La France des chanteurs

J’ai découvert cette chanson à l’occasion de la mort de Jean Ferrat. Je la trouve assez jolie quoique comprenant des fautes de style assez lourdes, comme des rimes embrassées là où la mélodie aurait demandé des rimes croisées ou plates, et qui font tomber « Robespierre » comme un cheveux sur la soupe. Mais on pardonnera à Jean Ferrat. Après tout, il a beaucoup apporté à la variété française. En particulier cette voix russe, qui n’existait pas chez nous, avant lui.

Une chanson sur la France, de 1980, écrite par un fils d'immigrés russes, juifs, et pauvres. Sympathisant communiste, Ferrat a quand même envie de faire fausse route à l'internationalisme et de déclarer son amour à une France qui lui paraît valoir le détour.

Contraste avec cette chanson sur le même thème de 2007. Je ne me permettrai pas de juger ni les rimes, ni la voix, ni rien, car j’ai bien trop peur de me faire casser la gueule, ou de me faire traiter de vieux con. Les paroles me laissent perplexe jusqu’au bout, où j’entends : « Alors peut-être qu’on dérange mais nos valeurs vaincront / Et si on est des citoyens / Alors aux armes la jeunesse / Ma France à moi leur tiendra tête / Jusqu’à ce qu’ils nous respectent », chante Diam’s.

On peut se demander ce qu’elle entend par le verbe « respecter », et aussi ce qu’elle entend par « nos valeurs ».

Si j’étais professeur de français langue étrangère, je ferais écouter côte à côte ces deux chansons. 27 ans les séparent. L’âge de Diam’s, peut-être, quand elle écrivit sa France à elle.

D’un côté, un homme qui a le sens de l’histoire, qui s’est approprié la révolution française, et qui croit dans la solidarité politique d’une communauté de travailleurs : « Qu’elle monte des mines, descendent des collines ». Sa France est à la fois rurale et urbaine. Elle se construit sur une terre et des paysages dans lesquels, même sans argent, il est possible d’aimer la vie : « Au grand soleil d’été qui courbe la Provence / Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche / Quelque chose dans l’air à cette transparence / Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche ».

D’un autre côté, une jeune femme qui a le nez collé à son époque, pour qui l’histoire du monde a commencé hier matin. Une jeune personne qui hurlera à vos oreilles qu’elle a des valeurs et qu’elle croit au respect.

Une espèce de mélancolie prend le pauvre type qui écoute les deux chansons. La France est passée d’une geste épique où des révolutionnaires aux cheveux blancs voulaient se battre pour faire triompher un idéal républicain, à un lyrisme de quartier où l’idéal est de ne pas travailler, de « fumer des clopes un peu d’shit, mais jamais de drogues dures ».

On pourrait dire que les deux suivent au fond le même idéal : respect pour tous, égalité et fraternité pour toutes les classes de la société. Ce qui me frappe, au contraire, c’est que l’un ne demande rien et que l’autre exige tout. L’un construit collectivement sa dignité, l’autre rêve, mais je ne sais pas de quoi.

Ces gens qui ont peur des Chinois

Il paraît que cette vidéo a fait rage sur internet et a créé je ne sais quel incident diplomatique entre la France et la Chine. Même avec mon faible niveau de chinois, il me semble que j’aurais remarqué assez facilement que les sous-titres ne correspondaient pas aux paroles prononcées et que c’était une grosse blague.

Ce qui me fait réagir, dans cette affaire, c’est l’image qui est véhiculée des Chinois. Des gens calculateurs, froids, prêts à fondre sur nous, prêts à dominer le monde comme si c’était leur seule ambition. On les imagine à tort comme des êtres inhumains, froids, riant de la misère des autres.

Un jour, je buvais un café avec un ami qui, au détour de la conversation, me dit : « Je n’arrive pas à les trouver sympathiques, les Chinois. »

Il n’y a pas plus éloigné de ce sinistre tableau que les Chinois que j’ai connus et que je continue de fréquenter. Il faudrait que tout le monde ait la chance de rencontrer et de converser avec Huang Bei, Neige, Peng Yuxia, Mimique et Luluc, pour se faire une tout autre idée des Chinois. Une image de personnes affectueuses, drôles, intelligentes et patientes. Une image d’une grande beauté physique aussi.

Il y a cinq ans déjà, dès les premières pages de mon premier blog, je faisais le portrait d’une jolie jeune femme qui était sur le point de partir en France, et j’espérais que mes compatriotes ne ratassent pas l’opportunité d’une belle rencontre.

Il me semble que depuis cinq ans, l’image que les Européens se font des Chinois se soit dégradée, et rien ne me fait plus de peine.

Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.

L’immigration en France et le sens historique des migrants

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En ces temps d’examens de fin d’année, j’ai fait passer les oraux de français à des étudiants de deuxième et troisième année. Beaucoup d’entre eux ont choisi de faire une présentation sur l’immigration en France.

Ce qui m’a frappé, c’est l’image qu’ils se font de l’histoire de France. En gros, ils voient un pays qui fut homogène tout le long de son histoire jusqu’à la décolonisation. Il a alors vu l’arrivée en masse de nord-Africains. Personne ne semble s’apercevoir que l’immigration a été constante en France, dans le passé, et cela est d’autant plus symptomatique que les Britanniques voient leur pays comme multiculturel. La tendance lourde, dans les conversations comme dans la presse (mais aussi dans les recherches universitaires des French Studies) semble être que les Français sont racistes, peu tolérants, car ils ont un sens très aigu de la Frenchness (l’identité française, ou la « francité »).

Quelqu’un m’a dit : « La chose nouvelle avec les musulmans, c’est que c’est la première fois qu’une immigration pose problème. » C’est ainsi qu’on oublie la souffrance des Italiens et des Espagnols, combien ils ont connu le racisme. C’est oublier le calvaire des Arméniens qui, pour certains, étaient quasiment réduits en esclavage dans les fermes. Oublier le sort des juifs d’Afrique du nord et d’ailleurs. Beaucoup de ces gens se sont mariés avec des Français ou avec des immigrés venus d’un autre pays. Tous les enfants, petits enfants et descendants de ces immigrés sont aujourd’hui Français, et ont souvent un rapport assez nationaliste à la France, sans renier leur héritage.

La seule étudiante qui a rappelé l’origine étrangère de nombreux Français était une fille dont le père est italien. Elle-même disait se sentir plus italienne qu’irlandaise ou britannique. En revanche, des cousines à elle vivent en France et se disent françaises. Elle savait que l’immigration italienne avait été massive en France, et qu’elle fut difficile pour beaucoup de gens. Elle révéla le chiffre, corroboré par les historiens de l’immigration, que 40% des Français ont un parent ou un grand-parent étranger.

Gérard Noiriel, historien de l’immigration, le martèle depuis des décennies : « Avec les Etats-Unis et le Canada, la France est le pays industrialisé dont la population doit le plus à l’immigration. » (article de 1986!) C’est pour cette raison que nous avons développé un sens historique (parfois à la limite de la propagande) qui permette d’intégrer tous ces étrangers et d’en faire des concitoyens à part entière. Le mythe, ou la légende, des phrases du type : « Nos ancêtres les Gaulois », enseignées à des Africains, ne doit pas nier la réalité d’un discours républicain qui enseignait aux enfants de toutes les origines que ce qui les unissait n’était pas une race, ni une religion, ni une origine ethnique, mais un projet commun. Il faut lire les souvenirs de François Cavanna, immigré italien dans les années 1930, et comprendre comment la France a su développer à la fois une identité forte et un accueil incessant d’étrangers.

Ce sens de l’histoire, c’est ce qui permet de comprendre pourquoi un Juif alsacien, accusé à tort de traîtrise contre la patrie, alors qu’une partie de la population suinte l’antisémitisme, n’a eu qu’une parole au moment de la dégradation de son statut : « Vive la France ». Ce n’est pas une parole chauvine, ce n’est pas du respect pour un pays, mais c’est une forme de fidélité à un message, à une promesse de vie commune.

Si les Britanniques nous voient comme racistes, c’est entre autre parce qu’ils ont distendu leur rapport à l’histoire. D’ailleurs, l’histoire est une discipline scolaire qui n’est obligatoire ni pour l’équivalent du bac, ni pour l’équivalent du brevet des collèges, au Royaume-Uni. En ces temps de fortes migrations, je trouve cette indifférence à l’histoire presque dangereuse.

International Slavery Museum: images en vrac

Musée de l’esclavage: Liverpool à l’avant-garde ?

Un musée entièrement consacré à la question de l’esclavage, c’est une chose qui doit être visitée et méditée. Celui de Liverpool est peut-être le premier au monde, et forcément, il pose de nombreuses questions.

D’abord, comment faire un musée de l’esclavage ? Qu’exposer ? Les objets et les peintures qui datent en effet de la traite des esclaves sont très intéressants, mais ils sont très peu nombreux. Ils ne peuvent pas remplir un musée, donc il fallait créer des choses et des espaces, et en faire des lieux d’exposition. Est-ce encore un musée ? Et qu’est-il question de conserver ?

Une sculpture d’artistes haïtiens nous accueille, intitulée « Freedom Sculpture« , et accompagnée d’un film où l’on voit les haïtiens travailler et prononcer des phrases générales sur la situation en Haïti. A la fin du film, on voit que la sculpture a été commissionnée par un groupe chrétien de charité. Qu’est-ce que cette sculpture ? De l’art ? De la charité ? Un atelier socio-culturel pour aider les pauvres ? Et en quoi est-ce lié à l’esclavage ? En ceci qu’Haïti fut la première république « noire », la première nation composée d’esclaves affranchis ?

Freedom Sculpture, International Slavery Museum, Liverpool.
 

On se rend vite compte que ce musée n’aborde qu’une forme d’esclavagisme : celui que les Européens ont fait subir aux Africains, du XVIe au XIXe siècle. Rien n’est dit des autres systèmes d’esclavage dans l’histoire. Le sage précaire regrette qu’on ne dise rien des Vikings et de leur commerce des esclaves pendant le Moyen-Âge. Mais surtout, l’absence de l’esclavage dans la culture greco-romaine est une lacune à combler absolument, lorsque nous ferons, nous aussi, nos musées sur ce genre de sujet. N’oublions pas qu’un de nos bons sages de l’antiquité, Epictète, fut esclave lui-même. N’oublions pas que Platon, dans le Ménon, démontre l’immortalité de l’âme grâce à l’interrogation d’un esclave grec.

Notre culture est profondément liée à l’esclavagisme. La démocratie aurait été impossible à penser et à réaliser sans un système social fondé le travail d’une classe d’esclaves.

Or, Liverpool a préféré ne montrer que des victimes noires et des bourreaux blancs. Pourquoi pas, à la rigueur ? Cela peut éviter de noyer le poisson de notre culpabilité dans un grand bain de responsabilité partagée.

Mais l’impression finale est peut-être à l’opposée de l’effet recherché. On en vient à penser que seuls les Noirs peuvent être des esclaves, et qu’en définitive, ça leur colle à la peau. Surtout que dans les dernières salles, on les voit jouer de la musique, faire du jazz et du reggae.

International Slavery Museum, Liverpool

On voit des Noirs faire du sport, des Noirs faire de la politique, des Noirs faire des poèmes, et on se demande un peu de quoi ce musée est le musée.

Hantologie : L’exotisme spectral de Pierre Loti

loti_salon_turc_ottoman.1267273603.jpgLoti dans sa maison de Rochefort

Pierre Loti, cependant, dit des choses sur le Japon qui sont troublants de pertinence, mais qu’il ne compare pas à son pays d’origine. Contrairement à ce qu’une critique paresseuse dit des écrivains voyageurs, qu’ils structurent toujours leur perception des territoires sur un modèle de hiérarchie binaire de type « home/away », il semble que le récit de voyage opère des comparaisons décalées, où le « chez soi » et l' »ailleurs » prolifèrent et se troublent. L’espace se brise en une myriade de lieux auxquels des coefficients de familiarité et d’étrangeté peuvent être appliqués librement et provisoirement.

Bon, c’est un peu abrupt comme début de billet, et pour un samedi matin. Et un matin qui succède à une victoire française contre le Pays de Galles dans le tournois des six nations ! Pour celles et ceux qui ont mal aux cheveux, je reprends d’une voix douce.

Au Japon, Loti a l’impression, pour prendre un exemple concret, que les langues européennes sont trop épaisses, trop riches, trop grasses ou trop onctueuses, pour pouvoir décrire une réalité basée sur l’absence, le peu, le vide et la retenue. Voici ce qu’il écrit dans Madame Chrysanthème : 

« Dans d’autres pays de la terre, en Océanie dans l’île délicieuse, à Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j’aurais voulu dire, je me débattais contre mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des choses.

Ici au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. »

La comparaison du Japon avec d’autres lieux exotiques est intéressante car l’ “ailleurs” n’est pas vu comme un bloc monolithique. Dans l’ailleurs il y a des lieux plus significatifs que d’autres, plus réels que d’autres. Pour Loti, le haut lieu de référence est la Turquie. Il y a aime passionnément une femme et a toujours été fidèle à la cause ottomane. Plus tard, quand il quitte son logement japonais, il décide d’en faire un croquis, “comme jadis, a Stamboul”. La capitale ottomane est devenue une forme de chez soi pour Loti, et contrairement a ce qu’on dit trop souvent, le voyageur ne compare pas les pays avec son pays d’origine, mais avec d’autres pays étrangers qu’il a cru comprendre, ou avec lesquels il a construit quelque chose : 

« Il semble vraiment que tout ce que je fais ici soit l’amère dérision de ce que j’avais fait là-bas… »

Pensée spectrale de Loti. Le deuxième voyage est la répétition fantasmée et comique du premier, comme Marx le disait de l’histoire qui se répétait comme une farce : une premiere version d’un événement était jouée sur le mode héroïque ou tragique (révolution de 1830), suivie par une deuxième version, comique et parodique (révolution de 1848). Jacques Derrida, qui a beaucoup écrit sur les spectres et les fantômes, écrit que le spectre est « ce qui, quand il revient, fait événément. » Si cela est vrai, alors le Japon pour Loti est le véritable événement, tandis que la Turquie, profondément aimée, n’était qu’un songe incroyable. « Chaque fois qu’un spectre est présent, dit Derrida, c’est l’événement même, tout autre. » En effet, le Japon c’est l’exotisme même pour Loti, l’autre absolu (exotique vient du grec « exotikos », étranger). Au contraire, son « Orient » turc séducteur, la Turquie, est devenue complètement familière pour Loti ; il l’a ingérée, digérée, intégrée.

pierre_loti_par_henri_rousseau.1267273560.jpgLoti, par le Douanier Rousseau

Les mots français sont donc trop amples au Japon, ils manquent de finesse mais aussi de raffinement : ”Pour raconter fidèlement ces soirées-la, il faudrait un langage plus maniéré que le nôtre.” Mais voilà, dans l’esprit polyglotte de Loti, « notre » langage n’est pas forcément le français. C’est une langue de fantôme, mêlant le turc et le basque, le breton et la langue d’oïl. Si Loti se transforme lui-même, s’il se déguise, s’il se maquille, s’il se travestit, c’est pour devenir un spectre. Pour habiter et se tenir toujours ailleurs

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« A ce Japon, il manque décidément je ne sais quoi d’essentiel : on s’en amuse en passant mais on ne s’y attache pas. »

C’est ainsi que nous retournons à la dialectique du nomade déjà notée par Bouvier. S’attacher/S’arracher. Si Pierre Loti ne peut s’attacher au Japon, alors il l’exclut de sa vie de nomade, et il ne s’en arrache même pas. Le Japon aura été comme un espace irréel, dont l’essence est lacunaire (il manque « quelque chose d’essentiel »), ce qui convient, me semble-t-il, parfaitement à une nomadologie spectrale, ou à une « hantologie » des voyages.

Coupables, collaborateurs et complices

La thèse du roman de Yannick Haenel sur Jan Karski est que les Anglais et les Américains avaient une part de responsabilité dans l’extermination des Juifs. Ils savaient et ils ne voulaient pas tirer les conséquences de ce qu’ils savaient. Ils faisaient la guerre et combattaient l’armée allemande alors que dans le même temps, le vrai crime contre l’humanité se perpétrait. Ils menaient une guerre contre un pays et refusaient de traiter le problème des camps d’extermination. D’après Haenel, il aurait fallu bombarder les chambres à gaz et sauver ceux qui étaient encore sauvables.

La thèse la plus radicale de ce roman, c’est qu’au fond les Alliés étaient complices de la Shoah, et non son ennemi. « Ceux qui refusent d’entendre le mal deviennent les complices du mal », dit Jan Karski (le personnage fictionnel de Jan Karski, pas le vrai.) L’écrivain français va assez loin, en particulier quand il dit que « le consensus anglo-américain masquait un intérêt commun contre les Juifs. » Ils auraient collaboré au génocide des Juifs pour éviter de les accueillir, pour éviter de se charger de leur sort.

Ils auraient « collaboré », voilà le terme souverainement accusatoire. Si les Anglo-saxons lisent ce roman, ils diront sans aucun doute que l’écrivain cherche à diluer la responsabilité des Français et à faire oublier la honte de leur comportement collaborationniste pendant la guerre. Les Anglais gardent toujours en mémoire qu’ils ont continué à se battre contre les nazis lorsque l’Etat français se coucha devant l’envahisseur et lui proposa même de collaborer. Alors qu’on leur dise maintenant qu’au fond ils ont, eux aussi, été complices des nazis, cela ne peut que leur être insupportable.

Simone Veil, qui était à Auchwitz lorsque les Anglais libérèrent le camp, ne partage pas l’opinion du romancier français. Dans ses mémoires, elle développe succinctement l’idée que « les Alliés ont eu raison de faire l’achèvement des hostilités une priorité absolue. » Une vie (Stock, 2007) Qu’il fallait d’abord, et au plus vite, gagner la guerre. Elle dit cela alors même que sa mère mourait du typhus et l’état de sa soeur s’aggravait. Si on avait libéré les camps plus tôt, sa mère aurait survécu et sa famille aurait moins souffert.

Simone Veil désapprouve tout autant les intellectuels, « telle Hannah Arendt », qui professent la « banalité du mal » et la responsabilité collective. Elle y voit une sorte de lâcheté intellectuelle qui préfère voir tout le monde coupable plutôt que ceux qui ont vraiment massacré. Elle reprend l’argument nationaliste que j’utilise au-dessus à propos d’Arendt : « C’est la solution désespérée d’une Allemande qui cherche à tout prix à sauver son pays ».

J’ai été très étonné par cet argument, mais c’est à cause de ma très grande ignorance. En vérité, cette problématique de la culpabilité et de la responsabilité plus ou moins réduites aux Allemands, plus ou moins élargies à tous les Occidentaux, est un refrain de ces dix dernières années. Le fameux livre de Daniel Jonah Goldhagen, professeur à Harvard, date de 1996. Dans Les bourreaux volontaires de Hitler : Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, il ne cherche pas seulement à démontrer que ceux qui ont mis en oeuvre l’extermination étaient des gens ordinaires, mais que « l’antisémitisme éliminationiste » était propre à la culture allemande, depuis le XIXe siècle.

Quoi que l’on en dise, nous au moins, les Français, nous n’avons pas à nous en faire. Complices, nous l’avons été, officiellement et radicalement.

Jan Karski quitte le camp sans problème

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Les études postcoloniales et la France

On s’étonne que le « postcolonialisme » n’ait pas pris en France, alors qu’il en est à sa troisième ou quatrième génération de chercheurs dans les universités anglophones. On lance des débats là-dessus, on essaie de comprendre pourquoi les Français sont aussi « en retard ».

L’autre jour, M. Lannes, diplomate français, venait nous rendre visite à l’université Queen’s. Il voulut voir les doctorants en français, alors ces derniers se fendirent d’un petit exposé sur leurs recherches en cours. C’est dans ce contexte que le diplomate français nous parla du « retard » français. Pourquoi sommes-nous en retard sur le postcolonialisme ? Et si c’était le contraire ? Si la recherche française faisait la fine bouche devant les études postcoloniales pour de bonnes raisons ? Et si c’était les postcolonialistes qui étaient en retard ?

Edward Said écrit Orientalism à la fin des années 1970. Or, la pensée de Said est très proche de celle de Michel Foucault, à qui il rend hommage en préface : il s’agit de percevoir, à travers les œuvres littéraires des romantiques, mais aussi à travers la constitution d’un corpus scientifique donné (l’orientalisme du XIXe siècle), les ressorts profonds de notre société et ses motivations politiques et culturelles, cachées par des discours écrans. Dans cette optique, l’artiste romantique, le voyageur ou l’écrivain, croit faire œuvre intellectuelle, désintéressée et progressiste, alors qu’ il se retrouve en fait acteur d’un système politique oppresseur qui définit l’Autre (l' »Oriental ») et qui le modèle à sa convenance.

Ce que faisait Foucault dans le domaine de l’épistémologie de l’époque moderne (Les Mots et les Choses, 1967), Edward Said le fait dans une situation beaucoup plus visible socialement, et aux implications politiques immédiates, puisqu’il s’agit de la relation coloniale, et donc de l’identité actuelle de millions d’individus appartenants à des territoires ayant été colonisés. Deuxième différence, Foucault écrit depuis la philosophie, et dans les sciences sociales, alors qu’Edward Said écrit depuis la littérature comparée, et dans un contexte universitaire très pluridisciplinaire : les Cultural studies.

Alors pourquoi le postcolonialisme, dont Edward Said est reconnu comme un des pères, n’a pas pris en France ? Certains disent que cela fait peur, entre autres parce que les Français ne voudraient pas regarder en face leur passé colonial et leur présent néo-colonial. Cet argument ne tient pas une seconde, et on y reviendra si le cœur nous en dit. La raison est plutôt à chercher dans l’évolution parallèle du monde de la recherche français et anglo-saxon.

D’abord, quand on lit Orientalism, on trouve cela très bien, mais après avoir lu Foucault, Deleuze, et même Lévi-Strauss et Sartre, on a du mal à s’enthousiasmer. C’est un peu du réchauffé, si l’on me permet cette grossièreté, ou du moins, cela ressemble à un cas pratique de la pensée poststructuraliste, appliqué à l’orientalisme. Pour enfoncer tout à fait le clou, Edward Said, c’est Michel Foucault en beaucoup moins bien écrit. Ce que je dis là est très incorrect politiquement, je le sais, mais enfin, si je ne peux pas dire ce que je veux sur mon blog, où pourrai-je le faire ?

Enfin, il y a le décalage historique entre le monde de l’intelligence français et anglo-américain. Dans les années 50, 60 et 70, les grands « perdants » de la guerre (en tout cas ceux qui n’ont aucune raison d’être fiers de leur comportement pendant la guerre), Allemagne, Italie et France, connaissent un bouillonnement intellectuel ahurissant, tandis que les Britanniques et les Américains s’enlisent, soit dans un conservatisme chiant, soit dans un activisme politique radical sans grande théorie. En France, le bouillonnement intellectuel constitue même une période miraculeuse. Ce qui deviendra en Amérique The French theory crée des concepts qui explosent de toute part. Philosophie, psychologie, ethnologie, histoire, critique littéraire, Paris est alors le théâtre de la plus grande concentration de talents théoriques du monde occidental.

Or, cette explosion de créativité a besoin, à partir des années 1980, d’être digérée par le monde de la recherche français, et c’est la raison pour laquelle la génération des Boomers ne crée pas grand chose de nouveau à part les « nouveaux philosophes » qui sont justement une réaction centriste aux expérimentations radicales des années 50 et 60.

Et c’est justement dans les années 1980 que les anglophones se réveillent et prennent à bras le corps ce qu’ils voient comme un nouveau champ d’études complètement révolutionnaire : la critique postcoloniale, avec ses branches indianistes des études « subalternes », à quoi s’ajoute le féminisme qui prend de l’envergure avec l’appellation plus inclusive de Gender studies (études du genre sexuel).

Pendant ce temps-là, les théoriciens francophones n’ont pas brillé par un renouveau puissant. Aujourd’hui, depuis quatre ou cinq ans, le grand public français s’aperçoit que les universités anglophones ont énormément travaillé, et il faut bien reconnaître qu’on a du mal à penser sereinement ce qui se passe.