« Sommes-nous autre chose que ce que nous paraissons être ? », Bac HLP 2023

Les bacheliers devaient interpréter un texte de Nietzsche et rédiger un essai littéraire sur la question du moi. Mardi 21 mars 2023, le texte suivant tiré d’Aurore était proposé au jugement et à l’interprétation des élèves :

Il convient d’abord d’être très attentif à la lettre du texte ainsi qu’à la précision du libellé du sujet. Pourquoi sommes-nous autre chose que ce que nous paraissons être ? Dans quelle mesure Nietzsche démontre-t-il que notre identité consciente, regroupée derrière le terme de « moi », ne coïncide pas avec ce que nous sommes vraiment ?

L’existence humaine consiste en effet en une myriade de minuscules perceptions, volitions, désirs et aversions, que le philosophe appelle des « processus internes » et « pulsions » (l. 2-3). Ces petits mouvements de l’âme, que Leibniz appelait déjà les « petites perceptions », le sujet ne les connaît pas car il n’a pas les moyens de mesurer ce qui est trop petit. Il ne prend conscience que de ce qui est perceptible pour lui, ce qui lui paraît. Or, de même que les oreilles humaines n’entendent pas tous les sons mais seulement ceux qui se trouvent à une certaine fréquence, de même nos sensations ne commencent à être consciemment ressenties que lorsqu’elles s’agrègent les unes aux autres pour former un conglomérat (Nietzsche parle d’ « accumulation », l. 16) de mouvements internes suffisamment massif pour être repérable par la conscience.

Par exemple, quand je ressens de l’amour pour mon épouse, cet amour n’est pas simple et transparent : il recouvre une réalité complexe d’une inifinité de perceptions et de désirs, qui se conjuguent avec des milliers de souvenirs, de peurs, de colères peut-être, voire de désespoirs inconscients, qui vivaient à un niveau infra-ordinaire, pour reprendre le vocabulaire de Georges Perec. Pris séparément, ces minuscules mouvements forment des « exceptions » par rapport à mon identité, mais quand ils s’agrègent et forment un soulèvement extrême, alors ils deviennent la « règle » (l. 21-22) du moment, et je les vis comme un sentiment amoureux.

Cette théorie apparaît dans le sillage des découvertes scientifiques sur le vivant que l’on observait au microscope. Une vie inconnue, invisible et grouillante compose la matière de ce que nous voyons. Au XXe siècle, inspirés par Nietzsche, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont proposé de détourner le vocabulaire des biologistes pour décrire des phénomènes psychiques. Ils interprètent la nouvelle de F. Scott Fitzgerald La Fêlure par l’opposition entre une dimension « moléculaire » de nos pulsions, et une dimension « molaire », qui serait celle que l’on peut percevoir. Quand la fêlure se manifeste dans la vie molaire du narrateur, c’est le résultat d’un long processus moléculaire de démolition que l’auteur américain essaie de décrire.

Suis-je autre chose que ce que je parais ? Je pense être simplement un sage précaire amoureux, ce qui n’est pas une erreur ni une contre-vérité. Simplement, cet amour est en fait le « degré superlatif » (l. 4) de nombreux affects moléculaires contradictoires et convergents. Selon Nietzsche, sous le sage amoureux, se cache peut-être un guerrier las et pusillanime. Mais comme il n’y a pas de mot pour dire cela, on dit A aime B. En ce sens, nous sommes bien « autre chose » que ce que nous « paraissons être », mais cela ne veut pas dire que ce que nous paraissons être est faux ou illusoire.

Cela nous conduit naturellement vers la question du langage. Avoir les mots, n’est-ce pas se limiter à demeurer sur le plan molaire d’une vie déjà vécue ? Nous parlerons de tout cela une autre fois car ce billet est déjà bien trop long et la femme que j’aime m’a rejoint au café où j’ecris, et elle m’attend pour partir. Je ne lui dirai rien de cette histoire de guerrier las qui fonce bêtement sous les paroles mielleuses que je dispense.

Des bienfaits du Ramadan

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Nous sommes au milieu de la deuxième semaine du Ramadan. Je rappelle que cette période de célébration musulmane se déroule sur un mois et qu’elle consiste notamment à jeûner du lever au coucher du soleil. Ni eau, ni nourriture, ni sexe.

C’est la première fois que je fais le Ramadan en Europe, c’est-à-dire dans un climat tempéré, et c’est un régal. Les premiers jours du jeûne, il faisait même froid, il neigeait, puis il a plu. Conditions idéales pour ne pas avoir trop soif.

Plus globalement, cette période de jeûne et de restriction est une bénédiction. J’ai l’impression que c’est une ascèse inventée pour moi tellement elle me convient et m’apporte ce dont j’ai besoin. Voici quelques-un des bienfaits qui me viennent à l’esprit.

Je me lève avant le lever du soleil pour manger un peu et boire, prendre mon café et faire une prière. Je suis donc en éveil complet lorsque le jour apparaît. Cela tombe bien : l’aube est mon heure préférée.

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Jeûner rend mon corps plus léger et cela se remarque dans les randonnées en montagne. Je monte sans effort jusqu’au col de l’aigle ou au col de l’homme mort. Je ne vois pas le temps passer dans la montagne et je peux marcher des heures sans ressentir de fatigue. Le jeûne semble fonctionner comme un dopage.

Les prières se combinent à une lecture plus soutenue du Coran. Cette pratique a pour corollaire d’améliorer ma faculté de concentration en général. En conséquence de quoi je me suis remis à lire des livres et j’ai rouvert des chantiers d’écriture que j’avais laissés en jachère.

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Le Ramadan libère aussi les journées de toutes ces pauses et ces dépenses que l’on croit obligatoires en temps ordinaire. Acheter de l’eau, un sandwich, se faire un petit en-cas, prévoir un déjeuner, tout cela est balayé. Cela fait comme un grand ménage dans la journée et vous libère du temps, de la disponibilité. Le Ramadan désencombre et allège mes journées.

Le soir, je prends d’autant plus de plaisir à ce petit dîner qui rompt le jeûne. Contrairement aux idées reçues, on ne se goinfre pas. J’ai la chance d’avoir une épouse qui mijote des plats succulents, mais même si je n’avais pas cette chance, un dîner rudimentaire à base de fruits et légumes, de céréales, de pain et de fromage, me ferait toucher du doigt le paradis.

Enfin le Ramadan me fait perdre du poids. Certains vont trouver cela superficiel, accessoire et anti-spirituel, mais c’est un effet collatéral qui compte à l’approche des beaux jours, quand on commence à songer aux plages et aux rivières. Le sage précaire exhibera un corps délesté de cinq kilos de gras. En effet, je perds en moyenne huit kilos pendant le Ramadan et en reprends trois le mois suivant.

Je résume les bienfaits observés de l’observance du Ramadan :

  1. Allègement
  2. Concentration
  3. Densité
  4. Déploiement de temps
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Le souffle des Andes. À quoi tient un succès de librairie

Retour des pays chauds, je me rends à la librairie Sauramps de Montpellier où je découvre, à ma surprise, que le rayon de littérature des voyages se trouve près de l’entrée principale. Que se passe-t-il dans le genre ces temps-ci ? Y a-t-il un livre géographique incontournable qui fait fureur ? Un.e auteur.e étonnant.e qu’il faudrait découvrir toute affaire cessante ?

Le libraire me fait faire le tour des nouveautés et je fais l’acquisition d’un beau livre de Claudio Magris, d’un récit écrit à quatre mains d’Éric Faye et de Christian Garcin, d’un essai polonais sur les oiseaux d’un certain Stanislaw Lubienski. Le libraire me recommande avec énergie Le Souffle des Andes de Linda Bortoletto. Il a été vraiment touché par l’écriture de cette femme qui fut violée lors d’une randonnée en Turquie et qui cherche la guérison dans une autre randonnée en Amérique du Sud. Je me laisse convaincre car je m’intéresse aux voix féminines et aux questions de la santé dans le récit de voyage.

Comment ai-je pu me laisser piéger aussi facilement ?

Il est pourtant évident qu’on sait tout à l’avance. Dès qu’on vous raconte le pitch, vous savez ce que vous allez trouver dans le livre et, en effet, il n’y aura aucune surprise ni aucun émerveillement. Il ne manquera aucun poncif de la littérature commerciale du voyage. La stratégie de démarcation est assumée quand la voyageuse rencontre des Français qui regardent des blocs de glace qui « se détachent d’un iceberg » :

Comme nous, ils se détachent de la masse.

Linda Bortoletto, Le Souffle des Andes, Payot & Rivages, coll. « Voyageurs », 2021

Vous lecteurs, je vous le dis tout net, vous êtes dans la masse, et vous l’êtes jusqu’au cou. Que dis-je, vous êtes la masse, vous êtes cette chose compacte et gluante dont il faut se détacher si l’on veut réussir sa vie. Les âmes d’élite n’ont que faire de votre vie sédentaire et endormie.

On trouvera aussi des clichés par centaines sur le désir, la vie, la mort et l’amour. Une page entière sera consacrée à l’amour et sur le fait que Linda B. a retrouvé l’amour, mais le lecteur borné que je suis sera étonné de lire qu’elle est une amoureuse sans objet ; elle est amoureuse de la vie.

Enfin que serait un récit de voyage des nouveaux explorateurs sans les habituels couplets sur la liberté.

Le vent souffle, encore, toujours. Il est froid, puissant. Libre.

Ibid.

À la fin, vous le savez, l’aventurière aura soigné sa douleur et elle sera devenue une autre en devenant elle-même. Ou inversement, elle sera devenue elle-même en devenant une autre. On ne dévoile rien quand on dit que la narratrice trouvera la paix intérieure et la sérénité. La randonnée comme exercice de spiritualité. On a lu cela des centaines de fois. Écoutez, si ça marche (sans jeu de mots), pourquoi se priver ?
Cette histoire est réelle et elle consiste en ce que les Américains appellent le Story telling. L’auteure utilise son histoire de manière à obtenir des suffrages.

En l’espèce il s’agit de vendre des livres, à quoi s’ajoutent des stages de toutes sortes. Il n’y a plus qu’à élargir le business model pour se lancer dans des huiles essentielles, des godasses de randonnée végétaliennes ou des produits de beauté spécial résilience.

Le business model des voyageuses : Linda Bortoletto

Le souffle des Andes de L. Bortolletto

J’ai acheté ce livre sur la recommandation d’un libraire de Montpellier. Il avait su trouver les mots pour me convaincre. Le récit est efficacement écrit mais il est malheureux qu’après coup, ce soit l’auteure elle-même qui fasse tout pour m’en éloigner en affirmant, elle aussi, que ce n’est pas un récit de voyage. Non, c’est surtout un récit de spiritualité et de résilience. Tant pis pour le récit de voyage. Mais ce n’est pas cela qui me fait le plus de peine.

Obéissant aux règles mercatiques de l’entreprenariat contemporain, Linda Bortoletto essaie d’être très présente sur les réseaux sociaux et cherche à transformer son expérience personnelle en machine à cash. Son créneau : le voyage spirituel, la reconstruction de soi, le développement personnel. Son livre Le souffle des Andes raconte en effet comment elle s’est fait violer lors d’une randonnée en Turquie, puis comment elle s’en est sortie grâce à d’autres voyages, notamment dans les Andes.

Mais la voilà sur les réseaux sociaux à faire de la publicité pour ses stages de remise en forme constitués de promenades en montagne, de méditation et de yoga. Elle poste fréquemment des photos d’elle tout sourire dans la nature, généralement les bras écartés, parfois les yeux fermés.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Loin de moi l’idée de critiquer quelqu’un qui cherche à gagner sa vie, même en utilisant le voyage, la spiritualité et la santé. Le sage précaire serait le premier à vendre son corps et son image si cela pouvait lui rapporter de quoi vivre.

Je trouve seulement douloureux et poignant de voir ces grands sourires s’étaler car il me paraît évident que Linda Bortoletto préfèrerait méditer tranquillement dans ses refuges asiatiques, et se promener à pied sans rien demander à personne. Cette horreur économique où nous vivons : savez-vous que nous sommes assaillis de conseils pour les auteurs ? On nous conseille de passer un temps fou sur les réseaux sociaux et de créer une « communauté ». Quand on aura des centaines, des milliers de « followers », c’est dans cette communauté qu’on trouvera des clients qui dépenseront de l’argent pour acheter notre camelote : livres, produits de beauté, stage de méditation, que sais-je ?, support publicitaire.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Pour ce faire, Linda Bortoletto poste des photos d’elle-même car, comme le disent tous les consultants en écriture : « votre produit, c’est vous-même. Le lecteur, d’une manière ou d’une autre, il veut acheter votre livre car il a développé un feeling avec le personnage que vous mettez en scène sur les réseaux. » Obéissante à ces mots d’ordre commerciaux, l’auteure voyageuse fait semblant de ne pas vendre ses stages en écrivant sous ses photos de petits billets d’humeur qui donnent à penser aux « amis » :

Outre les bienfaits sur le plan physique, la joie d’être au grand air, l’émerveillement de se sentir en lien avec les éléments – le vent, les arbres, la terre, le soleil, la pluie, les rivières – la marche m’a appris que notre corps était probablement l’outil le plus puissant pour ramener notre attention sur le moment présent. D’où la sensation de calme et d’apaisement qui en découle.

Linda Bortoletto, sur son profil Facebook

Il va sans dire que de telles considérations figurent certainement dans le contenu des ateliers payants de l’aventurière. C’est ainsi, il faut donner beaucoup d’éléments gratuits pour espérer, paraît-il, attirer des clients. Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou en pleurer. Transformer sa vie en business model. Il serait facile de s’en moquer. Ceux, surtout, qui ont un job, un bon salaire, qui ont hérité de quelque chose, pourront à peu de frais critiquer les efforts de cette randonneuse adepte du yoga et du cacao. Mon coeur se serre quand je vois le sourire de ma Facebook friend que je n’ai jamais vue.

J’espère en tout cas que ses « retraites Expansion » lui rapporteront beaucoup d’argent car elle le mérite, au vu de la débauche d’énergie qu’elle investit dans sa petite entreprise de spiritualité portative :

La semaine dernière, j’étais en vadrouille dans les Pyrénées Orientales pour ressentir de mes propres pas l’énergie des lieux. Quand je suis arrivée dans la ferme catalane où se passeront mes retraites Expansion, je me suis dit, émerveillée : « Ouahhh ! Quelle beauté et quelle tranquillité ! Quelle énergie sublime ! »

Linda Bortoletto sur son profil Facebook

Un ballet automobile autour d’un arbre

Hier, à la nuit tombante, nous sommes allés voir le margousier le plus intéressant de Seeb. Il est seul sur une grand place vide, dont je ne sais pas si elle est un terrain vague ou un espace volontairement vide, pour faire respirer ledit margousier.

Les enfants jouent non loin, et le long des maisons, les femmes et les hommes prennent le frais relatif de la fin de journée, assis par terre sur des tapis où ils se servent du thé.

Cet arbre m’a plu au premier regard, quand je l’ai découvert lors de promenades hasardeuses. Nous venions de déménager à Seeb et je découvrais mon quartier à pied et en voiture, en me laissant porter dans les méandres des vieilles rues. Ce sont les arbres qui m’ont de suite intéressé. Ce sont les arbres qui m’ont parlé de l’histoire de ma ville.

Celui-là, par exemple, il me parut grand et majestueux. J’ai senti immédiatement qu’on le respectait, voire qu’on le vénérait, ou plutôt qu’on l’avait vénéré et qu’il était aujourd’hui à la retraite. Mais je crains qu’il souffre. Non de la sécheresse, car pour être aussi vieux il a dû plonger ses racines dans une terre riche, mais des maltraitances humaines. Des branches sont cassées autour de lui. Des clous lui ont été plantés dans l’écorce.

Souvent, mes joggings et mes promenades me mènent à lui et je ressens quelque chose près de lui. À l’aube, il m’arrive de grimper sur son tronc et de me reposer sur une branche. Qu’est-ce que je ressens exactement ? Je ne saurais le dire.

Malade du Covid 19, je me forçais à faire des promenades le soir et/ou le matin. Plusieurs fois, j’ai dépassé mes forces et mon énergie pour marcher jusqu’à ce margousier qui m’apaisait. Les femmes assises sur les tapis devant leur maison me regardaient. Je n’osais leur dire bonjour ni les regarder, pour ne pas les gêner. Je touchais l’arbre magnifique sans savoir pourquoi. Je n’allais pas jusqu’à l’étreindre mais j’y collais mon dos endolori. Dire que l’arbre me revigorait serait exagéré. Ce qui est vrai est que je suis attiré vers cet arbre, par cet arbre, que je vais le voir intentionnellement, et que je ne sais pas pourquoi.

Il est appréciable que les communautés humaines l’aient laissé là, au milieu de nulle part, depuis plus de cent ans. J’ai déjà dit combien cette essence d’arbre était précieuse et médicinale dans le sous-continent indien, nul doute que celui-ce en particulier jouait un rôle de pharmacie collective tandis que tous les autres, à Seeb, appartiennent clairement à une habitation privée.

La détresse de Michel Onfray

M. Onfray : « La personnalité de J.-L. Mélenchon est un concentré de pathologies », juin 2021

Cela fait trente ans que j’observe Michel Onfray. En 1991, je commençais des études de philosophie à l’Université Jean-Moulin Lyon 3. J’y retrouvai une vieille copine, Catherine, et j’y rencontrai des jeunes gens bien sous tous rapport, Ben, Philippe, Alex, Habib, Willy, Françoise et j’en oublie, qui sont restés mes copains.

Dès la première année de fac, notre vieux prof, Pierre Carriou, nous parlait des Cyniques grecs. Les Cyniques étaient des philosophes de l’antiquité qui vivaient de précarité et de provocations. L’un des rares auteurs à avoir publié sur les Cyniques, en France, s’appelait Michel Onfray, alors notre professeur l’invita à Lyon pour une conférence-débat.

Dans le milieu de la philosophie universitaire, Onfray n’a jamais été terriblement respecté. Il était regardé comme un beau parleur qui n’apportait rien à la discipline. Mais enfin il avait écrit un livre sur les Cyniques et sur Georges Palante (le professeur de philosophie qui avait inspiré Cripure de Louis Guilloux), il se voulait à la fois nietzschéen et de gauche, comme Georges Palante, il parlait de vin, de bouffe, il était quand même plutôt sympathique.

Je suis donc ahuri de voir ce que Michel Onfray est devenu ces vingt dernières années. Nous assistons à un véritable désastre obscur, devant nos yeux, un lent suicide en direct, en vitesse réelle, en grandeur nature. L’hédoniste prolétarien est devenu râleur, raciste, nationaliste, aigri, judéo-chrétien, coincé, réac. Que s’est-il passé ?

Je verrais trois étapes dans sa carrière :

1- Du Ventre des philosophes (1989) jusqu’au début de son université dite « populaire » (2002) qui ne fut ni une université ni populaire.

2- De son Antimanuel de philosophie (2001) à son Freud (2010).

3- La série de non-livres, entretiens publiés, articles, opinions, chroniques sur l’actualité, où toute pensée se dissout comme un cachet d’aspirine.

Le pire de cette dernière partie de son oeuvre est à mon avis Penser l’islam (2016) publié à l’occasion des attentats terroristes de 2015. Livre non écrit, collage de diverses interventions dans les médias, sans corrections ni relecture. Onfray a accompagné ce livre d’une conférence d’une heure toujours disponible en podcast : Un paradis à l’ombre de l’épée. Penser l’Islam. Dans cette double production islamophobe, le philosophe ne cite que trois sources : le Coran, les Hadith et la vie du prophète. En réalité, il ne cite qu’une ou deux fois le Coran, et passe plus de temps à citer un récit de la vie de Mohammed que personne ne lit et, surtout, qu’aucun musulman ne considère ni comme sacré ni comme fondamental dans sa foi. C’est comme si un raciste anti-européen critiquait le catholicisme en s’appuyant sur La Légende dorée de Jacques de Voragine, un peu d’Évangile (quelques détails polémiques), et les Apocryphes bibliques ainsi que d’obscurs prédicateurs de l’Inquisition. On lit cela avec effarement.

On est surtout triste de voir un homme chuter de la sorte.

Selon moi, Michel Onfray est un homme en grande souffrance. Physiquement d’abord, bien sûr. On sait qu’il a des problème de coeur, qu’il a subi des AVC dès son plus jeune âge, et son récit médiatique du COVID 19 montre un patient qui n’a pas beaucoup de résistance. On diagnostique qu’il va mal dans la vision qu’il offre de son corps. Je souffre quand je le vois à la télévision, son corps adipeux, sans colonne vertébrale, ses mains enflées, gonflées, qui témoignent d’une mauvaise circulation sanguine et probablement d’une consommation médicamenteuse mal contrôlée. Ses vêtements bouffants pour cacher un corps sans vigueur.

Mais c’est pour sa santé mentale que je m’inquiète le plus. Michel Onfray est en grande détresse psychologique. Partir d’un hédonisme rigolo pour dire, trente ans plus tard, que les Français sont incompatibles avec les Arabes, que l’islam doit être bouté hors d’Europe, qu’on aime les autres cultures mais « chacun chez soi », que notre « pays » est une « civilisation », que cette civilisation est « judéo-chrétienne », que ce judéo-christianisme trouve son origine en Terre-sainte il y a deux mille ans, il faut vraiment être le jouet d’une maladie intime, un Horla silencieux qui vous ronge, qui vous broie et va vous tuer.

Dans la première partie de sa carrière, son public était constitué de professeurs et d’étudiants en philosophie, de journalistes et de lecteurs curieux.

Dans la deuxième partie de sa carrière, son public était des profs à la retraite, des fonctionnaires et des professions libérales.

Dans la dernière partie de sa carrière, son public est constitué de fans, de followers, et on les trouve chez les bourgeois qui achètent des livres pour des raisons de prestige social, on les trouve aussi chez les téléspectateurs de CNews, les abonnées de Valeurs actuelles, du Figaro et du Point. C’est dans ces organes de presse qu’Onfray s’exprime. Il est devenu le meilleur ami d’Éric Zemmour avec qui il converse en étant d’accord sur tout sous couvert de débat. Leurs échanges sur la France font pleurer tous les sages précaires qui aiment la France.

Je vous le prophétise, il va lui arriver un malheur. Non pas un attentat ni une agression quelconque, mais un malheur interne. On va le retrouver dans une prostration sans lendemain.

Prions pour la santé de Michel Onfray. Il a bien mérité de se reposer et de prendre soin de lui, d’arrêter ses activités professionnelles pour profiter de sa fortune calmement, tranquillement, et de retrouver la sérénité de la promenade silencieuse.

Un symptôme inattendu du Covid 19 : la dépression

J’arrive au seizième jour de symptôme, donc je suis presque guéri.

S’il y a un symptôme auquel je ne m’attendais pas et qui tarde à s’évanouir, c’est la déprime et les idées noires.

C’est bien simple, pendant cette longue période de COVID 19, j’ai beaucoup broyé de noir. Tout m’était pénible à supporter, sauf mon épouse qui s’est occupée de moi de manière magistrale, et toute bonne nouvelle était transformée dans mon esprit en mauvaise nouvelle.

J’avais à disposition Netflix et aucune série n’a eu grâce à mes yeux. Moi qui suis bon public, prêt à rire, à m’enthousiasmer, à m’émouvoir pour un peu n’importe quoi du moment que c’est bien écrit et bien joué, je n’arrivais pas à supporter un seul épisode et je trouvais que tout était mal écrit. J’essayais de me divertir avec les site de partage de vidéos, et là aussi je trouvais tout fade et sans humour. J’y retournais tous le jours en me disant que les fameux algorithmes allaient bien finir par me conseiller des vidéos spécialement formatées pour moi. Que nenni, il n’y avait que des daubes sans intérêt qui ne m’ont pas fait sourire une seconde.

Au milieu de ma maladie, je reçois une offre d’emploi d’une belle institution universitaire de Paris à laquelle j’avais postulé. Comme ce n’était pas le boulot que j’espérais, j’ai pris cela comme une catastrophe et une humiliation. Vous m’offrez ce job à la con à moi, le grand sage précaire que tout le monde devrait s’arracher ? Vous me prenez pour quoi ? Après quelques jours de réflexion dépressive, j’ai décliné l’offre en essayant de rester poli.

Plus tard, un grand éditeur parisien m’écrivait pour accepter mon manuscrit sur le sultanat d’Oman. Voilà qui aurait dû me réjouir, mais non, j’ai pris cela pour une terrible nouvelle et j’ai eu le réflexe de leur envoyer un refus tonitruant. Vous vous croyez assez bien pour mon manuscrit ? Non mais pour qui vous vous prenez ? Je sentais que ma carrière était foutue et que ce que j’écrivais n’avait décidément plus aucune valeur. Il fallait que j’arrête d’écrire, voilà la vérité, l’âpre vérité. Heureusement, mon épouse m’a calmé et m’a convaincu de ne prendre aucune décision, sur aucun sujet, jusqu’à ce que je sorte de cette maladie.

J’ai broyé un noir considérable. Je trouvais que ma vie était pourrie de A à Z, que rien de ce que j’avais fait ne valait un kopeck. Mon avenir me paraissait sans intérêt et très sombre.

Alors je me suis remis au sport, sans plaisir, mais dans un but rationnellement calculé : si je parviens à courir, nager et marcher pendant une heure matin et soir, et si je fais suffisamment de pompes sur la plage, normalement, mon cerveau sera contraint à produire cet endorphine qui me fait défaut et qui me fait voir la vie en noir.

Je dis « sans plaisir » mais ce n’est pas vrai. C’est toujours avec un certain plaisir que je me rends sur la plage et que je m’amuse dans les vagues. Je cours peu et suis rapidement essoufflé. Les pompes, je n’en faisais pas plus de cinquante il y a trois jours et je retrouve le rythme de cent par jour depuis hier. Je sens que cette stratégie commence à porter ses fruits. Je suis toujours déprimé mais la vie reprends des couleurs.

Je n’ai pas encore donné ma réponse à l’éditeur mais je sens que je vais me laisser faire.

Hier, j’ai donné une conférence sur l’écriture féminine du voyage, lors d’une Journée d’étude organisée par l’Université de Côte d’Azur. Ma performance ne cassa pas trois pattes à un canard mais, curieusement, elle m’a remonté un peu le moral. Elle m’a confirmé dans l’intuition que travailler sur les oeuvres viatiques de Chantal Thomas, de Catherine Cusset, de Laure Murat, de Sophie Calle et quelques autres était une très bonne idée, très joyeuse, très porteuse et très riche de bonheurs à venir. Une idée grosse de publications aussi.

Comme dans un poème de Victor Hugo, le sage précaire retrouve progressivement les couleurs de la vie.

Mon expérience du Covid 19 à la moitié du chemin

J’entre aujourd’hui dans le septième jour de symptômes du Covid 19.

C’est une maladie assez pénible car on ne sait pas comment en parler. Les effets que le virus produit sur le corps ressemblent un peu à une grippe mais il y a beaucoup de sensations d’inconfort qu’on ne sait pas comment décrire. Et puis ça change beaucoup d’un patient l’autre. Moi c’est beaucoup la tête qui tourne, une sensation désagréable au niveau de la cage thoracique mais sans réelle difficulté pour respirer.

Tout a commencé mardi matin. Il n’y avait plus de café à la maison, mon épouse me propose que l’on sorte pour prendre un petit-déjeuner dans le quartier piéton d’Al Mouj avant de commencer nos cours en ligne. Je lui annonce que je ressens un début de fièvre mais je mets cela sur le compte de l’absence de café. Je suis tellement intoxiqué que lorsque je bois mon café noir, je pense aller mieux. Le lendemain, mercredi dernier, je comprends que j’ai la grippe. C’est jeudi matin au réveil, à cause d’un mal de gorge qui vient d’apparaître, que je soupçonne le Covid. Nous allons faire le test dans le Drive Thru de l’aéroport de Mascate. Cela coûte 19 rials (40 euros).

En fait, je pense à mon ami Asim qui a été malade avant moi et qui m’a raconté comment ça s’était passé. Je compare ce qui m’arrive avec son récit, et c’est sous son influence que je pense avoir été infecté. Il me dit que pour lui ça a duré 16 jours.

Mon ami Ben aussi l’a eu, mais Ben habite au Congo, alors je me dis que le virus n’est pas le même. Nous devons avoir des variants différents en Oman et au Congo.

J’ai pris un petit carnet et ai couché mes principaux symptômes ainsi que les étapes principales de ce qui m’arrivait. Je notais aussi les heures où j’avalais un comprimé de Paracetamol pour évaluer l’évolution de la maladie, je ne voulais pas dépasser les 3 grammes. Je voulais savoir aussi combien de temps l’effet d’un cachet durait sur moi. Jusqu’à présent, en ce qui me concerne, ce sont des périodes de 5 à 6 heures.

Quand le verdict tombe, nous transformons notre vie quotidienne. Je me confine dans la chambre d’amis tandis que mon épouse, qui, par chance, n’est pas contaminée, désinfecte le reste de notre appartement.

Tous les jours, malgré la fièvre et les vertiges, je sors me promener soir et matin en m’assurant de ne croiser personne.

Jour cinq, on croit tenir le bon bout et sortir du tunnel quand la maladie repart dans une phase plus profonde. Sensation que le virus vous travaille intérieurement, en lâchant des étages différents de sa fusée. Asim m’avait dit que la période la plus critique avait débuté pour lui à partir du cinquième jour. C’est vrai que les nuits 5 et 6 sont assez pénibles, sans beaucoup de sommeil, et avec pas mal de toux et de transpiration, et un grand inconfort.

Heureusement, cette maladie ne m’a pas empêché de travailler, car c’est la période des examens finaux pour certaines classes. Il faut corriger des centaines de copies, et envoyer les notes aux administrations.

Aujourd’hui, jour 7, je ne suis pas en bonne forme, j’ai des courbatures, la tête qui tourne et un dos douloureux, mais j’ai vaguement la sensation que c’est le début de la fin, que j’ai passé le moment le plus difficile la nuit dernière. Attention, c’est peut-être une ruse de ce virus. En effet, ce n’est pas la première fois que j’ai cette sensation d’en avoir bientôt fini. Il est préférable de se mettre en tête que je n’en suis qu’à la moitié et qu’il faut repartir au combat pour une deuxième semaine.

Du margousier

Le plus bel arbre de Sib, près de Mascate, sultanat d’Oman, 2020.

Pendant longtemps je les aimais, ces arbres de Mascate et de Sib, sans les distinguer, sans connaître leur nom ni rien de leurs propriétés. 

J’ai fini par comprendre que cet arbre était le margousier. Dans le même temps, j’appris que le margousier venait d’Inde et qu’il était exploité de nombreuses façons dans la médecine ayurvédique. Des feuilles dont on fait des cataplasmes, aux racines dont on fait des décoctions, en passant par les fruits dont ont presse « l’huile de Neem », tout est bon dans le margousier. 

Il ne m’en fallut pas davantage pour échafauder la théorie suivante : le margousier est importé des Indes comme tant d’autres produits depuis des millénaires, les épices, le riz, les travailleurs, les textiles. 

La classe aristocratique d’Oman a certainement des médecins et des devins indiens qui les aident à soigner ses maux (c’est toujours la théorie que je continue d’échafauder.) Ces savants ayurvédiques ont recommandé que l’on plante des margousiers et d’autres arbres bénéfiques. 

Au XIXe siècle, les Britanniques, qui dirigeaient le pays sans le dire ouvertement, ont rationalisé certains échanges entre l’Oman et « leurs » Indes. Je pense que ce sont les Britanniques qui, dès qu’ils ont obtenu que la capitale ne soit plus à Zanzibar mais à Mascate, ont fait planter des arbres majestueux pour créer des allées d’ombre fraîche.

Ce que je voudrais faire comprendre, c’est l’éloquence muette de ces vieux arbres. Ils sont les derniers et seuls témoins des siècles passés, et aucun livre d’histoire ne parle d’eux. Les chercheurs en sciences sociales étudient l’économie, la politique, les langues étrangères, mais ne voient pas toujours que les arbres centenaires sont des archives parlantes.

Quel âge ont mes margousiers qui dépassent des vieilles maisons et qui souvent se trouvent à l’entrée des maisons ?  À mon avis, on les a plantés là pour plusieurs raisons : leur ombre permet de prendre le thé dehors, leur propriété chimique chasse les moustiques, 

Margousier à l’entrée d’une maison, Sib, Oman.

leur feuillage habille l’architecture, leur présence souvent dédoublée éloigne les mauvais esprits et les djinns indiscrets, et aujourd’hui leur large frondaison protège les véhicules du soleil.

Qu’on ne me dise plus à propos d’un quartier ou d’un village : « Il n’y a rien là-bas », ni : « Il n’y a rien à y faire ». Du moment qu’il y a de beaux arbres, nul besoin de cafés, de musées, de boutiques ni de théâtre. Le spectacle est assuré par ces vieux acteurs dont le mouvement est simplement ralenti à l’extrême.

Vivre en Oman : idéal pour perdre du poids

Il ne fait pas de doute que le lectorat universel de la blogosphère mondialisée sera fort intéressé d’apprendre que le sage précaire, après dix jours de vie sur le territoire béni d’Oman, pèse aujourd’hui moins de quatre-vingt kilogrammes.

Pour un homme qui mesure près d’1m80 et dont l’activité physique n’est malheureusement pas importante, le poids idéal devrait se situer entre 75 et 79 kg. Le sage précaire est sur la bonne voie. Sur ordre de la médecine, il lui fallait faire un effort, puisqu’il lui est arrivé de peser près de 90kg, en particulier quand il faisait sa thèse sur une autre terre bénie, celle des fish’n’chips et de la bière stout.

Ici, en Oman, pas d’alcool. C’est déjà une tentation de moins. Les choses sucrées ne sont pas très appétissantes, et la plupart des restaurants sont tenus par des Indiens, donc la nourriture est très riche en légumes. Il n’est pas rare de se voir proposer des salades de fruits. Beaucoup d’herbes, de verdure dans les taboulés, et dans les salades en général. D’ailleurs les sauces de salade sont très saines, à base d’huile d’olive et de citron.

Seules les dates, parmi les aliments incontournables, sont chargées naturellement en sucre. Elles se présentent sous de nombreuses variétés : au souq de Nizwa, j’ai été accueilli par Rachid, un entrepreneur qui dirige une belle affaire de dates. Il m’a présenté un échantillon d’une petite dizaine d’espèces et m’a fait goûter celles qui m’ont paru les plus éloignées des dates que nous connaissons en Europe et au Maghreb. Les moins sucrées, noires de peau, ou au contraire bicolores. Des saveurs puissantes de chocolat et de réglisse.

Le soir, le soleil se couche à 19.00, et le matin le travail commence à 7.30. Cela encourage à se coucher à 20.30 sans manger et à se lever avant l’aube, au chant du muezzin. La première prière se tient vers 4.30. Le cas échéant, le sage précaire court un peu pour saluer le soleil qui apparaîtra derrière les montagnes autour de 6.00.

Les lectrices précaires qui prennent ce blog pour un magazine féminin en auront pour leur frais. Retour des vacances d’été, abreuvées de rosé, arrosées de mojitos et gavées de barbecues, vous  saurez ici comment vous refaire une silhouette de princesse arabe.