L’aide mémoire de Fintan

Fintan sortait de chez Tom pour aller fumer chez lui, et pour boire quelques canettes de bière. A chacune de ses réapparitions, il était un peu plus bourré, un peu plus bavard, un peu moins attentionné. Nous ne l’écoutions guère.

Je m’étonnais du fait qu’il sortait de sa poche un bout de papier, constamment, et le remettait dans sa poche. Il parla des affiches artistiques qui parsemaient la ville de Dublin, en contrepoint des affiches électorales des prochaines élections générales du mois de mars. 

Fintan parla aussi du cinéma Rotonda, ainsi que d’un chanteur, possiblement français, dénommé Red.

Il parlait, il parlait, pendant que j’écrivais sur mon ordinateur portable, et que Tom lisait son magazine mensuel préféré, Mojo. Fintan parlait sans cesser de sortir de sa poche son bout de papier, et de le remettre dans sa poche. 

Mais il parlait dans le vide car il avait perdu le Mojo, il n’avait pas la grâce.

Plus tard dans la soirée, il me montra son bout de papier. Il y était écrit les sujets de conversation qu’il voulait passer en revue avec Tom.

Je déchiffrais :

Art posters

– Rotunda cinema

Red

etc.

Je n’en croyais pas mes yeux. J’avais écrit autrefois une nouvelle intitulée « Le carnet de conversation ». C’était l’histoire d’un pauvre homme qui, pour surmonter son émotion devant les femmes, avait mis au point un carnet qui lui permettait de divertir son interlocutrice en passant logiquement d’un sujet à un autre. Mon histoire se passait à Dublin, à quelques rue de là où nous étions.

Et je voyais devant moi Fintan devenir l’incarnation du personnage de ma nouvelle.

Tom, Fenton et les étrangers

Un soir chez Tom, à Dublin. La veille, Fenton n’était pas apparu car il errait dans la ville et la boisson. Mais ce soir, il est venu chez Tom pour raconter quelques histoires.

J’en profite pour demander à Tom et Fenton à quel âge ils ont vu une personne noire de peau pour la première fois. Je voulais le savoir car j’avais écrit une histoire sur des matches de football entre Irlandais et immigrés. Nous savons que l’Irlande est une terre d’immigration depuis les années 1990. Mais je voulais en savoir plus sur le ressenti de quelqu’un comme Tom, grandi dans les années 60 à la campagne dans l’ouest, étudiant dans les années 80 dans la ville de Limerick.

Fenton est né à Londres, donc il a vu des gens du monde entier dès le plus jeune âge. Tom, en revanche, a rencontré un Noir dans la ville de Limerick, dans une institution religieuse, où il fut logé avec sa classe. L’homme d’origine africaine, était un prêtre et travaillait dans le gîte. C’était dans les années 70. Tom avait dix-sept ans et ça l’a beaucoup marqué. Tous les jeunes se poussaient du coude et le pointaient du doigt. C’était un véritable événement.

Fenton rigola et m’expliqua ce qu’il en était à ses yeux. L’Irlande est passée rapidement d’un état homogène à une situation d’invasion. Il utilise des mots comme « flooded » (inondé). Des étrangers partout dans les rues, et des étrangers outrageusement arrogants. Ils veulent écraser les Irlandais. Bientôt un parti nazi viendra et emportera la mise.

Tom dit qu’en 1996, il partit de Dublin, vécut à Prague. Quand il revint en 1998, tout avait changé, la ville avait été « inondée » d’étrangers.

Vitesse et description

Une amie m’avait d’un texte qu’il était extrêmement « rapide ». C’était un texte que j’avais écrit pour rire, plus ou moins une commande, et surtout une occasion de connivence avec mes compagnons de pub, puisque j’habitais à Dublin à cette époque. « Connivence », si je ne me trompe, c’est le thème du numéro de la revue Lieu-dit qui l’avait publié six mois plus tard.

Mon amie avait été la seule à parler de rapidité dans le style, et cela m’a marqué depuis ce jour. Personne d’autre ne m’avait dit cela, sauf la Japonaise à qui mon amie avait parlé : « Ah, Liam, il paraît que tu n’écris pas si mal ? On m’a dit que c’était très rapide ! »

C’était très mystérieux car mon texte ne comportait pas de phrases courtes, qu’il était très musical à mes oreilles, comme une chanson populaire. Comme mon texte était une forme d’hommage à mon amie Hélène avec qui nous chantions des tubes parisiens des années 30, mon phrasé était volontairement balancé, comme une valse.

De plus, c’était largement un texte descriptif. En rien une nouvelle d’action. C’est pourquoi j’étais très charmé à l’idée que mon amie y perçût de la vitesse.

Charles Forsdick

Le meilleur connaisseur de la littérature du voyage française du XXe siècle est un Anglais !

J’aime ces phrases à la fois vraies et percutantes. Provocantes, agaçantes, désarmantes.

Charles Forsdick, j’ai déjà parlé de lui à propos du Cercle de Liverpool. Il en est la pièce maîtresse, car sa pente naturelle est de canaliser et regrouper les énergies.  

Il a d’abord publié un livre sur Victor Segalen, en l’an 2000. Il a continué sur sa lancée et a critiqué ce qu’il appelle le « mouvement Pour une littérature voyageuse », du nom du livre-manifeste de 1992 dont j’ai déjà parlé ici. Il est le premier, sinon le seul, à avoir développé une théorie de ces agitations paratextuelles animées par Michel Le Bris, comprenant un festival, des éditions, des manifestes, etc.

Ainsi, spécialiste à la fois d’un écrivain de la Belle époque et d’un mouvement post-89, Forsdick tenait le XXe siècle par les deux bouts et pouvait faire une étude sérieuse sur le voyage français au XXe siècle dans son ensemble. Ce qui fut fait avec Travel in Twentieth-century French and Francophone Cultures. The Persistence of Diversity (Oxford, 2005). Il y aborde la question du voyage sous l’angle postcolonial, ou à travers le prisme du fait colonial : plutôt que de structurer ses chapitres en fonctions des deux guerres mondiales, par exemple, il propose un mouvement qui va d’une « fin de siècle » à l’autre. Du colonialisme de l’époque de Loti et Segalen, au postcolonialisme actuel, analysant des textes progressistes, et des productions néocoloniales.

Il a aussi écrit un livre sur Ella Maillard (Zoé, 2008), et d’autres articles sur les femmes voyageuses, ce qui le fait entrer en écho avec les études féministes sur le récit de voyage, qui est un champ très vivant chez les anglophones.

Ce qui est très original chez Forsdick, c’est qu’il fait correspondre les approches des Cultural studies et les aspects littéraires des textes, leur aspect formel. Il occupe donc une place centrale, incontournable, lorsqu’on s’intéresse au récit de voyage comme genre littéraire.  

Des journaux anglais

En ces jours où les journaux français changent de patrons, dans une recherche de succès qui ressemble à une fuite en avant, le Français qui vit au Royaume-Uni a quelque chose à dire.

La presse anglaise, ce n’est pas qu’elle est de meilleure qualité. Bien sûr qu’elle est de meilleure, de bien meilleure qualité que la presse française, mais ce n’est pas cela que je voulais dire.

Ce qui me plaît, c’est que chaque jour, les journaux sont plus que des rendez-vous quotidiens, plus que des informations, plus que du divertissement. Les journaux anglais sont encore plus qu’une institution nationale, plus qu’un rituel individuel et collectif.

Pour moi, et je crois pour beaucoup de Britanniques, le journal du matin est une véritable fête. Une fête pour l’esprit, pour les yeux, pour les mains. Ils sont épais, ils sont brillants, il y a de très belles photos. Il y a encore de vrais reporters, et de très grandes plumes. Il y a presque chaque jour une dizaine de pages de sport. Acheter le Guardian, c’est comme avoir Le Monde et L’Equipe pour un euro cinquante. On en a pour son argent. Sans compter que c’est tous les jours d’un très haut niveau sur chaque rubrique, autant pour l’investigation que pour l’analyse. Autant pour la culture que pour la politique internationale.

Les journaux anglais sont si bons qu’ils n’ont pas besoin de magazines hebdomadaires.

Alors comment font-ils, ces Anglais ? Quelle est leur recette ? Ce n’est certes pas de changer de patrons, et de faire des effets d’annonce. A mon avis, leur succès tient en deux choses simples et difficiles à faire. Premièrement, ils sont en vente partout, dans tous les quartiers, toutes les supérettes, bien en vue, et sur tout le territoire, jusque dans les bleds les plus reculés. Allez trouver Le Monde dans les villages français, vous verrez la différence.

Deuxièmement, les Anglais ont aussi l’opportunité d’acheter des journaux trash, des tabloïds, où le populisme le dispute l’amour des jeunes filles aux fortes poitrines. Cette décharge de mauvais goût, de violence verbale, de racisme, fonctionne comme une soupape de sécurité, et comme une sorte de locomotive pour la presse dans son ensemble. Les Britanniques font très bien la différence, ils savent quels journaux sont de caniveaux, et lesquels sont de qualité, mais leur présence côte à côte incite à la consommation, et ce dans l’ensemble des classes sociales. Car de nombreux consommateurs, au magasin, achètent deux journaux, un pour s’informer et un pour se rincer l’oeil. Un pour l’image sociale, et un pour satisfaire ses bas instincts.

Commençons par regarder les Anglais avant de les imiter. Allons dans les cafés et les foyers. Observons-les feuilleter leur journaux pendant que leur thé refroidit. La délectation se lit sur leur calme visage. Il ne faut pas les déranger, ils se laissent aller à un long moment de jouissance intime, ils prennent soin d’eux, ils entrent en eux-mêmes en sirotant leur thé au lait. Ils oublient tout autour d’eux.

Et nous ne saurons rien de ce qu’ils ont retiré de leur lecture quotidienne. C’était un moment de pur plaisir, quotidien, secret, silencieux.

Greenwich, le centre du monde

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Quel endroit au monde peut avoir plus de puissance émotive pour un amoureux de la littérature des voyage ? Greenwich, le centre du monde, le temps 0 à partir d’où la terre entière est mesurée, coupée en rondelles ?

La critique est très facile, et je ne m’y laisserai pas prendre. On le sait que c’est mal de vouloir centraliser la vision du monde, et que c’est méchant de hiérarchiser les espaces, et que ce n’est pas gentil pour les étrangers que de se percevoir soi-même au centre de l’univers.

Ah, what the fuck! Les Anglais sont au centre du monde, et puis c’est tout. Ils l’ont mérité, que diable, vous avez vu les générations de génies scientifiques et techniques il a fallu pour créer ces horloges, ces bateaux, ces observatoires ? Quel argent il a fallu investir, année après année, monarque après monarque ?

Visiter Greenwich, c’est frémir devant l’incroyable épopée scientifique, où tout est lié inextricablement : la connaissance scientifique, la mesure du temps, la connaissance de l’espace, la capacité à éviter les tempêtes, les voyages au long cours, la découverte de nouveaux mondes, l’impérialisation, la colonisation, la domination politique, économique et militaire de l’Europe.

C’est un des endroits les plus intenses, historiquement, de l’Europe moderne.    

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Art anglican à Belfast : The Cathedral Church of St. Anne

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Near-Death Experience

L’autre matin, c’était un après-midi, je ne sais plus ce que je trafiquais dans mon lit lorsque j’entendis une voix m’appeler.

Mon colocataire pakistanais criait : « Guillaume! Guillaume! » C’était à faire frémir. Je pensai à un drame de voisinage; la violence était parvenue à outrepasser les portes de ma maison paisible. Je descendis les escaliers, tremblant de peur. « Asif ? Que se passe-t-il Asif ? » Asif ne répondait plus.

J’imaginais que des malfrats l’avaient assomé et qu’ils m’attendaient dans le salon, pour m’assomer à mon tour.

Mon Pakistanais était livide sur un fauteuil du salon, incapable de prononcer des mots cohérents. Dans la cuisine, l’eau coulait du robinet, et une des plaques chauffantes de la cuisinière était allumée. « Je vais mourir », dit-il.

Mon colocataire avait eu un malaise dans la cuisine. Il a d’abord cru mourir, puis il a cru perdre la vue pour de bon. Je ne sais pas comment il a fait pour se diriger dans le salon où il a perdu connaissance quelques secondes.

Depuis je prends un peu soin de lui. Je lui rapporte des médicaments, des légumes, des choses dont il pense avoir besoin. Mais il ne veut pas aller voir de médecin, il prétend attendre ses papiers qui devraient arriver bientôt. Je pense plutôt qu’il est paresseux, et qu’il ne veut pas attendre quelques heures à l’hôpital.

Impossible, pour moi, de ne pas mettre en relation l’obtention de son visa et cette nouvelle maladie. Il vivait dans le stress depuis tant de temps, la peur d’être expulsé, de retourner dans une région dangereuse, de perdre la face devant sa famille qui avait tout sacrifié pour lui payer ses études au Royaume-Uni.

La nouvelle du visa a déclenché des choses à l’intérieur de lui. Je connais bien ça, mon corps tombe malade, généralement, lorsqu’il peut se le permettre, après un contrat, après un déplacement, une fois qu’un lit est à ma disposition. Pour Asif, c’est plus grave bien sûr. Il a cru mourir lorsque la peur des Talibans qui l’attendaient au pays s’éloignait.

Comme les choses de la santé individuelle s’intriquent avec la géopolitique. 

Insularité

La Grande Bretagne est une île par rapport à l’Europe.

L’Irlande est une île par rapport à la Grande Bretagne.

L’Irlande du nord est « isolée » de l’Irlande : elle est l’île d’une île d’une île. 

Une île puissance trois. 

De la francophobie ordinaire

Hier, lors des examens oraux de français, des étudiants ont encore dit que la France était le pays le plus raciste d’Europe. C’est une tendance nette et lourde de l’opinion estudiantine, comme je m’en étais déjà aperçu il y a quelques mois.

Des étudiants britanniques peuvent dire de telles choses sans que cela choque le personnel universitaire.

Cela ne choque personne parce qu’au fond nos amis britanniques pensent comme cela.

Au Royaume-Uni, toutes les formes de racisme sont combattues, dans les lieux prévus à cet effet (universités, journaux, associations). Cela n’empêche pas l’expression violente du racisme dans les espaces plus incontrôlés (les tabloïds et les quartiers populaires). Une forme de racisme reste autorisée cependant, peut-être même encouragée, la francophobie. Tout propos dégradant sur la France sera considéré comme rationnel, comme une opinion acceptable.

Je me demande si la même chose s’observe dans les études espagnoles, allemandes, italiennes. Y développe-t-on le même mépris pour la culture enseignée ? Et inversement, comment cela se passe-t-il en France, dans les départements d’anglais ? Cherche-t-on plutôt à comprendre et à aimer cette magnifique culture britannique, que pour ma part je parcours avec ravissement depuis dix ans, ou laisse-t-on proliférer les germes d’un racisme anglophobe aussi facile que répréhensible ?

J’ai même entendu un étudiant dire que les Français se sentaient menacés par les cuisines et les musiques venues d’ailleurs. J’ai cru rêver. Y a-t-il des gens, en Europe, qui écoutent plus de musique africaine que les Français ?

Cette session d’oral m’a mis par terre, je l’avoue. Je ne suis même pas révolté. Je me suis retrouvé triste et profondément démotivé. Mais je ne me plains pas, c’est un des coups que l’on prend quand on voyage, quand on migre ou qu’on nomadise. C’est surtout la face opposée de la capacité d’émerveillement. Plus on est capable d’être affecté par les beautés, plus les laideurs nous heurtent.