Du guillaume

Ma voisine, dont un frère s’appelle comme moi, a découvert, au hasard d’un dictionnaire, que guillaume était aussi un nom commun, et qu’il désignait un outil d’ébéniste. Sur l’encyclopédie en ligne, je trouve ceci :

Le guillaume est une sorte de rabot étroit, la seule différence est que la largeur de la lame métallique est parfaitement égale à celle du corps de l’objet. Le guillaume s’utilise seulement sur de petites surfaces. Sa fonctionnalité est à peu près identique à celle du rabot, c’est-à-dire qu’il s’utilise pour créer ou agrandir une feuillure, une languette ou autres et à creuser des rainures. Il peut être en bois (généralement les anciens outils) ou en métal (plus récents).

Fin XVIIIe siècle, le guillaume est une espèce de rabot long et mince dont on se sert pour faire ou dresser des feuillures; On distingue :

  • Guillaume debout – Rabot dont le fer est plus      droit dans la lumière, et qui sert à replanir et à dresser des feuillures      ou ravalements;
  • Guillaume à plaie-bande – Celui qui sert à      pousser les plates-bandes au pourtour des panneaux;
  • Il y a aussi le guillaume cintré, à ébauche, à      racler, à tenon, et le guillaume à navette.

Il existe donc, parmi les internautes actifs, et singulièrement ceux qui participent aux encyclopédies en ligne, des gens qui désirent – et passent à l’acte – parler du guillaume.

Adieu l’Irlande, adieu 2012

Ce n’est pas n’importe quel jour, celui où j’ai appris la réponse négative à ma candidature en Irlande. Le 21 décembre, outre les bêtises sur la fin du monde, c’est surtout le grand moment du solstice d’hiver, le jour le plus court de l’année, la fin réelle de l’année en cours.

C’est à ce moment symbolique que j’ai reçu le mail annonçant la mauvaise nouvelle ; ils avaient quelqu’un de meilleur pour le poste. Après tout ce que j’ai donné à l’Irlande, l’Irlande décide de me touner le dos. Après tout ce qu’elle m’a apporté, elle a décidé d’arrêter de porter à bout de bras cette sagesse précaire à bout de souffle. C’est la fin, entre elle et moi, le signe que ma vie se fera ailleurs, en Amérique peut-être.

Ce rejet de ma candidature signe aussi la véritable fin de 2012. Car ce fut pour moi une année très faste où tout me souriait : la sagesse précaire a été sur la crête tout le long du chemin, tous les feux étaient au vert. Cette année qui m’a vu devenir quarantenaire, a été l’une des plus belles de ma vie.

J’y ai gagné le dénouement heureux de ma thèse de doctorat, la publication de deux livres, la promesse de deux livres à venir, l’amour de la plus belle femme du monde, mes premières émissions de radio, un début de vie réussie dans la montagne, la construction d’une maison en pierre, des retrouvailles fraternelles, une solitude joyeuse et un célibat glorieux. Pas si mal pour quelques centaines de jours!

Tout cela s’est donc arrêté net vendredi dernier.  De là à dire que l’année suivante  sera funeste, je ne peux pas le prédire.

Commençons pas hiberner pendant ces fêtes de fin d’année, que je souhaite heureuses et paisibles à toutes les lectrices et tous les lecteurs fidèles de La Précarité du sage.

 

Entretien d’embauche

J’étais en visite chez un ami hier, le jour où mon entretien d’embauche était prévu.

Comme les employeurs sont en Irlande, l’entretien s’est fait au téléphone. Cela tombait mal, je ne suis pas bon au téléphone. Je me suis malgré tout installé dans le bureau de mon ami, pour que le calme et les livres qui l’habitent m’inspirent une certaine sagesse, et j’ai fait ce que j’ai pu.

Les trois professeurs et conservateurs qui composaient le panel étaient parfaitement aimables et respectueux, ils ne posaient pas de questions pièges, et pourtant j’avais l’impression d’être à côté de la plaque tout le long de la discussion. C’est pendant cet entretien que je me suis rendu compte que je n’avais en fait aucune idée précise de ce en quoi le job consistait. Je n’avais pas mesuré l’obscurité dans laquelle je me trouvais.

Quand on m’a demandé de parler de l’aspect bibliothécaire de l’emploi, j’ai brodé autour de mon amour pour la National Library d’Irlande. C’est un lieu magique pour moi, j’y passais des jours, quand j’étais novice à Dublin, en 1998 ou 1999. J’y lisais des trucs sur Beckett, j’y écrivais des lettres à ma correspondante australienne rencontrée à Sligo. J’y communiquais avec James Joyce qui y a mis en scène une scène de Ulysses. Voilà qui a dû leur faire une belle jambe, à mes employeurs irlandais.

Je suis sorti de l’entretien passablement déprimé, mais dans le même temps, je ne suis pas sûr d’être capable d’une meilleure performance que celle-là au téléphone, en langue anglaise. J’ai fait passer une sorte d’enthousiasme, un enthousiasme d’amateur, et c’est là toute ma force. Au fond, pourquoi emploie-t-on un sage précaire ? Certes pas pour une adéquation parfaite de l’impétrant avec l’administration et l’université, mais plutôt pour la créativité présumée d’un enthousiaste généraliste.

Si j’échoue, et il n’y aurait rien d’injuste à cela, je n’aurai rien de fondamental à me reprocher, et c’est le principal. Si c’est un succès, par contre, j’irai vivre quelques mois à Galway, dans l’ouest de l’Irlande, et quelques mois à Dublin, à l’est. C’en serait fini des vacances cévenoles.

Réponse en fin de semaine.

Journées de décembre

J’ai mis des bougies un peu partout dans le mazet, pour créer des points de vues variés. Quand la nuit tombe, et elle tombe vite, les lumières fragiles recréent l’espace intérieur. Les lueurs vibrantes sculptent de nouvelles galeries ; non loin d’ici se trouvent les fameuses « Grottes des Demoiselles ». Mon mazet de célibataire est à sa manière aussi une grotte.

Je ne sais plus pourquoi j’ai emprunté les Mémoires de Casanova. Certes pas pour ses fresques libertines, quoique. Peut-être qu’à un moment, je me suis demandé comment écrire les rencontres galantes. Ah oui, c’est bien ça! Je suis en train de réfléchir à une scène sentimentale et charnelle qui m’est arrivée dans un voyage, et j’ai dû penser que Casanova m’aiderait, et c’est là que je me suis trompé.

Difficile de photographier ce mazet. Soit la lumière est trop faible, soit elle est trop contrastée, on se retrouve avec des photos trop froides ou trop sombres de la réalité.

Quand le soleil entre par la fenêtre du mazet, le sage précaire peut lézarder sur le lit et se faire chauffer par la lumière. Pas très longtemps, car il faut profiter du jour pour faire les tâches nécessaires avant la nuit. J’alimente le feu toute la journée, et le mazet devient une demeure chaleureuse. Mes journées son remplies de gestes simples et essentiels, dénués de toute spiritualité.

Pour le dîner, un magret de canard que je fais griller sur une lauze, à la terrasse du haut, au soleil, près du mur aveugle du mazet. Quand j’ai fini de manger, vers 17h30, le soleil est couché et il est l’heure pour moi de faire ma toilette et de me préparer à la nuit.

Tout devient rituel, tout devient précieux et beau.

Nuit au mazet

J’habite enfin le mazet. C’est une grande joie pour moi car j’en rêvais depuis longtemps. Six mois que je contemple ce chantier en construction, et maintenant que les nuits sont bien froides, je m’y love et m’y réchauffe.

A mon retour de Paris, début décembre, nous avons bien nettoyé l’intérieur et l’extérieur, avons placé le vieux poêle et rangé le bois à ma manière – c’est-à-dire de manière un peu bordélique.

J’y ai installé un sommier près de la fenêtre, un matelas et quelques couvertures en laine. Ce lit a une particularité, presque volontaire : il est un peu penché, de sorte que les pieds soient plus élevés que la tête, ou inversement, que la tête soit plus haute. Comme je suis un fervent croyant dans les trucs asiatiques qui veulent que le sang circule bien quand on fait le poirier, je m’endors ainsi, non pas en position du poirier, mais légèrement incliné. Dans la nuit, j’aime bien changer de position et laisser le sang refluer de l’autre côté.

Nuit au mazet ! J’ai recouvert les murs de couvertures, à la fois pour l’isolation et pour mettre des couleurs, de la laine, de la chaleur visuelle. J’ai enfin posé des tapis au sol. C’est superbe et il fait bon.

Dehors les nuits sont glaciales. Tout gèle, même le gaz de la cabane. Le matin, impossible de faire chauffer l’eau sur la cuisinière, alors je fais mon café à l’aide de mon bon vieux poêle. Mes feux durent donc des journées entières.

Le soir, dans mon lit, je contemple le mazet éclairé par des bougies posées sur un vieux chandelier, bonheur de gosse. Il fait doux, le feu ronronne, je goberge.

Les bougies éclairent d’une lumière tremblante comme mon âme, le feu crépite lui aussi comme mon âme, et je contemple avec satisfaction le jeu des couleurs des couvertures. La guitare prend son éternelle place dans les intérieurs que j’investis.

J’aimerais lire, ne serait-ce que pour frimer, pour le dire à mon lectorat, mais je suis trop heureux pour cela, incapable de me projeter dans un temps et un espace différents de ceux où je baigne.

Ma semaine parisienne : bilan et perspectives

Ce fut une semaine très riche, je n’en dirai que ce qui est publiquement acceptable, donc ce qui est le moins important. Malgré tout, ce qui s’est passé aura une certaine incidence sur l’avenir pour la sagesse précaire. Je résume.

Rendez-vous au Presses de l’université Paris-Sorbonne, rue Danton dans le 6ème arrondissement. La cause est entendue: ma thèse sera publiée dans la très bonne collection « Imago Mundi », dirigée par François Moureau, spécialisée dans la critique de la littérature des voyages. Je ne pouvais pas espérer un meilleur débouché pour les recherches qui m’ont coûté trois ans et demi de travail. Publication prévue fin 2013.

Rendez-vous avec un éditeur parisien, dans le 2ème arrondissement. La cause est entendue : je suis sous contrat pour un récit situé à Paris, un voyage à travers les classes sociales. Pas de date prévue pour la publication, mais remise du manuscrit prévue pour fin 2013.

Rendez-vous à Vitry-sur-Seine, dans le 9.4, pour le festival « Livres en liberté ». Deux surprises m’attendaient : d’abord, j’étais un des rares auteurs à avoir le privilège de parler en public, à bénéficier d’une telle tribune en compagnie d’un journaliste qui m’interviewait. Cette tribune a permis de vendre quelques exemplaires. Deuxième surprise : j’ai vu débouler le célèbre Cochonfucius lors de ma causerie.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Cochonfucius est un des grands commentateurs de ce blog, et nous ne nous étions jamais rencontrés. Il produit un fabuleux travail sur le net, sous forme de sites tentaculaires et rhizomatiques. Par ailleurs, il a un vrai boulot dans la vraie vie, il est linguiste au C.N.R.S., dans la région parisienne. Il a dû apprendre sur La Précarité du sage que je serais à Vitry ce jour là et il a pris le RER pour me serrer la pince. Preuve s’il en est que mon blog est un repaire de gentlemen.

Après mon intervention, Cochonfucius s’est assis près de moi à mon stand, et il n’a pas ménagé ses efforts pour vendre mon livre. Il m’assistait pour converser avec les lectrices et les promeneurs. Il développait des arguments de vente basés sur une lecture consciencieuse du texte. A nous deux, nous avons décroché quelques signatures (de chèques). Cela valait bien une bière, dans un bistrot de Vitry, non loin de la magnifique église médiévale que nous avons visitée de conserve.

Cinéma : j’ai vu un film qui m’a bouleversé, mais je préfère ne pas en parler ici.

Exposition :  « Les Bohèmes » au Grand palais, mais j’en ai déjà parlé ici.

Perspective d’emploi : toujours à Paris, je reçois des courriels qui m’informent qu’un institut de recherche, basé à Galway en Irlande, cherche un postdoctorant pour  mener des recherches aux librairies nationales d’Irlande sur des récits de voyage illustrés depuis le XVIIIe siècle. En lisant la description du poste, j’avais l’impression qu’ils parlaient de moi. Jamais je n’ai eu cette impression de convenir aussi parfaitement à une offre d’emploi.

Le sage précaire repart donc à l’assaut de l’Irlande, comme il l’a déjà fait, en vain, à plusieurs reprises. C’mon, precarious wisemen, get up for the fight! Date limite des dépôts de candidature : demain lundi, à 17h00.

Rendre le livre festif : comment la « soirée irlandaise » fut préparée

Je profite d’une année de vie en France pour faire des tournées de librairies, de bibliothèques, de facultés ou de festivals. J’y prends la parole – s’ils m’y invitent, cela va sans dire, je ne vais pas m’imposer comme un malpropre.

Le sage précaire se déplace donc comme un représentant de commerce, et parle de ses livres et de ses recherches, que ce soit sur l’Irlande nomade ou sur la Chine francophone. Ou sur le récit de voyage en tant que genre littéraire.

C’était un rêve de jeune homme, la vie de commercial routier. J’ai toujours été attiré par cette existence dans les hôtels, sur les routes. Cela ne m’a jamais paru pathétique mais, au contraire, une vie pleine de promesses et de solitude contemplative. Cette image d’Epinal est confirmée par les récits de mon propre père qui s’enchantait des paysages montagnards quand il vendait je ne sais quoi, avant de se lancer dans le ramonage.

Je n’en suis pas là, notez bien, je n’en suis pas à faire des tournées tous les jours. Ma vie actuelle est beaucoup plus immobile, ravi que je suis de rester planté dans les montagnes flamboyantes de l’automne, et ravi de dormir de longues nuits silencieuses. Je ne vais jouer au bonimenteur que de loin en loin.

Je me suis produit à Paris, en Irlande et à Lyon. La semaine prochaine, je suis attendu au festival littéraire de Vitry-sur-Seine. En janvier, deux dates sont prévues, une dans le Gard et une dans l’Isère. Ce n’est pas un agenda surchargé.

Alors pour épicer la chose, je propose parfois des à-côtés un peu olé olé. Dans la ville du Vigan, par exemple, le conservateur de la bibliothèque a d’abord proposé qu’on invite aussi mon frère, celui qui a dessiné les illustrations de mon livre sur les Travellers irlandais. Bonne idée, assurément, qui demande que l’on retrouve, et encadre, les dessins originaux de mon frère. J’ai alors demandé à d’autres artistes, des peintres locaux, s’ils voulaient participer à la fête et peindre des images tirées de mes photos de voyage en Irlande.

Une chose en entraînant une autre, voilà que nous parlons de musique : pourquoi ne pas faire suivre mon intervention d’un peu de musique irlandaise plus ou moins traditionnel ? Et voilà que, de villages en villages, dans les montagnes cévenoles, le bruit court que le 18 janvier 2013 à 18h00, on jouera du banjo et de la flûte, de la cornemuse et du bodhran, en buvant du whisky irlandais…

L’idée qui me suit depuis toujours, c’est de rendre le livre vivant et festif. Il y a déjà du silence et de la solitude quand on lit les livres, alors quand on en parle, il faut le faire avec passion et avec style. Quand on me demande si je veux être payé pour ces interventions, je dis non, dépensez plutôt l’argent dans le boire et le manger, il faut nourrir et abreuvez ces braves gens qui se déplacent pour entendre parler un conférencier précaire.

Reste que la belle maison qui abrite la médiathèque du Vigan, le Château d’Assas, va résonner de sacrées mélopées quand la sagesse précaire va l’investir de tout son poids.

C’est amusant d’imaginer toutes celles et tous ceux qui sont, à cette minute, concernés d’une manière ou d’une autre par mon intervention. Une peintre ici, un aquarelliste là, une comédienne de l’autre côté de la vallée (pour faire des lectures à haute voix), quatre ou cinq musiciens dispersés dans le pays viganais et l’Aigoual. Au moins, s’il n’y a pas beaucoup de public, on pourra compter sur les participants actifs et leurs proches.

Ce n’est pas ainsi qu’on fait des affaires, ma petite dame, mais c’est ainsi qu’on met des guirlandes sur les arbres qui ont perdu leurs feuilles.

La vie difficile du livre

On parle toujours de la crise du livre, mais le livre est loin d’être mort. On dit que les librairies ferment les unes après les autres, c’est vrai mais on oublie celles qui ouvrent et qui tiennent. Pour la bonne santé du livre, l’une des solutions qui m’apparaît gît dans la distribution. Il s’agit d’être présent sur l’ensemble du territoire, ne pas oublier les petits coins perdus.

Qu’on me permette de prendre Le Vigan pour exemple : une petite ville de 4 000 habitants, sous-préfecture du Gard, inaccessible par le train, ville que le romancier André Chamson portait aux nues, dans les années 1930, sous le nom fictif de Saint-André.

Dans cette petite ville, le livre jouit encore d’une place de choix. D’abord il y a une belle librairie, dont j’ai déjà parlé ici, et puis la médiathèque est superbe.

Je reprends ma phrase, en donnant une autre hiérarchie, plus conforme à mes goûts : d’abord la médiathèque est formidable, et en plus, il se trouve qu’il y a aussi une librairie qui a pignon sur rue et qui ne désemplit pas.

La médiathèque est installée dans un grand hôtel particulier du XVIIIe siècle, à l’époque où les Cévennes étaient une région prospère. De véritables fortunes se sont faites grâce à la soie (la sériciculture en fait) et, plus tard, une activité minière de grande ampleur.

C’est dans un tel écrin, le Château d’Assas, que la ville a décidé de loger la bibliothèque, ce qui est un merveilleux signe de confiance dans le livre et la culture. Pour ne rien gâcher, la médiathèque a acheté mon livre d’ethnologie voyageuse sur les nomades irlandais. Après quelques furtives rencontres avec le conservateur, j’ai été invité à faire une présentation de ce livre en public. Ce sera l’occasion, si Dieu le veut, de vendre quelques exemplaires, car le sage précaire est un commerçant comme un autre.

C’est ainsi qu’on vend des livres de nos jours : en se bougeant les fesses, en allant à la rencontre des lecteurs, en sensibilisant les acteurs de l’industrie du livre, bibliothèques, libraires, festivals en tous genres. Et surtout en n’oubliant pas les toutes petites villes de nos régions, les sous-Préfecture de 4 000 âmes où les lecteurs se comptent quand même par centaines.

Si je pouvais être invité à de telles rencontres une fois par semaine sur l’ensemble de la France (plutôt qu’une fois par mois en moyenne, mon rythme actuel, trop limité aux régions parisiennes et lyonnnaises), je pourrais vivre de ma plume.

La sagesse précaire doit en effet, pour survivre, bricoler aussi son propre modèle économique !

Fort de cette invitation à la médiathèque, je vais voir le libraire du coin pour lui proposer de prendre en charge cette vente de mes livres. Je pourrais vendre mes propres exemplaires bien sûr, cela me ferait gagner beaucoup plus d’argent, mais il me paraît important de soutenir le commerce de proximité. Dans les autres villes où je suis invité, les libraires eux-mêmes me demandent de passer par eux.

Or, la librairie du Vigan fonctionne d’autant mieux que l’employé du libraire est un homme grognon. Il parle à ses clients comme s’il n’avait pas besoin d’eux, ce qui relève d’une sorte de dandysme commercial assez remarquable.

Il traite ses clients de haut : quand je lui ai montré mon petit livre sur les Travellers irlandais, il m’a dit l’avoir commandé pour lui-même grâce à une critique parue dans Libération mais ne pas vouloir le proposer à sa clientèle. Les gens d’ici n’achèteraient jamais un tel livre : « Ici, les gens se foutent de l’Irlande, et ceux qui s’y intéressent, c’est du genre la chanson de Sardou sur le Connemara… »

Je lui demande à tout hasard s’il serait intéressé par cet événement à la médiathèque. Pas du tout, le libraire n’y voit aucune portée commerciale. « Si vous arrivez à en vendre trois, c’est le bout du monde. » Je suis tellement intimidé que je n’ose pas lui dire qu’à la minute où nous parlons, le double d’exemplaires ont été vendus, et ce uniquement par le bouche à oreille. J’ose encore moins insister sur le fait qu’il existe dans la population locale un intérêt marqué pour la musique irlandaise, pour la littérature des voyages et pour la culture gitane.

Un jour qu’il daigne m’adresser la parole, le libraire m’informe d’une autre chose intéressante : le diffuseur de ma maison d’édition lui ferait perdre de l’argent en frais de port, s’il devait commander quelques copies de mon bouquin, et qu’il lui restait des invendus. Donc il préfère ne même pas commander mon livre et se passer des éventuels acheteurs.

Finalement, il prend un exemplaire de Voyage au pays des Travellers, que je lui confie moi-même. S’il le vend, le libraire prendra ses 30%, mais si je l’en crois, il ne le vendra pas. Mon but, dans cette affaire, n’est pas tant de vendre cet unique objet, mais de faire en sorte que ce livre soit présent dans la seule librairie de la région, et que les lecteurs potentiels s’habituent à le voir, pour que le jour où ils en entendent parler, ils se sentent davantage portés à le lire.

Dans le même temps, je note que d’autres petits éditeurs, assez férus d’Irlande sont bien représentés sur les gondoles. Ce n’est pas un hasard, les éditeurs comme Sabine Wespieser expliquent que leur stratégie commerciale passe par le réseau des libraires. Et quand on voit la difficulté qu’il y a à rendre un livre présent dans une petite librairie d’une petite ville, on mesure le travail de longue haleine que représente le succès relatif des ouvrages obscurs. Et quand on parle de « réseaux des libraires », il faut penser à ceux qui vivent loin de Paris, dans les petits bourgs de quelques miliers d’habitants, les sous-préfectures inaccessibles par le train, où l’on ne trouve qu’une librairie, qui résiste en maugréant.

Le sage précaire en vedette médiatique

En entretien avec Ludovic Dunod

L’un de mes frères se trouvant à Paris en même temps que moi, nous nous sommes vus dans la capitale et sommes allés ensemble à la Maison de la Radio. Il se trouve que ce frère-là a toujours été un amateur de radio et, comme c’est mon cas, adepte des chaînes du service public.

On a demandé au journaliste qui m’interviewait si cela le dérangerait de lui faire une place dans le studio. Il n’y a pas eu d’hésitation, tout le monde est bienvenu. Mon frère est donc resté dans la régie, d’où il a pu prendre quelques photos, les seules que je possède de mes diverses interviews à la radio.

J’ai de la chance, j’apparais même sur un ou deux de ses clichés! J’aurais pu y être absent, car ce qui intéresse surtout mon frère, c’est le travail de l’ingénieur du son et le mécanisme interne de l’événement radiophonique.

L’un de ses propres fils compte être journaliste, alors les commentaires que père et fils s’échangèrent par SMS, pendant que je parlais de mon livre et de mes idées sur le nomadisme, concernaient des questions beaucoup plus concrètes : la qualité de l’interviewer, le professionnalisme de l’ingénieur, l’adéquation des ordinateurs, la marque des micros.

C’est la précarité de ma renommée. Ma vie de star précaire avait commencé dès lundi, chez un de mes cousins, à Montpellier. Comme il est photographe de presse (en supplément de son métier de médecin légiste), et qu’il m’a montré des portraits qu’il avait réalisés il y a peu, je lui ai demandé de faire mon portrait.

Après tout, chaque fois qu’on me demande une photo, je n’ai guère que des clichés pris sur Facebook, où j’apparais blafard et en surpoid, légèrement ivre et la paupière lourde. C’était l’occasion de faire appel à un professionnel qui allait donner du sage précaire l’image officielle d’un homme moderne en majesté.

Malheureusement, lundi matin, le soleil tapait trop dur pour mes pauvres yeux, et le réflecteur de lumière qui était censé m’éviter de plisser les yeux (en me permettant de poser dos au soleil) était encore pire et me faisait pleurer comme une madeleine. Mon cousin dirigeait les opérations en me disant : « Vas-y, ouvre les yeux! Super, ouvre les yeux. »

La sagesse précaire, photo Paul Plaisance

Résultat, la photo la plus réussie est peut-être celle où je me frotte les yeux pour sécher mes larmes. J’ai l’air de prendre ma tête entre les mains tout en riant, ce qui convient bien à la sagesse précaire, il me semble. Démocrite et Héraclite réunis en une seule image:

« Des deux philosophes Démocrite et Héraclite, le premier, qui trouvait ridicule et vaine la condition humaine, n’affichait en public qu’un visage moqueur et souriant; le deuxième, au contraire, etc. », Montaigne, Essais, I, 50.

C’est une bonne image, car elle combine convenablement le rire et le désarroi. D’autant plus que le désespoir, en l’espèce, n’est pas provoqué par des angoisses existentielles, mais par un inconfort matériel et momentané. Il s’agit donc d’un malaise parfaitement prosaïque et entièrement remédiable, comme le malheur du monde, selon les préceptes encore flous de la sagesse précaire.

C’est ainsi que ma semaine de star médiatique a commencé par une photo sans visage, et s’est terminée par une autre photo où j’apparais par accident.

Paysan musicien

Avec mes amis brésiliens, jouant des instruments de mon frère

Mon frère est hanté par la musique. Pas moi. Moi, je l’étais quand j’étais jeune, mais je m’en suis affranchi. Pour exemple, j’ai pris l’autre jour une pile de CD pour faire la route dans une bagnole de location ; des CD qui avaient beaucoup compté pour moi… Je n’ai pas pu en écouter un seul en entier. Ils m’emmerdaient tous au bout d’une petite demie-heure.

Mon grand frère, lui, a gardé son âme d’adolescent. Il est littéralement habité par la musique populaire.

L’autre soir, il a appris des danses traditionnelles et le lendemain, au terrain, il chantonnait en essayant de se rappeler les pas. Comme si c’était le plus urgent quand la maison en pierre n’a toujours pas de toit. Je m’étais changé, j’étais en tenue de travail, j’étais prêt, mais incapable de prendre des initiatives par incompétence. Et voilà mon chef de chantier, en contrebas, qui répète et répète encore des pas de valse à cinq temps ou de « Scottish inversé » (whatever that is).

La musique est ce qui importe le plus à mon frère. Son esprit est toujours rempli d’airs, d’accompagnement, de suite d’accords et d’harmonie. S’il pouvait, il ne vivrait que de cela. Il est toujours en train de siffler, qu’il pleuve ou qu’il vente. Même au plus fort des soucis, il a toujours des morceaux qui lui trottent entre les oreilles. Il siffle des lignes précises car il apprend des airs traditionnels et apprend à jouer des instruments historiques, tels que la cornemuse ou diverses flûtes.

Mon frère paysan en plein travail

Nous travaillons enfin sur les poutres en châtaignier, puis pendant que je passe une couche d’huile de lin sur l’une d’elle, j’entends « tap tap » dans la cabane. C’est mon frère qui a pris la guitare et qui se joue des airs appris récemment, en tapant du pied par terre, et en chantant des paroles occitanes à voix basse. C’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de répondre à l’appel des chansons. La musique n’est pas un passe-temps qu’il pratique lors de son temps libre, mais c’est une passion hégémonique qui s’impose à tout moment. Pour mon frère, faire de la musique et travailler sur le chantier, ainsi que travailler pour un salaire, ce sont des tâches également nécessaires qu’il faut accomplir avec autant de sérieux. En ceci, il me fait penser aux Indiens d’Amérique décrits par Lévi-Strauss, pour qui la danse, le chant et la parure étaient des activités sacrées qui requéraient bien plus de temps, chaque jour, que la pitance, la politique ou l’éducation des enfants.

Quand il a assez joué de la guitare, la tête plein de lignes musicales incomplètes et de mystères rythmiques à percer, il retourne aux poutres qu’il soigne en sifflant. Il peut alors travailler sans pause jusqu’à la fin du jour, sans même rien avaler. C’est ainsi, tout est chez lui question de rythme ; mon frère est un paysan musicien.