Sociabilité de l’ermite

Depuis que je vis dans les montagnes des Cévennes, j’ai reçu plus de visites qu’en dix ans de vie en appartements et en maisons confortables. Lorsque j’avais l’eau chaude et l’électricité, très peu d’amis se déplaçaient pour venir me voir. L’Irlande, la Chine, le Royaume-Uni, tout ça ne les tentait guère, il semblerait. Ou alors c’était trop loin, trop cher. Ou alors c’était trop pluvieux, ou alors trop banal, je ne sais pas.

Comme je l’ai déjà dit, le mot de montagne, et celui de cabane, font souvent penser que je choisis la solitude et la retraite. Des amis m’écrivent en s’inquiétant un peu. Certains se demandent si je ne deviens pas fou. D’autres me disent : « alors, comment ça va dans ta vie d’ermite ? »

La vérité est que je suis très entouré. A cette minute, je suis en train de récupérer d’une dizaine de jours marqués par la présence d’amis brésiliens. Promenades, baignades, boustifailles, cueillettes, rien n’a manqué à notre bonheur de voyageurs.

La veille même de leur départ, j’apprenais par mon éditrice que Radio France internationale m’invitait à enregistrer un entretien pour l’émission « Si loin, si proche », diffusé le samedi. Je suis donc, ce dimanche, en passe d’aller à Montpellier, dormir chez mon cousin Emmanuel, et de sauter dans une voiture pour rejoindre la capitale, où je serai accueilli par ma jolie cousine Constance.

Comme vie ermitique, franchement, on fait mieux. Je n’ai jamais été aussi sociable que depuis que je fraye avec les sangliers, les serpents et les champignons.

Fruits

Il arrive un moment où le sage précaire doit faire attention à ne pas transformer son blog en website de recettes de cuisine. Après avoir parlé de sanglier, de cèpes, de daube, d’oignons doux et de vins fins, je m’apprête à évoquer les fruits et l’art des compotes.

Alors certes, il s’agit bien de compotes de pommes, de fraises qui dégorgent, de poires qui caramélisent, mais ce qui charme le sage précaire, en réalité, ce sont les promenades, la réflexion déambulatoire, les rêveries solitaires… et aussi de s’en fourrer plein la lampe, soyons honnête. Alors tant pis, le sage précaire devient un blogueur de recettes de cuisine, et bientôt vous confiera les meilleurs moyens de soigner les rhumatismes.

En plein été, il m’arrivait de retourner à la cabane chargé de fruits glanés ici et là. Les prunes, par exemple, étaient juteuses sur le chemin. Que faire de toutes ses prunes ? Les manger, comme ça, d’un coup, comme un goret ?

Oui, c’est bien ce qui se passait. (Le sage précaire a son petit côté goret, et ce n’est peut-être pas un hasard s’il aime le sanglier.) Alors, bon, après en avoir dévoré, sans arrière-pensée, j’ai jeté des fruits un peu gâtés dans une casserole.

 

Je fais cuire à feu doux les fruits qui passent, saupoudrant d’un peu de sucre. Cela fait des compotes délicieuses mais qui ne se gardent pa longtemps. Il faut les manger dans les trois jours. Moi, mon plaisir, c’est de les manger avec du fromage.

Sur le terrain, des fraises avaient été plantées, une espèce qui fleurit plusieurs fois d’affilée, si bien que des fruits rougissent continuellement depuis le mois de juin. D’autres fruits rouges poussent naturellement sur le terrain, des framboises et des mûres.

Sans oublier les arbres fruitiers, pommes et poires. Des pêches apparaissent. Dans quelques années, des abricots et je ne sais quoi encore agrandiront la famille.

La Boutisse

La "Boutisse", dessin de Sophie Héon

J’ai fait une double erreur, dans un récent billet. Premièrement, j’ai parlé d’une « solisse » pour désigner une « boutisse ». Deuxièmement, j’ai mis en cause la parole de mon frère, sa compétence de maçon, en affirmant que c’est lui qui m’avait donné ce mot inconnu de « solisse ».

En outre, dans les commentaires qui ont suivi, des lecteurs fidèles ont ajouté à l’erreur – sans penser à mal – en suggérant que le mot devait être « solive », ce qui ne peut être le cas puisque la solive est une sorte de poutre.

Il s’agit bien, dans les murs de pierres sèches, de « boutisse parpaigne ». Les murs cévenols sont donc construits en double rideaux, et certaines pierres (qui peuvent être, si l’on préfère, des moellons) font toute la largeur du mur et apparaissent u côté intérieur, comme du côté extérieur.

Une autre lectrice fidèle, la talentueuse Sophie, a dessiné un croquis pour rendre la chose plus explicite. Elle vient de m’envoyer un e-mail auquel elle a joint ce croquis que je présente dans ce billet même.

Par la même occasion, je recommande le blog de Sophie, en lien ci-contre, où l’Irlande et même les Tinkers, sont bien représentés.

Voilà, les visiteurs de mon blog ne pourront plus dire qu’ils n’apprennent rien à sa fréquentation. Si La Précarité du sage peut aider à une meilleure connaissance de la maçonnerie, cela compensera les faillites éventuelles que ce blog connaît concernant l’édification morale et spirituelle des masses.

Chantier, phase 2

Un après-midi, mon frère entre dans le cabanon en s’exclamant : « Fin de la deuxième phase du chantier ! » Je ne savais pas qu’il y avait des phases à ce chantier, cela m’avait échappé. La première, c’était la préparation des « longueurs » de châtaigniers.

La deuxième fut la maçonnerie du mur du fond. Adossé à la montagne, le mazet devait être équilibré d’abord par le haut : la partie haute du toit devait reposer sur un mur de pierres bien arasé et parfaitement étanche, et c’est la construction de ce muret que nous venions de terminer. C’était une vraie joie pour mon frère car il a tout fait à vue d’œil, sans niveau, sans fil à plomb, sans outils de professionnel à part la bétonneuse.

De mon côté, j’ai bien posé quelques pierres, mais j’ai surtout laissé mon frère s’occuper de la construction du mur. C’était un travail qui demande beaucoup d’application et il y avait trop de chance pour qu’il faille repasser derrière ce que je faisais. Non, je préférais me retirer et laisser mon frère jouir de ce travail gratifiant et délicat de construction.

Il a plu toute la journée, une fine bruine, et le froid commence à s’installer. J’ai hâte de voir le mazet prendre forme, et surtout de voir le toit. Quand  il y aura un toit, j’ai le sentiment que je pourrai prendre plus de choses en main et faire avancer les travaux. L’ennui est qu’à chaque étape, il y a des choses délicates que je ne peux me permettre de faire. Installer une fenêtre, installer un poêle et une ouverture pour un tuyau, procéder au sol : tout cela demande non seulement un certain savoir-faire, mais surtout un certain goût, choses dont je suis dépourvu.

Commencement du chantier

On croit souvent qu’il n’y a qu’une cabane, sur le terrain. C’est une erreur, il y a aussi une petite maison en pierre, construite là par les paysans d’autrefois.

Ce n’est même pas une maison. Un abri d’une seule pièce, avec un toit d’un seul tenant, adossé à la pierre de la montagne. Mais enfin une maisonnette assez grande pour un homme seul, ou pour un couple d’amoureux. Un endroit assez grand pour y dormir, s’y reposer, lire et écrire. C’est-à-dire, pour le dire sans détour, un habitat qui satisfait à tous les réquisits de la problématique « logement » du sage précaire.

Sous la maisonnette, une espèce de cave – un entresol, plutôt – où je conserve au frais ma nourriture en ce mois de canicule.

Cela faisait des années que mon frère disait qu’il rêvait de rénover ce « mazet ». Moi, je rêvais depuis des années de passer une année sur ce terrain. Nous combinâmes donc ces deux rêves. Je dis à mon frère : « Tu m’acceptes ici une année, et je te donne un coup de main pour le mazet. » Ma motivation sera d’autant plus grande que pour passer l’hiver sur le terrain, j’aurai besoin d’un lieu chauffable, isolé et résistant aux tempêtes cévenoles.

Or donc, cette semaine, nous avons commencé les travaux! C’était un grand moment, car ce chantier met un contenu matériel à ma présence sur le terrain et dans ce paysage. Un moment solennel car c’est officiellement la préparation de l’hiver. Un moment profond car c’est une manière de perfectionner le terrain, de le rendre plus proche de ce qu’il était à l’époque de sa vie paysanne.

Mon frère s’est exclamé à un moment donné : « C’est le début du rêve. » Cette petite maison, ce terrain, ce jardin, ce paysage, c’est en effet un ensemble de réalités physiques qui se trouvent à la croisée d’un nombre encore plus grand de rêveries, d’espérances, d’images et de mythologies.

 

Absence de chat

De retour sur le terrain après un long week-end d’anniversaire, pour les 70 ans de ma mère, une voix manque. Celle du chat, qui a disparu.

C’était la grande interrogation avant mon départ. Allait-il survivre ? Allait-il s’ennuyer ? Allait-il avoir assez à manger ? Allait-il chasser et se sentir appartenir au terrain, comme le sage précaire son maître indécis ?

Il aura trouvé une famille plus aimante.

Ou alors il aura été mangé par un renard.

Traits chinois/Lignes francophones, le livre

Le livre que nous venons de faire paraître peut être perçu comme une émanation de ce blog et des blogs qui lui ont été liés dans les années 2000, surtout les blogs  en lien avec la Chine. Mais cela se présente malgré tout comme une étude universitaire collective, publiée aux Presses de l’université de Montréal, rassemblant les meilleurs spécialistes de la littérature chinoise diasporique.

Traits chinois /Lignes francophones consiste, en effet, en une exploration de la francophonie chinoise, c’est-à-dire une suite de chapitre concernant les écrivains et artistes chinois qui utilisent le français.

On y trouve des chercheurs incontournables et extrêmement stimulants, tels que Zhang Yinde, qui est professeur à la Sorbonne, et qui est le plus grand chercheur dans ce domaine. Mais l’originalité du livre vient aussi de ses contributions issues de la blogosphère, et non seulement du monde universitaire. Moi-même, j’ai modestement travaillé sur l’oeuvre de Gao Xingjian, de manière plus universitaire que dans mes billets de blog. Mon ami Ben (Benoît Carrot), qui a beaucoup commenté sur ce blog (ainsi que sur divers blogs « chinois »), et qui a écrit des blogs africains, a produit un beau chapitre sur les Chinois en Afrique francophone.

Enfin, Neige, la fameuse blogueuse de Nankin, n’a pas été oubliée puisqu’une sélection de ses billets d’étudiante est publiée en clôture d’ouvrage.

En définitive, plus qu’une question de support médiatique, ce qui compte pour moi le plus, c’est l’amitié qui unit la plupart des contributeurs de cet ouvrage. Même le deuxième nom apparaissant sur la couverture, à côté du mien, est celui d’une femme que j’aime fréquenter depuis plus de dix ans, dans les pubs et les universités d’Irlande.

Comme le dit la présentation de l’éditeur, « Ce livre est aussi une histoire d’amitiés entre quelques personnes – intellectuels, universitaires ou artistes – qui se connaissent depuis des années, et partagent leur passion pour la Chine en vivant sur différents continents. » Tout est presque dit.

Un chaton sur le terrain

Un soir que j’étais sur le terrain avec des amis, Cécilia me hèle depuis la route. Je descends. Des vacancières me tendent une petite chatte qui, dans la nuit tombante, me paraît sale et possiblement galeuse. L’animal a suivi cette famille toute la journée et ne peut rester avec elle au gîte.

La petite fille de la famille a beaucoup pleuré : elle craint qu’on abandonne encore ce petit chat qu’elle a adopté toute la journée: « Tu vois, lui dit sa mère en me montrant du doigt, on a trouvé sa maman! »

Une autre dame me glisse tout bas que le chat a fait ses besoins et qu’il a « le derrière tout crotté ». Charmant. Je monte l’animal sur la terrasse où mes amis finissent le dîner, et dès qu’ils le voient, ils tombent directement amoureux du chaton.

Les jours suivants, je remarque qu’il est très propre et très beau.

Je joue le gros dur, je feins l’indifférence, et jette le bel animal à trois mètres lorsqu’il ose monter sur la table. Mes amis poussent des cris d’effroi et me traitent de bourreau.

Je proteste qu’un animal sur le terrain ne peut avoir sa place que s’il s’avère utile pour le sage précaire. Des poules, par exemple, seraient bienvenues, mais ce n’est pas un chat qui va me faire changer d’habitude. Devant mes défenseurs du droit des animaux, réunis en conclaves et me faisant les gros yeux, je maintiens que le chat devra apprendre à chasser s’il veut survivre au terrain.

Un peu famélique, le chaton prend vite ses marques et mange de bel appétit. Il se frotte à chacun, dispense avec prodigalité sa tendresse et son espièglerie.

Dès que mes amis quittent le terrain, mon coeur fond et je m’occupe de ce petit minou comme une midinette.

La bête sait comment s’y prendre pour vous désarmer. Il vient sur vous quand vous faites la sieste et pousse son museau contre votre bouche, il ronronne dans votre cou.

Très vite, il a conquis l’ensemble du terrain et est devenu le véritable maître des lieux. Nous nous entendons bien, nous sommes très indépendants l’un de l’autre, mais mon coeur craque quand je l’entends miauler pour attirer mon attention.

J’en ai honte mais c’est ainsi : il peut tout se permettre. Il n’hésite même plus à me marcher dessus et à me coller son trou du cul au nez.

Viens chez moi, j’habite chez mon frangin

Sur le terrain de mon frère, dans les Cévennes, des amis et de la famille ont pu me rendre visite et passer quelques jours au vert.

Deux amis, qui ne se connaissaient pas, ont pu faire connaissance sur mes espaces. Il s’agit de deux contributeurs d’un ouvrage collectif que j’ai dirigé et qui a paru à Montréal il y a peu : Traits chinois/Lignes francophones. Cécilia y a écrit un chapitre sur un tableau de Zhang Su Hong, et Benoît un chapitre sur le Chinois en Afrique francophone. Moi-même, j’y ai modestement écrit sur l’oeuvre de Gao Xingjian, et les habitués de mes blogs y reverront avec plaisir des textes issus des blogs de Neige.

Après nous être baignés dans l’Hérault, et après de longues randonnées autour du Mont Aigoual, mes amis et moi faisions des lectures du livre, et en devisions à l’ombre, dans la décontraction des muscles des cuisses.

Signer et dédicacer ses livres

Photos Alex Serrano