Paysan musicien

Avec mes amis brésiliens, jouant des instruments de mon frère

Mon frère est hanté par la musique. Pas moi. Moi, je l’étais quand j’étais jeune, mais je m’en suis affranchi. Pour exemple, j’ai pris l’autre jour une pile de CD pour faire la route dans une bagnole de location ; des CD qui avaient beaucoup compté pour moi… Je n’ai pas pu en écouter un seul en entier. Ils m’emmerdaient tous au bout d’une petite demie-heure.

Mon grand frère, lui, a gardé son âme d’adolescent. Il est littéralement habité par la musique populaire.

L’autre soir, il a appris des danses traditionnelles et le lendemain, au terrain, il chantonnait en essayant de se rappeler les pas. Comme si c’était le plus urgent quand la maison en pierre n’a toujours pas de toit. Je m’étais changé, j’étais en tenue de travail, j’étais prêt, mais incapable de prendre des initiatives par incompétence. Et voilà mon chef de chantier, en contrebas, qui répète et répète encore des pas de valse à cinq temps ou de « Scottish inversé » (whatever that is).

La musique est ce qui importe le plus à mon frère. Son esprit est toujours rempli d’airs, d’accompagnement, de suite d’accords et d’harmonie. S’il pouvait, il ne vivrait que de cela. Il est toujours en train de siffler, qu’il pleuve ou qu’il vente. Même au plus fort des soucis, il a toujours des morceaux qui lui trottent entre les oreilles. Il siffle des lignes précises car il apprend des airs traditionnels et apprend à jouer des instruments historiques, tels que la cornemuse ou diverses flûtes.

Mon frère paysan en plein travail

Nous travaillons enfin sur les poutres en châtaignier, puis pendant que je passe une couche d’huile de lin sur l’une d’elle, j’entends « tap tap » dans la cabane. C’est mon frère qui a pris la guitare et qui se joue des airs appris récemment, en tapant du pied par terre, et en chantant des paroles occitanes à voix basse. C’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de répondre à l’appel des chansons. La musique n’est pas un passe-temps qu’il pratique lors de son temps libre, mais c’est une passion hégémonique qui s’impose à tout moment. Pour mon frère, faire de la musique et travailler sur le chantier, ainsi que travailler pour un salaire, ce sont des tâches également nécessaires qu’il faut accomplir avec autant de sérieux. En ceci, il me fait penser aux Indiens d’Amérique décrits par Lévi-Strauss, pour qui la danse, le chant et la parure étaient des activités sacrées qui requéraient bien plus de temps, chaque jour, que la pitance, la politique ou l’éducation des enfants.

Quand il a assez joué de la guitare, la tête plein de lignes musicales incomplètes et de mystères rythmiques à percer, il retourne aux poutres qu’il soigne en sifflant. Il peut alors travailler sans pause jusqu’à la fin du jour, sans même rien avaler. C’est ainsi, tout est chez lui question de rythme ; mon frère est un paysan musicien.

Sociabilité de l’ermite

Depuis que je vis dans les montagnes des Cévennes, j’ai reçu plus de visites qu’en dix ans de vie en appartements et en maisons confortables. Lorsque j’avais l’eau chaude et l’électricité, très peu d’amis se déplaçaient pour venir me voir. L’Irlande, la Chine, le Royaume-Uni, tout ça ne les tentait guère, il semblerait. Ou alors c’était trop loin, trop cher. Ou alors c’était trop pluvieux, ou alors trop banal, je ne sais pas.

Comme je l’ai déjà dit, le mot de montagne, et celui de cabane, font souvent penser que je choisis la solitude et la retraite. Des amis m’écrivent en s’inquiétant un peu. Certains se demandent si je ne deviens pas fou. D’autres me disent : « alors, comment ça va dans ta vie d’ermite ? »

La vérité est que je suis très entouré. A cette minute, je suis en train de récupérer d’une dizaine de jours marqués par la présence d’amis brésiliens. Promenades, baignades, boustifailles, cueillettes, rien n’a manqué à notre bonheur de voyageurs.

La veille même de leur départ, j’apprenais par mon éditrice que Radio France internationale m’invitait à enregistrer un entretien pour l’émission « Si loin, si proche », diffusé le samedi. Je suis donc, ce dimanche, en passe d’aller à Montpellier, dormir chez mon cousin Emmanuel, et de sauter dans une voiture pour rejoindre la capitale, où je serai accueilli par ma jolie cousine Constance.

Comme vie ermitique, franchement, on fait mieux. Je n’ai jamais été aussi sociable que depuis que je fraye avec les sangliers, les serpents et les champignons.

Fruits

Il arrive un moment où le sage précaire doit faire attention à ne pas transformer son blog en website de recettes de cuisine. Après avoir parlé de sanglier, de cèpes, de daube, d’oignons doux et de vins fins, je m’apprête à évoquer les fruits et l’art des compotes.

Alors certes, il s’agit bien de compotes de pommes, de fraises qui dégorgent, de poires qui caramélisent, mais ce qui charme le sage précaire, en réalité, ce sont les promenades, la réflexion déambulatoire, les rêveries solitaires… et aussi de s’en fourrer plein la lampe, soyons honnête. Alors tant pis, le sage précaire devient un blogueur de recettes de cuisine, et bientôt vous confiera les meilleurs moyens de soigner les rhumatismes.

En plein été, il m’arrivait de retourner à la cabane chargé de fruits glanés ici et là. Les prunes, par exemple, étaient juteuses sur le chemin. Que faire de toutes ses prunes ? Les manger, comme ça, d’un coup, comme un goret ?

Oui, c’est bien ce qui se passait. (Le sage précaire a son petit côté goret, et ce n’est peut-être pas un hasard s’il aime le sanglier.) Alors, bon, après en avoir dévoré, sans arrière-pensée, j’ai jeté des fruits un peu gâtés dans une casserole.

 

Je fais cuire à feu doux les fruits qui passent, saupoudrant d’un peu de sucre. Cela fait des compotes délicieuses mais qui ne se gardent pa longtemps. Il faut les manger dans les trois jours. Moi, mon plaisir, c’est de les manger avec du fromage.

Sur le terrain, des fraises avaient été plantées, une espèce qui fleurit plusieurs fois d’affilée, si bien que des fruits rougissent continuellement depuis le mois de juin. D’autres fruits rouges poussent naturellement sur le terrain, des framboises et des mûres.

Sans oublier les arbres fruitiers, pommes et poires. Des pêches apparaissent. Dans quelques années, des abricots et je ne sais quoi encore agrandiront la famille.

La Boutisse

La "Boutisse", dessin de Sophie Héon

J’ai fait une double erreur, dans un récent billet. Premièrement, j’ai parlé d’une « solisse » pour désigner une « boutisse ». Deuxièmement, j’ai mis en cause la parole de mon frère, sa compétence de maçon, en affirmant que c’est lui qui m’avait donné ce mot inconnu de « solisse ».

En outre, dans les commentaires qui ont suivi, des lecteurs fidèles ont ajouté à l’erreur – sans penser à mal – en suggérant que le mot devait être « solive », ce qui ne peut être le cas puisque la solive est une sorte de poutre.

Il s’agit bien, dans les murs de pierres sèches, de « boutisse parpaigne ». Les murs cévenols sont donc construits en double rideaux, et certaines pierres (qui peuvent être, si l’on préfère, des moellons) font toute la largeur du mur et apparaissent u côté intérieur, comme du côté extérieur.

Une autre lectrice fidèle, la talentueuse Sophie, a dessiné un croquis pour rendre la chose plus explicite. Elle vient de m’envoyer un e-mail auquel elle a joint ce croquis que je présente dans ce billet même.

Par la même occasion, je recommande le blog de Sophie, en lien ci-contre, où l’Irlande et même les Tinkers, sont bien représentés.

Voilà, les visiteurs de mon blog ne pourront plus dire qu’ils n’apprennent rien à sa fréquentation. Si La Précarité du sage peut aider à une meilleure connaissance de la maçonnerie, cela compensera les faillites éventuelles que ce blog connaît concernant l’édification morale et spirituelle des masses.

Cèpes

Depuis avant l’aube, je songe à grimper dans la montagne pour ramasser des champignons. Il paraît que les Montpelliérains vont venir en nombre, à cause des pluies récentes. Je vais peut-être aller du côté du col de l’Homme mort, car il y a de nombreux « fayards » (hêtres).

J’ai beau être réveillé de 4h00, je prends mon temps et ne pars qu’à 11h00. En montant sur les terrasses du terrain, je tombe sur un énorme cèpe, puis sur un autre. Très vite, dans le même périmètre, je vois cinq ou six champignons délicieux. Deux d’entre eux sont un peu violacés, et bleutés. On m’avait prévenu de la couleur de certains cèpes. Je les renifle pour m’assurer qu’ils possèdent cette odeur de truffe qui m’enchante. Ils l’ont tous bel et bien. Plutôt que de les mettre dans mon sac, je les descends à la cabane, sur la petite table en bois, où ils pourront sécher tranquillement.

La promenade qui suit dure plus de deux heures, autour du Puech Sigal. Je ne trouve aucun champignon, à part ceux à lamelles qu’il ne faut pas manger. En revanche, sur les hauteurs, j’avise de nombreuses mûres, alors que la saison est passée en bas, sur le terrain notamment. J’en cueille donc pour ma confiture bihebdomadaire.

Impossible de consommer tous ces cèpes en un coup. Pour les conserver, je les lave, les coupe en lamelles et en tranches, et, à l’aide d’un fil et d’une aiguille à couture, j’enfile les morceaux afin de les faire sécher sous l’auvent du cabanon. En écoutant La Librairie francophone, qui fête sa 300ème émission, je procède à ces travaux de patience qui me permettent de palper cette fascinante texture de la chair du cèpe. Certains, les plus gros, font incroyablement penser à de la viande blanche.

Quand j’en ai assez, je prends tous les morceaux restant et les jette dans un wok. Badigeonnés d’huile d’olive, les cèpes reposent en attendant le dîner. Plus tard, des feuilles de basilic, deux petits oignons doux, de l’ail et deux carottes viendront les rejoindre. Cuite à feu très doux, pendant longtemps, la fricassée est proprement délicieuse. Malheureusement, je la mange passé 20h00 et la nuit tombe. Je finirai le plat dans l’incapacité de distinguer les couleurs, en écoutant Carnets nomade, de Colette Fellous, qui s’entretient séparément avec Azouz Begag et Jean-Noël Pancrazi.

Je fume des cigarettes le soir, en regardant la vallée qui s’éteint, et en écoutant une émission avec Arno, qui fait rire le public. Le hululement des chouettes, et certains autres cris d’oiseaux, m’attirent davantage, et me font éteindre la radio.

Chantier, phase 3

Cela fait des années que mon frère a peur de s’attaquer à ce mur. Depuis que la fenêtre a été percée, il y a dix ans, l’équilibre des pierres est devenu précaire. Pour bien faire, il faut faire tomber tout ce qui tombe, afin de reconstruire de manière saine. Cela, évidemment, est l’objet de toutes les craintes : et si le mur tout entier s’écroulait ? Si la maison dans son entier ne résistait pas et tombait à terre, pan par pan ?

C’est la phase 3 du chantier.

La mise au point du mur « du dehors ». Ce mur est celui que l’on voit depuis la terrasse principale, c’est celui qui est percé d’une fenêtre et celui qui soutient la charpente, donc il faut le soigner. Nous devons réussir notre coup sur le plan esthétique et sur le plan de la solidité.

Il faut savoir qu’en Cévennes, les murs sont construits en deux couches. Entre les deux couches de pierres, des gros graviers. Ici et là, à je ne sais quelle fréquence, des pierres plus longues (les « solisses », je ne garantis pas l’orthographe, c’est peut-être un mot occitan, et peut-être même un peu inventé par mon frère) font toute la profondeur du mur. A part ces « solisses », l’intérieur et l’extérieur du mur sont indépendants l’un de l’autre.

Mon frère progresse à vue d’œil en maçonnerie. C’est impressionnant, il produit maintenant des gaches de grande qualité, plus onctueuses et plus résistantes, et pourtant constitué de plus de sable qu’auparavant. Il monte les pierres avec plus d’assurance et de vitesse, et il a aiguisé son œil.

Les premières phases du chantier l’ont mis en forme, en jambe, en confiance. Il met quelques étais contre le mur pour éviter que tout s’écroule, et il fait tomber les pierres branlantes. Seule la partie intérieure du mur tombe. Puis il remonte la partie écroulée avec une aisance qu’il n’aurait jamais eu il y a un mois.

En deux jours et des boulettes, l’affaire est torchée.

Chantier, phase 2

Un après-midi, mon frère entre dans le cabanon en s’exclamant : « Fin de la deuxième phase du chantier ! » Je ne savais pas qu’il y avait des phases à ce chantier, cela m’avait échappé. La première, c’était la préparation des « longueurs » de châtaigniers.

La deuxième fut la maçonnerie du mur du fond. Adossé à la montagne, le mazet devait être équilibré d’abord par le haut : la partie haute du toit devait reposer sur un mur de pierres bien arasé et parfaitement étanche, et c’est la construction de ce muret que nous venions de terminer. C’était une vraie joie pour mon frère car il a tout fait à vue d’œil, sans niveau, sans fil à plomb, sans outils de professionnel à part la bétonneuse.

De mon côté, j’ai bien posé quelques pierres, mais j’ai surtout laissé mon frère s’occuper de la construction du mur. C’était un travail qui demande beaucoup d’application et il y avait trop de chance pour qu’il faille repasser derrière ce que je faisais. Non, je préférais me retirer et laisser mon frère jouir de ce travail gratifiant et délicat de construction.

Il a plu toute la journée, une fine bruine, et le froid commence à s’installer. J’ai hâte de voir le mazet prendre forme, et surtout de voir le toit. Quand  il y aura un toit, j’ai le sentiment que je pourrai prendre plus de choses en main et faire avancer les travaux. L’ennui est qu’à chaque étape, il y a des choses délicates que je ne peux me permettre de faire. Installer une fenêtre, installer un poêle et une ouverture pour un tuyau, procéder au sol : tout cela demande non seulement un certain savoir-faire, mais surtout un certain goût, choses dont je suis dépourvu.

Bricolage

À cause de fortes pluies récentes et des fuites d’eau dans la cabane, il a fallu laisser de côté le chantier du mazet, la maçonnerie, et se concentrer sur la maintenance de la cabane en bois qui est pour l’instant mon lieu de vie principal.

Mardi matin, quand mon frère rentre de sa nuit au lycée, nous montons au terrain. Nous travaillons à l’imperméabilité du cabanon, agrafant des longueurs de plastique sur le plafond, rafistolant les fenêtres et confectionnant une porte pour l’entrée de derrière. Pendant que mon frère s’occupait de cela, je « faisais du sable » pour le mortier dont on aura besoin pour la maçonnerie.

De travailler dans le cabanon, mon frère a remis en marche son imagination d’architecte d’intérieur : il a de bonnes idées pour réaménager et si on le laissait faire, ce serait en effet un très beau lieu. Il pense installer un petit poêle à bois.

Un jour que mon frère faisait de la maçonnerie, je lui proposais mon I-pod pour qu’il écoute une belle émission de Jean-Noël Jeannenet sur « l’homme et les abeilles ». Il refusa, prétextant qu’il ne pouvait pas faire deux choses à la fois. Son travail, en dépit des apparences, n’était donc pas purement manuel. Quand mon frère travaille, il « bricole », au sens fort du terme, au sens que lui a donné Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage.

À la différence de l’ingénieur qui planifie son ouvrage à l’avance, qui dessine, qui quantifie, qui évalue les moyens pour arriver à une fin rigoureusement atteinte, le bricoleur part à l’aventure en inventant au fur et à mesure. Le bricoleur a toujours besoin de penser car il se sert des moyens du bord pour élaborer un ouvrage qui avance par à-coups. Quand il est sur son mur, mon frère ne se borne pas à mettre des pierres sur les autres. Il pense en même temps à des questions d’esthétique, de solidité, d’humidité du mortier, de l’effet qu’auront les arbres sur le mur, de la meilleure manière de canaliser les eaux de pluie, etc. Sans doute rêve-t-il, dans le même temps, à la maison elle-même quand elle sera terminée.

Pour ma part, je fais le manard dans mon coin, travail répétitif qui ne nécessite aucune créativité, et qui me permet d’écouter des émissions de radio dans les écouteurs.

Par moments, assez fréquemment car je suis une petite nature, je fais une pause, et j’observe mon frère progresser dans son aménagement du cabanon. Il utilise admirablement un tissu noir, qu’il avait acheté deux euros chez un brocanteur, à l’aide d’une agrafeuse, de vieux clous rouillés et de rouleaux de scotch. Ses idées naissent littéralement de ses mains. C’est en bricolant, par l’investissement de tout son corps et de son esprit, qu’il conçoit l’espace intérieur au moment même où il l’élabore. La pensée ne préexistant pas le langage, c’est en réalisant la chose qu’il la conceptualise.

Chez les bricoleurs de son espèce, ce qui est beau, c’est cette manière de vivre sans séparer l’intellect du corps, leur créativité étant toujours à la jonction de la pensée et des mains. La faculté d’invention est pétrie comme une pâte à pain, et elle émane de l’activité de la personne toute entière, prise dans toutes ses dimensions à la fois.

Singulier sanglier

Marie, la marchande, me donne un gros morceau de sanglier, peut-être un kilo, en me chuchotant que ça se prépare « comme une daube ». Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange, mon frère suggère judicieusement que je lui donne un de mes livres, ou un exemplaire du hors-série de Télérama où j’ai écrit un article.

Dans la voiture, nous discutons de la meilleure manière de préparer ces beaux morceaux de côtelettes. Mon frère opte pour une grillade, moi je penche pour respecter le conseil de la marchande. Une daube. Mon frère me dit d’utiliser des produits du coin, des herbes qui poussent dans la région, plutôt que de penser à des épices asiatiques, comme le clou de girofle (!). Il dit que je pourrai trouver de la sarriette sur le terrain, du laurier et une sorte de thym, ou quelque chose qui en tient lieu.

Au Vigan, je fais quelques courses au supermarché et achète du vin rouge des Cévennes, de la poitrine de porc, des carottes, et même des pruneaux d’Agen, afin que la sauce adoucisse un peu le goût puissant du sanglier. Je pense particulièrement aux enfants qui pourraient être rebutés.

En écoutant les matches de Ligue Europa à la radio, où Lyon gagne contre le Sparta Prague, et où Marseille égalise contre Fenerbahçe, je découpe les morceaux de viande et fais revenir le tout en un roux délicat. Je fais cuire à feu extrêmement doux pendant des heures et des heures, et l’odeur exhale en vapeurs contradictoires et en fragrances saturées. Je laisse reposer, mange autre chose et vais me coucher.

Le lendemain matin, je prends ma part de daube dans une boîte, et laisse le reste pour la famille de mon frère.

Nous montons au terrain et travaillons sur le chantier. N’ayant pas vraiment déjeuné, je prends mon dîner vers 17h00. La daube est délicieuse, même si certains morceaux sont un peu élastiques. A la fin de l’assiette, j’avoue que j’en avais marre et que j’ai ressenti une forme de dégoût pour certains morceaux de gras trop durs. Le sanglier est une viande exigeante, qui demande beaucoup d’efforts et d’investissement libidinal. On ne mange pas cela comme un plat banal. Il produit ensuite en vous des mouvements d’humeurs rapides et profonds.

 

Je me suis allongé pour lire, et j’ai alors plongé dans un sommeil brutal, comme si le sanglier me fonçait dessus de l’intérieur. La bête sauvage me couchait littéralement, de toute sa force, et ce n’est qu’à une heure du matin que j’ai pu émerger à nouveau. J’ai vraiment eu l’impression, en le préparant et en le mangeant, de voir la bête courir dans les forêts environnantes. Manger cette daube communique inévitablement à votre corps un peu de cette énergie, de cette noirceur, de cette force, et la digestion s’en trouve épuisante.

Ce type de viande, sauvage, indisciplinée, pleine d’énergie et de radiation, est l’événement culinaire de ce début d’automne pour moi, après les cèpes de ce printemps, les fruits et les oignons de cet été, et en attendant le murissement des châtaignes. Mon frère, qui avait trouvé le plat froid délicieux ce matin, me texte que tout le monde s’est régalé ce soir, « même Marilou ». On dit souvent que le sanglier est parfois trop fort pour les enfants, mais ceux de mon frère connaissent déjà les bonnes choses.

 

Ecrire pour Télérama

J’ai le plaisir d’annoncer la parution du hors-série de Télérama (septembre 2012) dans lequel je signe un article de quatre page sur les Travellers irlandais. Le titre de mon article n’est pas de moi, il a été conçu par l’équipe du magazine culturel : « Tinkers, contre vents et marées ».

Gilles Heuré, le directeur de ce numéro spécial « Bohèmes », a dû entendre parler de mon petit livre d’ethnologie vagabonde dans quelque article de Libération ou dans une émission de France inter, et s’est dit que, parmi les images habituelles des bohémiennes à la Carmen, ou des gitans à la Django, on pouvait faire de la place pour ces Tinkers irlandais que peu de gens connaissaient en France.

Il m’a donc demandé un article qui présente cette population nomade, en reprenant le ton qu’il avait apprécié dans mon livre, et en insistant sur tel ou tel aspect qui avait attiré son attention, tout en indiquant un nombre de signes qui permettrait de couvrir une double-page dans le magazine. Finalement, comme les illustrations sont superbes et relativement nombreuses (des photos de Josef Koudelka et d’Inge Maroth), mon article court sur quatre pages. Cela ne donne pas plus à lire, mais plus à regarder, et surtout, cela donne plus de place à mes chers Pavees.

En trois courts paragraphes, je viens d’utiliser trois mots différents pour évoquer une même communauté : « Pavee« , c’est le mot qu’ils utilisent en langue Cant, leur langue, pour s’auto-désigner . « Tinker« , c’est le nom qui leur fut longtemps assigné, avant de devenir péjoratif. « Traveller« , enfin, est l’appellation actuelle, en langue anglaise, qui sert pour tous à désigner cette minorité sociale nomade et discriminée que sont les nomades d’Irlande.

Bref. Ce qui me plaît, dans cette aventure éditoriale, outre le pur plaisir de feuilleter ce très bel objet de presse, et en dehors de la fierté d’y voir mon nom, c’est la diversité de réactions que je rencontre autour de moi en fonction de ce que je publie. De tout ce que j’ai réalisé (achevé) en 2012, c’est clairement ma thèse de doctorat qui m’a demandé le plus de travail, le plus de joie, le plus d’émotion, le plus de souffrance, et dont la fin heureuse m’a apporté le plus de satisfaction. Mais pour beaucoup de gens qui ont aussi fait des thèses ou non, c’est la publication d’un livre de voyage en Irlande (celui qui suit à la trace ces fameux Pavees) qui impressionne plutôt.

Pour d’autres, ce qui mérite de hausser les sourcils, c’est la parution d’un ouvrage collectif aux Presses de l’université de Montréal, car, je suppose, c’est  une publication proprement universitaire, et résolument international. Soit. 

Mais pour d’autres encore, ce n’est rien de tout cela. Pour certaines personnes rencontrées, faire une thèse, des livres, tout cela est sympathique mais ne vaut pas que l’on s’exclame.  Cela tombe bien, je n’aime pas beaucoup que l’on s’exclame. Ce qui étonne ces gens un peu blasés, au contraire, c’est le fait d’ « écrire pour Télérama ». C’est pourtant la chose la plus facile que j’ai faite cette année (avec l’aide de mon amie Sarah, cependant, que je tiens à remercier ici pour son excellent travail de relecture et de conseil, dans une de ces parenthèses qu’elle n’apprécie guère.)

C’est ainsi, et il faut s’y faire. On peut suer sang et eau pour faire avancer la science et n’inspirer qu’une polie indifférence. Dans le même temps, on peut éructer dans un micro de France Bleu et allumer des étoiles dans certains yeux. Cela est bien connu. En revanche, on ne m’enlèvera pas de l’idée que si l’on se borne à « écrire pour Télérama » sans entreprendre de gros travaux souterrains plus austères, moins lus, cette relative visibilité tombe à l’eau très rapidement. La thèse de doctorat, au final, est peut-être moins glamour, mais c’est sur elle qu’il faudra s’appuyer pour la suite des aventures, s’il est envisageable d’imaginer une suite.