterons notre placide président, qui ne détourne pas d’argent, qui fréquente une belle actrice en cachette mais au vu de tous, qui travaille en bonne intelligence avec son ancienne compagne, qui ne s’enrichit pas outrageusement, et qui, surtout, ne joue pas au monarque républicain.

Allocations familiales : arrêtez les bébés

Il est temps de mettre un frein à la natalité galopante que connaît le genre humain. Nous sommes déjà trop nombreux sur terre, arrêtons de procréer. Le sage précaire donne l’exemple. Il n’exige pas d’être suivi à la lettre, mais au moins, sa retenue sur le plan de l’engendrement lui donne une certaine crédibilité.

Les allocations familiales, quel scandale. Je viens d’apprendre que dans notre pays surpeuplé, le gouvernement donnait de l’argent aux familles pour aider la natalité. Pire encore, plus une femme a d’enfants, plus elle reçoit d’argent. Alors qu’il faudrait faire exactement l’inverse : taxer les gens qui tiennent à tout prix à être parents, et récompenser ceux qui ne laissent pas de trace.

Connaissez vous le meilleur moyen de s’assurer que ses enfants ne seront pas pauvres et malheureux ? Leur donner un espace de vie moins peuplé, où ils pourront respirer. Savez vous quel est le seul moyen d’éviter le chômage et la précarité à vos enfants ? Ne pas en faire.

Que veulent ceux qui veulent la paix ?

Hier matin, sur la terrasse paisible du Café de la Soierie, à Lyon, je profitais d’un moment de solitude pour lire Libération. Mon vieux quartier de la Croix-Rousse a bien changé. D’ouvrier, il est devenu bobo, et même le vieux canis de mon adolescence est abonné à ce journal de libéraux. Marek Halter y publiait une tribune pour la paix.

Marek Halter, donc, veut la paix en Israël.

Il dit qu’il veut la paix.

Bon.

Il écrit aux Palestiniens et aux Israéliens : « Parlez-vous! » « Surmontez vos désaccords ! », comme si le conflit israélo-palestinien n’était qu’une brouille entre deux forces égales qui pourraient faire un pas l’un vers l’autre avec un peu de bonne volonté. Il crie sa colère et son indignation : mais pourquoi préférez-vous la guerre à la paix ? Comme si des gens voulaient la guerre par amour de la destruction.

Le chef de l’ONU en appelle aussi au cessez-le-feu, avec un air atterré, de même que le chef des USA, et le chef de ceci et celui de cela. Les chefs ont beau jeu de dire qu’ils veulent la paix. Cela ne mange pas de pain, et surtout, cela dispense de dire quelle option on préfèrerait : retrait des territoires occupés ? Achèvement de la colonisation ? Création d’un Etat palestinien ? Création d’un seul Etat multiconfessionnel ? Pérennité du status quo actuel ? Tous ces projets de paix sont possibles, et tous mécontenteraient une majorité d’acteurs locaux.

Le pape lui-même d’y aller d’un discours lénifiant sur les « Bambini » (le pape parle en italien, c’est toujours plus mignon que… plus mignon que quoi, plus mignon que rien, je crains de dire une bêtise) : « Bambini morti. Bambini mutilati. Bambini orfani. Bambini che non sanno sorridere. Fermatevi. » Arrêtez-vous, arrêtez de tuer ces enfants, dit le pape François, avec son accent argentin. Soit. Mais que veut-il vraiment ? Si Israël retient son bras musclé, que se passera-t-il ?

La Précarité du sage dans la Silicon Valley

Au bord du complexe de Google, Mountain View.
Au bord du complexe de Google, Mountain View.

Le président François Hollande est de passage dans la Silicon Valley, cela remue en moi de beaux souvenirs personnels. Tous les médias parlent de Google, de Microsoft, des nombreuses Startups qui font fortune en une nuit, mais pour moi, cette région est avant tout une matière, un climat, des rencontres, des saveurs.

Je me suis réveillé dans la Silicon Valley un peu par hasard. Je n’avais pas prévu de m’y rendre, mais comme j’étais en Californie, j’ai contacté mes amis américains, et des amis européens exilés en Amérique. A ma surprise, je connaissais pas mal de monde sur la côte ouest des Etats-Unis, et en particulier autour de la Baie de San Francisco.

Mes amis M. et L. élèvent leur petite fille dans une grande maison de la fameuse vallée. Californie. Soleil. Chaleur clémente. Universités. Fruits et légumes goûteux. La Californie est à bien des égards l’un des endroits les plus appréciables du monde. C’est une géographie bénie des Dieux. C’est pourquoi les Indiens Ohlone, notamment, y ont vécu heureux pendant des millénaires, et pourquoi nous, Européens, leur avons pris la place.

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La Silicon Valley n’est pas une « vallée de silicone », et encore moins une vallée pleine de femmes siliconées. D’abord ce n’est pas vraiment une vallée, mais une bande de terre séparée de la mer par une chaîne basse de montagnes, qui s’étend au sud de la baie de San Francisco, depuis Palo Alto jusqu’à, disons, Edenvale et Los Gatos. Une cinquantaine de kilomètres, le long desquels se concentrent les fameuses entreprises dont tout le monde parle.

Mes amis partaient à New York pour une semaine. Ils m’ont donc, sur un ton naturel, prêté leur maison, et m’ont laissé les clés d’une voiture. En échange de cette générosité, je les ai conduits à l’aéroport et ai effectué quelques menus travaux dans leur jardin.

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La palissade en bois qui délimitait la propriété était en mauvais état. Je me suis échiné à la nettoyer, la récupérer et l’enduire d’une teinture protectrice. Tous les matins, je me mettais torse nu et je bossais vaillamment au soleil levant de la Californie. Ces séances de travail manuel me faisaient du bien. Elles me remettaient les idées en place, car la vie de voyageur peut s’avérer anxiogène quand elle ne peut s’adosser à une routine structurée.

J’avais la sensation de payer mes amis par les muscles, par des litres d’huile de coude. La transpiration me faisait du bien, elle calmait mes angoisses et donnait un sens à mes journée.

Puis je passais le reste de mes journées à explorer les environs. J’allais visiter le campus de Google, dans la commune de Mountain View ; admirer les premières églises des missionnaires, à Santa Clara ; les petits musées qui mélangeaient art contemporain et histoire de la Californie. Je ne manquais pas de passer du temps dans les bibliothèques publiques. Je conduisais lentement sur la crête de la montagne qui borde la Silicon Valley, avec vue sur les vignes. Car pour moi, cette région est avant tout un lieu agricole, plus qu’une pépinière d’entreprises innovantes.

Parfois je garais la voiture et m’aventurais quelques heures, à pied, sur les chemins qui se perdaient sur les monts privilégiés de Saratoga.

Le souvenir que je retire de mon séjour à la Silicon Valley est très mystérieux. Je n’arrive pas à faire la synthèse des images qui me viennent à l’esprit.