De la maçonnerie sur le terrain

Le chantier a pris une nouvelle dimension, une dimension motorisée, une dimension machinique, électrique pour ainsi dire. Cela fait quelque temps que nous en avons terminé avec le bois et que nous avons commencé la maçonnerie sur le petit mas que nous rénovons, mon frère et moi.

Les premiers jours Le groupe électrogène acheté en juillet a finalement été livré et, après quelques essais infructueux, il démarre au quart de tour. Nous pouvons donc brancher la bétonneuse et faire une belle gache de chaux.

Avant d’installer la charpente et de remettre les tuiles sur le toit, mon frère tenait à relever un peu le mur du fond, et surtout d’araser ce mur. L’objectif n’est pas tant d’augmenter l’espace dans le mazet que de mieux se prémunir des pluies cévenoles.

Mettre des pierres les unes sur les autres, c’est à la fois basique et délicat, comme manoeuvre. Cela demande du doigté, de la vision, de la force, de l’équilibre. Il suffit d’un rien pour qu’un mur penche et s’écroule. Ce n’est pas pour rien qu’on a inventé les briques et les moellons, cela dispense déjà de la tâche esthétique de choisir les bonnes pierres pour les bons endroits.

Cela étant dit, je me suis fait un petit tour de reins en portant je ne sais quoi il y a deux jours. Du coup, l’appoint déterminant du groupe électrogène s’avère crucial et permet à mon frère de travailler seul, pendant que je fais des mouvements d’étirement et de yoga pour soigner ce dos endolori.

Un grand étranger pour la région

C’est rare, une région française symbolisée par un livre étranger. C’est pourtant le cas des Cévennes avec un récit de voyage d’un grand écrivain écossais du XIXe siècle.

On connaît tous les classiques de cet Ecossais. L’île au trésor (1883), Dr Jekyll and Mr Hyde (1886), d’innombrables nouvelles, etc. Robert Louis Stevenson (1850-1894) a longtemps vécu en France avant de partir en Amérique et dans les mers du sud. Ce qui plaît aux sages précaires, c’est que Stevenson était un grand voyageur mais une petite nature : malade, fragile, précaire, il a voyagé à la fois par goût et par nécessité , pour se guérir de problèmes respiratoires.

Avant de devenir célèbre, il fit une randonnée de deux petites semaines dans les Cévennes, en 1878. Deux courtes semaines (12 jours) avec un âne et c’est devenu un classique du genre.

Ici, son Voyage dans les Cévennes avec un âne (1879) est le livre le plus connu sur la région. Il a lancé cette mode de voyager avec un âne, et depuis, on voit de nombreux gîtes adaptés pour l’accueil de ces animaux, et même des gîtes qui proposent de fournir des ânes. Partout, sur les commerces, dans les imageries populaires, on voit un âne et un voyageur, sur des chemins en lacets. Le livre est dans toutes les bibliothèques, et dans les bagages de tous les randonneurs.

Evidemment, ce succès n’est pas universel. Mes amis anglophones connaissent mieux le reste de l’oeuvre de Stevenson, et sont surpris de cette passion française pour ce récit de voyage plein d’humour, plein de tendresse et attentif aux devenirs des protestantismes locaux.

 

Heurs et malheurs de la marchande

J’attends mon frère à la supérette du village. C’est là que je fais de menues courses et que je bois un café, quand j’ai besoin de recharger mon téléphone ou mon ordinateur portable. A pied, c’est à vingt minutes du terrain, cela fait une bonne promenade matinale sur un beau chemin de grande randonnée, caladé au moyen-âge.

La charmante marchande a les larmes aux yeux, elle vient de perdre sa mère. L’enterrement a déjà eu lieu, je ne pourrai pas y assister, et la vieille dame repose au cimetière du village. Très beau cimetière au demeurant. Je n’ai pas les mots pour soulager la peine de la gentille marchande, alors je la paie de mes course et lui commande un café. Sa manière de me rendre la monnaie est plus lente et plus humaine – si c’est possible – que d’habitude. C’est dans de tels petits gestes quotidiens, que l’on dit les grandes choses, les peines et les complicités discrètes.

Sur la terrasse, je passe quelques heures à travailler sur un article pour une revue anglaise très prestigieuse. J’essaie de gomer le ton polémique que j’aime prendre quand je parle de trucs théoriques.

Je demande à la marchande où je peux acheter de la viande de sanglier, sachant que la chasse est ouverte. Elle veut m’en donner car son mari est chasseur et aura sa part tôt ou tard, mais elle se demande comment faire pour me prévenir quand elle en aura. Je lui donne mon numéro de mobile, en lui donnant, au passage mon prénom, celui de mon frère et notre nom de famille. Cela me plaît qu’elle nous connaisse mieux, cela améliore les relations et fluidifie l’intégration au pays.

Quand mon frère passe me prendre, elle peut enfin l’apostropher par son prénom. Depuis le temps qu’ils se connaissent! Cela fait des années qu’elle vend le miel de mon frère et elle ne savait pas son nom. C’est la première fois qu’elle nous voit ensemble et je sens que ça lui fait plaisir. Ils parlent de leurs enfants respectifs, elle est mère de trois enfants déjà adultes, mais elle n’est « pas encore grand-mère ».

De parler d’enfants avec deux braves gaillards (enfin, un gaillard, moi je ne suis ni vraiment brave, ni père de famille), cela redonne de la joie à la marchande. Elle nous souhaite le bonjour en nous appelant « les frangins », et n’hésite plus à me toucher le bras quand elle m’adresse la parole, ou à me taper dans le dos pour me dire : « Eh oui, je ne suis plus toute jeune. »

C’est indéniable, une certaine familiarité se crée entre nous.

Mon petit potager

J’aime m’occuper de ce petit coin que mon frère à préparé à la hâte, derrière le cabanon. Il a planté là des plants de tomates, du basilic, des plants de maïs et de courges de Nice, toutes choses qu’il avait en surplus et dont il ne savait que faire. Ce petit potager ne bénéficie pas du système d’arrosage « goutte à goutte », qui permet aux plantes de survivre même si personne ne s’en occupe quelques jours. Ce petit potager de poche, au contraire, il faut s’en occuper, arroser au jet d’eau ou à l’arrosoir, désherber, démêler les filaments divers.

Hier, j’ai compté pas moins de quarante tomates encore vertes, alors que ce petit potager me nourrit quotidiennement depuis des semaines déjà.

Ce qui me donne le plus de satisfaction, c’est de relever les plants de tomate pour éviter que les tomates ne traînent sur le sol. Je plante des bâtons de bois de-ci de-là et noue les bras de tomates. La plante de la tomate aime s’enrouler, se frotter, se suspendre. Parfois, il n’est pas besoin de ficelle, les feuilles et les ramifications filandreuses épousent les tuteurs et restent élevées, contentes de s’exposer au soleil.

Rien ne me plaît plus que de voir me tomates se soulever et éclaircir le sol. J’y vois une partition de musique, les tomates jouent le rôle des notes (les vertes seraient les moins sonores et les rouges les plus complexes), les tuteurs incarnent les barres de mesure, et les branches horizontales constituent des portées mouvantes.

Souverain Kosovo

Je lis dans Le Monde daté d’aujourd’hui un bon article de Piotr Smolar sur les Balkans :

« Le Kosovo accède à la pleine souveraineté »

Article remarquable car on comprend qu’aux cris de joie de 2008 (proclation d’indépendance de la province) a succédée une inquiétude teintée de mélancolie. . Le pays n’est pas viable en tant que pays. Le territoire n’est pas prêt si l’on en croit les journalistes locaux : « pas d’Etat fonctionnel, et encore moins de démocratie », éléctions « frauduleuses » et mafias au pouvoir.

Toujours pas d’économie non plus, oserais-je ajouter, et pas d’unité territoriale puisque le nord à majorité serbe refuse toujours d’entendre parler de « rattachement » au Kosovo.

Dans le billet que j’ai écrit il y a deux ans, je critiquais le mépris affiché par les instances internationales pour tout ce qui concerne l’histoire. Aujourd’hui, je m’inquiète de la situation militaire aux Balkans. Une province serbe que les Serbes n’ont jamais songé à abandonner, obtient son indépendance sous la protection des USA et de l’Europe ; cet Etat est miné de l’intérieur et n’a aucune chance d’imposer une quelconque crédibilité ; la question que l’on peut poser est simple : combien de temps avant un affrontement entre Albanie et Serbie pour l’annexion (ou le partage) de cette malheureuse province ?

Piotr Smolar, le journaliste du Monde, note en passant une information lourde de menace. Le jour de la célébration de cette indépendance, le président serbe sera à Sotchi, « pour rencontrer son homologue russe Vladimir Poutine ».

 

Tom et la rentrée

Contrairement à ceux qui lient spontanément « montagne » et « solitude », le fait de vivre en cabane semble favoriser les visites. Depuis le mois de mai, j’ai rarement été seul longtemps sur le terrain. Des amis sont venus à deux reprises quelques jours, d’autres sont venus des semaines entières, et ce matin, je viens de dire au revoir à mon grand pote irlandais, Tom.

Tom est connu des lecteurs de ce blog et de l’ensemble de mes productions écrites, car il est un personnage central de la comédie humaine que constitue La Précarité du sage. A l’heure où tout le monde retourne au boulot, il effectue un long voyage européen à la recherche du soleil, à la suite d’un été irlandais particulièrement pourri. Il passe donc voir ses amis en France et en Italie, puis il ira en Grèce et reviendra vers l’ouest en passant par les Balkans.

A part l’avion, qu’il déteste, et le train qu’il affectionne, Tom aime utiliser le maximum de moyens de transport. Il fut servi hier, puisque nous sommes descendus du terrain jusqu’au Vigan à vélo. Lui, chargé de divers sacs et d’une valise pour transporter des disques vinyle 33 tours, faisait bonne figure sur le vieux vélo de mon frère. Il était ravi de pédaler cette vingtaine de kilomètres sur les routes de France. Il disait que son neveu serait impressionné d’apprendre qu’il avait roulé sur les pistes du Tour de France.

Ce matin, son bus pour Nîmes partait à 6h40, ce qui ne dérangeait pas fondamentalement ce lève-tôt. Je l’accompagnai à son arrêt, et fis un tour dans le centre du Vigan pour voir s’il y avait de la vie à l’aube. Bonne surprise : dès avant 7h00, deux cafés sont ouverts ainsi que le buraliste.

De retour en ville après neuf heures, les terrasses étaient bondées pour la première fois depuis longtemps. C’est la rentrée des classes et sans savoir qui est qui, le v voyageur sent que le personnel de l’éducation nationale prend des forces et se prépare au big fight.

Théorie du manard

Je suis donc, en quelque sorte, l’ouvrier de mon frère. Je me place explicitement sous ses ordres, sous sa responsabilité. Je l’écoute parler de ce qu’il voudrait faire, je le regarde et j’essaie de l’imiter. Ce n’est pas la première fois que je l’imite à ma façon, car il jouait une sorte de rôle modèle pour moi quand j’étais gamin ; si j’ai appris à jouer de la guitare, par exemple, c’est inspiré par sa capacité à lui de sortir de morceau de bois des sons enchanteurs. Depuis, j’ai abandonné la musique et ne chante plus que pour impressionner les femmes.

Je suis fondamentalement un ouvrier, et un ouvrier familial, puisque j’ai été celui de mon père pendant dix ans, à l’époque où j’étais ramoneur à temps partiel.

Un ouvrier un peu particulier tout de même, car je travaille quand j’en ai envie, et que je participe aux frais du chantier. Mais cette question d’argent est secondaire car elle n’est qu’une contribution que je verse en qualité de quasi parasite. Mon frère me paie de mon travail en me permettant de vivre dans un endroit paradisiaque, un an, sans payer de loyer. C’est considérable.

Non, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un ouvrier a une dignité propre et qu’il a son petit caractère. Il peut obéir, et en règle générale il obéit, mais il faut que l’ordre lui paraisse utile, ou alors que la personne qui donne l’ordre soit légitime. Combien de chantiers ont capoté à cause d’un patron incompétent. Même le manard le moins qualifié (votre serviteur en est un) sait reconnaître un mauvais contremaître ; un mauvais chef est celui qui compte sur ses subordonnés pour combler ses lacunes à lui.

Mon frère est donc le chef du chantier et il sera le seul à être félicité, ou à être blâmé le cas échéant, quand tout sera terminé. Jusqu’à présent, les deux tâches principales consistaient à apporter des pierres pour les murs, et à travailler des « longueurs », c’est-à-dire des troncs de chataîgnier, pour qu’elles puissent servir de voliges à la charpente.

Au début, nous travaillions ces troncs de manière grossière, privilégiant la solidité et l’efficacité à la perfection et aux règles de l’art. Puis vint un jour où mon frère s’y prit avec davantage de douceur et découvrit des couleurs variées provenir du tronc. Il changea alors son fusil d’épaule et décida de perdre un peu de temps pour privilégier l’esthétique.

Il a eu la révélation qu’allongé sur le dos, l’habitant éventuel de ce mazet ne verrait que ces poutres, et qu’elles méritent à ce titre  qu’on en prenne un soin particulier.

Alors je tâche de l’imiter, de mon mieux et à mon rythme. Mes écouteurs d’I-pod dans les oreilles, j’écoute des émissions de radio consacrées à Picasso en rabotant des troncs d’arbre. C’est dans ces moments magiques que le manard se fait orfèvre pour faire ressortir des couleurs ocres et rougeâtre de ces arbres si intensément cévenols qu’ils en sont presque l’incarnation.

Rentrée littéraire… 2011

Tous les journaux le disent, c’est une nouvelle d’importance, le nombre de livres publiés à la rentrée littéraire diminue. Cela faisait dix ans au moins que j’entendais les professionnels des médias (mais non de la lecture) se plaindre de la prolifération des romans à lire, que plus de 500 livres c’était absurde et que cela nous menait à la catastrophe.

En fait de désastre, Le Monde littéraire d’hier publiait une enquête sur la rentrée d’il y a 10 ans, qui montrait que loin d’être une foire superficielle, ce grand moment des lettres françaises s’avèrent un laboratoire intéressant des forces en présence et des talents à venir. Les auteurs qui avaient attiré l’attention étaient toujours bien présents sur la scène littéraire française aujourd’hui.

Comme je suis loin de Paris et des grandes villes, me la coulant douce dans les montagnes cévenoles, je me suis reporté sur la rentrée de l’année dernière, en empruntant à la médiathèque du Vigan des romans parus (et primés) en 2011 :

La Meilleur part des hommes de Tristan Garcia, bon roman, bien calibré, à l’américaine (et écrit en vue d’une traduction anglaise pour lectorat anglo-saxon à mon avis). Du coup, c’est beaucoup mieux que ce que j’en appréhendais, moins « pédé », moins branché (c’est-à-dire moins Inrockuptible, pour résumer) que ce que la presse de l’époque laissait présager. Cela se passe en partie dans le milieu « gay » de Paris, c’est vrai, mais sans que ce contexte étouffe les relations universelles qui unissent les personnages, qu’ils soient homos ou hétéros. Car pour moi, c’est le personnage de la narratrice, maîtresse célibataire d’un intellectuel médiatique (calqué sur A. Finkielkraut), qui est le personnage le plus intéressant, le plus poignant. C’est aussi un roman plus rigolo qu’on le croirait, avec un art éblouissant des dialogues. Ce que je regrette, au fond, c’est que ce livre soit moins ancré dans les années 80 qu’il ne l’annonce. Je le regrette car je l’avais emprunté pour me plonger dans les arcanes de la pseudo-pensée de ces années-là. Le portrait de Leibowitz/Finkielkraut ne m’a pas convaincu, car trop caricatural, trop ciselé pour faire rire les lecteurs de gauche (enfin, les lecteurs de Libé , des Inrock et de Charlie Hebdo, donc des lecteurs d’une certaine gauche). Un portrait – même à charge – du vrai Finkielkraut serait infiniment plus stimulant, plus troublant et plus divertissant.

J’ai ensuite lu avec un grand enthousiasme le dernier Emmanuel Carrère, Limonov. Sa façon d’écrire sur la Russie m’a inspiré pour écrire sur l’Irlande. Comme toujours avec Carrère, son écriture envoûte et sait nous passionner pour des individus et des situations qui nous étaient indifférents a priori. Ce personnage d’Edouard Limonov nous touche, mais on ne sait pas pourquoi. Peut-être parce qu’à-travers lui, c’est une nouvelle image du monde qui apparaît, où les dissidents ne sont pas ceux que l’on croit. Avec Carrère, le monde respire, on sent qu’il y a du jeu, il crée des espaces pour que le lecteur puisse imaginer en dehors des images imposées dans les médias. C’est peut-être ça, la littérature, la capacité de redonner du possible au monde, de reconstruire les choses de manière qu’elles nous frappent par leur nouveauté. Très agréablement surpris de le voir citer Jean Rolin et Jean Hatzfeld dans le chapitre sur la guerre en ex-Yougoslavie.

Enfin le prix Goncourt 2011, l’épais roman d’Alexis Jenni, L’Art français de la guerre. Je l’ai commencé la nuit dernière, dans les heures d’insomnie qui trouent mes nuits depuis une semaine. Le premier chapitre est très beau, avec ces quelques thèmes qui se répètent, comme un écho, celui des morts qu’on ne compte pas (les « adversaires » des Occidentaux), celui des femmes dont ne se souvient pas le narrateur. L’histoire du personnage principal, Salagnon, mène le lecteur sur le terrain des principales guerres auxquelles l’armée française a participé depuis 1945. C’est-à-dire essentiellement des guerres coloniales et post-coloniales!

Le trait le plus intéressant de ce livre et de ce personnage : le héros est un peintre, un artiste, et des chapitres « martiaux » alternent avec des chapitres « artistiques ». J’aime l’idée que ce militaire fût peintre tout autant que soldat : c’est comme s’il incarnait dans sa personne ce que dénonce Edward Saïd dans Orientalism, la collusion entre les artistes et le projet militaire des puissances impérialistes.

Il sera donc très intéressant aussi de capter la réception de ce roman dans les études postcoloniales. Le courant français, faible et plutôt constitué d’historien, le voit d’un bon œil (Pascal Blanchard en dit du bien sur France Culture) ; je ne serais pas étonné d’un tout autre son de cloche dans le courant britannique. J’attends avec impatience les premiers articles qui diront que Jenni, sous couvert d’ironie, justifie les guerres coloniales plutôt que de les dénoncer.

Commencement du chantier

On croit souvent qu’il n’y a qu’une cabane, sur le terrain. C’est une erreur, il y a aussi une petite maison en pierre, construite là par les paysans d’autrefois.

Ce n’est même pas une maison. Un abri d’une seule pièce, avec un toit d’un seul tenant, adossé à la pierre de la montagne. Mais enfin une maisonnette assez grande pour un homme seul, ou pour un couple d’amoureux. Un endroit assez grand pour y dormir, s’y reposer, lire et écrire. C’est-à-dire, pour le dire sans détour, un habitat qui satisfait à tous les réquisits de la problématique « logement » du sage précaire.

Sous la maisonnette, une espèce de cave – un entresol, plutôt – où je conserve au frais ma nourriture en ce mois de canicule.

Cela faisait des années que mon frère disait qu’il rêvait de rénover ce « mazet ». Moi, je rêvais depuis des années de passer une année sur ce terrain. Nous combinâmes donc ces deux rêves. Je dis à mon frère : « Tu m’acceptes ici une année, et je te donne un coup de main pour le mazet. » Ma motivation sera d’autant plus grande que pour passer l’hiver sur le terrain, j’aurai besoin d’un lieu chauffable, isolé et résistant aux tempêtes cévenoles.

Or donc, cette semaine, nous avons commencé les travaux! C’était un grand moment, car ce chantier met un contenu matériel à ma présence sur le terrain et dans ce paysage. Un moment solennel car c’est officiellement la préparation de l’hiver. Un moment profond car c’est une manière de perfectionner le terrain, de le rendre plus proche de ce qu’il était à l’époque de sa vie paysanne.

Mon frère s’est exclamé à un moment donné : « C’est le début du rêve. » Cette petite maison, ce terrain, ce jardin, ce paysage, c’est en effet un ensemble de réalités physiques qui se trouvent à la croisée d’un nombre encore plus grand de rêveries, d’espérances, d’images et de mythologies.

 

Oignons doux des Cévennes

Un jour de la semaine dernière, il était temps de « casser » les queues des oignons doux. C’est la dernière étape avant le ramassage. Arrêter l’arrosage et couper le canal de la tige verte, en les couchant sur le sol – mon frère a opté pour une méthode expéditive, il a marché dessus. Ainsi, les radicelles vont encore pomper autant de sève que possible, mais cette dernière va se concentrer dans le bulbe, qui grossit une dernière fois. J’explique en gros, pour ceux qui n’y connaissent rien.

Mon frère est assez fier de cette terrasse. C’est la première fois qu’il cultive ces délicieux légumes, depuis la semance jusqu’au ramassage, en passant par l’obtention de semis et leur replantage en rangs, sur une terrasse à la terre riche, humide et bien ensoleillée. Il paraît que ce n’est pas évident, pour un amateur.

(Mon frère se perçoit toujours comme un amateur, en tout, dans le jardinage comme dans l’apiculture ; comme dans la musique. Cela convient aux préceptes dogmatiques et intangibles de la sagesse précaire.)

La nuit qui précédait cette dernière opération de couchage des queues d’oignon, un sanglier m’avait rendu visite pendant que je dormais. Il avait fouillé la terre de cette terrasse, non pour manger les légumes, mais pour trouver des vers de terre. . De fait, le matin, j’avais été un peu inquiet de voir cette terre labourée ; je prévenais mon frère pour qu’il vienne constater les dégâts, mais il ne se pressa pas, il savait de quoi il retournait. C’est à cause de la sècheresse : les sangliers commencent à s’approcher des vergers et des potagers, car la terre y est arrosée, et ils peuvent expérer y trouver plus de nourriture que dans les forêts un peu arides.

D’où l’avancement de la date d’ouverture de la chasse au sanglier. Le Midi libre nous apprend que pour les raisons susdites, la chasse commencera dès le 15 août, et non en septembre. J’aimerais bien participer à une battue, apprendre un peu cet art de la chasse, et le cas échéant, obtenir un petit morceau de viande, mais je ne suis pas introduit dans les bons cercles pour cela.

Tout est bien qui finit bien, en tout cas, pour les oignons de mon frère. Ce sont des mets exquis, je le certifie. Tout blancs, ces oignons peuvent se manger crus, dans des sandwiches et des salades. Revenus à la poêle, ils caramélisent et vous fondre de bonheur.

Sur le conseil de ma mère, je les coupe finement, les mets en bocaux et les fais baigner dans l’huile d’olive. Je rajoute de l’ail et quelques branches de basilic. La décoction patientent et c’est un condiment savoureux dans les assiettes de pâtes, de riz ou dans les salades en tout genre.

Qui a dit que je ne parlais jamais de cuisine ?