Tunisie 2011: Habib, où es-tu ?

 

Habib, pour moi, c’est le visage de la Tunisie. Quand je suis allé le voir, dans sa famille, en 2002, il avait changé et s’était réadapté au mode de vie villageois tunisien.

En France, pendant toutes les années 90, Habib était le visage rayonnant de la double culture franco-tunisienne. Quand nous travaillions ensemble dans les usines de Tarare, il était le seul ramoneur de France à réciter Baudelaire en nettoyant les séchoirs de l’usine de textile. Il venait de terminer son D.E.A. (Master 2) sur la conception du Sahara dans l’oeuvre de Saint-Exupéry. Sa mention « Bien » l’avait un peu déçu. 

Ensemble, nous jouions et chantions du Brassens. De sa voix grave et caverneuse, il savait restituer à Brassens sa rigueur mélodique, alors que moi je l’avais depuis toujours adapté à mon palais et à mon timbre, au point de le rendre méconnaissable aux non-spécialistes. Ma façon de jouer de la guitare ne lui déplaisait pas, il trouvait que je donnais du swing à des chansons comme Le Pêcheur, et que je savais souligner la sonorité blues de sa chanson préférée, La princesse et le croque-note. Nous faisions ainsi un duo détonnant, et mon grand regret est de ne jamais avoir appris de chansons arabes qu’il chantait en s’accompagnant du Oud.

Dans les années 1995, un ami richissime avait acheté un des châteaux de Crémieu, et avait chargé Habib d’en être le gardien. Je me souviendrai toute ma vie des séjours que j’y ai fait, avec d’autres copains, parasites lyonnais au bord de piscines cossues. Les rares fêtes où j’ai été invité là-bas réalisaient mon rêve de mixité sociale ; je revois les jolies bourgeoises qui faisaient semblant de ne pas être incommodées par des rustres comme moi. Dans mon rêve, j’en vois une au corps filiforme, qui est nue avec moi, dans ou à côté de la piscine, mais je ne crois que cela se soit passé pour de vrai.

Une des choses admirables chez Habib était sa capacité à vivre de manière nomade sans ressentiment. Il me disait qu’il n’avait jamais été victime de racisme en France, ce qui est rare. Aujourd’hui, à l’époque de livres à succès du genre Indignez-vous, tout le monde cherche plutôt à se faire passer pour victime, semble-t-il. Habib n’était ni victime ni bourreau. En vrai nomade, il vivait souvent chez les autres. Je ne me rappelle pas l’avoir vu dans des logements personnels. Tous les lieux de vie que je lui ai connus étaient prêtés par des amis, partis pour des durées indéterminées en Chine, en Amérique, Dieu sait où. Et Habib était partout chez lui, respectueux des biens d’autrui et capable de solitude. Un vrai nomade.

Il me mettait en garde contre l’admiration que je lui portais. Moi, quand je lui disais qu’il représentait le nomadisme à mes yeux, j’avais en tête la conception deleuzienne du nomade (ou deleuzo-guatarienne, plutôt), je ne prétendais pas qu’il incarnait l' »Oriental », l’Arabe éternel, descendant des tribus du prophète. Il me disait de ne pas l’idéaliser, que son nomadisme n’était pas forcément quelque chose d’heureux, que ce n’était pas une vie facile. Mais je ne prétendais pas que ce fût facile, j’observais simplement qu’il était supérieurement apte à passer d’un job à un autre, d’un mileu social à un autre, d’un logement à un autre. Il pouvait jouer au tiercé dans un PMU ouvrier le matin, lire Huysmans l’après-midi et danser sur de la musique électronique le soir avec les gens les plus branchés de Lyon. Et il était chez lui partout, à l’aise dans toutes ces activités.

Voyager, dit Lévi-Strauss, c’est se déplacer à l’intérieur de l’espace, de l’histoire et des classes sociales.

Au début des années 2000, Habib est rentré en Tunisie, où il est devenu professeur de français. En 2002, j’ai fêté mon trentième anniversaire en Tunisie. J’ai invité tout le monde, amis, famille, petite amie, collègues, à me rejoindre à Douz, le dernier week-end de mars. Personne n’est venu, et j’ai fêté mon anniversaire avec deux belles étudiantes américaines qui s’étaient accrochées à moi dans le voyage. J’avais au préalable rendu visite à Habib. Il menait une vie moins colorée que celle qu’il avait eu en France. C’est moi qui étais incapable de m’adapter au pays, et de comprendre qu’il n’avait pas changé, au contraire. Habib s’était impregné du village, des us et coutumes, et il s’était adapté.  

Où est-il maintenant ? Est-il marié, a-t-il des enfants ? Ni lui ni personne ne m’a donné de ses nouvelles depuis mes trente ans. Je me demande ce qu’il pense des mouvements sociaux qui ont lieu dans son pays. Je me demande s’il lit les blogs tunisiens qui sont si importants pour la révolte du peuple, et s’il en écrit lui aussi. J’aimerais le revoir pour qu’il me parle de Saint-Exupéry et du désert.  

Postcolonialisme et régimes autoritaires : comment la dictature chinoise se sert des études postcoloniales

Le substrat théorique des études postcoloniales consiste en une critique interminable sur les concepts universalistes de la métaphysique, invariablement qualifiée d’ « occidentale ». On stigmatise donc toujours l’universalisme, au profit de choses aussi peu excitantes que la différence, la diversité, le métissage ou le multiculturalisme. Evidemment, les postcolonialistes eux-mêmes sont en faveur d’une société multiculturelle dans la mesure où tout le monde parle anglais, respecte son prochain, garantit l’égalité entre les hommes et les femmes, utilise la même monnaie d’un quartier à l’autre, respecte les lois. Dans les faits, il y a autant de différence que de beurre en broche, car le multiculturalisme n’est qu’une nouvelle façon de vivre à l’occidentale.

Ce qui est plus intéressant encore, c’est la façon dont les Chinois se sont emparés des théories postcoloniales. Zhang Yinde a écrit un chapitre très éclairant là-dessus dans Le Monde romanesque chinois au XXe siècle. Modernité et identités (Champion, 2003). Il montre comment la critique de l’ « universalisme occidental » a permis au pouvoir chinois de déconstruire et rejeter les droits de l’homme. C’était dans les années 1990, juste après le massacre de la place Tiananmen, et tout cela me paraît hautement significatif : ici en Europe et en Amérique, on se croit très malin quand on évoque « l’imaginaire racialiste constitutif de la République ». On se trouve très progressiste quand on clame que derrière nos valeurs se cache notre volonté de domination. Mais tout cela prend une autre tournure dans des pays où la liberté politique est refusée. Dans ces pays-là, on voit les étudiants défiler pour la démocratie, en 1989 par exemple, et l’on dit qu’ils sont manipulés par les Occidentaux puisque, ce sont les postcolonialistes qui l’ont dit, la démocratie et les droits de l’homme ne sont que le cache-sexe de l’impérialisme de l’homme blanc.

C’est ainsi que le chauvinisme chinois le plus étroit peut prendre appui sur les théories qui, ici, prétendent que la nation n’est qu’une fiction honteuse. Zhang Yinde le dit mieux que personne : « Le veto sur les droits de l’homme prend ainsi appui sur le double arc-boutant du postcolonialisme et de la rhétorique nationaliste. » (op.cit., p.74).

Les choses sont donc simples. Les postcolonialistes prouvent que la république est mauvaise car elle a coïncidé avec le colonialisme et l’impérialisme. Ils disent que la face sombre des Lumières est le visage des Africains mis en esclavage à cette époque. Que les deux faces sont inséparables. Eh bien, si cela est vrai, alors il faut aussi admettre que le postcolonialisme légitime les régimes autoritaires et corrompus – de Chine et d’Afrique notamment – de l’époque contemporaine.

Construisons des mosquées !

Je suis ulcéré par ces faux débats sur la laïcité et les prières de musulmans dans les rues. Nous sommes en 2010 et nous parlons comme en 1910.

Les musulmans ont besoin de place ? Construisons-leur des mosquées ! Mais de grands établissements, qui soient en même temps des centres culturels, des jardins où l’on pourrait se promener. Qui n’a pas pris un thé à la mosquée de Paris ? Qui ne voudrait pas voir fleurir ce type de monuments dans nos villes françaises ?

Nos villes seraient tellement belles si, en plus de leurs églises, leur cathédrale gothique, leur quartier Renaissance, leurs immeubles bourgeois, elles incrustaient en leur centre de superbes dômes et des minarets élégants comme des pinceaux de calligraphe. Je vois d’ici les skylines des villes françaises, et dans mes rêves, elles me paraissent belles à pleurer.

À Liverpool, j’avais admiré le sens du marketing des Anglais qui avaient profité de la présence de quelques centaines de Chinois pour ériger un Chinatown dont les arcs et portiques donnent de la couleur et de la vie dans des quartiers gris. Même chose à Manchester, où je me suis demandé pourquoi nous, les Français, nous ne ferions pas des French Quarters un peu partout dans le monde, où règneraient le stupre et des odeurs mêlées d’ail et de Gauloises.

De nombreux quartiers de nos villes sont déjà grandement multiculturels, c’est un fait, avec des restaurants fabuleux, des magasins de toutes les couleurs : de jolies mosquées, en plus de tout cela, enrichiraient le patrimoine de notre territoire national. Dans deux cents ans, on en parlera en disant : « Oui, à cette époque, il y avait beaucoup de musulmans en France. »

Des Africains qui préfèrent l’Amérique : Célestin Monga

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A la recherche de récits de voyage écrits par des Africains, je suis tombé sur Un Bantou à Washington, de Célestin Monga (PUF, 2007). Economiste camerounais, Monga a écrit des articles d’opposition au pouvoir de Paul Biya, a fait de la prison, a incarné la résistance démocratique camerounaise, avant de s’exiler en Amérique dans les années 90 où il a repris ses études à Boston (université d’Harvard), et finalement trouvé refuge dans un beau bureau à Washington, dans la prestigieuse Banque mondiale.

Le passage critique vis-à-vis de la France m’a évidemment intéressé. Monga doit se justifier de plusieurs choses : de refuser l’exil que la France mitterrandienne lui offre, de ne pas rester avec ses compatriotes au Cameroun, de préférer l’Amérique à la France, et de collaborer à « la politique de la Banque mondiale ».

Même s’il reconnaît qu’il existe une « France de Victor Hugo », il ne nourrit plus que des sentiments amers pour cette France qui « apparaissait aux Africains de mon âge comme une vieille dame aigrie et recroquevillée sur elle-même, à une époque où la globalisation semblait au contraire étendre les frontières de notre galaxie » (67).
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C’est un grand lieu commun dans les études postcoloniales, de reprocher à la France de se crisper sur « sa » république, son « vieil universalisme » (A. Mbembe), les « frontières de la francité » (S. Shilton), son « identité nationale », lorsque le reste du monde s’ouvre, s’aère l’esprit, se mélange dans une globalisation vraiment moderne. Achille Mbembe écrit les mêmes mots dans sa contribution au gros ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales, les nouveaux visages de la société français (La Découverte, 2010).

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Avant de partir pour l’Amérique, Célestin Monga s’imagine comme intellectuel africain à Paris, et cela lui répugne considérablement : « L’idée de passer mes journées à flâner dans les bistrots de la Rive gauche ou à humer l’air du Jardin des Tuileries, et mes soirées à déambuler sur les Champs-Elysées me semblait un plaisir dégoûtant » (68). C’est bien un rejet violent, épidermique. A propos de Harvard, il parlera de la « volupté de l’ascèse ». Il y a donc deux formes de plaisirs existentiels selon Monga : en France, un hédonisme pourri, délétère, décadent, où l’on traîne dans une misère morale sans issue ; aux Etats-Unis, un plaisir sain et sobre, frugal, tourné vers l’émancipation et les vrais résultats.

Paris, c’est l’apparence de la liberté, Boston l’efficacité de la vie libre.

Monga donne de nombreuses autres raisons, toutes plus légitimes les unes que les autres : le manque de sécurité, la mauvaise conscience, la « mémoire exagérément lucide ». Il donne aussi plusieurs raisons qui l’ont poussé à accepter l’éxil aux Etats-Unis plutôt qu’ailleurs. Achille Mbembe fait de même, lui qui a enseigné quelques années à Columbia. Dans l’article cité plus haut, Mbembe alarme le lecteur sur la perte de prestige de la France en Afrique, perte « dont le principal bénéficiaire est l’Amérique ». Les Etats-Unis qui, eux, possèdent une « réserve symbolique immense » avec sa « communauté noire » qui a tant de représentants dans le monde politique, médiatique et culturel.

A aucun moment Monga ni Mbembe ne disent que les Etats-Unis offrent plus d’argent aux élites du monde entier, de meilleures conditions de travail et un cadre de vie appréciable. Ou plutôt, ils le disent, mais ils n’interrogent jamais le fait que si les Etats-Unis ont tant d’argent pour attirer les élites, c’est grâce à une forme d’impérialisme dont ils sont les maîtres, et qu’ils n’oublient jamais de fermer leurs frontières, autant qu’il leur est possible, pour empêcher les pauvres de venir chez eux.

Enfin, nos amis intellectuels africains omettent tout simplement de dire que tous ceux qui bougent aujourd’hui ont plutôt envie d’aller en Amérique qu’en France. Moi aussi, si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres. Cela n’a rien à voir avec un rejet de l’Europe, mais tout avec le désir naturel d’aller voir sur place comment les choses se passent au centre du monde. Si j’avais vécu à Lugdunum au premier siècle, de même, j’aurais essayé de me rendre à Rome, pour voir un peu.

C’est un peu facile, en définitive, d’habiller ses choix de migrations de grands principes moraux, et de profiter des largesses américaines, faites sur le dos des travailleurs exploités, pour expliquer que la France décline du fait de son colonialisme mal digéré. Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité.

De l’esclavage des nègres : Montesquieu était-il ironique ?

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C’est un fait, et c’est un des bonheurs de vivre à l’étranger, on entend dire souvent que les « philosophes » des Lumières n’étaient pas aussi éclairés que cela, qu’ils étaient en fait plein de préjugés à l’égard des Noirs, et que l’image qu’on s’en fait (des gens à la pointe des droits de l’homme) est une propagande républicaine qui flatte la vanité des Français.

On entend dire, par exemple, que Montesquieu était en faveur de l’esclavage des noirs, qu’il était même raciste (!)

Vous avez envie de rétorquer gentiment : « Non, vous devez vous tromper, quelqu’un vous a fourvoyé. Montesquieu est au contraire connu pour être en faveur de la liberté des peuples. » Mais vous êtes impressionné par l’assurance des penseurs anglophones, alors vous ne dites rien. Vous n’avez pas fait, vous-même, de recherches particulières sur le commerce transatlantique des esclaves, et n’avez pas lu beaucoup de pages de Montesquieu. Vous connaissez Les Lettres persanes et avez lu en partie De l’esprit des lois. Insuffisant pour ne pas être ébranlé.

J’ai alors demandé à une camarade qui travaille sur le postcolonialisme de m’expliquer en deux mots ce que l’on reproche à Montesquieu. Elle m’a dit que cela tournait autour du fameux texte sur l’esclavage des noirs, au livre XV de L’Esprit des Lois. Elle m’a prêté son exemplaire, ainsi que deux livres de chercheurs postcolonialistes qui discutent la question.

Je m’y attendais, j’avais le souvenir d’une thésarde chinoise, à Shanghai, qui avait déclaré lors d’une conférence que Montesquieu était raciste, ainsi que tous les penseurs des Droits de l’homme, et que ce passage en était la preuve. Une étudiante française présente dans la salle avait protesté que ce texte était de l’ironie, et que c’était une charge contre ceux qui tolèrent le racisme, une manière de les prendre pour des imbéciles. Mais la Chinoise, qui parlait pourtant très bien le français, persistait et citait à l’appui de sa thèse des auteurs anglais et américains. Je n’avais pas cherché à vérifier, j’avais laissé tomber la chose.

Citons Montesquieu, pour le plaisir :

De l’esclavage des nègres

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié? »

Ce passage comique est aujourd’hui considéré avec suspicion par les postcolonialistes anglophones (et sans doute aussi francophones). Catherine A. Reinhardt, dans Claims to Memory (2006), écrit que « contrairement aux nombreuses représentations que l’on se fait des écrits antiesclavagistes, les « philosophes » ne gardaient pas une ligne d’attaque très claire contre l’institution de l’esclavage » (p.26, ma traduction). S’appuyant sur un livre de Tzvetan Todorov, elle va jusqu’à dire qu’ « il est difficile de déterminer si les Lumières étaient pour ou contre l’esclavage ».

Difficile de le déterminer ?

Les universitaires disent des choses tellement énormes, de nos jours, que je ressens souvent le besoin de répéter ce que j’entends ou ce que je lis. Vraiment ? Vous pensez que l’idéologie des Lumières était peut-être en faveur de l’esclavage ? Reinhardt dit que l’ambigüité des « philosophes » a été ignorée car l’école républicaine française a caché les passages où Voltaire et Montesquieu « révélaient leurs préjugés raciaux contre les Africains ». Dans la même page, on passe du fait que la dénonciation n’est peut-être pas si claire que cela, à un racisme avéré, mais elle arrive à cette conclusion sans aucune preuve. Magie de la rhétorique universitaire !

Elle aborde plus loin le passage ironique de L’Esprit des lois que j’ai cité, « De l’esclavage des Nègres ». Elle ne se prononce pas elle-même sur l’aspect sarcastique du passage, elle indique seulement que « des débats considérables entourent l’intention de Montesquieu dans ce passage car tous les critiques ne sont pas convaincus qu’il voulait être ironique » (p. 29). Une note de bas de pages donne quelques noms de critiques et les titres de leur texte, sans qu’on sache quelles étaient leur position, et s’ils doutaient sérieusement. Pour changer de paragraphe, et toujours sans se mouiller, elle écrit : « Que Montesquieu ait été intentionnellement ironique ou non, son passage sur l’esclave des noirs a contribué à étendre les croyances ambigües sur la couleur de peau des Africains. »

Si cela n’est pas de la mauvaise foi, je ne sais pas ce que c’est. N’est-ce donc pas clair pour Mme Reinhardt que Montesquieu était sarcastique ? On peut se demander très sérieusement : est-elle capable de lire un texte littéraire ? Doit-elle attendre qu’il y ait un consensus universel parmi les critiques pour percevoir du second degré ? Comment fait-elle quand elle regarde les Monty Pythons à la télévision ? Elle attend que toute la nation britannique lui dise que c’était pour rire ?

J’en viens à me demander s’il n’y a pas un vrai problème au sein des Cultural Studies contemporaines, en France et ailleurs. Une tendance à tout lire au pied de la lettre et à ne plus accepter le moindre trait d’humour ou de sarcasme, lorsque cela permet d’accuser de racisme, de réactionnaire et de sexiste, un peu n’importe qui, et en particulier ceux qui avaient la réputation d’être progressistes. Je pourrais faire une liste très longue, rien que dans les études sur le récit de voyage, de textes interprétés de cette manière littérale pour conclure que l’auteur incriminé est colonialiste, phallocrate, impérialiste, ou tout simplement un gros con. Les chercheurs de l’université se sont transformés, insensiblement, en procureurs. Ils passent leur temps à juger des gens plus intelligents et plus brillants qu’eux. Nietzsche, reviens-nous!, le ressentiment a pris le pouvoir.

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Christopher L. Miller, dans The French Atlantic Triangle (2008) revient sur la grande affaire Montesquieu. Alors, a-t-il été ironique, ce salaud de Montesquieu ? Miller semble admettre que oui, ce ne fut que de l’ironie. Ouf.

Miller reproche à Montesquieu, en revanche, d’être ambigu dans d’autres passages de L’Esprit des lois, où il semble moins révolté qu’il ne devrait l’être de la situation des esclaves africains.
Sauf que…
Sauf que Miller ne cite qu’une phrase ou deux sans la remettre dans son contexte, et sans montrer que Montesquieu, loin de justifier l’esclavage, explique qu’il y a des lieux où le climat est tel que personne ne peut agir autrement que sous la crainte d’une force coercitive. Selon Montesquieu qui se fie aux relations de voyages de son époque, dans un tel climat (disons, l’Afrique équatoriale, par exemple), les hommes sont « lâches », ils n’ont plus de volonté, quelle que soit la couleur de leur peau. Le maître est lâche avec son prince, l’esclave est lâche avec son maître. Dans ces régions, dit Montesquieu, « l’esclavage choque moins la raison ». Et dans ce sens seulement, on peut dire que dans certains coins du globe, l’esclavage est « fondé sur la raison naturelle », mais n’est en aucun cas une question de race. Au contraire, il rappelle sa foi dans l’égalité de tous les hommes. Citons encore L’Esprit des lois pour être bien sûr qu’on parle de la même chose.
« Il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison.
Aristote veut dire qu’ il y a des esclaves par nature ; et ce qu’il dit ne le prouve guère. Je crois que, s’ il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler. Mais, comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre la nature, quoique, dans certains pays il soit fondé sur la raison naturelle, etc., etc. »
Bon, admettons que cela ne soit pas politiquement correct, et que tout cela, lié à sa théorie des climats, ne fait pas de lui un militant très ferme de l’anti-esclavagisme. Cela ne fait pas de lui non plus un raciste ni un esclavagiste (il dit clairement que l’esclavage est « contre la nature »). La « raison naturelle » qu’il évoque ici n’a rien à voir avec la couleur de la peau, mais avec la naturelle – et supposée – faiblesse de la volonté dans des climats hostiles. Mais de là à fonder sur cette phrase une déconstruction totale de la pensée de Montesquieu, cela est un peu fort. Si ce texte était une sorte de Bible, il serait plus facile de se baser dessus pour interdire l’esclavage où que ce soit, que pour l’introduire ou le faire perdurer.

Pour corser le tout, dans une note de bas de page, Miller dit que Voltaire critique Montesquieu, alors qu’il en fait l’éloge. C’est donc une habitude, chez les critiques des Cultural studies, de mentir ou de déformer la réalité ? Miller cite Voltaire dans son « Commentaire de L’Esprit des lois » : « Si quelqu’un a jamais combattu pour rendre aux esclaves de toute espèce le droit de la nature, la liberté, c’est assurément Montesquieu ». Or, le terme « jamais » dans cette phrase n’a pas le sens négatif de never, mais celui positif de « déjà » (pour le dire autrement : si quelqu’un, au grand jamais, a lutté pour eux, c’est lui. Si un homme a déjà lutté pour eux, c’est lui.) Donc, basé sur cette citation, il est inexact de dire que Voltaire ait « jamais » critiqué Montesquieu.

Il faut donner des cours de français aux postcolonialistes, c’est une mesure d’urgence.

Bref, on nage dans une véritable semoule, et plus j’avance, plus je lis, plus je sens qu’à cause de cette semoule, des milliers de brillants étudiants anglo-saxons se font de nos classiques une image tellement déplorable qu’ils en seront dégoûtés à vie. Or, comment prendre du plaisir dans la vie, si l’on n’est pas capable de lire les grands auteurs du siècle des Lumières ?
Et comment se former à l’ironie littéraire si l’on ne lit les grands auteurs que par fragments, pour monter des dossiers d’accusation ?

Tullyquilly (6) Le Juif errant

Depuis que Daniel a monté un tipi dans un des jardins, le visiteur est encore plus confortable que lorsqu’il logeait dans le cottage. J’y ai dormi quelques nuits la semaine dernière, et je crois m’être ressourcé. Je suis un autre, depuis que les oiseaux me réveillaient le matin et que la pluie rythmait mes journées de travail.

La cuisine est accessible depuis le jardin sans passer par la partie où Daniel habite. Le matin je me fais un café à l’aide du moulin à café électrique qui me rappelle celui qu’on avait, dans ma famille, dans les années 78-80. Je vais tâcher de me trouver un tel moulin, si c’est encore commercialisé. 

Daniel, le soir, préparait à manger avec les légumes du potager et les oeufs de Jennifer, de Gerry, de Blacky et des autres poules. Je tâchais de l’aider, mais je suis très décevant, comme aide. Mon utilité principale, dans la vie, est de tenir compagnie, et de manger la nourriture des autres, dormir dans les draps des autres, fouler la terre des autres.

A ce propos, Daniel me dit que lui non plus ne se sent nulle part chez lui. Qu’il est un Juif errant.

Daniel est un American Jew, dont les grands-parents ont émigré de Pologne avant la guerre. Ils ne parlaient pas polonais, me dit-il, seulement yiddish. Mon ami dit que les juifs polonais voyaient la Pologne comme un pays catholique, auquel ils ne se sentaient pas liés ; il paraît surpris d’apprendre qu’en France, au contraire, les juifs sont non seulement assimilés à la nation mais en plus très patriotes.

Je lui demande alors de me parler un peu de sa vision du monde, du conflit israélo-palestinien. Quelles sont les chances pour que le processus de paix aboutisse ? Aucune chance, dit-il. Il est contre l’Etat d’Israël, qu’il juge colonialiste, et me dit que ses grands-parents polonais eux-mêmes étaient contre. Pour eux, la terre promise c’était l’Amérique. Daniel est allé plusieurs fois en Israël et ça ne l’a pas convaincu. « Si on veut la paix au Proche-Orient, dit-il, tous les Juifs doivent en partir, et émigrer en Amérique. L’Europe ? Oui, pour certains d’entre eux, mais l’Amérique surtout. » J’ai l’impression qu’il considère toujours un peu l’Europe comme le lit douillet des camps de concentration.

Je lui conseille de ne jamais parler en ces termes s’il pose le pied en France. La liberté de parole d’un Américain de gauche pourrait heurter les consciences.

Un éditeur américain lui demande d’écrire un livre sur l’histoire de l’Espagne. Il se demande où il trouvera le temps de faire cela. Nous parlons histoire de l’Europe. Il m’apprend qu’à l’université de Queen’s, le département d’histoire escamote complètement la France. On y enseigne l’histoire de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Russie, et strictement rien sur la France. Comme, par ailleurs, l’histoire n’est pas obligatoire dans le système éducatif britannique, les habitants de cette province n’ont pas l’occasion d’entendre parler de la révolution française. Cela navre Daniel : « Comment veux-tu comprendre le monde moderne sans étudier la révolution française ? »

Il a donc l’intention d’organiser un voyage à Paris avec ses étudiants, pour compenser un peu l’ignorance qui est la leur sur mon pays.

Je le dis, le salut viendra des Américains errants.

Minimiser les crimes : la Shoah à travers la littérature, les médias et le droit.

Dans la question Dieudonné, les gens qui ont le droit de parler dans les médias traditionnels évoquent souvent le droit, les lois, les tribunaux. « Ce qu’il dit relève du pénal », dit le chanteur Patrick Bruel. « Il a été condamné » disent-ils, tous. Mais pourquoi le disent-ils ? Ils le disent aussi pour Siné, et pour beaucoup d’autres personnalités. Il semble que ce soit pour prouver que Dieudonné est un antisémite, et que de ce fait, il mérite l’exclusion qui est la sienne aujourd’hui. Je ne sais pas de quoi il a été condamné, il faudrait lire les textes exacts des jugements.

Cependant, le rôle du juridique dans cette affaire ne laisse pas d’interroger. Un journaliste m’a profondément troublé, l’autre jour, sur ce point. Parlant de Dieudonné, et l’accusant d’antisémitisme sans preuve, comme tout le monde le fait, Frédéric Bonnaud évoquait la loi Gayssot et déclarait : « L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Il a raison, les lois dites mémorielles stipulent que le racisme est un délit. Les lois contre le racisme de 1972 se limitaient à condamner les actes qui menaçaient l’ordre public. Depuis les années 1990 et les différentes lois apparues en France, à la suite de l’Allemagne et de la Belgique, il est interdit de dire des paroles de discrimination, même dans une conversation apaisée. Comme le dit Bonnaud, ce qui était opinion est devenu délit.

Je suis allé voir la loi de plus près et je me suis aperçu d’un élément singulièrement casse-gueule : « Il est interdit de nier, de minimiser l’importance des crimes contre l’humanité. »

Que signifier « minimiser » l’importance d’un événement ? Qui fixe l’importance d’un événement ? La question est tellement subjective qu’il est facile d’accuser quelqu’un de vouloir minimiser quelque chose. On sait que représenter la shoah, par des films par exemple, est considéré comme sacrilège par de nombreux intellectuels. Le film de Claude Lanzmann, d’ailleurs, le magnifique Shoah, est justement un film où les souvenirs et les entretiens remplacent l’impossible représentation des scènes de camps. Lanzmann a donc été en première ligne pour dénoncer des films tels que La Liste de Schnitzler, ou La Vie est belle qui reconstituaient à leur manière la vie des camps de concentration. Mais si représenter par des images revient à commettre une faute morale, alors en parler c’est aussi, dans une certaine mesure, minimiser l’importance de la Solution finale.

Il ne reste, au fond, devant une telle loi, qu’une alternative : se taire, ou « maximiser ». Puisqu’on n’a pas le droit de minimiser, la seule façon d’en parler sans être accusé de crypto-négationnisme, c’est de faire de la surenchère comparative, comme Frédéric Bonnaud, encore lui, l’a fait en disant que la Shoah était « l’événement le plus important du XXe siècle. » Cette surenchère n’a pas lieu de s’arrêter. L’événement sera vu comme le plus important de toute l’histoire de l’humanité, pour devenir l’événement innommable, irreprésentable, l’événement sacré, l’incarnation du mal, le crime fondateur par excellence. Le crime des crimes, l’événement des événements. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans certains milieux philosophiques et artistiques. Il existe une pensée, à la jonction de la philosophie et du mysticisme, qui voit dans la shoah le grand événement obscur depuis lequel le sens et le non-sens peuvent se distribuer. Dans la littérature contemporaine, on note aussi une tendance nette à faire du génocide des juifs l’essence de la deuxième guerre mondiale, et cette dernière la scène centrale de l’histoire. Avec Les Bienveillantes de Jonathan Littel, Jan Karski de Yannick Haennel, HHhH de Laurent Binet, une jeune génération d’écrivains revisite l’histoire. Cette génération est éblouie, fascinée par le mal, le nazisme, et elle tourne autour de ce massacre. Je juge tout cela d’un très bon œil : il me paraît très constructif d’avoir, dans l’histoire proche, des événements trop lourds à porter, dont la présence est si pesante qu’ils se transforment en mythes. Une mythologie, ou une geste, s’élabore sur les ruines des conflits passés, qu’il convient de chanter sous forme de tragédies, de poèmes épiques, de chanson de geste. Homère avait la guerre de Troie, le XIIe siècle français avait Arthur et Roland, Shakespeare avait la guerre de cent ans. Nous avons la shoah, pourquoi pas ?

Mais ce qui est compréhensible dans une réflexion philosophique, ce qui est désirable dans le domaine littéraire, n’a plus aucun sens dans le cadre de la loi. Comment interdire à tout un peuple de penser autrement que selon tel ou tel précepte métaphysique ? Cela rejoint, dans sa structure, ce qui se passait dans les régimes fascistes ou communistes, et cela paraît, dans tous les cas, totalitaire. C’est sur ce totalitarisme que l’Etat d’Israël fonde sa légitimité et se permet de criminaliser les Palestiniens et les voix dissidentes. Toute critique de la politique d’Israël peut être accusée de tentative de rompre le silence sacré.

Je peux dire, dans une œuvre personnelle et symbolique, que tel événement impose le silence. Je peux faire des tombeaux et construire une œuvre entière où le monde tourne autour de l’événement de mon choix. Mais la loi ne peut pas m’imposer son cadre narratif.

Il est naturel que l’époque postcoloniale mette au second plan les guerres mondiales et que les phénomènes coloniaux prennent une place centrale pour certaines écoles de pensée. Il est inévitable que, aux yeux d’un nombre de personnes supérieur à celui des gens qui se sentent concernés par le régime nazi, la traite négrière soit l’événement incroyable, impensable, fondateur de toute l’infamie humaine. C’est ce que dit Dieudonné aux animateurs de télévision qui le traitent, en retour, d’antisémite, et le lui disent en face, pour souligner l’humiliation publique, qu’on ne l’invitera plus sur les plateaux.

Laetitia, professeur de français, « d’origine différente »

Je vois cet entretien d’une enseignante de français sur Canal plus. Jeune, belle, d’origine indienne, Laetitia ne parle que du fait qu’elle est d’origine étrangère. Le regard des autres, les plaisanteries, les remarques, le fait de devoir se justifier, de devoir faire ses preuves, qu’il y a « du chemin à faire ».

L’entretien est pourtant long, sept minutes et quarante-huit secondes, sur une chaîne nationale. Il y avait de l’espace et du temps pour faire passer deux ou trois choses assez fortes, peut-être.

Est-ce elle qui n’a rien d’autre à dire, ou la journaliste (qu’elle tutoie) qui ne l’interroge sur rien d’autre ? Ou la chaîne qui ne veut rien entendre d’autre d’une prof de français immigrée ?

Moi, j’ai souffert pendant sept minutes et quarante-huit secondes, et un peu plus. J’aurais tant voulu qu’elle nous parle de ses lectures, de ses livres préférés, des choses qui la font rire et réfléchir. Non, on la cantonne, ou elle se cantonne, à nous parler de « sa différence ».

De la manière la plus bizarre, à mon avis : « Comme vous l’avez remarqué, je suis professeur de français, mais pas tout à fait française française… Ce qu’on peut appeler française, quoi, en gros. Je suis Française d’origine différente et non d’origine étrangère. Je suis d’origine indienne… »

Je ne sais si le français qu’on enseigne au collège est de cet acabit, mais à entendre Laetitia, on se dit que les Français du futur vont parler d’une manière drôlement contournée.

Viol de Nankin (1), d’Iris Chang

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Je ne savais pas que Le Viol de Nankin était un livre si récent et si important au regard de l’histoire. Je l’avais vu en version anglaise dans l’édition de poche de Penguin, dans une bibliothèque vieillotte, et je l’avais immédiatement classé parmi les classiques à lire un jour.

Je ne savais pas non plus qu’il n’avait été traduit en français que récemment. Comment a-t-on pu attendre ? Preuve supplémentaire que la Chine, son histoire récente, intéresse trop peu les Français.

En fait, il s’agit d’un livre paru en 1997, écrit par une Américaine d’origine chinoise dont les grands-parents avaient réussi à fuir Nankin avant que les Japonais ne la mettent à sac. Une femme qui, pour la conception de son ouvrage, a combiné les méthodes américaines du journalisme historique et la méticulosité nationaliste des Chinois. Mêlant une énergie effroyable dans l’accumulation des données, à un angle de vue étroit et hégémonique, elle a construit un livre qui a pour but de rester dans l’histoire. Un livre qui impose sa présence parce qu’il n’a oublié aucun aspect de ce qui fait un grand livre, selon ce qu’on enseigne dans les universités américaines.  

Personne avant elle n’avait réuni tant d’informations, de témoignages, de lectures, de talent d’écriture, pour qu’un événement échappe à l’oubli.

Enfin, elle l’a écrit comme une œuvre littéraire. Non pas un roman, pas une fiction, mais un essai écrit dans un souci de construction esthétique qui aboutit à l’effet le plus poignant possible. L’effet recherché est celui d’une tragédie, qui remue le lecteur dans ses fondations morales et esthétiques.

Alors qu’elle dénonce amplement les Japonais pour leurs crimes, c’est d’un Japonais qu’elle s’inspire pour la construction de son ouvrage. Le cinéaste Kurusawa lui fournit donc la méthode narrative pour raconter le grand massacre de Nankin. Comme dans le film Rashomon, le récit raconte le même événement selon les points de vue des victimes, des bourreaux et des étrangers.

Quelques années après avoir écrit cette plongée dans l’horreur de 1937, Iris Chang s’est donné la mort en Californie.

HHhH, le burlesque et les romans sur la Shoah

Ce livre au titre énigmatique se place involontairement dans le mouvement récent des romans sur la Shoah. C’est presque une école, dans laquelle on compte Les Bienveillantes de Jonathan Littel, Jan Karski de Yannick Haennel, et maintenant HHhH de Laurent Binet. Chacun de ces romans aborde des questions littéraires en plus de la préoccupation historique qui est la leur. Laurent Binet, lui, se penche sur le rôle du romancier qui écrit sur le nazisme. HHhH est annoncé comme une expérience littéraire, qui se lit à des niveaux tranchés : d’un côté l’histoire du nazi Heydrich et des résistants tchèque et slovaque qui vont attenter à sa vie. Et surtout, de l’autre, l’histoire d’un romancier, nommé Laurent Binet, qui se bat comme une bête pour écrire cette histoire en restant au plus près de la vérité historique. Ce deuxième niveau de lecture met en scène un combat tragicomique d’un romancier contre le roman. Un auteur de fiction qui lutte contre les manipulations et les malversations de la fiction.

Ce roman dans le roman est présenté dès la quatrième de couverture : « Mais derrière les préparatifs de l’attentat, une autre guerre se fait jour, celle que livre la fiction romanesque à la vérité historique. L’auteur, emporté par son sujet, doit résister à la tentation de romancer. » C’est bien entendu cette deuxième guerre qui est la plus innovante, car la première, l’opération dite « Anthropoïde », de nombreux livres la relatent déjà. Or, si la presse et les ondes françaises parlent de HhHH comme d’un livre d’une haute tenue littéraire, elles ont oublié de dire que l’intérêt de ce récit était sa cocasserie, et presque son burlesque. La lutte de l’écrivain contre la fiction fait penser aux films de Buster Keaton, et l’on peut s’étonner que cela n’ait pas été davantage relevé par les critiques.

Un romancier poussif

D’abord, il y a toutes ces phrases qui concluent les chapitres ou les paragraphes. Des phrases souvent laides, immatures, qui aplatissent le style du roman, par ailleurs très bien écrit, et rendent le récit banal. Des phrases qui ont la particularité de ne rien apporter à la compréhension ni à la puissance de la narration : « En effet, ce rêve prouve formellement que … Heydrich m’impressionne » (p.70) ; « Mais à long terme, il s’agissait quand même d’une très mauvaise idée » (p.97) ; « Mais, curieusement, Chamberlain se formalisait beaucoup moins des insultes allemandes que des tchèques, et on peut estimer a posteriori que c’est dommage » (p.102) Oui, Laurent Binet, on peut dire que c’est dommage. Le poète Saint-John Perse en prend lui aussi pour son grade, pour avoir baigné dans les eaux troubles de Munich : « Saint-John Perse s’est conduit comme une grosse merde. Lui aurait dit, avec cette préciosité ridicule de diplomate compassé, ‘un excrément’ » (p.108). Plus tard, à la fin du roman, Binet citera un vers de Saint-John Perse, comme pour se racheter, mais ce sera un vers à la grandiloquence un peu mièvre, ce qui semble confirmer que Binet a un goût douteux.

Frappé par la récurrence de ces subites fautes de goût, je me suis amusé à les compter (car il est établi que je suis, moi, de mauvais goût) : sur dix pages, j’en ai dénombré presque une par page. A ce rythme, cela devait relever d’une stratégie d’auteur. Cela devait être un procédé, qui ouvrait le lecteur à un troisième niveau de lecture.

De fait, on ne croit plus à ce romancier poussif qui ne veut surtout pas mentir. Ou plutôt on y croit, mais comme un personnage rigolo, tiré d’un roman de Beckett, qui nage dans l’absurdité de ses propres décisions. Il fait lire ses chapitres à son « vieux copain de fac » qui le félicite et qui s’étonne du fait que rien ne soit inventé. Cela chagrine le romancier qui s’exclame : « ‘Putain, c’est pas gagné…’ J’aurais dû être plus clair au niveau pacte de lecture. » (p. 67). On serait tenté de lui rétorquer : tu aurais surtout dû citer tes sources si tu avais voulu qu’on lise le chapitre comme une narration historique et non comme un dialogue romancé. L’expression « pacte de lecture » trahit le professeur de lettres de 37 ans, présenté sur la quatrième de couverture, incapable de faire abstraction des leçons de narratologie enseignées à l’université. Son embourbement dans les codes de son propre métier fait écho à des personnages machiniques victimes de déformation professionnelle, comme l’ouvrier de Chaplin dans Les Temps modernes, ou le géomètre de Kafka dans le Château. Binet est entraîné dans une machinerie littéraire qui le dépasse, mais il pédale dans la semoule avec brio.

Un historien médiocre

Tant que l’on croit que le narrateur est bel et bien Laurent Binet, on se demande pourquoi il fait preuve d’une telle naïveté, et pourquoi il s’enferme dans des questionnements aussi vains que ceux de la vérité historique dans le roman. Vouloir écrire un roman qui n’invente rien, tout en respectant la forme du roman, c’est tout simplement impossible et stupide. Il existe en revanche un genre littéraire formidable pour cela : l’essai. Ou même l’histoire (qui ne lit les études de Iain Kershaw sur Hitler avec une réelle passion littéraire ?) Mais le narrateur, qui semble avoir du mal avec l’art du roman, est un historien encore plus médiocre : c’est à la page 213 qu’il annonce avoir découvert avec une « joie d’enfant » le portrait de ses héros résistants « élaborés par l’armée britannique », sans dire à quelle date ces portraits furent élaborés. Dans quelle archive obscure Laurent Binet a-t-il découvert ces précieuses informations ? Au musée de l’armée, à Prague ! Un étudiant en master d’histoire n’aurait pas écrit 212 pages avant d’aller visiter le musée de Prague. Il l’aurait fait dès le début de l’année, pour ses recherches préparatoires.

Laurent Binet non plus, on en est alors persuadé, n’a pas écrit 212 pages avant de découvrir ces documents à Prague. Laurent Binet n’est pas ce mauvais écrivain qui s’excite sur le pacte de lecture, et qui manque totalement de méthode. Binet crée un personnage de romancier brouillon, un peu con, qui juge les poètes sur des critères de morale politique, qui s’exprime avec lourdeur et incorrection une fois par page. Un personnage de Borges, dédoublé depuis sa propre personne. La preuve en est apportée à la page 214 : « Des fois, je me sens comme un personnage de Borges, mais moi non plus, je ne suis pas un personnage. » C’est presque aussi drôle que le moment où il dit « putain j’aurais dû être plus clair niveau pacte de lecture. »

La scène la plus grotesque se déroule avec son amie Natacha. A elle aussi, le romancier fait lire un chapitre. Elle lit et elle s’exclame (on s’exclame beaucoup, dans HhHH) : « Comment ça, ‘le sang lui monte aux joues’ ? ‘Son cerveau gonfle dans sa boîte crânienne’ ? mais tu inventes ! » (p. 177). Il ne l’avait pas vue venir, celle-ci, et notre romancier est tout confus. Non seulement il invente, mais quand il invente, ce sont des clichés romanesques sans force littéraire et sans intérêt historique. Sang aux joues, boîte crânienne, voilà qui n’arrange pas son affaire qui, toute chose égale par ailleurs, lui semble « assez grave ». Evidemment, dans les termes d’un tel « pacte de lecture », référentiel ou factuel, qui vole un œuf vole un bœuf et le romancier ne peut se permettre la moindre entorse à la vérité historique. Il renonce à la boîte crânienne et aux joues rouges, pour essayer d’autres choses, il biffe et il rature. Il travaille beaucoup, car c’est un tâcheron, comme le sont les personnages de Kafka et de Beckett ; un travailleur infatigable, obsessionnel et décevant. Finalement, vaincu par sa propre faiblesse, au bout d’un épuisant combat contre la fiction et ses modèles formatés, « lentement, je me suis remis à taper : le sang lui monte aux joues, et il sent son cerveau gonfler dans sa boîte crânienne » (p. 179). C’est la scène centrale du livre, celle qui révèle qu’on était entièrement, et depuis le début, dans un roman.

Toujours à la limite du cliché, de l’idée reçue et de la caricature, Laurent Binet a fabriqué un roman étonnamment maîtrisé où le narrateur est plus médiocre que le lecteur. Tellement, d’ailleurs, que vers la fin, lorsque l’attentat sur Heydrich approche, ni le narrateur ni Laurent Binet ne réussiront à empêcher de faire monter le suspens, comme dans un vulgaire roman historique. Le lecteur tourne les pages avec excitation et l’histoire est très bien raconté : « Je ne sais pas comment éviter les effets faciles », avoue le narrateur.

Stéréotypes et héroïsme littéraire

Commence alors la deuxième partie du roman, très haletante, où tous les personnages essaient de sauver leur peau après que l’attentat eut foiré. Toute la charge grotesque relevé dans le procédé narratif de Binet trouve à s’appliquer dans l’histoire de ces courses poursuites farfelues. Il semble que le narrateur ait abandonné de faire ce qu’il appelle un « infra roman », pour se laisser aller aux délices d’un roman d’aventure palpitant. Il ne peut quand même pas s’empêcher de glisser quelques perles de mauvais goût : « Je me demande si l’un d’eux est parvenu à dormir. Ca m’étonnerait beaucoup. Moi, en tout cas, je dors très mal » (p.375). Il ne peut pas s’empêcher non plus d’écrire des monologues intérieurs ; il imagine ce qui passe dans la tête de Gabčík, sans que cela ne lui pose plus de soucis moraux. Le narrateur a abandonné le combat, mais, comme il est écrit très justement sur la quatrième de couverture, « Il faut bien, pourtant, mener l’histoire jusqu’au bout. » Il la mène comme il peut. Il faut l’imaginer épuisé, déprimé. Il râle qu’il n’en peut plus, qu’il voudrait arrêter d’écrire, mais qu’il doit encore, par scrupule, dire « ce qu’il est advenu de ceux qui, le 18 juin 1942, étaient encore en vie » (p.431). Jamais un roman ne m’a mieux fait saisir ce que Beckett ressentait dans les dernières lignes de L’Innommable : « Je dois continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

La toute dernière page, cliché cinématographique, « effet facile », où les héros sont sur le paquebot rouillé (forcément rouillé), qui les mènent en France, au tout début de leur engagement dans la résistance tchécoslovaque. L’un demande du feu à l’autre, ils se reconnaissent sans se connaître. Ils seront les héros ordinaires de l’opération « Anthropoïde ». Enfin, on est dans l’infini romanesque des motifs prêts à emploi, tels qu’Hollywood les recycle interminablement avec talent et technicité. Le narrateur a perdu sa guerre contre la fiction depuis très longtemps déjà, quand il écrit qu’il est lui-même sur le bateau, tel je ne sais quel fantôme du futur. C’est Laurent Binet qui s’amuse de tout cela, et qui utilise la boîte à clichés pour bricoler une belle variation autour de l’héroïsme littéraire.