Le matin, prendre la voiture pour traverser la campagne vallonnée. Atteindre les Terres froides du Dauphiné en passant par des villages aux noms chantants : Villefontaine, Four, Artas, Beauvoir-de-Marc, Lieudieu, Saint-Jean-de-Bournay.
Aller au travail en empruntant des routes agréables augmente de beaucoup la qualité de vie et améliore les conditions de travail. Il m’est arrivé de me rendre tous les matins dans la banlieue lyonnaise, dans un lycée de zone d’éducation prioritaire : la seule progression matinale sur l’autoroute et le périph’ annonçait des journées ardues et froides, des journées violentes pour le moral.
Ces jours-ci, au contraire, j’emprunte de longs rubans de goudron qui suivent délicatement les dénivelés des collines iséroises. Cela annonce des journées douces comme le miel. Dans le soleil d’hiver, je conduis tranquillement et ne croise pas une voiture. Parfois, quand j’ai le temps, je m’arrête pour prendre une photo.
A quelques kilomètres du lycée où je me dirige, un panneau informe l’automobiliste qu’il approche du village natal d’Hector Berlioz. Encore un petit col à franchir et quelques virages à négocier, puis une longue descente jusqu’à un rond-point. Je tourne à gauche et je suis arrivé. Le lycée est à quelques pas du centre de La Côte Saint André.
Je dispense quelques heures de cours et retourne à la voiture pour m’enfoncer à nouveau dans les vallonnements gracieux de cette campagne ouverte.
Dans ces conditions, oui, la sagesse précaire reconnaît qu’il n’est guère de métier plus agréables que professeur de philosophie.
Vous me croirez ou vous ne me croirez pas, je n’ai vu aucun vestige de la présence d’Ibn Battuta dans la bonne ville de Fès. Je ne savais pas trop ce que je cherchais, en réalité. Peut-être une plaque sur une vieille maison, sans doute une salle dans un musée municipal, à la rigueur une mention dans une mosquée ou une medersa. Certainement des gens passionnés et lettrés.
J’avais apporté mon micro-enregistreur pour commencer un reportage documentaire sur la vie et l’oeuvre du grand écrivain-voyageur. Plutôt que de le préparer en France, et de passer des heures sur internet ou au bout du fil, comme le font les journalistes fauchés, je suis allé directement sur place pour nouer des contacts et prendre des premiers sons. C’est la méthode dispendieuse de la sagesse précaire : les rédactions ne sont pas très chaudes pour ce genre de procédés, elles qui préfèrent qu’on prépare tout en amont avant de se déplacer. Le sage précaire, lui, est plus proche des reporters des années 30, qui partaient d’abord à l’autre bout du monde, et qui réfléchissaient après.
Mon repérage ne s’est pas avéré concluant. A part des sons de rues, des ambiances, des sons d’artisanats pétaradants, je n’ai pas enregistré grand chose. Je n’ai rencontré presque personne à qui parler d’Ibn Battuta. Ceux à qui je m’ouvrais de mon projet me promettaient un spécialiste de confiance, mais la forme que devait prendre notre entretien était celle d’une visite guidée culturelle de la Médina, à 20 euros de l’heure. Les chaînes de radio rémunérant déjà leurs reporters comme des chiens galeux (et ne remboursant pas les frais de voyage, d’où une raréfaction naturelle des émissions de reportage, au profit d’émissions de plateau, moins créatives et moins coûteuses), il n’était pas question de dépenser des mille et des cents pour une simple interview touristique.
Pourtant, tous les Marocains, tous les Algériens, tous les arabophones connaissent Ibn Battuta. Ils ne l’ont pas nécessairement tous lu dans le texte, mais ils connaissent son nom et sa réputation de grand voyageur. Dans la culture arabo-musulmane, il fait un peu figure de Marco Polo.
Il existe une « maison Ibn Khaldoun » par exemple, qui ne se visite pas, mais qui témoigne de l’importance du grand géographe dans la ville. Ibn Khaldoun a d’ailleurs joué un rôle certain dans la dépréciation scientifique du récit d’Ibn Battuta.
Dimanche 22 février, le quartier de la Guillotière, à Lyon, était repeint aux couleurs flamboyantes de la fête chinoise.
Depuis que je suis tout petit, j’entends parler d’un « quartier chinois », près de la place du Pont. Cela fait des lustres que des Chinois et des Vietnamiens viennent s’installer ici, le long de la rue Pasteur. Ce jour de février 2015, je déambule dans les rue du quartier chinois baignées d’odeur de brochettes et de mets asiatiques. La foule arrive tranquillement, et l’on voit les descendants d’immigrants se faire la bise à la lyonnaise et se parler avec l’accent d’ici.
Nous savons qu’à Lyon, une présence chinoise est identifiée depuis les années 1910 et les premiers échanges qui mèneront à l’Institut franco-chinois.
Cet institut se trouvait sur les hauteurs de la ville, dans le quartier de Saint-Just. Mais sans doute les nouveaux arrivants ont dû trouver un autre quartier pour s’établir, un quartier avec davantage d’immeubles et davantage de devantures, pour y ouvrir des magasins, des boutiques d’artisans et des cantines.
Le quartier chinois jouxtant les universités Lyon 2 et Lyon 3, nous y avons passé beaucoup de temps dans les années 90. C’est rue Pasteur qu’habitaient Ben et Philippe, binôme que nous appelions « Les Ignobles ». Et c’est rue Pasteur que nous passions le plus clair de nos études, de nos soirées et de nos conclaves. Nous formions une espèce de bande de six ou sept personnes, un groupe informel au contour peu défini. Mais nous formions bien une société, car les autres nous identifiaient comme telle, au point qu’ils avaient fini par nous appeler collectivement « les Ignobles ».
Je passais mon temps à préciser que non, je n’étais pas stricto sensu un Ignoble. Les Ignobles, si l’on voulait parler avec rigueur, c’était Ben et Philippe, et personne d’autre. Moi, j’étais un compagnon de route, si l’on y tenait, mais sur l’échelle de l’ignominie, je ne valais pas un kopeck. Je ne me torchais pas tellement la gueule, je n’oubliais jamais les événements des soirées de la veille, je ne pétais pas trop les plombs et mes idées ne débordaient pas du politiquement correct. Pas assez de gouffre ni assez d’abîmes pour prétendre au titre prestigieux d’Ignoble.
Nous étions tous, à notre manière, des immigrés de l’intérieur. C’est donc un quartier d’immigrants, indéniablement. Comme je commence à m’ennuyer tout seul, j’appelle une amie doctorante qui habite une de ces rues et qui m’invite à prendre un café chez elle. Il n’y a qu’en France qu’on voit cela : une fille ne craint pas d’accueillir un homme chez elle, dans sa chambre d’étudiante.
Plus tard, je retrouve dans la foule une amie chinoise, doctorante elle aussi, qui prendra de nombreuses photos de la danse des lions que nous avons réussi à voir de près, grâce à une longue patience et une véritable science des mouvements de foule. Elle m’a présenté des amis et nous avons retrouvé encore d’autres amis dans un café.
Un commentateur nous dit que les librairies traditionnelles sont quand même préférables pour faire des découvertes. Je suis entièrement d’accord avec cela et j’en profite pour déclarer publiquement que je reste un grand amoureux des livres classiques, de ceux qui les vendent et de ceux qui les promeuvent en bibliothèque.
Quand un nouveau média apparaît, il n’est pas nécessaire qu’il évince les autres. Le cinéma n’a pas tué le théâtre. La photo n’a pas tué la peinture. Le disque n’a pas tué les concerts. De la même façon, rien ne tuera le papier, et rien ne tuera la librairie « en dur ».
Quelle que soit la progression de la lecture numérique, qui va s’accentuer énormément, nous continuerons de publier et d’acheter des livres en papier. Mais on peut espérer qu’ils seront de meilleure qualité, que seuls les produits inventifs sauront se faire une place. Les mauvais romans, par exemple, qui pullulent chez nos éditeurs et nos librairies, quelle nécessité de leur faire l’honneur d’un papier délicat et d’une reliure de qualité ?
Quelles librairies souffrent vraiment de la concurrence des librairies numériques ? Les grandes chaînes, comme la FNAC ou Virgin. Au Royaume-Uni, les grandes chaînes ferment les unes après les autres, il est vrai, mais la sagesse précaire n’a pas à pleurer la disparition des supermarchés de la culture.
En revanche, ce qui continuera d’exister, ce sont les vraies bonnes librairies, qui font un travail de rencontres et de découvertes. Quand je me promène à Lyon, je ne manque pas de faire un tour dans la très belle librairie Le Bal des Ardents, au n° 17 de la rue Neuve (dans le 1er, entre l’opéra et la bourse). Et si j’en sors sans achat, c’est que je me suis lié les mains dans le dos, tel Ulysse séduit par le chant des Sirènes.
Aux dernières nouvelles, Le Bal des Ardents est une affaire qui marche, et qui est moins menacée par Amazon qu’elle ne l’était par les grandes enseignes du centre ville. Même chose pour la librairie Le Passage, que je connais moins, ou pour Raconte-moi la terre, qui me déçoit pourtant un peu dans ses choix et son offre.
Les libraires, aujourd’hui, doivent avoir les reins solides, mais ils doivent surtout avoir du talent. Ils ne peuvent se contenter de poser des livres neufs sur des tables. Ils doivent apporter un supplément d’âme, et ceux qui réussiront à créer des espaces chaleureux, accueillants et stimulants, résisteront.
« Émile Guimet dans son musée », peinture de Jean Luigini, 1898.
C’est un étrange « muséum » que le Musée des Confluences. Je dis « muséum » car il me fait penser au British Museum de Londres, ou au World Museum de Liverpool, voire à l’Ulster Museum de Belfast. Comme dans ses homologues britanniques, on y trouve un peu de tout : des animaux empaillés, des carcasses de bêtes préhistoriques, des objets de curiosité, des ordinateurs, des reliques religieuses des pays lointains, des machines scientifiques, d’anciens observatoires, des manuscrits asiatiques, des souvenirs de voyage, de vieux téléphones, un minitel et des récits de l’origine du monde. On dit que c’est un musée de la science.
Ce qui est émouvant (car un musée se doit d’être émouvant)
c’est qu’il accueille et met en valeur plusieurs collections qui dormaient dans la bonne ville de Lyon.
D’abord le fameux Emile Guimet, qui a donné son nom au Musée Guimet de Paris. Vous voyez, vous y êtes allés, c’est près du Trocadéro, métro Iéna : collection magnifique d’art asiatique, due en grande partie aux pillages de l’époque coloniale. Eh bien Emile Guimet (1836-1918) était lyonnais, il était industriel, artiste, musicien et voyageur. Il a conduit plusieurs missions en Asie, et a rapporté des dizaine de milliers d’objets. Il a tout donné à la nation. Un premier musée a d’abord été fondé à Lyon, puis une réplique a été créé à Paris pour devenir ce que l’on sait. Le Musée Guimet de Lyon était consacré à l’histoire naturelle. Les gens de mon âge s’en souviennent, c’était vieux et poussiéreux, les planchers grinçaient, les cartels étaient écrits à la main. On y admirait le mammouth de Choulan, ce n’était pas rien. Quel dommage de l’avoir fermé, c’était un témoignage hors du commun de l’esprit scientifique du XIXe siècle.
Aujourd’hui, le musée flambant neuf propose un nouvel écrin, évidemment très spectaculaire. Un espace gigantesque consacré à la vie et l’oeuvre d’Emile Guimet, un lieu où je me dois, pour des raisons professionnelles, de retourner et dont je vais m’imprégner. S’il ne s’agit pas d’une exposition temporaire. Et d’autres salles en enfilade qui mettent en espace les collections d’histoire naturelle.
Clin d’oeil ethnocentrique et colonialiste : une tunique d’autochtone du Nouveau Monde dans la même vitrine que des mammifères d’Amérique !
Voilà, je ne vais pas faire le détail de tout ce qu’on peut y voir. Tout est contestable dans ce musée, depuis l’enveloppe jusqu’au moindre recoin, mais cela reste une promenade fascinante, un spectacle hors norme dans un quartier forcément magique.
Dans le bon quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, les libraires ouvrent et ferment chaque année. Rue Jacquart, un libraire va bientôt mettre la clé sous la porte. Quel dommage, dira-t-on.
Oui, le sage précaire le dit aussi, quel dommage.
Il se trouve juste en face d’une école, et quand les mamans viennent lui demander les livres proposés par les professeurs, il ne les a pas et n’est au courant de rien. Il n’a pas cherché à établir de contact avec l’école. Il a aménagé un petit espace enfants, très sympathique, mais n’est pas allé plus loin dans le marketing.
Il aurait pu être un lieu de rendez-vous, d’échanges pour les parents d’élèves et les enfants. Un lieu de vie pour les gens du quartier. Il a préféré être seulement un amoureux des livres qui attend le client.
Même le sage précaire n’osait pas entrer dans sa boutique, lui qui aime traîner n’importe où.
Au marché de Villefontaine, je me fournis souvent chez des Arabes qui vendent des galettes de semoule, des salades mechouia et des kesra farçis. C’est le délice du marché, et leur affaire tourne bien. C’est sans aucun doute le stand qui a le plus de succès sur le marché de Villefontaine.
Ils étaient tout tristes la semaine dernière. Ils étaient polis et efficaces, comme d’habitude, mais on les sentait touchés, assombris.
Je me demande comment je vais les retrouver demain.
Journée de terreur pour le peuple français, vendredi fut une journée de magnifique torpeur pour la sagesse précaire.
Réveillé dans le 16ème arrondissement de Paris, le sage précaire visite le musée Guimet en amoureuse compagnie. Ebloui par ladite compagnie, il ignore tout des terroristes et des prises d’otage. L’ouest de Paris est d’ailleurs extrêmement calme. Le musée d’art asiatique est l’écrin d’une journée d’amour : le beau corps des déesses orientales, les poitrines généreuses des temples indiens, les courbes des danseuses chinoises et les rondeurs des beautés khmères font tourner la tête et nous conduisent à retourner à notre nid provisoire, procéder à une sieste balsamique.
La sieste balsamique est une invention thérapeutique de la sagesse précaire. Elle consiste en un massage spécial qui évacue les états grippaux d’une personne aimée, après quelques minutes de sommeil.
L’après-midi, je me rapproche du centre de Paris et retrouve une amie qui a passé ces dernières journées sur les chaînes d’info en continu. Autour de la place des Vosges, l’agitation est beaucoup plus palpable que dans le 16ème. Les sirènes de pompier et les véhicules banalisés prolifèrent. J’apprends alors ce qui a tenu mes concitoyens en haleine. Nous buvons un thé en regardant l’action des forces de l’ordre à quelques rues de nous.
Quand les méchants ont perdu, tués sous les balles de nos agents de sûreté, mon amie et moi sortons boire un verre rue de Jouy, dans un bar/restaurant dont la carte des vins présente un étrange tropisme lyonnais. Un choix de quatre rouges : Gamay (le cépage principal du beaujolais), Coteaux du lyonnais et Saint-Joseph. Le patron, apparemment, n’est pas particulièrement originaire de la capitale des Gaules. Il a juste apprécié ces vins, qu’il trouve originaux. C’est drôle, il faut monter à la capitale pour voir respecter le coteau du lyonnais qui, dans ma ville natale, est jugé comme une infâme piquette.
Pendant que nous sirotons à la terrasse, nous remarquons un doux mouvement dans un atelier en contrebas. Je crois reconnaître une longue silhouette : c’est Jean Rolin himself qui fait une lecture de son dernier livre dans cette librairie du Marais. Nous demandons aux deux commerçants, la serveuse du bar et la libraire, si nous pouvons joindre la lecture munis de notre verre de vin. Parmi l’auditoire, de bien jolies filles, dont je suppose qu’elles sont journalistes, critiques littéraires, étudiantes et chercheuses en lettres. Des jolies filles et de vieux messieurs.
Plus tard dans la soirée, mon amie et moi prenons le RER direction Saint-Denis. Nous finissons la journée de terreur dans un collectif d’artistes, dans un immeuble en béton promis à la démolition. Les artistes ont aménagé une petite salle de cinéma, avec des sièges et du matériel de récupération. Ce soir, ils diffusent Le Salon de musique, de Satyajit Ray.
Et là, l’envoûtement de la musique indienne joue à plein. Affalé dans son siège, légèrement enivré de vin fin et sous alimenté, le sage précaire est enveloppé d’une étroite torpeur. Il faut voir ce chef d’œuvre de 1958 tard dans la nuit, après une journée intense, la conscience légèrement, très légèrement altérée. Les scènes de concert vous mettent dans un état de transe, au point que l’on comprend l’attirance des jeunes gens pour les drogues et les violences aveugles.
Hier, les représentants de la presse étaient reçus à l’Hôtel de ville de Lyon pour le déjeuner des vœux du maire. Tout le monde s’attendait que l’on parle de La Précarité du sage, qui avait fait tant couler d’encre en 2014. Gérard Collomb passa entre nous, me serra la main sans me regarder, ce que je pris pour une confirmation qu’il ne pensait qu’à ce blog qui dérange, et prit la parole sur son estrade.
« La tragédie qui a eu lieu ce matin à Paris change bien sûr le contenu de notre réunion. »
Quelle tragédie ? On chuchote dans l’auditoire. J’entends des bribes. Charlie par-ci, Kalash par-là. Evidemment, pas un mot sur la sagesse précaire, qui était a priori le sujet incontournable. Coïncidence ? A mon avis c’est un complot. Ils ont bon dos, les terroristes.
Nous prenons place, chacun à notre table. Moi, j’étais à la table dite « La Confluence », en compagnie de l’adjoint à l’urbanisme. Personne n’était au courant de l’attentat puisqu’il avait eu lieu autour de 11.00 et que nous avions rendez-vous à l’hôtel de ville autour de midi. Nous étions tous en chemin quand l’événement fur relayé par la presse.
C’est en mangeant que nous avons appris le décès de Cabu, de Charb. Les nouvelles venaient petit à petit, et, bien sûr, tout le monde ne parlait que de ça. Tout le monde, sauf le sage précaire et son voisin qui discutaient du prix de l’immobilier dans la ville de Lyon. Quand le maire reprit la parole, entre l’entrée et le poisson, pour nous informer qu’un rassemblement serait organisé sur la place des Terreaux, nous nous transformâmes tous en reporters de guerre.
Descendant verres de Saint-Joseph après verres de Saint-Véran, nous étions suspendus à nos portables, à la pointe de l’info, à échanger des opinions sans pertinence particulière. Pour ma part, je me demandais ce qu’était devenu le dessinateur Luz, que j’ai connu autrefois. Lui aussi est-il une victime ?
Deuxième intervention au centre Charlie-Chaplin de Vaulx-en-Velin, à côté de Lyon. Cette fois, je parlais des femmes sujets de l’art.
J’ai voulu commencer avec Sonia Delaunay. Ses rythmes, ses toiles abstraites qui cherchent la cinesthésie, la correspondance entre les sens. Comment rendre le rythme par l’image. Mais surtout, à mes yeux, Sonia Delaunay, c’est la grande dame d’un projet qui me fait rêver : La Prose du Transsibérien, le livre-poème de Blaise Cendrars.
Là aussi se pose la question du rythme, du voyage, du chemin de fer : comment rendre la vie saccadée des trains en poésie, en peinture, en livre ? Je donnerais cher pour avoir un fac-similé de cette oeuvre de 1913. Il paraît que Cendrars, pour écrire ce texte, n’a jamais mis le pied dans le fameux train.
Or, Sonia Delaunay, c’est encore de l’art moderne. Là où les femmes se sont révélées le plus, c’est dans l’art contemporain. Cela peut paraître paradoxal, mais pas pour ceux qui, comme le sage précaire, pensent que les femmes se distinguent davantage par leur intellectualité que par leur sensibilité. Les femmes ont pris d’assaut les ouvertures de l’art contemporain pour y imposer leurs gestes, leurs concepts, et ont créé des espaces nouveaux pour mettre en scène leurs peurs, leurs désirs, leurs fantasmes.
Louise Bourgeois, par exemple, propose de gigantesques araignées. Leur titre ? Ma mère. Spontanément, on pense que les relations familiales étaient tendues. Or, l’artiste dit un jour : « Ma mère était ma meilleure amie. Elle était aussi intelligente, aussi patiente, propre et utile, raisonnable et indispensable qu’une araignée. »
Par cette déclaration, on comprend que l’araignée doit être appréhendée avec tendresse et intelligence. Après tout, c’est vrai qu’une araignée est une pure merveille : légère et fragile, elle tisse des chefs d’oeuvre de textile, silencieusement. C’est vrai qu’elle est propre et patiente, l’araignée. Qu’elle est élégante et admirable.
C’est à cela que sert l’art, incidemment, revoir les choses dans une lumière nouvelle. Débarrasser les choses de leur image stéréotypée. Ma mère cette araignée, brodeuse et tricoteuse, nourricière et minutieuse.
Une autre femme se veut moins minutieuse, et moins patiente. Niki de Saint Palle entre avec fracas dans la carrière avec des oeuvres cibles, des tableaux qui suintent de peinture quand on leur tire dessus à la carabine. Devenue célèbre avec ses peintures-cibles, elle crée de grosses sculptures féministes qu’elle baptise « Nanas ».
Colorées, monstrueuses, maternelles, provocantes, les Nanas de Saint Phalle bouffent la vie et n’ont pas le temps de chercher à plaire. Elles nous engloutissent et ne nous demandent pas notre avis, comme ces femmes séductrices qui prennent les hommes, et qui n’attendent pas qu’on leur fasse la cour.
Ann Hamilton, le texte du textile
J’ai tenu à mentionner ma préférée de toutes, l’artiste américaine Ann Hamilton, née en 1956. Le Musée d’art contemporain de Lyon (MAC) lui avait consacré une rétrospective en 1997. À cette époque, j’étais employé par le musée comme animateur-conférencier. C’est un de mes plus beaux souvenirs d’art contemporain. Ce fut un véritable privilège de travailler pour cette exposition, même si je fus payé à coups de lance-pierre. Déjà à l’époque, le sage précaire se faisait allègrement exploiter et se donnait sans compter.
Les trois étages du musée étaient consacrés à l’oeuvre de l’artiste américaine. C’était phénoménal, gigantesque, presque exhaustif. En plus des oeuvres passées et des traces diverses des anciennes performances et autres installations, Ann Hamilton avait aussi créé des installations in situ.
Pour nous, animateurs, c’était un bonheur sans précédent de concevoir ces visites qui étaient autant de déambulations dans l’imaginaire d’une femme. Jour après jour, nous trouvions toujours plus de cohérence et de complexité dans le défilement des oeuvres et leur mise en écho.
Au deuxièmes étage, elle avait créé Bounded, une installation où elle brodait autour des symboles de la ville de Lyon : la soie, les métiers à tisser Jacquard, l’église catholique. Une grande installation rigoriste et sévère, immaculée de blanc, un espace austère et minimal, où l’on reconnaissait vaguement la forme des métiers à tisser face à un mur blanc.
Or, en s’approchant, on aperçoit des gouttes d’eau qui suintent du mur et dégoulinent. Hamilton avait créé un mur qui pleure, un mur en larme. Les rideaux aux fenêtres ainsi que sur les cadres étaient brodés de textes. Le texte était, je crois, le monologue de Molly Bloom dans Ulysses de James Joyce. Les rayons du soleil servaient de projecteur du texte sur le mur, et la tristesse du texte faisait pleurer le mur.
Au dernier étage du musée, un seul grand espace sans mur. Entre les spectateurs et le plafond, l’artiste a tendu un ciel de soie orange, tiré par un moteur pour créer un effet de vagues. Au dessus de ce ciel orange, une chaise d’arbitre trône et un personnage déroule une bandelette qui entoure sa main, et fait passer cette bandelette des étages supérieurs aux étages inférieurs.
« Mattering », d’Ann Hamilton. Lyon, 1997.
Le MAC de Lyon étant infiniment modulable, on avait percé un trou dans les planchers pour faire passer la bandelette du plafond jusqu’au rez-de-chausée, où elle s’entassait en un gros tas qui s’agrandissait au fil de l’exposition.
Quand nous faisions visiter nos groupes, les gens s’interrogeaient sur ce gros tas de bande bleue, qui n’était rien d’autre que la bande encrée des machines à écrire. Nous en parlions avec les visiteurs d’une oeuvre abstraite qui se suffisait à elle-même, sans dévoiler que nous retrouverions ce fil bleue au second et au troisième étage.
Aucun artiste ne m’a marqué autant qu’Ann Hamilton. L’exposition était d’une richesse infinie, et les installations étaient toutes ludiques, sensibles et intelligentes. J’ai tout appris de l’art à cette époque, dans cette exposition.
J’ai terminé ma conférence avec les oeuvres de mon amie Chen Xuefeng, qui était présente dans le public. J’ai déjà beaucoup écrit sur son travail. Par pudeur, je n’en dirai rien ici.