Tragédie dans ma maison : le Pakistanais nous quitte

Il m’a annoncé cela il y a quelques jours, comme s’il n’y avait pas lieu d’en faire un histoire. Mais comment n’en pas faire une histoire ? Il règne sur le rez-de-chaussée presque autant que je règne sur les combles. Après moi, il est le plus ancien colocataire et le véritable ciment de cette maison.

Plus rien ne sera comme avant. Je lui dis qu’il y a une chose qui va me manquer, c’est de l’entendre chanter des classiques indiens. « Ah, tu m’entends depuis ta chambre ? » Non, pas depuis ma chambre, mais quand je suis dans la salle-de-bains, ou quand je descends les escaliers, ou je ne sais où, je peux entendre les mélodies, et je me dis alors que la journée ne peut pas être trop mauvaise.

L’humeur de mon Pakistanais fonctionne pour moi de la même manière que la grenouille sur l’échelle à l’intérieur de son bocal.

Il a pris son billet pour le 7 mai. Quand la propriétaire a appris la nouvelle, elle a plutôt eu une heureuse réaction. Elle a l’intention de désinfecter la chambre du sol au plafond. Elle a dû y entrer plusieurs fois pour vérifier les compteurs de gaz et d’électricité, et l’odeur mêlée au désordre l’a indisposée comme rien d’autre depuis la guerre mondiale. Elle veut changer la moquette, changer le matelas, changer le système d’aération.

Moi, naturellement, je suis en faveur d’une rénovation de la chambre. Mais cela ne me console pas du départ de mon ami pachtoune. Qui me parlera du prophète Mohammed, en attendant ? Qui partagera avec moi les curry, les paratha et les gombos ? Avec qui parlerai-je de religion et des Américains ? Les universitaires étant devenus anti-intellectuels proclamés, et les Lettons étant fermés dans leur taciturne mélancolie, avec qui aurai-je des conversations sur la marche du monde ?

Le magasin du Pakistanais

Mon colocataire pakistanais travaille dans un magasin un peu en déliquescence, dans le nord de la ville. Il n’aime pas beaucoup ce travail, mais il le supportait tant qu’il était étudiant, et incertain quant à ses droits de rester sur le territoire. Il s’accrochait à ce magasin comme à un bouée de sauvetage.

Depuis qu’il est lauréat d’un MBA et qu’il a un visa de résidence de deux ans, sa frustration est montée en flèche, si l’on peut dire de la frustration qu’elle « monte ». Il veut tout plaquer et vient tous les soirs avec de nouvelles idées noires.

Il me dit qu’il ne supporte plus les nomades qui fréquentent son magasin. Les Roms viennent en famille et volent autant qu’ils achètent, d’après mon colocataire.

Il me fait des petites analyses ethno-linguistiques de sa clientèle. Les nomades, par exemple, proposent systématiquement de payer les biens un peu moins que le prix normal. Si un paquet de yaourts périmés coûte une livre sterling, ils demanderont de le payer 75 centimes. Parfois, mon colocataire cède.

Il me dit aussi que les Roms parlent une langue proche de l’Indi. Quand il les entend compter, il reconnaît des mots proche de la langue commune aux Pakistanais, l’ourdou. Alors il discute avec eux, compare avec eux un vocabulaire axé sur la nourriture. Comment les Roms disent-ils « chèvre » ? « Mouton » ? « Pain » ? De manière proche de l’ourdou.

Les filles chantent des chansons qui font penser aux comédies musicales indiennes des années 40. Quand une famille rom entre dans le magasin, les filles demandent à mon colocataire de mettre des chansons indiennes.

Tous, Pakistanais, Indiens et Gypsies, se sentent liés par les mêmes mélodies et les mêmes mélancolies.

Pierre Scize

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Je me suis longtemps demandé paresseusement qui était Pierre Scize. Enfant, j’ai appris à lire – avec difficulté – et à écrire – au prix de sévices physiques indignes – dans une école qui portait son nom. C’est l’une des images qui me restent de mon enfance et du village de Saint-Just Chaleyssin, « Groupe scolaire Pierre-Scize ». C’est sans doute la première chose que j’ai dû déchiffrer par moi-même, et encore, peut-être pas correctement. Il n’est pas impossible que je l’aie prononcé « Pierre Sixte » (à l’époque, un footballeur s’appelait Sixte…)

Récemment, j’y suis retourné, dans ce village de Saint-Just Chaleyssin, et j’ai appris que le dénommé Pierre Scize était un écrivain journaliste de l’entre-deux-guerres, qui aurait vécu à Saint-Just et y aurait écrit un livre.

pierre_scize_aqua.1302638245.jpg Entrée de Lyon, de J.-B. Lallemand
 

Mais alors, pensais-je, serait-ce de là que vient le nom du quai de Lyon ? Tous les Lyonnais connaissent le Quai Pierre-Scize. Ceux qui ne sont pas lyonnais de naissance s’en souviennent pour y avoir traîné en des dérives nocturnes, aux temps nubiles de nos années d’étude.

Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que le quai s’appelle ainsi depuis très longtemps, et que c’est l’écrivain lui-même qui a pris son nom de plume un jour qu’il se promenait quai Pierre-Scize. Il s’est dit : « Bon sang, si on enlève le trait d’union, ça fait un prénom et un nom! Et connus des Lyonnais, en plus! »

Quai Pierre-Scize
Photo : Quai Pierre-Scize, Lyon

D’habitude, ce sont les rues qui sont baptisées d’après le nom des écrivains, pas l’inverse. Mais à Lyon, on aime faire les choses à l’envers, comme les Anglais. Moi, quand je serai écrivain, mon nom de plume sera Rue de la Ré. Ou Impasse Saint-Polycarpe (il y avait super cinéma, là-bas). Ou Montée du Gourguillon.

Non, j’ai mieux : Cour des Voraces. Cela fait racé, classieux, mystérieux. « Nous vous recommandons d’acheter La Précarité du Sage, le dernier opus de Cour des Voraces. »

Mais alors, me dira-t-on, d’où vient le nom du quai Pierre-Scize ?

Cela vient-il du nom d’un autre écrivain journaliste, qui aurait vécu à Saint-Just Chaleyssin avant guerre ? Ce serait tout à fait envisageable, et le quai et l’écrivain se seraient neutralisés l’un l’autre en se nommant l’un d’après l’autre. Dans la ville de Saint Irénée, qui aurait inventé l’éternité si l’on en croit Borges, cette mise en abyme serait pleine de sens.

L’honnêteté m’oblige à révéler qu’il n’en est rien. Pierre-Scize, cela vient de la montagne qui tombait autrefois dans la Saône, et que les Romains ont dû tailler, ciseler, pour faire passer la voie le long de la rivière. Pierre Scize, c’est donc la pierre cassée. Fendue. Si j’étais écrivain, je n’hésiterais pas à signer mes livres de ce nom mélancolique et froid : Pierre Fendre.

Photos tirées du site http://qse.free.fr/spip.php?article12

Latvian Connection

Le défilé des jeunes Lettons continue dans ma maison. Le premier, les lecteurs de ce blog se souviennent qu’il est arrivé en mai 2010, et qu’il a trouvé très vite du travail. Cela fait maintenant presque un an qu’il est manutentionnaire dans le supermarché Tesco.

Un deuxième Letton a remplacé la chambre libéré par un colocataire indien retourné à Pondichéry, en novembre dernier. Deux lettons sympathiques, très discrets, peu portés sur le ménage, mais de bons gars sans aucun doute.

Le deuxième Letton vient de retourner à Riga, un peu déçu par le travail qu’il avait à Belfast. Déçu aussi du fait que nulle part il ne pouvait pratiquer l’anglais, sauf avec moi dans la cuisine. Au boulot, les échanges linguistiques se limitaient à des injonctions assez basiques, alors qu’il avait un vocabulaire plutôt étendu et des bases grammaticales solides qu’il aurait pu davantage faire fructifier.

Hier, donc, dans la nuit, un troisième Letton est arrivé pour un ou deux mois. Un grand blond, fin mais costaud, au regard d’acier, qui m’a broyé la main avec obséquiosité quand je suis descendu à quatre heure du matin pour faire cesser les palabres de bienvenue. Un grand Balte, descendant des Barons germaniques dont Jean-Paul Kaufmann a fait le récit dans son récit « Courlande ».

Jusqu’à présent, la présence baltique s’est révélée honnête et distinguée, dure à la tâche et peu loquace.

Buveurs de bière et chrétiens, les jeunes gens n’ont à aucun moment tenté de lier connaissance avec le Pakistanais, qui en retour les méprise un peu. Le Pakistanais a adopté une stratégie : quand je m’absente, il fait de la cuisine une porcherie, puis dénonce les Lettons. « That guy », disait-il, pour désigner le premier Letton. « These guys » dit-il maintenant, pour désigner les deux Lettons.

Le « paravent français » de l’idéologie britannique

Les journaux anglais parlent beaucoup de la loi française de la burqa. L’interdiction de la burqa. Hier encore, dans le Guardian, un article d’une page entière montrait combien ce n’était pas une bonne chose dans une « société ouverte », que d’interdire quoi que ce soit.

Le titre de l’article ne laissait que peu de doute sur l’approche de l’idéologue : « Vous croyez à ‘Liberté, Egalité, Fraternité’ ? Ne suivez pas les Français, cette fois-ci. »

L’ensemble de la chronique, donc, rappelait les différents arguments contre la burqa, montrait de la compréhension à leur égard, et revenait au principe libéral de laisser les gens s’habiller comme ils le veulent.

Mais l’intérêt de l’article est concentré dans le dernier paragraphe. En quelques phrases seulement, le journaliste glisse des choses qui auraient été choquantes il y a quelques années : évidemment, écrit l’idéologue, il faut s’assurer que les immigrés s’intègrent à la société accueillante, qu’ils fassent les efforts requis pour partager la langue, l’histoire et la culture du pays d’accueil, il faut que notre libéralisme soit « musclé ». Tout cela va sans dire, mais il est contre-productif et liberticide d’interdire la burqa.

Ceci est un des exemples de ce que j’appellerais le « paravent français » dans l’évolution idéologique du Royaume-Uni. C’est un procédé qui consiste à mettre l’exemple français en avant pour le critiquer, puis, à l’abri de cette posture critique, avancer des arguments qui vont dans le même sens que ce qui se fait en France, mais sans courir le risque d’être critiqué soi-même.

Je m’explique : les Britanniques sont en train de mettre en question le modèle multiculturaliste auquel il croyait comme une nouvelle religion dans la période de l’après Thatcher. Remettre en question ses croyances, c’est douloureux. On ne fait pas son deuil facilement de la foi naïve en une société sans culture dominante, où il n’y aurait que des minorités qui se respecteraient mutuellement. Remettre en question le multiculturalisme, c’est obligatoirement exiger une certaine culture commune à tous les citoyens, une certaine éthique de la « citoyenneté ». Cela revient, qu’on le veuille ou non, à se rapprocher du modèle républicain à la française. Or ce serait insupportable de donner raison aux Français, ce serait aller trop loin, ce serait l’assurance de ne plus être écouté. 

Alors on utilise l’exemple français de manière retorse, mais intéressante : premièrement, on le caricature pour pouvoir dire des Français qu’ils sont racistes (je l’ai noté plusieurs fois dans ce blog), donc qu’il faut rejeter ce modèle. Deuxièmement, on avance des éléments de débat en faveur de l’intégration des nouveaux arrivants. Le mot « intégration » était perçu il y a peu comme purement raciste. Pour prononcer le mot, pour avancer sur cette voie, il faut des garde-fous, des paravents, des contre-feux. Il faut trouver des stratagèmes rhétoriques de diversion et de protection. 

C’est la théorie du « paravent français », que j’avais esquissé il y a deux ans, dans un billet qui montrait déjà comment les Britanniques se servaient de l’actualité française. C’était déjà à propos de la burqa, preuve que ce sujet travaille la conscience britannique plus qu’on ne le croit.

Je me demande dans quelle mesure nous utilisons, nous, un paravent britannique, ou anglo-saxon… Sans doute le faisons-nous quand nous libéralisons et dérégulons l’économie (« nous ne sommes pas comme « eux », nous avons un modèle social à protéger, mais abandonnons l’archaïsme social qui pèse sur notre économie…)

Des « chrétiens » au jardin botanique

Je lisais le journal sur un banc du jardin botanique, il faisait beau et les fleurs étaient splendides. Des jeunes filles roumaines, des gitanes de fraîche immigration, faisaient les folles dans les bosquets et les massifs de fleurs.

Un couple d’étudiants est venu s’asseoir près de moi pour faire une enquête sur la religion.

« Pour qui travaillez-vous », demandai-je, avec le moins d’agressivité possible. Ils n’ont pas su me dire, précisément, à part le fait que leur enquête était orientée sur la question : « Different religions, same God ».

Sur tous les choix que j’avais pour répondre à la première question, j’ai coché : « Athée ». Ils ont donc essayé de me convaincre de l’existence de Dieu. La fille, par exemple, me dit qu’alors, si Dieu n’existait pas, il n’y avait aucun but à vivre, aucun but à rien. J’ai réfléchi et dit : « Oui, vous avez raison, il n’y a aucun but. Non seulement nous, notre vie n’a aucun sens, mais la terre entière et les étoiles, tout cela et l’univers en expansion sont des marques d’une vie sans aucun but, sans raison. »

Les autres questions étaient un peu conditionnées au fait d’être chrétien ou musulman, ou autres. Ils m’ont demandé quand même si j’étais d’accord avec l’idée que « Different religions, same God ». Pas du tout, ai-je répondu, je crois que les gens qui croient à autre chose qu’à Dieu ont été majoritaires sur la terre. Qui ? Les bouddhistes, les taoïstes, les Indiens Yanomami ou Nambikwara. Et les sectes qui croient aux extra-terrestres.

La fille : « Mais vous êtes sûr que vous voulez être athée ? Vous ne préférez pas plutôt être agnostique ? Comme ça vous dites « je ne sais pas », mais vous ne prétendez pas savoir qu’il n’y a rien, parce que franchement, pourquoi vivre dans un monde où il n’y a rien… »

Moi : « L’hypothèse de Dieu est aussi rationnelle et démontrable que celle des Raéliens, ou des divinités naturelles des peuples des forêts, donc si je disais « agnostique », il faudrait préciser que « je ne sais pas » si Rael existe, non plus que Dieu ou l’esprit des rivières. »

Le garçon étudiait la médecine et la fille l’histoire. Ils trouvaient que c’était super d’avoir le droit de parler religion, comme ça, dans la rue, d’en avoir la liberté. Ils pensaient que c’était un signe de liberté, car dans d’autres pays (ils pensaient peu-être à la France), ce serait mal vu.  

Ils étaient chiffonnés malgré tout. Mais enfin, si Dieu n’existe pas, pourquoi se forcer à vivre, pourquoi se lever le matin ? « Parce qu’on aime la vie. Parce que la vie est belle, ou que l’on tient à elle. Ceux qui n’en peuvent plus, et qui voudraient en finir, nous devrions leur laisser le choix de se suicider. Nous ne devrions pas les juger, mais au contraire les aider à s’en sortir en se donnant la mort. »

Ce fut la goutte d’eau. Ils déclarèrent que ce fut un plaisir de parler avec moi, me donnèrent une publicité sur une pièce de théâtre à venir sur Marc, et s’en furent. Cela aura lieu lundi prochain, au Snack Bar du syndicat des étudiants.

Casey vs Rigondeaux (2) The Big Fight

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Quand le grand combat était sur le point de commencer, la salle était surchauffée et le public chantait « Your Sex Is On Fire ». C’est la chanson officielle, semble-t-il, de « Big Bang ». Il est apparu sur des escaliers latéraux, comme une étoile tombée du ciel.

La stratégie était assez typiquement irlandaise : il était question d’intimider Rigondeaux par une foule incandescente.

Rigondeaux ne fut pas impressionné par nos efforts et assoma le pauvre Casey de sa toute puissance cubaine. Ses bras sont plus longs que ceux de Casey, de sept centimètres. Il apparut dès les premières secondes, que notre Irlandais n’avait aucune chance de s’en sortir.

Dès la première minute, il toucha le sol de la main, et faillit tomber, mais se reprit. Très vite, “El Chacal” décocha une droite de tous les diables dans le ventre de “Big Bang”, qui perdit alors toute contenance. Rigondeaux ne le laissa pas souffler et voulut tuer le match aussi vite que possible, sans aucune pitié pour le public irlandais, venu en masse de Limerick pour soutenir son rejeton.

Au bout d’une minute trente de combat, Casey tomba à terre, et nous tous, supporters au grand coeur et à la voix tonitruante, nous nous levâmes en poussant un cri d’horreur. Nous pensions tous qu’il était invincible, et le voilà à terre pour la première fois de toute sa carrière professionnelle. Carrière qui a commencé il y a moins d’un an, soit dit en passant.

L’arbitre le laissa se relever, et le spectacle était navrant, désolant. Casey était sonné, il divaguait sur le ring, le public ne savait comment réagir. Quand il eut repris ses esprits, Casey affirma qu’il voulait continuer.

Rigondeaux fondit sur Casey et l’acheva par une pluie de coups mats et silencieux. C’est l’arbitre qui s’interposa et déclara le combat terminé. Willie “Big Bang” Casey fut déclaré “technical knocked out”, KO technique.

J’avais dépensé 70 euros, prix du billet, pour 2 minutes 37 de boxe inégale. C’était excessif, mais la boxe est un passe-temps excessif. C’est un ancien boxeur, reconverti dans le journalisme sportif, que vous le dit.

Casey vs Rigondeaux (1) Un titre mondial en perspective

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Au début du mois de mars, pendant que des gitans irlandais s’entretuaient sur le marché aux chevaux de Dublin, je lisais le journal en sirotant mon thé.

L’Irish Times, annonçait dans un long article un grand combat de boxe à venir, fin mars, à Dublin. Un jeune Irlandais, issu d’une famille de 23 frères et sœurs, venu d’un quartier pauvre de Limerick, allait tâcher de prendre le titre de champion du monde poids plume au Cubain extraordinaire Guillermo « El Chacal » Rigondeaux. Ce dernier, au jeu de jambes étourdissant et au souffle inépuisable, était doté d’une frappe surpuissante capable d’allonger tous ses opposants. Il avait déjà gagné deux médailles d’or aux Jeux olympiques, avant de continuer sa carrière dans le champ professionnel.

L’Irlandais, lui, avait choisi un surnom délicieusement kitsch, comme le veut la tradition : Willie « Big Bang » Casey. Extrêmement populaire car fondamentalement un bon type, honnête et proche de sa famille. On ne lui connaît pas d’anicroche avec la police ni collusion avec la mafia de Limerick (mais comment échapper à ces deux institutions quand on vient de ce milieu, de cette ville, quand on boxe, qu’on a 22 frères et sœurs, dont Paddy, mort d’une overdose d’héroïne ?)

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Samedi 19 mars, je prenais donc la route de Dublin, et la banlieue lointaine de Saggart, dans le sud ouest. Constructions récentes, dues au Tigre celtique. L’hôtel CityWest est doté d’une salle capable d’accueillir quatre mille personnes. Au milieu de celle-ci, un ring comme dans les films, aux cordes colorées en vert, blanc et or (le drapeau irlandais où l’orange de l’Ulster est remplacé par l’or). Six ou sept combats sont prévus avant la grande confrontation.

Chaque combat met aux prises un Irlandais et un étranger, et à chaque fois, c’est l’Irlandais qui gagne.

Un Anglais de Birmingham  a mis KO un Latino, et les femmes du premier rang gloussaient de plaisir, prenaient en photo le joli Anglais, et le draguaient outrageusement. Elles étaient impressionnées par son style de boxe, propre et net comme une lame, et par son physique musclé et élancé.

Puis, ce fut le tour de deux Irlandais, plus lourds. Les coups portaient plus, mais le rythme ralentissait nettement. Le combat était un peu chiant, je me levai pour aller boire une pinte.

Le public était majoritairement masculin, mais il y avait quand même beaucoup de femmes aux couleurs chatoyantes, talons hauts et peau tatouée. Elles s’étaient mises sur leur trente et un, avec force maquillage et pédicure. La communauté des nomades, les Travellers irlandais, était fièrement représentée pour encourager l’un des leurs, le brave petit Casey. On les reconnaît, les Travellers, mais sans pouvoir vraiment dire comment. Les filles, encore, sont repérables par leurs couleurs et leur courte jupe, mais les hommes, à part la coupe de cheveux typique de ceux de Limerick, rasée sur les côtés, l’étranger les confond volontiers avec n’importe quel Irlandais de couche populaire.

Avec mon hot dog à cinq euros et ma pinte de Guinness dans un verre en plastique, j’attirais quelques regards. Il faut dire que j’avais soigné mon look. Pour m’accorder à l’atmosphère, j’avais décidé de me raser le crâne. Cependant, avec ma cravate couleur terre sienne, ma chemise blanche, mon chapeau de musicos et ma veste à carreaux verdâtre, je détonnais dans l’ambiance. J’étais presque le seul à boire de la Guinness, quand tous les autres buvaient une bière blonde, plus moderne et plus cool. Je me promenais l’air de rien, et j’espérais que mon léger embonpoint et mon journal plié sous le bras me donneraient l’air d’un ancien boxeur reconverti dans le journalisme sportif. Physiquement, je pouvais faire illusion.

Comme je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi, j’affectais une concentration de connaisseur, en me confectionnant une mine pénétrée, agrémentée d’une expression du visage légèrement contrariée.

Mon accoutrement me paraissait bon an mal an réussi, car je pouvais aller n’importe où et les gens s’étaient habitués à ce journaliste sportif dont l’attitude et la cravate montraient le respect avec lequel il appréhendait l’événement. J’avais le déguisement idéal pour, sinon passer inaperçu, du moins être toléré et rendre ma présence plus ou moins plausible dans cette atmosphère surchargée de testostérones. De temps à autres, je sortais mon carnet et prenais quelques notes, en dardant ici et là des coups d’oeil suspicieux.

La plus belle rue de Belfast

Je ne l’ai jamais empruntée sans émotion. Elle part de Lisburn road et descend vers Boucher road. Entre les deux, elle remonte sur le pont qui enjambe la voie ferrée.

Depuis Lisburn road, on voit un espace immense s’ouvrir, et devant soi, les Black Mountains. Jaune, ocre, vert, noir, les montagnes forment un bloc lointain qui met la route en valeur, la rapproche. Les montagnes empêchent l’œil de se perdre, encadrent la vision.

Quand je fais mes courses au Tesco’s de Lisburn road, ce qui m’arrive parfois pour deux raisons : ils ont un rayon de poisson frais intéressant, et il y a un maraîcher non loin, où j’achète des betteraves, je ne prémédite jamais de prendre cette superbe route. Je descends Lisburn Road en pensant aller jusqu’à l’hôpital, et tourner à gauche pour rejoindre Donegal road, comme tout le monde.

Mais je tourne la tête vers la gauche au milieu du chemin, je vois ces montagnes, cette descente jusqu’au pont, cette ouverture presque maritime, et je plonge. Je ne sais même pas si c’est un raccourci, et je ne sais même pas son nom. C’est en y repensant, ce matin, que je l’élis « plus belle rue de Belfast ».

Lisa Lowe et le danger médical du postcolonialisme

Je croyais en avoir fini avec le postcolonialisme, car j’avais écrit ma position sur le sujet, m’étais fait critiquer vertement, et avais décidé de retirer toute mention de ce courant sectaire de mes recherches.

C’était en fait impossible. Tout article sur le récit de voyage, du moment qu’il est écrit en anglais, renvoie presque nécessairement à un livre ou un autre article qui semble incontournable, et qui révolte le lecteur, à la fois dans son intelligence et dans son cœur. Le problème n’est pas de voir critiquer la France, ses gouvernements, ses intellectuels successifs, ni même l’Europe et l’Occident. Le problème n’est pas non plus de devoir lire des argumentaires légers et peu cultivés. Le problème est de se sentir englué dans un environnement intellectuel pauvre, qui assène constamment les mêmes approximations, comme si elles étaient la vérité révélée (d’où l’aspect sectaire des Cultural studies.)

J’ouvre donc un livre qui est devenu un classique outre-manche : Critical Terrains. French and British Orientalisms, de Lisa Lowe, publié en 1991. Elle dit que Roland Barthes, dans L’Empire des signes (1970), jette un regard néocolonial sur le Japon en ceci qu’il voit chez cet « Autre », un territoire désiré de pureté ethnique, sémiologique et idéologique. En Chine, de même, Barthes et d’autres perçoivent une altérité radicale, incompréhensible, et dont la pureté révolutionnaire est un objet de désir. Voilà, les mots sont plantés : désir de l’autre, l’autre comme objet du désir de la conscience occidentale, altérité aliénante.

Et voici que Lisa Lowe, à partir de ce constat un peu banal, en vient à conclure en quelques lignes que la France dans son ensemble est restée raciste, colonialiste et impérialiste. Elle évoque Le Pen et le FN, et dit que, depuis les années 1950, la situation des populations issues d’Afrique du nord et des Antilles n’a pas évolué. Que nous entretenons toujours avec eux des relations « colonisateurs/colonisés » (méprisant au passage les millions de Français issus d’Afrique qui sont parfaitement intégrés à la culture, la société et l’économie du pays). Que la colonisation de la France a juste changé de nom, mais pas de nature (niant par là toute autonomie des jeunes Etats africains, et toute évolution historique).
Elle postule tout cela, comme toujours. Elle affirme ces choses sans aucune étude, sans aucune preuve, sans aucune recherche particulière, ni sociologique ni démographique, ni politique, ni économique. Elle ne fait appel à aucun chercheur africaniste par exemple, ni cherche à comprendre l’historicité particulière à chaque groupe. Non, plutôt que tout cela, l’affirmation massive que rien n’a changé en France sous le soleil impérial de la république prétendument racialiste.
Le chapitre se termine là, en disant que pour trouver des discours qui sortent du colonialisme et de l’orientalisme, il faut se tourner vers les discours de décolonisation, des subalternes et des féministes. Eux seuls savent développer une pensée qui échappe aux oppositions binaires ici/ailleurs, nous/eux, bien/mal…
Le personnel universitaire postcolonialiste considère ce livre de Lisa Lowe comme un classique. Une lecture recommandée, jouissant de toute la légitimité sociale, académique, politique, du système dominant à l’intérieur des French studies. Pas étonnant que les étudiants disent que la France est le pays le plus raciste du monde. Ils ne font que refléter les pratiques discursives en place depuis au moins vingt ans dans les courants de pensée les plus hégémoniques du monde anglophone.
Pour ma part, j’ai peine à survivre dans cet environnement intellectuel. C’est étouffant, oppressant. Je ne peux pas respirer dans la prose de Lisa Lowe. En général, la violence aveugle, brutale et ignorante des études postcoloniales est quelque chose qui m’affecte physiquement. Cela provoque chez moi des chutes de tension. Quand j’étais jeune, j’ai lu trop de choses intelligentes. A la moitié du chemin de la vie, je ne peux pas ne pas me sentir accablé et menacé médicalement par un tel amoncellement de conneries.