Lumière de l’Aube

Xiao Ming s’était d’abord présenté sous le prénom de Nicolas. Comme beaucoup d’intellectuels chinois, il regrettait de perdre par ce nom étranger la richesse de son nom chinois.

Il m’expliqua que son nom n’avait jamais changé de prononciation, mais qu’il en avait changé un caractère. Ming signifie « lumière », mais Xiao était autrefois orthographié comme « Petite ». Etre appelé Petite Lumière, c’est mignon quand on est enfant, c’est bouleversant quand on est poète, c’est naturel quand on est un moine bouddhiste ou taoïste, mais ça n’impose pas le respect dans une société d’hommes.

A l’adolescence, avec l’accord de ses parents, il changea officiellement le caractère Petit, en celui d’Aube. Ils se prononcent de la même manière, et le sens a quelque chose de plus auguste : Lumière de l’Aube.

Je fus tellement impressionné que je lui proposais de l’appeler ainsi, et de laisser tomber Nicolas. Il en fut d’accord, et même peut-être un peu flatté, ou charmé. Très vite, il n’y eut plus rien de drôle à le faire. De proche en proche, nos amis étudiants, professeurs et bibliothécaires, après avoir trouvé l’idée amusante, l’adoptèrent, et Lumière de l’Aube s’imposa comme nom propre.

Le carreleur

Dans la salle de bains, il étalait le mastique sur le mur, pour faire tenir les carreaux. Je le regardais tracer les lignes grises avec sa spatule édentée, c’était beau comme une peinture contemporaine. J’avais envie de le filmer pour vous montrer, mais vous aussi vous avez une salle de bains, des carreaux, et vous aussi vous avez des carreleurs qui viennent faire de l’art dans votre maison.

Lee est un homme de Belfast qui travaille au noir pour les petits propriétaires. Il parle football avec moi mais n’ose pas aborder la question des Bleus. En général, ici, les gens ne parlent pas de l’équipe de France en présence des Français, par égard, par un réflexe de politesse : ils pensent que c’est inapproprié d’évoquer un tel désastre. Ils se lâchent sur Facebook, en revanche. Lee aime bien l’équipe d’Espagne et l’équipe du Brésil.

Il dit qu’en Espagne, les gens sont très abrupts. Pas rude, si vous voulez, mais abrupts. Il y est allé pour des vacances. Où ? Il ne s’en souvient pas, quelque part sur la côte. Honnêtement, il a trouvé les gens abrupts. Pas méchants, pas mauvais dans le fond, mais enfin, il s’adressent la parole sans ménagement. « Nous, ici, on est beaucoup plus timides. Les gens pensent ‘Belfast /bombe /explosion /attentat’ mais pas du tout, on n’est pas comme ça. Qu’est-ce que vous pensez des gens d’ici ?’

Je dis que j’aime les gens d’ici. Il me rétorque que je peux dire ce que pense. Je dis que je le pense.

Lee est allé en vacances dans de nombreux endroits d’Europe : Espagne, Grèce (Crète), Chypre. Jamais la France. Tiens, c’est la première fois, après un quart d’heure de conversation, qu’il évoque mon pays. La destination qu’il a préférée ? « Ah Chypre ». Oui, beau soleil, il faisait très chaud et la mer était fantastique. Chypre, il y retournerait bien. Le temps y est meilleur qu’à Belfast, oui.  

La cuisine de mon colocataire pakistanais

Mon colocataire pakistanais est un formidable cuisinier. Presque tous les jours, il se prépare des curry, des buryani, des plats du Penjab ou de la Swatt Valley. Il en fait toujours trop pour lui seul et exige que j’en goûte ou que je m’en sustente. Je reconnais là la générosité musulmane qui fait de cette religion quelque chose de profondément satisfaisant pour le ventre et l’esprit des hommes.  

Il refuse mes salades, mes crudités ou mes ratatouilles. L’été dernier, cela le faisait beaucoup rire que l’on pût faire quelque chose comme une ratatouille. D’ailleurs il ne comprend pas qu’on mange volontairement sans viande. Dans son pays d’origine, être végétarien, c’est être hindou. Et rien ne lui fait plus horreur que les hindous. Déjà qu’il a peu d’affection pour les Pakistanais en général, lui qui appartient à la minorité pachtoune… 

« Tu vois, les hindous croient que les vaches sont sacrées ; alors quand les musulmans égorgent des boeufs, les hindous deviennent fous et commettent des massacres. En conséquence de quoi, les musulmans, pour se venger, égorgent encore plus de boeufs, de manière provocante, sur la place publique, et ça dégénère. Tu comprends pourquoi on ne peut pas vivre ensemble, hindous et musulmans. »

La cuisine de notre maison, à Belfast, est un haut lieu de pédagogie ethnologique. Moi, avec mes salades composées, j’ai peu d’histoires sanglantes à raconter, c’est le problème. Sur ce plan aussi, je fais pâle figure. Pendant six mois, chaque fois qu’il me voyait cuisiner, il riait et prononçait : « Rrrratatouille ».

Il m’a appris à faire des curry, mais je ne lui arrive pas à la cheville. Je répugne à mettre autant d’huile que lui.

Certains soirs, quand je rentre et que j’ai bu, je fouille dans le frigo et, à l’aide d’une tranche de pain, je sauce un plat qu’il a préparé le soir même. Parfois, quand j’ai fait cuisiné un plat du Penjab, je compare nos deux réalisations. Dans un bol, je mets une cuillère de son plat et une cuillère de mon ragoût. Il gagne toujours, le salopard. C’est tellement délicieux qu’il m’arrive d’énoncer, tout bas : « Jesus, it’s fucking beautiful. »

Ce colocataire est un vrai don du ciel, c’est ce que je m’évertue à expliquer à la propriétaire, qui est choquée par l’odeur de renfermé qui imprègne sa chambre, et par la saleté relative qui y règne. Je lui explique que cela est superficiel, comparé à la bonne humeur qu’il instaure dans la maison, les odeurs de nourriture asiatique, la générosité élevée au rang d’art de vivre. Fréquemment, il ramène de son magasin des choses pour moi, des fruits, des légumes, de l’huile.

Cela fait longtemps que je ne suis plus offensé par son dédain vis-à-vis de mes plats. Il prend du plaisir, je crois, à me voir incapable de faire des choses vraiment bonnes à manger. Lui, les fruits et les légumes, ça le dégoûte. Mais je ne sais comment lui rendre tout ce qu’il me donne. Il a l’air d’être content d’avoir un rôle un peu nourricier.

Souvent, je lui dis qu’il est un génie. Mais ce n’est pas pour la bouffe. Je lui dis qu’il est une génie parce qu’il sait réparer internet.

Des contradicteurs et des conciliateurs dans l’art de la conversation

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J’ai des amis très diplomates qui, dans les conversations, savent ne jamais offenser. Mathieu est ainsi : cela fait vingt ans qu’il supporte mes saillies sarcastiques et mes critiques acérées, alors que lui commence toujours une réponse par un accord de principe avec eux. C’est très impressionnant à observer, sur la longue durée.

J’en discutais avec Pierre, l’autre jour. Lui-même, dans les pubs ou ailleurs, a toujours le réflexe de dire : « oui c’est ça » avant de continuer son argument, même s’il finira par contredire son interlocuteur. Moi, je fais le contraire : instinctivement, je dis non aux gens avant de me lancer dans une idée qui, finalement, sera peut-être en accord avec celle de mon interlocuteur.

Or, il ne faut pas imaginer qu’entre les deux attitudes, il y ait une trop profonde opposition. En effet, la ligne de partage ne se fait pas entre ceux qui disent « oui » et ceux qui disent « non », mais entre ceux qui veulent faire continuer la conversation et ceux qui veulent la clôre. Celui qui dit « non » ne dit pas : « tu as tort », mais plutôt quelque chose comme : « nous ne sommes pas complètement d’accord, il y a encore des choses à éclairer, continuons de discuter. » Mes amis diplomates, quand il disent « oui », ne veulent pas dire : « nous sommes d’accord », mais vraisemblablement ceci : « ne te braque pas, je te concède ce que tu veux, mais écoute-moi, tu vas voir, ce que j’ai à dire est intéressant. » Dans les deux cas, la réaction a pour but de faire persévérer la conversation.

Cela n’enlève rien au fait, connu et reconnu, que des gens comme Mathieu ou Pierre sont plus agréables à fréquenter que moi. Là n’est pas la question, si je puis me permettre de faire encore montre de l’esprit de contradiction décrit plus haut. En revanche, ce qui est fascinant à relever, ce sont ces gens qui ont pour objectif de casser l’échange. Certains « non » sont définitifs et sans réplique. Et certains « oui » claquent comme des coup de fouet et expriment une réponse en forme de porte qui se ferme : « C’est bon, j’ai dit que j’étais d’accord, il n’y a plus lieu de parler de cela. »

Tout le monde n’aime pas les échanges d’idées. Beaucoup trouvent que c’est une perte de temps, une prise de tête. Et surtout, beaucoup les considèrent comme des conflits, des discordes ou des affrontements. 

Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.

Mon colocataire pakistanais en fin de course

Mon colocataire pakistanais entre dans la cuisine d’un air sombre. Il est souvent sombre, mais là, il est vraiment maussade.

Il m’annonce que son dossier a été écarté, qu’il n’obtiendra pas son visa. Il devra rentrer dans son village de la vallée de la Swatt, où ses parents seront déçus de lui.

Il doit encore des milliers de livres sterling à des gens qui l’ont aidé à s’inscrire à l’université. Au Pakistan, il ne pourra jamais gagner assez d’argent pour les rembourser, et il a peur de leur réaction quand ils apprendront qu’il doit partir. De mon côté, j’espère qu’il n’a pas eu de relation avec je ne sais quelle mafia.

Je lui propose de le cacher dans ma maison et de continuer sa carrière comme sans-papier. En se débrouillant bien, on peut faire de lui une nouvelle gloire du Village. Mais il ne veut surtout pas être illégal, non parce qu’il rechigne à prendre part dans la vie associative du quartier, mais parce qu’il a des ambitions et doit garder un passeport immaculé pour l’avenir.

Ce qu’il appréhende le plus, c’est sa famille. Ses parents ont tout misé sur leur fils. Ils ont retiré tout argent à leurs filles afin que le dernier puisse suivre une formation universitaire britannique, devenir un businessman et aider la famille en retour. Or, le fils retourne à la maison sans le sou, tout a été dilapidé, et il doit encore demander de l’aide. La honte que tout cela fait subir à ses parents est une chose qui l’affecte jusque dans son sommeil. 

Il faut espérer qu’au moins il décroche son diplôme, après de nombreuses tractations, près de dix mille livres de dépensées, et plusieurs tests à repasser.

Tom, l’ange gardien de Fintan

Tom est certainement un solitaire, un célibataire dans l’âme, mais son usage de la solitude est telle que son réseau d’amis est riche. Il a une capacité d’endurance avec les emmerdeurs qui me fascine. 

Son ami Fintan, par exemple, est aussi sensationnel que pénible. Plein de charme, de gentillesse et d’un humour dévastateur, il est l’incarnation du mec dont il faut se débarrasser à tout prix. Envahissant et sans notion des distances, il demande toujours quelque chose à quelqu’un. Au fil des années, Tom lui a prêté une somme d’argent absolument colossal. Fintan remboursait par à-coups. Tom recevait de temps en temps une lettre avec un billet de vingt livres, ou de vingt euros.

Fintan est excessif en tout, et n’a pas de capacité à se restreindre, mais il fait rire Tom, et pour cela, Tom lui pardonne tout. Il dit que les inconvénients causés par Fintan ne sont que le prix à payer pour tant de divertissement.

C’est pourquoi Fintan, après avoir tenté de devenir comique professionnel en Angleterre et en Amérique (où il n’a jamais mis les pieds), puis coiffeur à Limerick, a décidé de s’installer à Dublin, dans le même immeuble que Tom. D’abord à l’étage en dessous, puis, dès que ce fut possible, sur le même palier.

Le but de cet arrangement est un échange de bons procédés. Fintan divertit Tom avec ses histoires invraisemblables et sa faconde irrépressible, et Tom gère la consommation d’alcool et de drogue de Fintan. Ce dernier ne peut se passer de fumer des joints et de boire, au moins un peu tous les jours. Tout arrêter le rend trop malheureux, et seul, il dépasse les limites, ce qui le rend encore plus malheureux. Tom est donc son agent de sécurité, son principe de réalité. Il accepte de garder chez lui bouteilles et joints, papier à rouler et tire-bouchon. Il accepte de se faire passer pour médecin-barman.

En grand comédien, Fintan fait jouer à Tom un rôle de sage autoritaire et ferme. Ils négocient les doses et les états limite. C’est un jeu de fous, une pièce de boulevard catastrophique de sages précaires, qui n’a d’autre fin que d’empêcher à Fintan de sombrer. Chaque jour où il n’a pas dépassé les bornes est une victoire de Fintan sur lui-même.

L’autre soir, alors que je passais un week-end à Dublin, Tom et moi revenions d’une soirée au théâtre et au pub avec d’autres amis. Il était deux heures du matin. Fintan n’était pas couché et vint s’imposer chez Tom pour faire son show. Il était complètement ivre et savait qu’il n’obtiendrait rien. 

Tom sur le canapé, moi sur une chaise, nous riions et applaudissions à ses blagues. Au milieu de son stand up comedy, il me poussait à demander du vin, moi qui avais déjà bu plusieurs Guinness. Il disait en se secouant de rire : « Come on, Tom! What we need is a glass of wine, don’t be a jerk. » Il prétendait qu’il était si content de me revoir, après tant d’années, qu’il fallait célébrer nos retrouvailles. Moi, franchement, j’avais assez bu, assez ri, assez entendu de conneries, et j’étais prêt à dormir.

Fintan avait beau dire que j’avais bonne mine, que j’avais vraiment l’air d’un mec heureux de vivre, que la chemise de Tom était trop belle, que la vie de Tom était fucking perfect malgré les nombreux défauts qu’il lui trouvait, nous tînmes bon et il finit par s’endormir quelque part chez lui, peut-être même dans son lit.

Xinjiang and Travel Writing

A la fin du mois d’avril, je vais participer à un colloque d’une journée sur ce thème : « Xinjiang et Récit de voyage ». Cela se déroulera à l’université de Liverpool, dans un centre de recherche au nom des plus mystérieux : SOCLA (School of Cultures, Languages and Area Studies). Cliquez ici pour le programme.

Je suis très excité à l’idée de participer à cette rencontre. D’abord, je crois que c’est un sujet essentiel, peu étudié et pourtant central, tant au niveau littéraire que culturel ou politique. Le Xinjiang ne peut que devenir, avec le temps, une région nodale dans les échanges internationaux. J’en ai assez parlé, sur ce blog et sur mon blog chinois, pour ne pas avoir à me répéter ici.

En outre, je vais rencontrer à Liverpool des personnalités d’importance considérable pour moi. Des chercheurs que je lis depuis des années et qui influencent mes recherches. Alex Hughes d’abord, dont le livre France/ China: Intercultural Imaginings m’a accompagné dans mes recherches shanghaïennes. Mais aussi, et en particulier, un prof de Liverpool qui représente à mes yeux Le chercheur dans le domaine de l’écriture du voyage en langue française. J’allais dire qu’il était le meilleur au Royaume-Uni, mais en réalité il n’a pas d’égal en Amérique. Pour la France, je ne sais pas car je suis devenu un étranger dans mon propre pays.

Charles Forsdick est ainsi la référence absolue pour tout ce qui touche à la littérature du voyage en langue française, au XXe siècle. A chaque fois que j’avance dans mes recherches et que je repère un impensé, un domaine à explorer, je m’aperçois quelque temps après qu’il avait déjà lancé des pistes pour combler ces lacunes. Il est l’un des rares, par exemple, à opérer un très difficile rapprochement entre les théories « françaises » sur la littérature, et les théories « anglo-américaines » sur le travel writing. Quand on mesure l’abyssale incompréhension qui règne entre nos deux pays, sur ce thème, on comprend que c’est un chercheur incontournable pour moi.

De fait, il est incontournable pour plein de gens. Moi, je ne l’ai jamais rencontré, mais tout le monde me dit qu’il est jeune et sympathique. Ce que j’en sais, c’est qu’il a rassemblé autour de lui un ensemble de chercheurs de niveau assez élevé. Je ne fais pas partie de ce réseau, d’abord parce que je n’ai pas de niveau repérable, mais aussi parce que je suis trop critique, trop réfractaire, trop français vis-à-vis de certains points de doctrines postcoloniales et féministes.

J’avais déjà parlé de lui, sans le nommer, dans un des premiers billets de ce blog, dont j’aurais honte s’il n’était pas aussi bien écrit ni aussi drôle. Je racontais une nuit blanche passée à Paris, où j’essayais de lire un de ses livres, entouré de femmes nyctalopes à la langue vicieuse.

A ce colloque de Liverpool, il y aura aussi des orientalistes distingués, dont une sinologue qui va nous parler des récits de voyage chinois de l’époque de la reconquête des Qing. J’attends cela avec impatience, car nous, dans le champs du Travel writing, avons une lourde tendance à ignorer les récits non occidentaux. 

Surtout, il y aura une ethnologue reconnue comme l’une des meilleures spécialistes du Xinjiang. D’origine hongroise, Ildiko Bellér-Hann a fait des études magistrales sur le terrain. Elle parle le ouïgour et ses publications font autorité. J’attends avec fébrilité sa conférence sur les récits du grand archéologue allemand Von Le Coq, qui fut l’un des principaux explorateurs de la Belle époque, un de ceux qui découvrirent et exploitèrent les grottes bouddhistes de la Chine occidentale.

Comme par hasard, je serai le seul « rien du tout » dans ce superbe Aréopage. Le seul moins que rien, le seul imposteur, et c’est le rôle de ma vie. C’est le moment pour le sage précaire de montrer combien ses pirouettes peuvent faire illusion.

Traits chinois : autour de Gao Xingjian

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L’après-midi avec Gao était plannifié d’une manière on ne peut plus floue. Chaque fois qu’on me demandait quand allait « parler » le prix Nobel de littérature, je répondais confusément : « Eh bien, il parlera un peu tout le temps. Il sera là avec nous et beaucoup dépendra de sa bonne volonté et de la vitalité du public… »

Dans les faits, ma collègue et moi étions parfaitement incapables d’affirmer que nous avions la situation en main.

Tout cela pouvait prendre des directions variables. Une conférence d’introduction à l’oeuvre de Gao allait être donnée par un universitaire de Hong Kong, traducteur de Gao en anglais. Je pensais aussi diffuser quelques extraits des films ou de l’opéra de Gao, pour montrer d’autres facettes de sa créativité à un public qui, dans l’ensemble, ne le connaissait presque pas. J’avais enfin prévu une lecture collective d’extraits de La Montagne de l’âme, effectuée par des thésards de notre école doctorale, ravis de faire un peu de théâtre, et ce dans sept ou huit langues (quelque chose, au mieux, de musical, au pire de bordélique.)

Or, la conférence du Hong-kongais s’est avérée atrocement longue. À un moment, je me suis demandé s’il n’était pas en train de faire une performance à la Joseph Beuys, qui durerait jusqu’à la nuit tombée. Il fallait ensuite trouver assez de temps pour montrer un peu des films de Gao, et aussi permettre aux doctorants de faire leur lecture pour laquelle ils avaient répété : mais je craignais qu’à cause de toutes ces choses, Gao lui-même soit assommé et ne puisse plus vraiment parler, voire qu’il n’ait même pas le temps de s’exprimer, ce qui aurait rendu toute l’entreprise absurde et inepte.

D’ailleurs, Gao était confortable dans son fauteuil de cinéma, et ne se pressait pas pour prendre la parole. Il disait : « Non non, parlez entre vous, c’est très intéressant. » La modestie ayant ses limites, il fallait quand même qu’il se déplaçât et se montrât un peu à la foule.

Il fit plus que cela. Il sut parler avec douceur et sensibilité. Il sut aussi répondre à côté des questions, afin de reproduire des périodes rhétoriques ciselées ailleurs, dans d’autres rencontres et d’autres invitations. Ce qui me touchait le plus, chez lui, c’était sa présence physique, son visage enfantin et sage, son corps menu et sa voix fluette, qu’on se sent contraint de respecter. Il théorise la fragilité de l’être humain, il la met en scène, mais il l’incarne aussi dans sa façon d’être, sans fausse timidité. J’ai profondément apprécié sa capacité à affronter gentiment l’audience, à accepter toutes les demandes de photos, de signatures, avec grâce.

Tout s’est donc très bien déroulé. Pour moi, qui tremblait que tout foirât, ce fut une espèce de miracle. A l’heure exacte où nous devions aller manger des petits fours, Gao avait suffisamment parlé, les extraits de films avaient été vus, les lectures jouées, la conférence hong-kongaise bouclée. Peu de gens avaient quitté la salle, même des non-francophones étaient restés.

Après la réception, aux délicieux amuse-bouche, nous avons mangé dans un des meilleurs restaurants de la ville, et nous fûmes quelques uns à finir au pub John Hewitt dans le quartier de la cathédrale. Pas Gao, notez bien, qui, à 70 ans, avait mieux à faire, mais avec une joyeuse bande de vingtenaires et trentenaires sympatiques et brillants.

Neige nous quitte

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Voilà. Il semble bien que ce soit terminé. Neige, la petite Chinoise francophone, a donné les raisons pour lesquelles elle a décidé d’arrêter d’écrire son blog.

Ce n’est pas la première fois qu’elle arrête, mais d’habitude elle le fait dans un coup de colère, un caprice ou un coup de fatigue. Son premier blog, Le papillon ou la neige (2006), elle l’a même détruit dans un geste de révolte ou de détresse. D’habitude elle cherche à provoquer une réaction de la part de ses lecteurs/commentateurs. En novembre 2007, c’est Ben, entre autres commentateurs, qui avait trouvé les mots pour la débarrasser de sa fausse honte et la faire continuer. Aujourd’hui, elle tire sa révérence calmement, en remerciant celles et ceux qui l’ont suivie et soutenue.

La faute en revient à un malheureux collègue qui lui a dit avoir pris connaissance de son blog. Jusqu’à présent, elle écrivait de manière clandestine, dans une langue inconnue de la plupart des Chinois. Elle pouvait parler des choses et des gens sans que personne le sache dans son entourage. Son blog est devenu connu, quelque chose de publique, et elle ne peut plus continuer. Un équilibre a été rompu, et Neige doit trouver d’autres moyens, qui lui conviennent, de s’exprimer.

La cyber-écriture est à cet égard plus intéressante que ce que l’on en dit habituellement. Souvent, on décrit les blogueurs comme des gens qui se « répandent » sur la toile, de manière informe et incontrôlée. « Se répandre » est le verbe que j’ai le plus souvent entendu, et dont la portée péjorative est nette : il s’agit de vomir, d’uriner ou de déféquer, voire d’éjaculer, selon les personnes qui utilisent le verbe. Le blogueur est vu, c’est ainsi, comme un solitaire sans éducation qui étale au grand jour ses petites manies, sa petite existence qui n’intéresse que lui. Par conséquent, la grande rumeur consiste aujourd’hui à dire que les blogs ont en moyenne un seul lecteur, l’auteur du blog lui-même.

La vérité est que certains blogs expérimentent des types d’écriture mi intimes mi ouverts, entre le privé et le public. A la différence des livres et des journaux, qui sont diffusés aveuglément, dans toutes les librairies possibles, les blogs forment des petites communautés plus ou moins consistantes. Certains ont très peu de lecteurs, et font exprès d’être difficiles d’accès ; on va sur leur blog comme dans un appartement ou un atelier sombre, et on s’y sent accueilli seulement si on a été introduit au préalable. On y lit des choses qui n’ont pas pour but d’intéresser le tout venant.

Le blog de Neige avait su attirer autour de lui une petite communauté de lecteurs, en Europe, en Afrique et en Amérique. Nous apprenions des choses que personne ne nous dit jamais sur la Chine. La vie d’une étudiante, les désirs des jeunes Chinois, les coutumes familiales à la campagne, les arrangements troubles des uns et des autres, nous suivions tout cela avec étonnement et ravissement. Neige ne cherchait pas de nouveaux lecteurs, elle ne provoquait pas les commentaires, mais elle répondait à ceux qui laissaient un mot, toujours gentiment et sans prétention. Et si l’on peut mesurer un blog à l’intensité de la lecture, à la fidélité des visiteurs, à la vitalité des échanges, à la bienveillance des regards et à l’exploration des territoires méconnus, alors Pays de Neige fut un très grand succès.