Alex Higgins est mort

 alex-higgins-pic-dm-image-3-457962419.1280050736.jpg

Le héros de mon quartier, légende du billard et grand alcoolique, Alex Higgins est mort la nuit dernière. Dès ce matin, le journal local en fait des tonnes, et c’est parfaitement mérité. Le Sunday Life couvre l’événement en onze pages, sans compter la une, qui lui est entièrement consacrée elle aussi. Il y a deux mois, j’avais relevé que la presse locale préparait la communauté à la fin prochaine d’Alex, et deux journalistes ont eu le temps de préparer les articles pour qu’en quelques heures, dès l’annonce de la mort de l’artiste, tout fût prêt à partir sous presse.  

Il est né, a grandi et est mort dans la même rue de Belfast, Sandy Row, connue pour son aspect sectaire et paramilitaire. Quand le voyageur se promène sur Sandy Row, il voit des boutiques pour unionistes, pour orangistes, pour loyalistes, des trottoirs peints aux couleurs du drapeau britannique. Des fresques murales avec des hommes armés qui préviennent le passant qu’il entre ici dans un territoire « libre ». C’est ici le coeur palpitant du loyalisme paramilitaire. Ici que les bûchers sont les plus flamboyants. Ici que les feux d’artifices sont allumés au milieu du peuple. Alex Higgins appartient à cette rue sans police, cette zone de non-droit : Alex n’a suivi aucune règles à part celles du billard. Et encore, il les a réinventées.

Sa vie est un chaos furieux. Il n’a pas que gagné des tournois, il en a perdu aussi. Et il a été interdit de compétition assez souvent, pour avoir frappé des arbitres, agressé des partenaires, menacé de mort des adversaires. Quand il s’est cassé la cheville, ce n’était pas, comme tout le monde, en faisant du ski, mais en tombant du deuxième étage d’un immeuble. Il a eu deux femmes et deux enfants, qu’il n’avait plus le droit même d’approcher.

Pas de doute qu’il a marqué les esprit comme une star : comme tous les grands de la culture populaire, sa vie se résume à un match. Quelques matches plutôt, qui suivent le même scénario. Il est mené au score, son adversaire est si loin de lui qu’il n’a plus aucune chance de gagner. Puis, soudain, du plus bas qu’il est tombé, il se reprend et fait rentrer les boules les unes après les autres pour remporter la partie.

Dans la vraie vie, Alex est de ceux qui ne comprennent que les très haut et les très bas. Il ne concevait que la chute et la gloire. Il n’aimait pas la vie pour la vie, mais la vie qui se transforme en légende. Dans mon quartier, on n’a que ce mot à la bouche, « legend« . Dans une ville où les quartiers populaires bougent au rythme des fresques murales, les martyres et les héros sportifs sont élevés au rang de saints, et on ne demande pas aux saints d’avoir des vies normales. Les saints ne sont pas forcément exemplaires, tant s’en faut. Qui prendrait Saint Benoît Joseph Labre pour exemple ? Un pauvre homme pouilleux qui traversait l’Europe du XVIIIe siècle à pied, comme un dément, et qui faisait des miracles sans le faire exprès ?

De même, qui, parmi ses admirateurs, voudrait vivre comme Alex Higgins ? Personne, bien entendu, mais on l’admire car il a sacrifié une vie entière pour un beau geste, une trajectoire pure et simple, qui va de l’obscurité à la gloire, et de la splendeur à l’infamie. Légende dorée, ou plutôt, légende plaquée or.

Il est évident que je vais conserver ce numéro du Sunday Life, journal que je n’achète jamais d’ordinaire. Pour moi, mais c’est confus, Alex Higgins est associé à ce quartier mal aimé de Belfast. Quand on dit « Sandy Row« , « Royal pub« , « Donegal Road« , les gens bien élevés de l’université Queen’s font la grimace, ou sourient d’une manière sarcastique. Quand j’invite des amis à boire un pot dans le pub où Alex avait lui aussi ses habitudes, rares sont ceux qui veulent bien s’y aventurer.

Pour lui rendre hommage, j’invite tous ceux qui liront ceci aujourd’hui à aller prendre une pinte de bière ce soir au Royal, et à communier avec tous ces gros tatoués qui forment la clientèle zélée de cet établissement borgne et respectable.

Thouroude à la télé

Mon cousin Thomas présente la matinale sur I-télé avec une charmante jeune femme dont j’ai oublié le nom. Je n’ai pas le loisir de le voir officier bien souvent, mais quand je passe en France, c’est avec plaisir que je l’admire distiller les informations avec professionnalisme et bienveillance.

Sa carrure d’ancien rugbyman lui donne un côté rassurant. Il peut nous annoncer les pires nouvelles, que Sarkozy a été élu président, que Berlusconi va de succès en succès, que Lyon n’a pas gagné la Champion’s League, on a l’impression qu’il ne peut rien nous arriver malgré tout. Thomas nous regarde de ses yeux sombres et compréhensifs. « Rassurez-vous les gars, je suis là. On s’en sortira. Tout ce qui compte vraiment, c’est que vous vous réveilliez gentiment, et que vous passiez une bonne journée. »

Quand il passe aux sports, il s’amuse avec les journalistes sportifs et cherche à les faire trébucher. Gamin, il était excessivement drôle, et il a gardé un sens de la blague et de la connivence. Son regard pétille à la moindre occasion.

A propos d’yeux qui pétillent, en cherchant une photo de lui sur le ouèbe, j’ai remarqué qu’il était devenu une icône chez les homosexuels de Tétu, qui le classent parmi les plus beaux gosses du PAF. Que la femme de Thomas ne se rassure pas, il est l’idole des filles aussi, au premier rang desquelles ma tante Colette, qui m’a dit être très fan de la matinale.

Quand je dors chez lui, dans une petite rue bobo du sud de Paris, je regarde la télévision et le vois en direct pendant que j’émerge. C’est une expérience étrange. Je le verrai plus tard dans la journée, il sera habillé en jeune homme sans prétention, des baskets violettes aux pieds. Il jouera avec son fils qu’il sera allé chercher à la sortie de l’école. Et malgré la fatigue d’un rythme de travail inconcevable, il ne se sera jamais départi de cette humeur sympathique, cette aura de bonheur qui flotte autour de lui.

« Nous sommes tous à égalité devant l’événement retransmis, à égalité devant le présentateur », dit Régis Debray.

La circonférence est partout, et le centre du monde l’écran où je te vois.

Une idée de sportif écologique

Ma salle de bains étant en travaux, j’ai pris un abonnement à la salle de gym de l’université, afin de pouvoir me doucher tous les jours. J’en profite, mais moderato cantabile, pour faire un brin de sport.

Je cours sur des tapis roulants en regardant les matches de la coupe du monde sur les petits écrans individuels. Cela fait d’une pierre deux coups, si je puis dire.

Une idée de génie me vint pendant que je faisais de l’aviron. Sur un autre petit écran, je voyais défiler les chiffres des calories que j’étais censé brûler. « Toute cette énergie perdue, évaporée », me disais-je.

Je passe sur les étapes de mon raisonnement pour en venir directement à mon idée de génie. Créer une salle de sport en plein centre ville, où toutes les machines seraient reliées à un transformateur afin de créer de l’électricité. Ce serait de l’électricité verte. Les gens feraient du sport, non seulement pour garder la ligne et recouvrer la santé, mais pour l’indépendance énergétique de leur ville et de leur pays, voire pour contribuer à la protection de la planète.

Avec une publicité bien faite, des millions de clients préfèreraient dépenser leur énergie là – ils pairaient même pour cela – que dans les salles de sport où, chaque jour, des milliards de calories sont brûlées pour rien.  

Et cela ferait de moi un chef d’entreprise heureux, à la belle réputation, et entouré de gens en pleine santé.

Une pinte gratuite contre la France

 the-oval-pub-dublin-450.1277144910.jpg

Le pub « The Oval » offre une boisson à tout le monde le soir où la France se fera éliminer. Je conseille donc à tous les lecteurs d’aller à Dublin mardi soir, où, selon toute probabilité, la fin des Bleus en coupe du monde devrait être officialisée.

J’y étais samedi midi, avec Tom, pour suivre la rencontre Japon-Hollande. En mangeant mes frites et mes saucisses, j’admirais les posters anti-français qui montraient Thierry Henry en pleine action, avec la mention « BARRED » en travers, pour signifier que le tricheur n’était pas le bienvenu dans ce pub.

Plus tard, j’ai regretté de n’avoir pas volé un de ces posters. Tom m’a promis qu’il en demanderait un aux patrons.

Première semaine de mondial

1371549_3_5ef2_thierry-henry-et-franck-ribery-n-ont-pas-trouve.1276666428.jpg

Photo de fraternité française après une bataille sportive. Peu importe qu’ils l’aient gagnée ou perdue, les deux hommes se congratulent ou se consolent.

C’est la main de Thierry Henry, au centre de la photo, qui lui donne tout son sens. Une main qui peut tricher, mais qui peut réconforter aussi. 

Dans les pubs d’Irlande et d’Irlande du nord, la France n’est pas exactement soutenue. Les spectateurs veulent nous voir perdre mais il ne faut pas être paranoïaque. Les grosses équipes attirent les gens à supporter les petites. Le match Brésil contre Corée du nord était symptomatique : le public des pubs poussait les Coréens à marquer. Et hier, la défaite des Espagnols contre la Suisse fut saluée avec une explosion de joie. On aime voir perdre les forts, et on aime les underdogs, ceux que l’on donne perdants d’avance.

Les Espagnols, eux, me font penser à l’équipe de France de 2002 : favorite absolue, elle venait de remporter l’Euro, et perdit contre le Sénégal sur le même score, et en ayant dominé de la même manière outrageante, sans jamais convertir un seul but, frappant sur les montants et faisant preuve de maladresse devant le but de l’adversaire.

Je regarde parfois les matches dans le foyer des étudiants, un lieu où je ne vais jamais habituellement. Un bâtiment imposant avec une épicerie, un ou deux cafés, un pub, une pharmacie et, sans doute, des lieux d’information et d’orientation. Dans le pub, les pintes y sont les moins chères de la ville. Deux euros pour 33cl de bière, ou comment aider les jeunes à s’enivrer tranquille.

Des télés de partout, un écran géant, et des fauteuils, des canapés. Il n’en faut pas davantage pour un sage précaire. J’apporte un livre, me cale dans un fauteuil et regarde un peu partout, tout en lisant un peu.

Parier pour la défaite de la France

Je vais profiter de la coupe du monde de football pour explorer un aspect important de la culture populaire anglo-irlandaise : le pari sportif.

De nombreux lieux de pari ont pignon sur rue mais les gens comme vous et moi n’y entrent jamais car ils paraissent un peu mal famés, sans fenêtres, sans ouvertures, ils ne sont pas très accueillants. Mais comptez sur moi, je ne vous décevrai pas, j’irai et m’y ferai des amis.

Pour ce qui est des paris, j’ai décidé de parier sur la défaite des Français. Ainsi, si nous perdons effectivement, j’aurai une petite raison de me réjouir, et pourrai payer des pintes à mes amis. Et si, par miracle, nous gagnons, c’est avec plaisir que j’oublierai cet argent dépensé en pure perte.

Stade de Liverpool : la participation du public dans la culture populaire

Je voulais juste visiter le stade de Liverpool pour la même raison qui nous pousse à visiter des demeures d’écrivains : pour que le lieu m’inspire. Les gens sont cons, mais pas au point de voyager pour le plaisir ; ils voyagent pour, d’un coup, prendre la mesure d’un lieu.

Pour ce qui est du stade de Liverpool, j’aurais aimé regarder, écouter, sentir, seul dans mon coin. En un mot, j’aurais aimé qu’on me foute la paix. Mais non, les guides touristiques ont mis la chanson You Will Never Walk Alone dans le haut parleur, et ont demandé à ce que nous nous levions, et que nous chantions. J’étais horriblement gêné et ne savais que faire. Fuir, peut-être. Mais on allait me prendre pour un rabat-joie.

Fuir, là-bas fuir, je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux.

Un guide a vu ma gêne et m’a dit « sorry sir« . Il n’avait pas appelé les autres « sir ». Je devais dépareiller sans même m’en apercevoir. Je ne pouvais décemment pas balancer mes bras et chanter cette chanson que je ne connaissais pas. Mais que faire ? Je gênais tout le monde, c’était clair, les gens voulaient juste passer un bon moment ; communier dans l’amour du FC Liverpool en chantant. Qu’est-ce que je foutais là, moi ?

Je suis parti, mais un des guides m’a demandé, devant tout le monde, d’où je venais. J’ai dit : « Belfast! » et je sais qu’ils ne m’ont pas cru.

Dans une demeure d’écrivain, personne ne vous demande de vous trémousser, ni dans un opéra, ni dans un musée, et c’est là la différence fondamentale entre la culture populaire et la culture considérée comme légitime. La participation du public. Le blog, c’est aussi un art populaire, car les gens peuvent participer, mais au moins ils le font s’ils le veulent et quand ils le veulent. Et surtout, ils le font de manière individuelle, à leur rythme, à leur convenance. Moi, à chaque fois qu’on me demande de me fondre dans le groupe, je trouve que c’est une invasion de mon espace propre. Et donc on me traite de snob.

J’y ai repensé tout à l’heure, en écoutant France musique. Moi, je dis zut à ceux qui voient là du snobisme, j’écoute France musique (rien ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe). Il y avait une émission sur l’Olympia avec des extraits de chansons de Nougaro, Aznavour, les Beatles et Clo-Clo. Je me dis que c’était bien la peine de se brancher sur France musique pour entendre débouler la triomphante variété des baby boomers. Clo-Clo demandait à son public de faire La la la, avant d’entonner Si j’avais un marteau. Et le public était ravi de participer.

Les visiteurs du stade de Liverpool étaient ravis de participer aussi. Ils étaient contents de leur visite. Moi aussi j’étais content de a visite, mais en bon voyageur arrogant, l’émotion qui me reste est le tissu urbain qui enserre le stade. Les maisons ouvrières partout, et l’hisoire collective que tout cela encapsule.

La fin d’Alex, la dernière gloire de mon quartier

Les journaux locaux mettent Alex « Hurricane » Higgins sur leur une, ces temps-ci. Soit parce qu’il a fait une rechute, soit parce qu’il a des révélations à faire. Ses révélations ont quelque chose de pathétique, à la hauteur des journaux tabloids qui mettent sa photo en première page. Il révèle en exclusivité qu’il y a de la corruption dans le monde du billard, ou il révèle qu’un tel a triché dans les années 80, et les journalistes essaient de monter cela en épingle.

Cet homme qui a été champion du monde à deux reprises, et qui fréquente le même pub que moi, est toujours la vedette préférée des fans de billard. La scène, dont j’ai mis la vidéo ci-dessus, est vieille de 28 ans et pourtant, elle continue d’être une référence grâce au drame de son scénario héroïque.

Si vous alliez au Royal pub, vous ne reconnaîtriez pas Higgins l’Ouragan. Il est devenu étique et fragile. Ses grands yeux bleus mangent son visage cadavériques et il fume ses cigarettes dans son coin quand il ne joue pas au tiercé. (Le Royal est le seul pub du pays à ma connaissance qui tolère encore que l’on fume à l’intérieur.)

La triste vérité, à mon avis, est que les journaux locaux s’attendent à ce qu’Alex passe sous peu l’arme à gauche, et qu’il sera alors temps de rendre de vibrants hommages à sa carrière et à sa fidélité au quartier du Village et de Sandy Row. Ces unes de journaux le rappellent au bon souvenir de la communauté pour que, le cas échéant, l’hommage rendu rencontre l’émotion populaire que le pauvre homme mérite.

La capitale de la culture populaire

liverpool-avril-2010-050.1273175838.JPG

Liverpool est la ville des Beatles et du Liverpool Football Club. C’est assez dire.

liverpool-avril-2010-053.1273175916.JPG

Rien ne remue davantage les masses occidentales que les clubs de football et les groupes de variété légendaires.

liverpool-avril-2010-054.1273176079.JPG

Ce que j’aime dans la culture populaire, c’est la démesure qui lui colle à la peau. Les fans des Beatles parlent souvent de « génie », de « création », de « légende ». Et le grand patron de Liverpool FC, Bill Shankly, déclara, un jour d’émotion : « Certains pensent que le football est une question de vie ou de mort ; je vous le dis, c’est beaucoup, beaucoup plus important que ça. »

liverpool-avril-2010-058.1273176199.JPG

Aller au stade d’Anfield est sincèrement émouvant. Un stade construit au milieu des maisons ouvrières, à l’apparence plutôt modeste, entouré de pubs passablement moisis et boisés. Un musée raconte l’histoire du XXe siècle sous l’angle du club, que des fans du monde entier viennent visiter.

Des histoires de victoires, de héros, de morts, de passion morbide et de trophées.

Un guide à l’accent scouse extraordinaire nous emmène dans le stade lui-même et nous berce de la grande geste footballistique. Ils diffusent la chanson que le public chante à chaque match : You’ll Never Walk Alone. Le public de Liverpool incarne avec fierté le soutien sans faille à son équipe. Le public de Liverpool incarne la fidélité. Dans l’esprit des mecs de Liverpool, être un supporter est plus qu’un honneur, c’est avoir une influence certaine sur le cours des événements. Il est de notoriété qu’ils ont fait gagner leur équipe des matches essentiels, qu’ils ont influencé des arbitres, qu’ils ont intimidé des équipes adverses.  

Pendant que le guide nous parle, des filles vont même ramasser de la pelouse coupée, afin que les pèlerins puissent ramener une poignée de la précieuse matière chez eux.

liverpool-avril-2010-067.1273176528.JPG

Liverpool, c’est la passion à l’état pur.

Un marin magnifique qui fait triompher l’errance

 moitessier-4.1268306218.gif

La longue route de Bernard Moitissier, est la narration de la fameuse course autour du monde sans escale, le Golden Globe de 1969. J’ai déjà narré l’aventure shakespearienne du malheureux Crowhurst, mais je n’ai pas rendu hommage au Français génial et solitaire qui incarne la sagesse précaire dans ce qu’elle a de plus physique.

moitessier-pic4.1268306249.jpg

Mon ami Daniel, un Américain qui enseigne l’histoire à l’université Queen’s, avait ce livre dans son bureau, en français, depuis quelques années déjà. Daniel me surprend encore en étant très au fait de l’histoire de ce marin, ainsi que de nombreux autres marins. Il me raconte, dans son bureau tapissé de livres, comment Moitissier, arrivé à la fin de son parcours, avait décidé d’abandonner la course, et de repartir pour un second tour du monde en repartant vers le sud de l’Afrique. En fait il fera un demi-tour du monde en plus de celui qu’il avait déjà réalisé, et il accostera à Tahiti. Moi, bon public et traîne-savate, j’écoutais Daniel en poussant des Oh! et des Ah!, bien calé dans mon fauteuil.

J’emprunte le livre à Daniel et le lit au cottage de Tullyquilly, qui lui appartient et qu’il me prête par moments. Je m’amuse comme un enfant de ces aventures de marin dont je ne comprends rien. Pourquoi les gens cherchent-ils à traverser des mers ? Pourquoi se mettent-ils en tête de vivre sur un bateau ? C’était une chose que je n’avais jamais compris, et encore moins désiré, bien que je compte dans ma famille un cousin skipper, un oncle marin, un frère passionné de voile et un père dont le seul regret dans la vie aura été de n’avoir jamais été un marin accompli.

Partir seul sur un bateau, c’est combiner, à mes yeux, tout ce que la vie recèle de moins drôle. La platitude de l’immensité, le risque des tempêtes, la froidure des vagues, l’absence de solidarité, l’absence de conversation, l’accompagnement incessant de soi-même, les soucis interminables de la maintenance du rafiot. Sur un bateau, il me semble qu’on oscille entre la douleur et l’ennui, exactement ce que disent de la vie les philosophes pessimistes qui invitent au suicide.

moitessier-1.1268306182.jpg

Je lis avec plaisir le récit que Moitessier a  écrit vingt ans après la course. Il se laisse aller à des méditations dont j’imagine bien qu’elles font vibrer les amateurs d’aventure qui ont des sentiments esthétiques mais qui ne veulent pas lire des auteurs littéraires (au prétexte peu convaincant qu’ils sont trop littéraires et de ce fait coupés de la vraie poésie qui, elle, réside dans la houle et la proue caressée par la brise et le frimas). En fait de poésie, je reste dubitatif devant le paragraphe qui parle du cap Horn. Il semble que « le Horn », ce soit le grand truc pour les marins. Quand on aime la mer, on frémit devant l’évocation du Horn, de la même manière qu’on fait silence devant les sources du Nil quand on est explorateur anglais.

Or, Moitessier se réveille trop tard, une nuit, et il a passé le Horn sans rien voir. Il se le reproche, car s’il avait entendu le réveil sonner, il aurait dirigé son bateau de façon à passer tout près pour le bien voir. Mais non, il se sait dans l’Atlantique à présent, et il ne verra jamais le Horn. Quand même, il ne peut se passer d’un petit passage qui marque le fait d’y être passé, fût-ce en dormant. J’aime bien ce passage car c’est précisément le type de poésie qui nous guette tous, nous qui écrivons de la littérature de voyage :

Je regarde. Je n’arrive pas à y croire. Si petit et si grand. Un monticule pâle et tendre dans le clair de lune, un rocher colossal, dur comme le diamant. Le Horn, c’est long, toute la Terre de Feu depuis 50° de latitude Pacifique jusqu’à 50° de latitude Atlantique. Pourtant c’est ce rocher posé seul sur la mer, seul sous la lune, et qui porte toute la grandeur des glaciers, des montagnes, des canaux, des icebergs, des coups de vent et des belles journées de la Terre de Feu, l’odeur du varech, les couleurs de toutes les aurores australes et la sérénité inaccessible des grands albatros aux ailes immenses qui planent au ras de l’eau sans bouger une plume, dans les creux et sur les crêtes, et pour qui toutes choses sont égales.

Tous les clichés semblent y être, et s’ils n’y sont pas, il n’en manque pas beaucoup.

Ce qui me fascine, dans La Grande route, c’est la relation qu’entretient Daniel avec lui. S’identifie-t-il à un marin solitaire, avec sa ferme et son terrain vague ? S’identifie-t-il à l’aventurier qui écrit qu’une femme et une famille ne peuvent pas décider pour soi ? Est-il lui aussi de la trempe des gens qui, soudain, dérivent, déclinent, incurvent et abandonnent, pour se donner de nouvelles règles ?

moitessier-3.1268306235.jpgJe me permets de classer Moitessier parmi les sages précaires parce qu’à le lire, on sent qu’il est conduit par des forces et des impressions qu’il ne comprend pas et qui sont trop grandes pour lui. Il est à l’écoute, si je puis dire, des flux qui le mènent à écrire des choses parfois ridicules et parfois somptueuses. J’aime cette incomplétude, cette confusion, cette imperfection. C’est ce qui lui permet de prendre cette décision à la fois lâche et courageuse, égoïste certes, mais confiante dans l’affection réciproque de ses proches, la décision d’abandonner la course et de fuir. Il ne fera pas un deuxième tour du monde, mais en faisant dérailler la course, il a remis l’errance au centre de la navigation maritime. Pour cela seulement, il mérite d’être pris pour un modèle et un père spirituel.