Le Sage précaire apprend à fermer sa gueule

Il y a des gens qui détestent les cons. Pas moi. D’ailleurs, je ne sais pas les identifier. Je peux fréquenter quelqu’un pendant des années, sans savoir si c’est un con ou pas. Les autres m’en informent parfois.

Les difficultés relationnelles, le sage précaire les connaît plutôt avec une engeance spécifique : les supérieurs hiérarchiques.

Pas tous, notez, bien. J’ai connu de très bons chefs, sous l’autorité de qui j’ai travaillé des mois et des années sans l’ombre d’un nuage. Le vrai problème, en réalité, c’est l’incompétence de certains supérieurs hiérarchiques. Qu’ils aient de l’autorité sur moi, passe encore. Qu’ils soient stupides, ou incultes, admettons, ça ne me dérange pas. S’ils savent de quoi ils parlent, s’ils connaissent leur domaine d’activité, c’est déjà beaucoup et ça me convient amplement.

Mais trop souvent, ces individus se retrouvent en position de responsabilité sans le mériter, et détiennent un droit de vie ou de mort sociale qu’ils manipulent sans scrupule et sans lumière. Cet état de fait me rend nerveux, et je ne parviens pas à m’y soumettre. Ces mauvais chefs s’avèrent mal assurés dans leur gestion, peu sachant dans leurs approches, confus dans leurs ordres, malhabiles dans leurs feedbacks, ce qui les rend contradictoires dans un premier temps, difficiles à suivre, puis lâches dans un second, avant d’être expéditifs pour faire table rase. Et ils se débarrassent de vous comme si, par magie, d’autres collaborateurs leur apporteraient les compétences dont ils manquent.

Ce sont ces supérieurs qu’il faut savoir endurer pour réussir dans la vie. Je regarde autour de moi : nombre de mes amis ont le portefeuille bien rempli et dorment sur leur deux oreilles, grâce à leur capacité à avoir su se taire face à des supérieurs incapables. Ils en souffrent, mais savent souffrir en silence. C’est une force qu’ils ont, et que je contemple avec envie.

Autant le sage précaire aime travailler en équipe et s’entend bien avec ses égaux, autant il peut être chatouilleux avec celles et ceux qui ont du pouvoir. Pour des raisons purement pragmatiques, il vaudrait mieux s’écraser et laisser dire, mais c’est difficile pour moi. Le fait même qu’ils aient du pouvoir, c’est plus fort que moi, me conduit à les provoquer. C’est bizarre, cela doit correspondre à une maladie.

Un vieux problème avec l’autorité, qui a commencé dès l’école maternelle.

Mais cela doit finir. Résolution de la nouvelle année : le sage précaire va tâcher de fermer sa gueule avec les cons qui l’emploient.

 

 

Le Musée des Confluences, de l’extérieur

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Selon un article du Monde, l’apparence de ce musée donne l’image d’un accident d’avion. Belle intuition de journaliste. Le nouveau musée de Lyon incarne en effet une chute et une carlingue froissée, comme si un météorite était tombée sur la vieille capitale des Gaules.

Encore un nouveau musée dans une ville de province. C’est ainsi, toutes les villes se dotent d’infrastructures impressionnantes pour attirer les touristes. Le miracle qu’a connu Bilbao, avec son Musée Guggenheim ouvert en 1997, tout le monde rêve de le connaître. La sagesse précaire ne saurait dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose.

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Il y a une chose que le sage précaire aime, c’est la géographie. Et Lyon est une des villes françaises les plus excitantes, du point de vue de la géographie, de la topographie et de la géologie. Deux cours d’eau principaux se rejoignent au centre ville, la Saône et le Rhône. Une bande de terre se rétrécit inexorablement, sous l’attraction du fleuve et de la rivière, jusqu’à disparaître dans l’eau, au moment où les deux voies s’épousent.  On appelle « le Confluent » cette bande de terre.

Le musée des Confluences s’appelle ainsi parce qu’il célèbre cette géographie, mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un musée scientifique qui voit se réunir plusieurs disciplines de recherche. Sciences naturelles et sciences de l’homme mêlent leurs eaux pour proposer des salles d’exposition spectaculaires, qui racontent l’origine des choses, l’évolution de l’humanité ou les explorations d’anciens savants.

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L’architecture est assez folle. Le but de ce monument, semble-t-il, est d’être vu, de faire parler, d’impressionner et, si possible, de créer de la conversation. Un cabinet d’architectes autrichiens a remporté le concours et incarne aujourd’hui la modernité lyonnaise.

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Les Lyonnais étaient impatients de visiter enfin ce mastodonte. Dès le premier d’ouverture, les entrées font le plein. Nous verrons si cela tient la route dans le temps.

Pour le moment, le sage précaire y est allé voir de ses yeux. Une première fois avec la femme qu’il aime, une deuxième fois déguisé en journaliste, pour les voeux du maire aux élus du Grand Lyon.

Bilans de ces agapes : vins rouge de Saint Joseph et excellents petits fours. On parlera une autre fois de ce qui se visite à l’intérieur du Musée des Confluences.

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Résultat de la consultation

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Le gagnant de la consultation est cette couverture, montrant un homme planté devant l’océan.

Je sais, ce résultat est étonnant quand on lit le billet d’il y a quelques jours. Sur ce blog, les commentateurs ont voté en majorité pour la carte Renaissance et pour l’architecture de Niemeyer.

Mais c’est Facebook qui a fait pencher la balance pour le choix final. A ma grande surprise, c’est celle-ci, le vieil homme et la mer, qui a attiré une nette majorité de suffrage. Encore plus étonnant, il semble que ce soit la préférée, et de loin, de la gent féminine.

Les gens les plus proches de moi, d’un point de vue socioculturel, ont préféré la carte Renaissance et l’architecture de Brasilia. Mais quand on écrit, on désire aussi toucher celles et ceux qui ne vous ressemblent pas.

Et d’ailleurs, le sage précaire se sent bien avec les gens qui sont loin de lui.

Le maire de Lyon : tout pour Charlie Hebdo

Grand salon de l'Hôtel de ville de Lyon, 07 janvier 2015

Hier, les représentants de la presse étaient reçus à l’Hôtel de ville de Lyon pour le déjeuner des vœux du maire. Tout le monde s’attendait que l’on parle de La Précarité du sage, qui avait fait tant couler d’encre en 2014. Gérard Collomb passa entre nous, me serra la main sans me regarder, ce que je pris pour une confirmation qu’il ne pensait qu’à ce blog qui dérange, et prit la parole sur son estrade.

« La tragédie qui a eu lieu ce matin à Paris change bien sûr le contenu de notre réunion. »

Quelle tragédie ? On chuchote dans l’auditoire. J’entends des bribes. Charlie par-ci, Kalash par-là. Evidemment, pas un mot sur la sagesse précaire, qui était a priori le sujet incontournable. Coïncidence ? A mon avis c’est un complot. Ils ont bon dos, les terroristes.

Nous prenons place, chacun à notre table. Moi, j’étais à la table dite « La Confluence », en compagnie de l’adjoint à l’urbanisme. Personne n’était au courant de l’attentat puisqu’il avait eu lieu autour de 11.00 et que nous avions rendez-vous à l’hôtel de ville autour de midi. Nous étions tous en chemin quand l’événement fur relayé par la presse.

C’est en mangeant que nous avons appris le décès de Cabu, de Charb. Les nouvelles venaient petit à petit, et, bien sûr, tout le monde ne parlait que de ça. Tout le monde, sauf le sage précaire et son voisin qui discutaient du prix de l’immobilier dans la ville de Lyon. Quand le maire reprit la parole, entre l’entrée et le poisson, pour nous informer qu’un rassemblement serait organisé sur la place des Terreaux, nous nous transformâmes tous en reporters de guerre.

Descendant verres de Saint-Joseph après verres de Saint-Véran, nous étions suspendus à nos portables, à la pointe de l’info, à échanger des opinions sans pertinence particulière. Pour ma part, je me demandais ce qu’était devenu le dessinateur Luz, que j’ai connu autrefois. Lui aussi est-il une victime ?

Best off du blog 2014

Pour fêter dans l’allégresse l’année 2015 qui commence, rions un peu en déroulant le film des meilleurs moments du blog, tout le long de l’année qui vient de s’achever.

Janvier : Mon père vient de mourir et je me trouve comme perdu dans la région lyonnaise. Je passe le réveillon avec une amie de droite qui déteste François Hollande. Elle cuisine merveilleusement et nous en venons à parier sur les élections de 2017 : si Hollande est éliminé dès le premier tour, je l’invite chez Bocuse. S’il arrive au second tour, c’est elle qui m’invite. Nous n’évoquons pas l’éventualité selon laquelle il ne se représenterait pas.

Mars : Intervention à la Maison des Arts plastiques, structure de la région Rhône-Alpes. La galerie Françoise Besson publie les premières maquettes d’un livre d’art sur Xuefeng Chen dont je signe le texte. Nous nous retrouvons à Paris pour la grande foire d’art contemporain au Grand Palais, où expose mon amie chinoise.

Avril : Vélos d’occasion achetés quelques euros chez Emmaüs et réparés comme au bon vieux temps. Longues promenades cyclables dans le nord Dauphiné. Diffusion sur la RTS de trois documentaires réalisés en Californie.

Mai : Les cendres de mon père et les plaisirs de ma mère. Cérémonie familiale au jardin suspendu, dans les Cévennes, pour disperser les cendres de mon père. J’invite ma mère dans les plus grandes tables gastronomiques de Lyon. Intervention à l’université Paris 8.

Juin : Joggings autour de l’étang de Saint Bonnet. Voyage en Chine.

Juillet : Israël écrase les Palestiniens de Gaza. Gêne des intellectuels français qui n’osent pas dénoncer les massacres de l’armée israélienne, de peur d’être traités d’antisémites. Récits du voyage en Chine : vins fins, cadres, musiciens, Nankin, pollution.

Août : Croix-Rousse, le quartier bobo de Lyon. Vieux copains, vieilles copines, splendeurs du Forez, joggings parmi les sculptures du parc Chazière.

Millième billet de La Précarité du Sage !

Octobre : Nous sommes trop nombreux sur terre. Précarité et malthusianisme. Modiano Prix Nobel. Nouveau voyage en Chine.

Novembre : Le sage précaire devient propriétaire d’un terrain dans les Cévennes. La source d’Aiguebonne. Diffusion par la RTS de 2 documentaires réalisés en Chine. Interventions au centre Charlie-Chaplin sur l’art et les femmes. Cerisiers en Cévennes : à la sainte Catherine, tout bois prend racine.

Décembre : Voyage au Maroc. Intervention à l’école des beaux-arts de Grenoble. Critique de télévision : Cyril Hanouna, Le Before, les Nouveaux explorateurs.

Une année marquée par le deuil, le bénévolat et l’amour. Mais j’ai parlé de tout sauf du deuil qui me travaille, des travaux que j’ai menés et des amours qui enchantent ma vie.

Le Before : la nouvelle émission culte de la télévision française

Thomas Thouroude, photo de Stéphane Grangier pour Le Monde.
Thomas Thouroude, photo de Stéphane Grangier pour Le Monde.

S’il y a une émission qui n’est pas conçue a priori pour la sagesse précaire, c’est bien Le Before, de Canal +, diffusée tous les jours entre 18 et 19h00. On y parle de « pop culture », c’est-à-dire de trucs qui sont censés intéresser les adolescents. Hip hop drôlatique, blockbusters « déjanté », gamers « incroyables », rappeurs « bling bling » mais « fashion », jeux vidéo « décalés »… pas exactement une programmation dont le sage précaire serait le coeur de cible.

Et pourtant, c’est à mes yeux la meilleure émission culturelle du PAF en 2014, car elle réussit à divertir, à informer et à faire rire les quadragénaires grincheux que nous sommes, moi et mes nombreuses collaboratrices. En ces fêtes de fin d’année qui nous désespèrent, et rendent mon équipe particulièrement bougonne, nous trouvons dans Le Before  un certain réconfort, et pour cela déjà, nous lui décernons la palme d’or du festival de la Sagesse précaire.

La trajectoire de cette émission est fascinante, car l’affaire n’avait pas très bien démarré. On me parlait du Before comme d’un échec. Les concurrents parlaient de flop monumental, pour des raisons de faible audience. Certes, les audiences étaient faibles, mais ce fut intéressant d’observer la réaction de la chaîne et de l’équipe productrice du Before : plutôt que d’arrêter l’émission, de la remplacer par un jeu, et plutôt que de chercher des téléspectateur en faisant du bruit et du buzz, ils ont emprunté la voie de la qualité. Les gens ne nous regardent pas ? Faisons une émission encore plus classe, encore plus exigeante, allons encore plus loin dans nos choix culturels. Et pour cette attitude de rigueur, si rare à la télévision de nos jours, pour cette attitude qui nous rappelle l’époque d’Océanique sur FR3, le jury de la Sagesse précaire décerne la palme du meilleur producteur à celui du Before.

Car à mon avis, cette émission va devenir culte. Un peu comme Les Enfants du rock dans les années 80, ou les documentaires de Pierre-André Boutang que l’on continue de visionner aujourd’hui. Dans trente ans, on regardera ces numéros du Before, quoique confidentiels à leur sortie, et on dira : c’était ça les années 2010. Les grandes stars diront : c’est là que nous avons fait notre première télé, c’était le seul endroit où nous avions une place, il y avait là une énergie et une érudition qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. On parlera du Before comme on parle des magazines de Jean-François Bizot. Un peu élitiste, un peu branchouille, mais rigolo, novateur et créatif.

Son but : faire émerger des talents venus de nos banlieues, de nos écoles de journalisme, et de la nébuleuse d’internet. Ses moyens pour y parvenir : le travail, l’écriture et le professionnalisme. On sent à chaque seconde un gros travail de fond dans la préparation, une exigence impressionnante quant aux invités et aux concerts en direct, associés à un authentique sens de la déconnade sur la forme. Exactement le contraire de ce que propose La Précarité du sage, qui incarne dans la blogosphère un pôle d’imprécision intellectuelle dans une rigidité formelle parfaitement assumée.

L’équilibre de l’émission (ces deux tendances à l’information et au rire) a été trouvé après quelques mois d’antenne et d’ajustement, et est dû en grande partie à l’animateur, Thomas Thouroude, qui est un génie de la télé en plus de porter le même patronyme que le Sage précaire. On le savait bon journaliste et bon présentateur de journal télévisé. Dans le Before, il révèle un nouveau talent, celui de comédien. Thomas est vraiment drôle dans les rôles parodiques que lui écrivent les auteurs de Canal +, et c’est une forme de drôlerie qui se trouve à l’opposée de celle d’un Cyril Hanouna. Ce dernier est génial dans l’improvisation, dans la panique du moment présent qui dérape, et c’est ce qui le rend fascinant. Thouroude, lui, est un artiste de la comédie : il sait incarner des personnages et leur donne une charge comique que peu d’acteurs sont capables de donner. Dans ses sketches,  il me fait penser à des comédiens de la trempe de Jean Dujardin, à la fois beaux gosses et hilarants. Alors que Cyril Hanouna n’est jamais convaincant lorsqu’il joue la comédie dans un film. C’est ma conviction, quand je compare les performances de ces deux animateurs, à la fois proches l’un de l’autre et aux antipodes l’un de l’autre : l’un est fait pour l’amusement en direct, l’autre est calibré pour les meilleurs scénarios de comédie.

C’est pourquoi il est aisé de prédire l’avenir : le Before va tenir encore un peu, le temps d’arriver à un nombre d’émissions qui puisse faire masse, et marquer de son empreinte l’histoire de la télévision, puis on retrouvera Thomas Thouroude au cinéma. C’est en tout cas ce que je souhaite au cinéma.

L’origine proustienne de Cyril Hanouna

Le sage précaire regarde la télévision pour s’instruire parfois, mais surtout pour se divertir.

Non, ce n’est pas exact : le sage précaire ne regarde la télévision que pour se divertir.

Non, ce n’est pas ça.

Le sage précaire ne s’instruit pas, il ne fait que se distraire, et ce, en regardant la télévision parfois. Et ces temps-ci, il contemple un génie de l’humour improvisé, un animateur qui n’a aucune autre prétention que de faire rire. Cyril Hanouna est la révélation médiatique de ces dernières années : son émission est géniale parce qu’elle est vide. Tout y dénué d’intelligence, de contenu culturel, d’alibi intellectuel, de réflexion. Elle ne tient que par la grâce de l’animateur qui lance parfois des fusées de drôlerie inattendues.

On me dit parfois : « Pourquoi regardes-tu cette bêtise ? C’est nul ! » Mais la nullité est fascinante, chers confrères. Rien n’est plus intrigant, grisant, que le vide d’une société. Marcel Proust a construit la plus grande œuvre romanesque du XXe siècle sur ces communautés vaines et vaniteuses qu’étaient les cercles mondains de son époque. Les émissions de télé actuelles sont les chroniques mondaines d’aujourd’hui. Ce que fait une starlette comme Nabilla n’est pas moins intéressant à suivre que les faits et gestes d’une Odette de Crécy dans la Recherche, et les vannes d’un Laurent Baffie ne sont pas moins drôles que les flèches de Robert de Montesquiou.

Proust a eu l’immense courage de prendre au sérieux les gens les plus cons de son époque, et de faire littérature à partir des groupes les plus superficiels qu’on pût imaginer. Aujourd’hui, Proust ferait un roman avec les célébrités de nos écrans, et si possible, les célébrités les plus ineptes.

Cyril Hanouna serait peint sous des couleurs contrastées : drôle et gamin, son humour reposerait sur la mise en boîte de ses chroniqueurs, ravalés au rang de faire-valoir. Narcissique, son personnage deviendrait diabolique au fur et à mesure du roman. Son rire aigu, forcé, prendrait une dimension lugubre pour terminer en effrayante saillie d’orfraie. Dans le marigot de la mondanité contemporaine, Cyril Hanouna pourrait incarner le rôle d’une hyène rieuse et cruelle, capable d’humilier ses partenaires tout en les forçant à rire. Il faudrait un écrivain anglais ou américain pour écrire une comédie humaine de cette dimension.

Il ne faut pas s’étonner, ni se chagriner, du succès de ces émissions inconsistantes. Il n’y a rien là de neuf. Nous avons toujours aimé les commérages et les histrions qui se donnaient en spectacle. Relisons Proust et rigolons des frasques absurdes d’Hanouna, voilà le programme culturel de ces fêtes, concocté par la sagesse précaire.

Nouveaux explorateurs et vieilles ficelles

Série de documentaires diffusée sur Canal + depuis 2007, Les Nouveaux explorateurs jouit de l’impunité habituelle des productions liées au voyage. C’est un phénomène curieux : dès qu’on voyage et qu’on relate ses aventures, on devient inattaquable dans les médias. Pourtant, le récit de voyage est un champ de création qu’il faut regarder avec autant de sens critique que tous les autres genres narratifs.

Qu’on me pardonne une légère immodestie, ce blog est un des rares espaces où sont critiqués des voyageurs. Au risque de me faire durement tancé, La Précarité du sage a critiqué Michel Le Bris, la « littérature voyageuse », Christophe Ono-Dit-Bio, Priscilla Telmon et Sylvain Tesson. Cela m’a valu des volées de bois vert, dont je ne me plains pas. Paradoxalement, on me reproche aussi de dire trop de bien de certains écrivains et plasticiens du voyage : Jean Rolin, Chantal Thomas, Antonin Potoski, Caroline Riegel, Jean-Paul Kauffmann, Raymond Depardon, Catherine Cusset ou Bruce Bégout.

Ce n’est pas que les uns seraient nuls et les autres parfaits, mais il existe une ligne de fracture assez profonde dans la manière d’aborder le voyage depuis la deuxième guerre mondiale. Ceux dont je fais l’éloge savent que le monde a changé, qu’on ne peut plus découvrir le monde comme les anciens explorateurs. Ils explorent donc les banlieues, les bretelles d’autoroutes, les forêts et les fleuves avec prosaïsme et humour.

Ceux que je critique ne manquent pas forcément de talent, mais ils prétendent être des baroudeurs de la même trempe que les grands aventuriers des années 1930, ou imitent un peu bêtement les orientalistes du XIXe siècle. Ils s’autoproclament « explorateurs ». Ceux produits par Canal + mentent d’ailleurs effrontément : ils prétendent nous présenter des peuples indigènes purs de toute acculturation, alors même qu’ils communiquent en anglais, et qu’ils exhibent des costumes traditionnels au sein de réserves d’autochtones subventionnées, et habilitées à recevoir la visite de caméras.

La Nouvelle exploratrice de l’émission, dont j’ai oublié la date de diffusion, traverse le Brésil avec ce sentiment d’impunité : les tribus se laissent photographier en regardant ailleurs, et notre télévision nous vend cela pour de l’aventure nouvelle. Il ne s’agit pourtant que des mêmes vieilles ficelles des images prises par les explorateurs dominateurs, supérieurs, protégés par des puissances colonisatrices.

A la sainte Catherine, tout bois prend racine.

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Il faisait très humide et très doux sur mes parcelles. Je me frayais un chemin avec mon arbre à la main, une houe et un arrosoir.

Il m’a fallu du temps pour retrouver ma source. Elle n’est pourtant pas cachée dans la forêt, mais il faut être un peu sourcier, comme mon frère qui l’a repérée autrefois. Il faut être sourcier ou sanglier, car les sangliers viennent volontiers se rouler dans la souille que ma source offre à l’année aux animaux de la forêt.

Au fond d’un renfoncement, l’eau est bien là, ignorée de tous, méprisée par les législateurs de Bruxelles qui ne la trouvent pas assez potable. L’eau était bien là, pure et fangeuse comme la sagesse précaire. Trouble et innocente comme le sage précaire. L’émotion de me trouver devant cette source est indescriptible. Un mouvement irrationnel me pousse à voir une sculpture de la vierge dans la roche. J’y mettrai sans doute, un jour, une déesse des ondes, pour surveiller les nymphes échappées de mes rêves.

En contrebas de la source se trouve un grand espace ouvert, sui sera le centre de vie de mon terrain. Aujourd’hui, comme la terre y est bonne et humide, il y pousse une végétation luxuriante hiver comme été. Une terrasse de toute beauté y verra le jour bientôt, un lieu de méditation et de plaisir. J’y planterai des arbres fruitiers et j’y bâtirai une petite cabane qui se fondra sans le paysage.

Pour l’heure, j’ai empoigné la houe et ai éclairci une dizaine de mètres carrés, pour placer mes deux cerisiers, pionniers de ma colonie. Pendant que je travaillais la terre, je laissais reposer les cerisiers dans l’eau de ma source, pour qu’ils s’habituent à l’eau magique qui les nourrira jusqu’au siècle prochain. Car ces cerisiers, ils sont comme moi, ils sont condamnés à durer. Il faudra s’y faire.

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C’était le 25 novembre, bonne fête à toutes les Catherine. La nuit tombait quand j’avais terminé de mettre mes arbres en terre. La brume entourait les montagnes en face de moi.  La source faisait glouglou car aujourd’hui, selon le proverbe, « tout bois prend racine ».

Deux cerisiers et un notaire

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Je me suis rendu jusqu’au fond de la haute vallée, où le propriétaire des parcelles m’attendait en voiture. Nous avions des bouteilles pour fêter notre affaire. Arrivés chez lui, dans un hameau qui domine la vallée de la Borgne, nous avons descendu, consciencieusement, méthodiquement, tous les nectars. Liquides à bulles, liquides de velours, liquides clairs liquides profonds. Nous leur avons fait un sort.

J’ai dormi dans la cabane, sur le terrain de mon frère, et le lendemain, après une toilette sommaire dans l’eau de la source, je suis allé chez monsieur le notaire.

Il n’y a pas plus éloigné d’un sage précaire qu’un notaire. Un notaire sert à éviter au maximum tout impondérable, toute précarité, dans un accord. Nous avons signé après lecture de l’acte notarié, et sommes allés célébrer l’événement au Café des Cévennes.

Après quoi j’ai loué une voiture et suis allé acheter mon premier arbre fruitier. j’ai voulu un cerisier, je ne sais pas vraiment pourquoi. Parce que j’aime les cerises, me dira-t-on. C’est vrai mais pas davantage que les figues, les prunes ou les pêches. Avant tout, le cerisier, ce sont des fleurs qui rappellent l’été, et qui me rappellent deux lieux qui m’ont enchanté : Dublin, en Irlande, et certains coins d’Asie.

C’est bizarre malgré tout, et je m’en avise au moment même où je vous en parle. Pourquoi diable n’ai-je pas choisi un prunier ? Le prunier aurait eu beaucoup plus de sens : cela m’aurait ramené à la Chine, en particulier à la montagne Pourpre et Or de Nankin, et au fameux motif calligraphique de la branche de prunus. Le fruit du prunier est magnifique et tout aussi érotique que celui du cerisier. Enfin, pour l’amoureux d’Asie, le cerisier rappelle plutôt le Japon, et ce n’est pas avec le Japon que j’ai initié une histoire d’amour… J’aurais dû choisir un prunier, et j’ai choisi un cerisier, c’est ainsi.

J’ai même choisi deux cerisiers. Peut-être parce qu’il y avait deux pépiniéristes dans le village et que je ne voulais pas faire de jaloux. Le premier donnera des fruits à partir de fin mai, le second à partir de juillet. Il y aura donc des cerises tout l’été, si Dieu le veut.

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