Début Juillet : roses oranges de Belfast

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Les roses de Belfast sont magnifiques. Au jardin botanique, qui jouxte le campus de Queen’s, une impressionnante roseraie expose les créations d’un botaniste nord-irlandais qui, après la guerre, s’est déchaîné. Il a excellé, ce me semble, dans l’évolution des couleurs sur la même fleur. Celle de la photo ci-dessus tend vers le rouge à mesure qu’elle s’ouvre. Et en profondeur, elle est d’un doré dont je n’ai pas réussi à rendre l’intensité.

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Les fleurs de Queen’s, elles aussi, sortent aussi de leur bibliothèque pour montrer leur robe de lauréat. Elles viennent d’être diplômées de l’université et elles défilent au sein même du campus pour une cérémonie qu’elles se remémoreront toute leur vie. 

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Elles se font photographier par papa et maman, et elles s’assurent d’avoir un compagnon. Je remarque qu’il y a une espèce d’harmonie familiale qu’on essaie d’exhiber devant le groupe social : les deux parents qui ont financé les études, et une compagne ou un compagnon, qui prennent la fonction, sur la photo, de futur co-géniteur.

Dans le même temps, début juillet, pas si loin des roses des beaux quartiers, les orangistes des quartiers protestants se préparent aux célébrations du 12 juillet. Le bûcher de la rue Donegal a été attaqué récemment, par de jeunes catholiques. Les jeunes protestants se sont remis au travail pour le reconstruire. Sur la photo, des résidus calcinés de l’incendie et des palettes nouvelles pour un ériger le bûcher qui doit allumé dimanche ou lundi prochain. Sur une pancarte, écrit en lettres blanches, cette déclaration : « Dieu a créé le monde en six jours, il nous en faudra cinq pour reconstruire notre bûcher« .

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Juste après les marches orangistes et les flammes des bûchers, en priant que les violences connexes soient bien canalisées par les autorités des deux communautés et ne dégénèrent pas, il sera question d’une « semaine de la rose ». Les fleurs seront de nouveau à l’honneur, pour le plus grand bonheur des sages précaires.

Respect pour les anciens

Je remarque un dédain consternant des jeunes vis-à-vis des vieux. Cela se conçoit dans la société marchande et médiatique, on sait l’arrogance écervelée qui constitue le fond de la jeunesse. Mais à l’université ? L’université devrait être le lieu où l’on respecte le savoir et les savants.

J’entends des paroles et des gestes emprunts d’un grand mépris. On prononce l’expression de « vieille école » pour désigner les façons de faire des plus anciens, on rend responsable ces derniers de tout ce qui ne va pas. Si quelqu’un a mal réussi sa thèse, il dit que c’est à cause de son directeur de recherche qui, étant très « vieille école », ne lui a pas appris à utilisé les théoriciens à la mode.

Il semble que, dans les universités britanniques, les études de lettres aient connu un profond changement entre l’après-guerre et aujourd’hui. Je suppose qu’un usage extensif de théories a commencé à être perçu comme obligatoire dans les années 90, avec le déferlement des Cultural studies venus des Etats-Unis. Ceux que l’on appelle les vieux sont ceux qui n’ont pas pris ce train des Cultural studies en marche. Et la rupture épistémologique entre les générations est telle que ces vénérables savants sont traités comme des membres superfétatoires de la communauté universitaire. On les ignore, on les accepte, mais sans les écouter, comme s’il n’y avait rien à apprendre d’eux.

Ce jeunisme commence très tôt. Moi qui n’ai pas quarante ans, on me condamne déjà. J’ai entendu à trois reprises qu’à mon âge, il n’y avait plus d’espoir de trouver un poste, car les facultés veulent des jeunes. Cela tombe bien, le sage précaire ne désire pas obtenir un « poste ».

Cela me choque peut-être parce qu’en France, les universitaires qui ont aujourd’hui entre 70 et 100 ans sont perçus comme des monstres de savoir. On les admire parce qu’ils viennent d’un temps où la culture était encore transmise et critiquée. Ils connaissent Descartes et Deleuze, il savent le latin et le nom des arbres, ils conversent avec Aristote et ils sont capables de fulgurations intellectuelles à couper le souffle. Le surréalisme et le marquis de Sade n’ont pas de secret pour eux. Les vieux sont ceux qui, soudain, s’arrêtent de parler et font des rapprochements inouïs entre des éléments sans rapports apparents. Nos vieux délirent et font rêver, ils savent écrire et ils savent être à l’écoute.

Je pourrais écrire une chanson, comme Jean Ferrat et Diam’s avec « leur France », qui s’intitulerait « mes vieux ».

Mes vieux à moi savent être indulgents car ils sont dans la fragilité de l’être et la passion des désirs insoumis. Ils ne paniquent pas pour rien, ils ne s’inquiètent pas pour eux-mêmes mais savent se soucier des autres, de loin, sans exercer de pression inutile.

Les jeunes, autour de moi, me paraissent alors respecter plus que tout l’apparence lisse d’un professorat technicien. Les jeunes ne veulent pas être inspirés par des intellectuels qui ont beaucoup médité ; ils veulent être accompagnés par des « profs » efficaces, maîtrisant les projections de powerpoint, et qui leur mâche le travail.

Respect pour les vieux. C’est en eux que je place le mince espoir de voir se lever une espèce de résistance face au projet totalitaire que l’administration met en place dans les universités du monde entier. Au moment où les jeunes obéissent avec zèle et transforment l’enseignement en fonction administrative où tout doit devenir quantifiable, évaluable, les vieux sont les seuls à pouvoir faire souffler un peu d’air frais, un peu d’intelligence et de rêverie, dans des salles de classes de plus en plus endormies.

Négocier

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Dans les sciences sociales, il y a des verbes et des mots à la mode qui se mettent à envahir les livres et les articles. Autrefois, sous l’influence de Foucault, Bourdieu et de gens comme Michel de Certeau, tout le monde parlait de « stratégie ». Stratégie de la marche en ville, stratégie du malade d’hôpital, stratégie du pêcheur à la ligne, tout était diablement stratégique.

Aujourd’hui, depuis une dizaine d’années peut-être, on parle beaucoup de « négociation ». Un universitaire, que je ne nommerai pas, écrit : « L’ici et l’ailleurs se trouvent renégociés », un autre parle de négociation de l’identité créole… bref, on négocie sec à l’université.

Cela m’avait frappé le jour où une jeune amie, qui fait sa thèse en traductologie, me mit dans la confidence de l’idée de son prochain chapitre. Elle voulait avancer que la traduction était comme une scène de théâtre, une performance théâtrale, où il y a « négociation » entre le public, les acteurs et l’auteur… Un autre que moi aurait opiné du chef, et dit : « Chapeau. Very interesting, indeed. » Elle avait prononcé plusieurs fois le mot négociation, et je m’aperçus qu’elle cherchait en fait à s’approprier ce nouvel élément de vocabulaire qui lui paraissait important.

Mais elle voyait encore dans ce mot trop de « négoce », d’échanges mercantiles avec marchandage. Elle n’y avait pas encore aperçu l’aspect « négocier un virage ». Négocier : appréhender, circonscrire, délimiter ou définir.

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Après l’art de la guerre avec ses ruses et ses stratégies, nous sommes informés par l’art du commerce, mais un commerce autistique, où les gens négocient tout seuls leurs concepts et leur bidouillage. 

Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.

Mon colocataire pakistanais en fin de course

Mon colocataire pakistanais entre dans la cuisine d’un air sombre. Il est souvent sombre, mais là, il est vraiment maussade.

Il m’annonce que son dossier a été écarté, qu’il n’obtiendra pas son visa. Il devra rentrer dans son village de la vallée de la Swatt, où ses parents seront déçus de lui.

Il doit encore des milliers de livres sterling à des gens qui l’ont aidé à s’inscrire à l’université. Au Pakistan, il ne pourra jamais gagner assez d’argent pour les rembourser, et il a peur de leur réaction quand ils apprendront qu’il doit partir. De mon côté, j’espère qu’il n’a pas eu de relation avec je ne sais quelle mafia.

Je lui propose de le cacher dans ma maison et de continuer sa carrière comme sans-papier. En se débrouillant bien, on peut faire de lui une nouvelle gloire du Village. Mais il ne veut surtout pas être illégal, non parce qu’il rechigne à prendre part dans la vie associative du quartier, mais parce qu’il a des ambitions et doit garder un passeport immaculé pour l’avenir.

Ce qu’il appréhende le plus, c’est sa famille. Ses parents ont tout misé sur leur fils. Ils ont retiré tout argent à leurs filles afin que le dernier puisse suivre une formation universitaire britannique, devenir un businessman et aider la famille en retour. Or, le fils retourne à la maison sans le sou, tout a été dilapidé, et il doit encore demander de l’aide. La honte que tout cela fait subir à ses parents est une chose qui l’affecte jusque dans son sommeil. 

Il faut espérer qu’au moins il décroche son diplôme, après de nombreuses tractations, près de dix mille livres de dépensées, et plusieurs tests à repasser.

Fleurs de Queen’s oh Magnolia

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Parfois, les plus jolies fleurs sont à notre porte. On va en chercher aux quatre coins du monde alors que, tout près de soi, vivait la plus jolie et la plus pure des créatures qui n’attendait que notre regard. Pleine de chagrin, de vent et frisson.

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Mon amie pleure dans la nuit. A-t-elle raison ou a-t-elle tort ? Mon amie brille dans le noir, brûlant, brûlant, brûlant de clarté.

Le long des maisons de University Square, où se situe la faculté des langues où j’étudie, s’épanouissent de nombreuses fleurs dont je ne connais pas le nom. J’ai cru reconnaître un magnolia.

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Elle lui ressemble quand elle tremble, quand elle pleure, là, dans le coeur des arbres en fleurs.

Des magnolias par centaines. Des magnolias comme autrefois.

Je marche le long de University Square avec émerveillement chaque fois que le printemps revient. Tu aimes les grands ciels humides, et les déserts où il fait froid.

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Les jardiniers britanniques ont travaillé silencieusement pour faire de notre lieu de travail un petit jardin douillet et exotique. Le mot de magnolia me rappelle une chanson populaire de mon enfance. Je chantonne en prenant des photos. « Oh, Magnolias, Ta di daaa ».

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Quand j’entends des musiques nouvelles, mon coeur brûle dans la nuit. Je n’aime plus les chansons qui parlent d’amour et d’hirondelle. Mais je pense à toi quand, dans le coeur des arbres en fleurs, j’entends des bruits de combat, des chansons sourdes où crie le désespoir.

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Si tu t’en vas, tu me verras. Tu me verras traîner autour des fleurs de University Square, renifler les odeurs de tempête, les odeurs de combats, les odeurs de magnolia. Si tu t’en vas dans la tempête, tu verras que je suis là, dans le coeur des arbres en fleur.

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J’ai peur pour toi, quand les musiques nouvelles déversent leur séduction dans les soirs de printemps. Je suis comme toi, je n’aime plus les chansons, mais j’aime les hirondelles et les grands ciels humides.

Oh Magnolia, Ta Di Daaaa…

Xinjiang and Travel Writing

A la fin du mois d’avril, je vais participer à un colloque d’une journée sur ce thème : « Xinjiang et Récit de voyage ». Cela se déroulera à l’université de Liverpool, dans un centre de recherche au nom des plus mystérieux : SOCLA (School of Cultures, Languages and Area Studies). Cliquez ici pour le programme.

Je suis très excité à l’idée de participer à cette rencontre. D’abord, je crois que c’est un sujet essentiel, peu étudié et pourtant central, tant au niveau littéraire que culturel ou politique. Le Xinjiang ne peut que devenir, avec le temps, une région nodale dans les échanges internationaux. J’en ai assez parlé, sur ce blog et sur mon blog chinois, pour ne pas avoir à me répéter ici.

En outre, je vais rencontrer à Liverpool des personnalités d’importance considérable pour moi. Des chercheurs que je lis depuis des années et qui influencent mes recherches. Alex Hughes d’abord, dont le livre France/ China: Intercultural Imaginings m’a accompagné dans mes recherches shanghaïennes. Mais aussi, et en particulier, un prof de Liverpool qui représente à mes yeux Le chercheur dans le domaine de l’écriture du voyage en langue française. J’allais dire qu’il était le meilleur au Royaume-Uni, mais en réalité il n’a pas d’égal en Amérique. Pour la France, je ne sais pas car je suis devenu un étranger dans mon propre pays.

Charles Forsdick est ainsi la référence absolue pour tout ce qui touche à la littérature du voyage en langue française, au XXe siècle. A chaque fois que j’avance dans mes recherches et que je repère un impensé, un domaine à explorer, je m’aperçois quelque temps après qu’il avait déjà lancé des pistes pour combler ces lacunes. Il est l’un des rares, par exemple, à opérer un très difficile rapprochement entre les théories « françaises » sur la littérature, et les théories « anglo-américaines » sur le travel writing. Quand on mesure l’abyssale incompréhension qui règne entre nos deux pays, sur ce thème, on comprend que c’est un chercheur incontournable pour moi.

De fait, il est incontournable pour plein de gens. Moi, je ne l’ai jamais rencontré, mais tout le monde me dit qu’il est jeune et sympathique. Ce que j’en sais, c’est qu’il a rassemblé autour de lui un ensemble de chercheurs de niveau assez élevé. Je ne fais pas partie de ce réseau, d’abord parce que je n’ai pas de niveau repérable, mais aussi parce que je suis trop critique, trop réfractaire, trop français vis-à-vis de certains points de doctrines postcoloniales et féministes.

J’avais déjà parlé de lui, sans le nommer, dans un des premiers billets de ce blog, dont j’aurais honte s’il n’était pas aussi bien écrit ni aussi drôle. Je racontais une nuit blanche passée à Paris, où j’essayais de lire un de ses livres, entouré de femmes nyctalopes à la langue vicieuse.

A ce colloque de Liverpool, il y aura aussi des orientalistes distingués, dont une sinologue qui va nous parler des récits de voyage chinois de l’époque de la reconquête des Qing. J’attends cela avec impatience, car nous, dans le champs du Travel writing, avons une lourde tendance à ignorer les récits non occidentaux. 

Surtout, il y aura une ethnologue reconnue comme l’une des meilleures spécialistes du Xinjiang. D’origine hongroise, Ildiko Bellér-Hann a fait des études magistrales sur le terrain. Elle parle le ouïgour et ses publications font autorité. J’attends avec fébrilité sa conférence sur les récits du grand archéologue allemand Von Le Coq, qui fut l’un des principaux explorateurs de la Belle époque, un de ceux qui découvrirent et exploitèrent les grottes bouddhistes de la Chine occidentale.

Comme par hasard, je serai le seul « rien du tout » dans ce superbe Aréopage. Le seul moins que rien, le seul imposteur, et c’est le rôle de ma vie. C’est le moment pour le sage précaire de montrer combien ses pirouettes peuvent faire illusion.

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.

Traits chinois : autour de Gao Xingjian

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L’après-midi avec Gao était plannifié d’une manière on ne peut plus floue. Chaque fois qu’on me demandait quand allait « parler » le prix Nobel de littérature, je répondais confusément : « Eh bien, il parlera un peu tout le temps. Il sera là avec nous et beaucoup dépendra de sa bonne volonté et de la vitalité du public… »

Dans les faits, ma collègue et moi étions parfaitement incapables d’affirmer que nous avions la situation en main.

Tout cela pouvait prendre des directions variables. Une conférence d’introduction à l’oeuvre de Gao allait être donnée par un universitaire de Hong Kong, traducteur de Gao en anglais. Je pensais aussi diffuser quelques extraits des films ou de l’opéra de Gao, pour montrer d’autres facettes de sa créativité à un public qui, dans l’ensemble, ne le connaissait presque pas. J’avais enfin prévu une lecture collective d’extraits de La Montagne de l’âme, effectuée par des thésards de notre école doctorale, ravis de faire un peu de théâtre, et ce dans sept ou huit langues (quelque chose, au mieux, de musical, au pire de bordélique.)

Or, la conférence du Hong-kongais s’est avérée atrocement longue. À un moment, je me suis demandé s’il n’était pas en train de faire une performance à la Joseph Beuys, qui durerait jusqu’à la nuit tombée. Il fallait ensuite trouver assez de temps pour montrer un peu des films de Gao, et aussi permettre aux doctorants de faire leur lecture pour laquelle ils avaient répété : mais je craignais qu’à cause de toutes ces choses, Gao lui-même soit assommé et ne puisse plus vraiment parler, voire qu’il n’ait même pas le temps de s’exprimer, ce qui aurait rendu toute l’entreprise absurde et inepte.

D’ailleurs, Gao était confortable dans son fauteuil de cinéma, et ne se pressait pas pour prendre la parole. Il disait : « Non non, parlez entre vous, c’est très intéressant. » La modestie ayant ses limites, il fallait quand même qu’il se déplaçât et se montrât un peu à la foule.

Il fit plus que cela. Il sut parler avec douceur et sensibilité. Il sut aussi répondre à côté des questions, afin de reproduire des périodes rhétoriques ciselées ailleurs, dans d’autres rencontres et d’autres invitations. Ce qui me touchait le plus, chez lui, c’était sa présence physique, son visage enfantin et sage, son corps menu et sa voix fluette, qu’on se sent contraint de respecter. Il théorise la fragilité de l’être humain, il la met en scène, mais il l’incarne aussi dans sa façon d’être, sans fausse timidité. J’ai profondément apprécié sa capacité à affronter gentiment l’audience, à accepter toutes les demandes de photos, de signatures, avec grâce.

Tout s’est donc très bien déroulé. Pour moi, qui tremblait que tout foirât, ce fut une espèce de miracle. A l’heure exacte où nous devions aller manger des petits fours, Gao avait suffisamment parlé, les extraits de films avaient été vus, les lectures jouées, la conférence hong-kongaise bouclée. Peu de gens avaient quitté la salle, même des non-francophones étaient restés.

Après la réception, aux délicieux amuse-bouche, nous avons mangé dans un des meilleurs restaurants de la ville, et nous fûmes quelques uns à finir au pub John Hewitt dans le quartier de la cathédrale. Pas Gao, notez bien, qui, à 70 ans, avait mieux à faire, mais avec une joyeuse bande de vingtenaires et trentenaires sympatiques et brillants.

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Juste un petit mot pour dire que la première journée du colloque s’est très bien passée.

Gao Xingjian était arrivé hier soir, avec les professeurs Zhang Yinde (Paris III) et Gilbert Fong (Université de Hong Kong), accompagnés de femmes et assistantes.

Mon vieux copain Ben était là et a parlé des Chinois en Afrique avec beaucoup de classe et d’autorité. Moi, qui présidais la séance, j’étais fier de lui et je pense que ses autres copains, sa femme, sa mère, ses soeurs et son frère auraient ressenti la même chose en l’écoutant.

Moi, j’ai improvisé et résumé ma conférence pour rattraper le retard qui avait été pris au préalable. Cette nécessité temporelle m’arrangeait bien sûr, car elle me permettait de cacher les faiblesses de ma présentation. Je pouvais prétendre que je ne montrais que la partie émergée de l’iceberg. Dans la ville de la construction du Titanic, c’est fort de café.

Je dois vous laisser. Je vais maintenant rejoindre tout ce beau monde pour un dîner dans je ne sais quel restaurant.

Vive la Chine, vive la France, et vive Belfast (je suis bourré, moi)