Théorie du chef : le sage précaire en Nambikwara

J’ai dit qu’être responsable de ma maison en colocation me mettait en position de manager, ou de chef. Mais qu’est-ce qu’un chef ?

Il y a chez Claude Lévi-Strauss une intéressante théorie du pouvoir. Dans Tristes tropiques, une attention spéciale est portée sur les devoirs et les privilèges des chefs de deux sociétés : les Nambikwara et les Tupi-Kahawib. Un chapitre en particulier traite de cette question : « Hommes, femmes, chefs ». Les Nambikwara vivent en petits groupes, d’une dizaine ou d’une vingtaine de personnes, et leur vie est semi-nomade.

Je ne parle ici que de la théorie de Lévi-Strauss, les lecteurs n’ont nul besoin de me rappeler que ses théories sont contestées par d’autres ethnologues, je le sais aussi bien qu’eux.

Le chef des Nambikwara tire son autorité sur le groupe de son « prestige personnel » et de son « aptitude à inspirer confiance ». Il a en fait très peu de pouvoir, et les privilèges qui sont les siens (le droit d’avoir plusieurs femmes), il les paie au prix de lourdes responsabilités. Il est en première ligne lors des tensions avec les bandes rivales (ce que Montaigne rapportait déjà dans les Essais, lorsqu’un chef dit cannibale lui dit, à Rouen en 1560, que son privilège consistait à « marcher le premier à la guerre ».) Dans la période nomade, c’est lui qui est responsable de la direction à prendre, qui fixe les étapes, et gare à lui s’il ne conduit pas le groupe dans des endroits riches en nourriture. En période sédentaire, c’est lui qui est responsable si les récoltes sont mauvaises.

Quand il est trop vieux, il désigne un successeur, mais il arrive que le jeune homme désigné refuse. Chez les Nambikwara, écrit Lévi-Strauss, « le pouvoir ne semble pas faire l’objet d’une ardente compétition ». Et pour cause. Nous retrouvons ce genre de situations dans des organisations contemporaines. Les départements de facultés, par exemple, sont fréquemment dirigés par des gens qui apprécient leur travail mais qui se sentent parfois écrasés par le poids de leurs responsabilités, et qui ne font pas face à une concurrence particulière. Tant que tout se passe à peu près bien, c’est un fait, personne ne songe à changer de chef.

Mais voici le trait fondamental dans cette théorie : le consentement. A l’origine du politique, il n’y a pas la violence, la guerre ou l’égoïsme, il y a le besoin d’être ensemble et l’accord pour que tel ou tel soit le leader provisoire. « Le consentement est à l’origine du pouvoir, écrit Lévi-Strauss, et c’est aussi le consentement qui entretient sa légitimité ». Le chef est celui qui est capable de faire consensus, de satisfaire un peu tout le monde, ou tout au moins de ne pas trop contrecarrer les désirs des plus emmerdants. Il n’a aucun moyen de coercition devant des individus au comportement répréhensible. Il peut « se débarrasser des éléments indésirables » seulement s’il a le soutien de tout le reste du groupe. Il doit donc être toujours diplomate, habile et chaleureux, et il ne peut pas être autoritaire, autocrate ni même vraiment injuste.

Le meilleur moyen d’acquérir le consentement de sa population, est de donner. Donner de lui-même, faire plus d’effort que les autres, montrer l’exemple, mais aussi donner des biens matériels : « Le premier et le principal instrument du pouvoir consiste dans sa générosité. » On vient le voir pour toute requête et sa capacité à les satisfaire détermine le niveau de consentement dont son mandat est gratifié. L’ethnologue donnait beaucoup de cadeaux aux chefs, car ces derniers étaient de précieux informateurs, mais tous ces cadeaux étaient redistribués, non par bonté d’âme, mais par obligation politique, voire par calcul florentin. 

Evidemment, le chef est parfois gagné par la mélancolie. Il y a des moments où ses responsabilités lui pèsent trop et que l’avidité et l’ingratitude de son groupe lui sont insupportables. Il a alors la ressource de menacer de partir. Comme les parlements modernes qui procèdent à un « vote de confiance », le chef nambikwara se tourne vers ses administrés, le sexe droit dans son étui, et, décoré de quelques modestes ornements, il leur lance : « C’est fini de donner! C’est fini d’être généreux! Qu’un autre soit généreux à ma place! ». D’après Lévi-Strauss, ce moment constitue la crise la plus grave de son règne.

Sur le plan intellectuel, la générosité est traduite par « l’ingéniosité ». « Un bon chef fait preuve d’initiative et d’adresse. » Il prépare les poisons des flèches, il fabrique des jouets et des bidules, il doit aussi savoir chanter et danser. Le chef est un « joyeux luron toujours prêt à distraire la bande et à rompre la monotonie de la vie quotidienne. » Cela paraît drôle, mais c’est absolument essentiel. Dans la forêt, les Indiens sont parfois pris par un cafard dévastateur. Divertir ses ouailles est donc d’utilité publique, si l’on ne veut pas que la déprime se généralise au point d’ôter l’énergie d’aller chasser. Par ailleurs, dans les sociétés conduites par la pensée mythique et magique, raconter des histoires et chanter revient à entrer en communication avec l’autre monde, ou le monde des morts, des ancêtres. Divertir le groupe, c’est en réalité rappeler les grands mythes fondateurs, c’est retremper symboliquement les individus dans le monde des origines dont ils ont la nostalgie. Chanter, danser, raconter, jouer la comédie, ce sont les activités les plus nobles, chez les hommes préindustriels.

Alors moi, dans ma maison de Belfast, je suis un peu un Nambikwara avec mes colocataires pakistanais, indiens, lettons, slovaques et tchèques. Je fais le clown, je les flatte, je ne compte pas mes efforts, et quand je hausse la voix pour en remettre un à sa place, je le fais en pariant sur le fait que les autres ne bougeront pas. Puis quand une crise est déminée, je redeviens le clown qui raconte des histoires à dormir debout. Je tâche de créer une petite mythologie où, eux et moi, formons un groupe de jeunes gens merveilleux et supérieurs à toutes les communautés de Belfast.

Une femme des années 2010

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L’un des plaisirs de vieillir, c’est de voir ce que tout le monde devient autour de soi. Quand on retrouve des copains et qu’on discute, on se sent parfois rétroprojeté dans les années 90. Parfois, c’est le contraire, on se sent tiré vers des temps qui sont clairement devant soi, ou même hors de sa portée.

Il en est des individus comme des sociétés. Certains sont historiquement « froids » pour parler comme Lévi-Strauss. C’est-à-dire qu’ils cherchent, inconsciemment peut-être, à rester au plus près d’un équilibre originaire. J’appartiens à cette catégorie, je crois. Ils changent, vieillissent, déménagent, se lancent dans des aventures, mais toute leur vie est intact. On pourrait prédire ce qui adviendra d’eux dans vingt ans.

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Et puis il y a les individus comme Françoise. Quand je la revois, je vois une femme qui a fait la synthèse entre sa jeunesse et la suite de sa vie pour se lancer dans des projets fous. Elle s’est mariée, a fondé une famille, a monté une affaire dans l’hôtellerie et une affaire dans l’art contemporain (une galerie, quoi). Dans le même temps, elle a fait construire une maison extraordinaire en plein quartier de la Croix-Rousse, dessinée par un architecte de renom (dont j’ai oublié le nom.)

Il fallait oser, dans un climat économique délétère. Il fallait surtout posséder un sens artistique sûr, combiné à un sens aigu du marché et des affaires.

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C’est ce que j’aime chez elle, son impressionnante capacité à se projeter dans l’inconnu. Elle excelle à bricoler et à combiner des choses, tout ce qui passe, pour en faire des structures nouvelles.

Son attention est souvent flottante, quand on parle avec elle. Elle est souvent déconcentrée, souvent « à l’ouest ». J’utilise, pour parler d’elle, des expressions des années 90 car c’était nos années de jeunesse. Si elle semble être « à côté de ses pompes », dans les conversations, c’est parce qu’elle est déjà ailleurs, en train d’assembler des trucs, de manipuler des possibles, ou de laisser voguer son imagination. Qui retombera sur terre, ou dans la pierre, inéluctablement, quelques années plus tard.

Dans sa galerie d’art, en ce moment, des peintres et des dessinateurs qu’elle dit « faire vivre », et qui la font vivre. Ce ne sont pas des oeuvres d’art qui m’intéressent beaucoup car je suis resté bloqué dans les années 90 : l’art contemporain qui me fait vibrer, ce sont les installations, les dispositifs, les grandes créations poétiques à moitié conceptuelles, à moitié matérielles. L’artiste contemporain qui représente pour moi le nec plus ultra, c’est Ann Hamilton. (Comme par hasard, le Musée d’art contemporain de Lyon lui avait consacré une magistrale monographie en 1997.) Le format « tableau » que l’on trouve dans la galerie Françoise Besson, à mes yeux, a connu son achèvement avec Supports-Surfaces et avec le Pop Art. Voilà.

Mais Françoise me pardonnera de parler de la sorte, car même à l’époque où j’avais son âge, je pensais déjà comme un vieux con.

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De sa guesthouse, la plus belle vue de Lyon. Un soir j’y ai vu une famille de Philippins (ils ressemblaient à des Philippins, mais ils étaient peut-être mélanésiens), prenaient des photos de la ville avec du matériel de professionnels.

Un autre soir, j’y ai vu une femme magnifique aux cheveux bouclés, qui me fait penser à une forêt amazonienne, avec des rivières, des lianes, de la verdure et des oiseaux chatoyants.

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Pour sa maison, des blocs de pierre venus d’une carrière du Gard, et assemblés tel un puzzle.

C’est peut-être cela, la vie de Françoise, un puzzle. Et dans vingt ans, Dieu sait quels blocs, chus de quel désastre obscur, seront à nouveaux assemblés, et pour quel équilibre.

L’insoutenable lourdeur du sage précaire

A chaque dois que je vais en France, les gens me parlent de mon embonpoint.

Tout le monde, pas seulement telle ou telle langue de vipère mal élevée. Amis, famille et inconnus me parlent de mon poids, alors que je pèse moins de 90 kilogrammes, et que je mesure un petit mètre 80. Certes, j’ai des kilo à perdre, mais dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni, je fais presque peine à voir, tellement l’image que les autochtones se font de l’homme est massive et épaisse. Je traverse la Manche et me voilà devenu une bête curieuse, qui a pris du ventre

Tout cela frise l’obsession chez mes concitoyens.

C’est un fait que les Français sont obsédés par leur ligne et leur poids. Les hommes français sont connus, à l’étranger, pour essayer de mincir. On ne les comprend pas. Ils attirent des commentaires un peu dégoûtés, un peu consternés, et somme toute très dubitatifs.

Cela fait des années que je me pose la question : est-ce sain ou malsain, de tant vouloir être maigre ? Les femmes, passe encore (elles peuvent toujours prétendre que leur cure infinie est la conséquence de la domination masculine), mais les hommes ?

Une voix en moi dit qu’il est malsain de voir un homme chercher à perdre du poids plutôt que de gagner quelque chose, de la puissance par exemple, de la jouissance, du plaisir ou de la résistance. Les hommes devraient peut-être songer à accroître leur « puissance d’agir », comme disait Spinoza. L’obsession de la minceur, au contraire, ne leur fait-elle pas tourner le dos au bonheur de vivre ?

Cependant, une autre voix me dit que l’appel de la minceur est l’expression la plus pure de la sagesse du peuple.

Ah!

A une époque où l’on ne travaille presque plus physiquement, dans une société où la malnutrition et l’obésité ont remplacé les fléaux qu’étaient la sous-alimentation, le scorbut, les privations et la disette, les Français sont peut-être à l’avant-garde d’une nouvelle image de la masculinité.

L’homme ne doit plus être fort, massif et résistant, mais fin, sec et léger.

Après tout, cela rejoint l’éthique de la frugalité qui a cours dans le nomadisme d’un Nicolas Bouvier, et dans l’idéologie écologiste de la décroissance.

Les contes de fée de nos intellectuels

Les intellectuels, on le sait, se sont transformés en chevaliers blancs qui viennent sur les plateaux de télévisions pour alerter l’opinion publique. Comme ils méprisent le public, qu’il juge idiot, oublieux, sous-éduqué, ils usent d’un langage émotif relativement simple : colère, tristesse, dégoût, révolte, leur lyrisme est fondé sur des sentiments basiques que tout le monde peut comprendre.

L’autre jour, dans une émission, un homme politique fort en gueule répond à Gérard Miller. Ce dernier est un de ces intellectuels médiatiques qui peuplent notre vie sans que nous l’ayons véritablement mérité. De la génération de BHL, il avait vingt ans en 1968, est passé par le maoïsme avant de se ranger dans la psychanalyse, c’est-à-dire dans n’importe quoi. Il a des opinions sur tout, comme le sage précaire, et gagne beaucoup d’argent, à la différence du sage précaire. Produit typique de la France d’après-guerre, il incarne la déchéance de l’élite intellectuelle de notre pays. Dans l’émission, il se lança dans une tirade anti-raciste convenue. Il se fit applaudir.

L’homme politique lui dit alors : « C’est bien, vous avez fait votre numéro, vous vous sentez mieux maintenant ? »

Miller sourit et répondit que, oui, il se sentait mieux. Si on l’avait interrogé, il aurait reconnu qu’en effet, exprimer sa colère est une bonne chose pour l’équilibre mental. Et que si l’on peut, en un seul et même geste, lutter pour une bonne cause (l’anti-racisme) et se faire du bien au moral, alors pourquoi hésiter ? Le bien-être par l’engagement humanitaire.

Si j’avais été l’homme politique, je lui aurais répondu ceci : Monsieur Miller, vous vivez dans un conte de fée. rappelez-vous la chanson d’Henri Salvador, Une chanson douce. On invente une histoire où la biche va se faire manger par un méchant loup. On génère de la peur chez l’enfant. Une angoisse qui renvoie à toutes ses angoisses d’enfant. Puis on fait apparaître un chevalier blanc qui anéantit le loup, et, dans ses bras, la biche se transforme en princesse. Je la connais bien cette chanson, pour l’avoir étudiée et chantée avec des étudiants chinois qui l’aimaient bien. La parole féérique donne de l’émotion aux enfants et les conduit vers un sentiment de quiétude où les méchants sont punis, où les filles sont des princesses. Et les enfants, confiants dans la voix chaude de leur père, la voix douce de leur mère, peuvent enfin s’endormir tranquille.

Nos intellectuels français font la même chose. Ils forment un discours où de gentilles filles sont assassinées, lapidées, ils insistent sur les détails sordides, puis ils règlent tous les problèmes en quelques phrases lyriques. Dans leur parole, les dictateurs sont punis, la démocratie gagne, et ainsi, par cet acte de parole féérique, eux-mêmes se sentent mieux.

L’ennui, c’est que le public – le peuple, si l’on préfère – n’est pas aussi con qu’ils l’imaginent, et pas aussi inculte que les enfants qui s’endorment. Il sait, le peuple, que le mal continue d’exister même après les tirades de Miller, BHL et autres Kouchner. Son angoisse, à lui, au peuple, n’est pas diminuée par ces discours humanitaires, et cette vision du monde, constitués de grands méchants loups, de fragiles princesses et de blancs chevaliers, ne lui est d’aucun secours.

Les méchants loups (la Chine, l’Iran, les Talibans, l’ « islamo-fascisme », le Hamas, Poutine, Chavez), les pauvres biches (les peuples) et les chevaliers blancs (nos intellectuels eux-mêmes), forment en fait un conte de fée parfaitement indigeste et dangereux pour l’intelligence. Alors que Voltaire, Zola, Sartre, cherchaient à réveiller leurs compatriotes, nos penseurs actuels veulent les endormir. On a vu ce qui s’est passé en 2008 lors du passage de la flamme olympique « chinoise » à Paris. Des jeunes ignorant, manipulés par nos intellectuels médiatiques, ont manifesté en criant : « Assassins », à des Chinois qui venaient juste encourager leurs athlètes. Des Chinois qui avaient appris le français avec des chansons d’Henri Salvador, et pour qui la France avaient encore une certaine culture à faire valoir, un certain savoir-vivre aussi. 

Les jeunes Français avaient cru que les tyrans chinois, sanguinaires comme le loup de la chanson, pouvaient être anéantis s’ils criaient assez fort. Ils avaient même négligé de s’intéresser à l’histoire réelle du Tibet et de la Chine. Ils évoluaient dans le monde féérique parallèle de nos anciens soixante-huitards moralisateurs.

BHL, les humanitaires et l’impérialisme

Le sage précaire pense en partie avec sa tête, et en partie avec ses tripes. Parfois, souvent, il lit des choses universitaires et, avant même d’avoir une opinion articulable, il sent monter une rage depuis la région du foie, ou de la rate. Parfois, cela monte et le sage précaire manque s’étouffer. La dernière fois que cela m’est arrivé, ce fut en lisant la revue la plus prestigieuse d’ « études françaises » au Royaume-Uni. C’est la revue la plus établie, la plus reconnue, la plus célèbre. Tout le monde la feuillette quand elle sort. J’y ai lu de telles conneries dans le dernier numéro que je préfère ne rien en dire ici. Les universitaires réussissent par moments à combiner le dogmatisme (l’absence de réflexion critique sur une idéologie donnée) et l’erreur factuelle. Cela fait beaucoup pour un sage précaire, qui n’aime rien tant que la vérité factuelle et l’ondoiement idéologique.

Mais plutôt que de critiquer mes amis britanniques, qui font aussi des revues de grande tenue, je vais me tourner vers des personnalités françaises qui provoquent aussi en moi des pulsions de rejet ou d’attraction, que je ne peux m’expliquer qu’après coup.

Bernard-Henri Lévy par exemple. la dernière fois que je l’ai vu, il militait pour défendre la femme iranienne qui était menacée d’être lapidée. Pourquoi cela me gênait-il de le voir parler de cela ? Moi aussi, je suis contre la lapidation, et même opposé à toute peine de mort. Voire, je suis parfaitement en faveur de l’adultère, en terre chrétienne comme en terre d’Islam. L’équilibre d’une nation, c’est mon idée, tient dans la capacité des couples à se tromper sans se haïr et sans rompre.

BHL, donc, m’énerve prodigieusement quand il parle de cette Iranienne. Pourtant, il ne m’énerve pas tout le temps. Là il m’énervait spécifiquement. À la réflexion je comprends pourquoi.

Il disait : « Si le tribunal iranien recule, si nous gagnons cette bataille… » Arrogance contre-productive. Cette attitude ne peut avoir comme effet qu’un adversaire qui se braque, et qui, pour montrer son indépendance, fera ce qu’on lui demande de ne pas faire. Pour reprendre les termes de Max Weber, c’est de la diplomatie « de conviction » et non « de responsabilité ». BHL se moque que son projet foire, ce qu’il veut, c’est prendre le rôle du chevalier blanc, qui saute sur la première cause venue. À la limite, je me suis demandé si BHL n’aimerait pas que l’Iran lapide ses femmes, cela permettrait de diaboliser vraiment ce pays, et de lui déclarer la guerre dans un futur proche.

Passons sur l’Iran. Le problème avec BHL, pour moi, c’est qu’il ne nous apprend jamais rien sur les pays et les peuples qui attirent son attention. Il énumère toujours les grandes batailles qui furent les siennes, où il s’engagea pour faire prendre conscience d’un massacre. Il dit toujours : « La Bosnie, le Darfour, la Tchétchénie », comme s’il avait porté sur ses épaules les décisions internationales qui ont réagi, ou pas, aux événements qui s’y déroulaient. À chaque fois, il sort les grands mots, la grosse artillerie de la sensiblerie et de l’Histoire émotive, telle qu’elle s’écrit à gros traits : « massacre, charnier, génocide, Munich, tortionnaire, droits de l’homme… »

En revanche, jamais une réflexion sur l’histoire de ces peuples, de ces gens, des enjeux. La seule chose qui l’intéresse, semble-t-il, c’est l’incendie et l’alarme. Le rôle de l’intellectuel était tout de même plus vaste et plus intelligent à l’époque de Sartre.

Mais j’y pense, c’est la même chose avec Bernard Kouchner, et avec tous les humanitaires. Un refus de se situer dans la réflexion historique. Une vision du monde binaire avec de pauvres gens aux abois, des démocraties qui sont dans le vrai, et des chevaliers blancs dont le seul rôle est de forcer l’attention de ces souverains au coeurs purs, les Peuples occidentaux, afin qu’ils interviennent, s’interposent, tels de nouveaux Deus ex machina.

C’est ma contribution, aujourd’hui, aux débats contemporains. Nos humanitaires, nos activistes de la guerre juste, nos nouveaux philosophes, prennent le peuple pour un monarque vaniteux, qu’il faut flatter, à qui il faut parler de manière émotive. Le résultat de cette posture est un mépris infini pour l’histoire et pour tout ce qui ne va pas dans le sens des intérêts des démocraties occidentales. Tous ces gens, et les champions de la charité en premier lieu, sont les figures les plus visibles, les plus vivantes et les plus hypocrites, de l’impérialisme occidental.

Tullyquilly (6) Le Juif errant

Depuis que Daniel a monté un tipi dans un des jardins, le visiteur est encore plus confortable que lorsqu’il logeait dans le cottage. J’y ai dormi quelques nuits la semaine dernière, et je crois m’être ressourcé. Je suis un autre, depuis que les oiseaux me réveillaient le matin et que la pluie rythmait mes journées de travail.

La cuisine est accessible depuis le jardin sans passer par la partie où Daniel habite. Le matin je me fais un café à l’aide du moulin à café électrique qui me rappelle celui qu’on avait, dans ma famille, dans les années 78-80. Je vais tâcher de me trouver un tel moulin, si c’est encore commercialisé. 

Daniel, le soir, préparait à manger avec les légumes du potager et les oeufs de Jennifer, de Gerry, de Blacky et des autres poules. Je tâchais de l’aider, mais je suis très décevant, comme aide. Mon utilité principale, dans la vie, est de tenir compagnie, et de manger la nourriture des autres, dormir dans les draps des autres, fouler la terre des autres.

A ce propos, Daniel me dit que lui non plus ne se sent nulle part chez lui. Qu’il est un Juif errant.

Daniel est un American Jew, dont les grands-parents ont émigré de Pologne avant la guerre. Ils ne parlaient pas polonais, me dit-il, seulement yiddish. Mon ami dit que les juifs polonais voyaient la Pologne comme un pays catholique, auquel ils ne se sentaient pas liés ; il paraît surpris d’apprendre qu’en France, au contraire, les juifs sont non seulement assimilés à la nation mais en plus très patriotes.

Je lui demande alors de me parler un peu de sa vision du monde, du conflit israélo-palestinien. Quelles sont les chances pour que le processus de paix aboutisse ? Aucune chance, dit-il. Il est contre l’Etat d’Israël, qu’il juge colonialiste, et me dit que ses grands-parents polonais eux-mêmes étaient contre. Pour eux, la terre promise c’était l’Amérique. Daniel est allé plusieurs fois en Israël et ça ne l’a pas convaincu. « Si on veut la paix au Proche-Orient, dit-il, tous les Juifs doivent en partir, et émigrer en Amérique. L’Europe ? Oui, pour certains d’entre eux, mais l’Amérique surtout. » J’ai l’impression qu’il considère toujours un peu l’Europe comme le lit douillet des camps de concentration.

Je lui conseille de ne jamais parler en ces termes s’il pose le pied en France. La liberté de parole d’un Américain de gauche pourrait heurter les consciences.

Un éditeur américain lui demande d’écrire un livre sur l’histoire de l’Espagne. Il se demande où il trouvera le temps de faire cela. Nous parlons histoire de l’Europe. Il m’apprend qu’à l’université de Queen’s, le département d’histoire escamote complètement la France. On y enseigne l’histoire de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Russie, et strictement rien sur la France. Comme, par ailleurs, l’histoire n’est pas obligatoire dans le système éducatif britannique, les habitants de cette province n’ont pas l’occasion d’entendre parler de la révolution française. Cela navre Daniel : « Comment veux-tu comprendre le monde moderne sans étudier la révolution française ? »

Il a donc l’intention d’organiser un voyage à Paris avec ses étudiants, pour compenser un peu l’ignorance qui est la leur sur mon pays.

Je le dis, le salut viendra des Américains errants.

Tullyquilly (5) Animaux et poésie

Le parc de Tullyquilly qui me paraissait trop grand pour un homme seul, a bénéficié d’un sacré renfort. D. a fait appel à des volontaires qui, par le biais d’un site internet, proposent leurs services à des fermiers bio dans toute l’Europe.

Cet été, le cottage a donc accueilli des jeunes Français, Allemands et Irlandais, qui se sont relayés pour soigner les arbres, jardiner ou refaire des murs. En bon historien de l’Espagne du XXe siècle, D. les appelait ses « International Brigades ». Comme il me l’a écrit en août, lorsque nous cherchions une date pour que je puisse y retourner, Tullyquilly n’a jamais été aussi beau.

Avec les poules qui picorent un peu partout, quand elles sortent de leur poulailler, les oiseaux un peu partout et les insectes, le mouvement dans le parc s’est accru par rapport à l’année dernière. Grâce au travail des brigades internationales, le cours d’eau qui délimite le terrain au sud est plus accessible, ainsi que les chevaux des voisins. De l’autre côté, ce sont les moutons et les brebis, tous tondus, qui bordent le verger et la partie nord-ouest du parc.

D. possède une énergie monstrueuse. Incapable de se reposer, il est constamment en train de se projeter et de vouloir planter de nouvelles fleurs, de nouveaux légumes, de nouveaux arbres. Plus le temps passe, plus Tullyquilly est beau, et plus le travail requis est accablant. Je ne sais s’il sera possible de trouver un point d’équilibre, où la profusion sera suffisante pour D., et où l’entretien pourra être assumé par un homme seul. Ou bien s’il faudra toujours trouver des moyens supérieurs et faire appel à toujours plus de personnes.

Cependant, il faut reconnaître que D. sait prendre soin d’une terre. Des amis d’études de l’ancien propriétaire sont venus il y a quelques jours. Ils ont été rassurés de voir que le terrain était entre de bonnes mains. Ils ont pu voir que D. aimait les arbres avec autant de fanatisme que le vieux haut fonctionnaire. Ce dernier, nous ont-ils appris, était un républicain, ce qui m’a surpris vu le taux de loyalistes du village, et sa popularité. Ils nous ont dit aussi que l’ancien propriétaire avait toujours été très intéressé par l’art et la culture, et qu’eux aimaient se foutre de lui pour cela. Auto-dérision d’Irlandais britanniques qui, en se faisant passer pour de grossiers personnages, voulaient rendre un dernier hommage à leur vieil ami qui avait jeté ses dernières forces pour construire Tullyquilly. 

D. leur offrit le café et leur fit faire le tour de la propriété. Plus que prendre soin d’une terre, D. sait habiter un lieu. C’est une chose difficile, c’est un don que de savoir rendre un lieu habitable et accueillant. Il faut savoir donner de la vie. Peu de gens savent vraiment donner de la vie. J’en sais quelque chose, moi qui, le jour où je devais planter des arbres fruitiers, trouvai le moyen de creuser une tombe à la place. Ce trou, absurde et funeste, est aujourd’hui recouvert et presque oublié. Moi, je ne sais pas donner de la vie. Je sais habiter les lieux à condition qu’ils aient été rendu habitables par d’autres.

Ce que je sais faire, c’est regarder les paysages, les célébrer, en chanter les louanges. Je n’aurai été que le poète de Tullyquilly, sans autre utilité remarquable, et c’est tout à l’honneur de Daniel que d’avoir laissé une place à un poète précaire dans son territoire en progrès. 

Rentrée littéraire 2010 : éloge des « petits » éditeurs

Quand on se plaint du nombre des livres qui paraissent chaque année, on oublie de préciser le rôle que jouent les petits éditeurs dans ce phénomène. Les grands (Gallimard, Grasset, Seuil, Minuit, P.O.L., etc.) ne cèdent pas à je ne sais quelle inflation. Ils publient autant de livres, je pense, que leurs homologues étrangers, quand ils en ont (des homologues).

Mais, le système français est ainsi fait que de nombreux éditeurs s’installent et lancent des livres chaque année, ce qui produit cette impression d’embouteillage dans les médias. Cette impression n’est pas la mienne, car j’aime cette profusion de livres, comme je m’en suis expliqué lors de la rentrée 2007. Alors il est de bon ton de les discréditer, ces petits éditeurs qui publient des petits auteurs (parfois ce sont les mêmes).

J’avais dit à la rentrée 2009 que la seule chose qui nous différenciait de nos voisins était cette rentrée littéraire qui mettait le livre au centre de l’attention du pays pendant quelques jours. Ce n’était pas faux mais c’était réducteur. La France est le théâtre d’autres différences dans le domaine du livre, de nombreuses différences. Dont la présence de petites maisons d’édition un peu partout, qui ouvrent et qui ferment infatigablement. Même le sage précaire a songé à en monter une. Mais il ne l’a pas fait et en voici la raison.

A la différence de ce qu’on laisse entendre dans les médias traditionnels, les petits éditeurs ne travaillent pas seuls dans leur coin, à sortir de livres d’amateurs qui n’intéressent personne. Au contraire, ils s’inscrivent assez profondément sur des territoires, des quartiers ou des villages, et se situent souvent à la croisée de divers communautés. Prenons pour exemple les éditions Fage : installées à Lyon, elles produisent des livres qui, parfois, ont une diffusion nationale comme le récit de voyage de Jean-Christophe Bailly, Dans l’étendu. Mais surtout, beaucoup de leurs livres sont le fruit de partenariats avec des musées de la région Rhône-Alpes, des associations, des chercheurs et des artistes, ce qui crée du mouvement et de la richesse dans des réseaux locaux.

Avec Filer la métaphore, dont j’ai déjà parlé ici, les éditions Fage font bouger des lignes et favorisent des rencontres entre plusieurs mondes, plusieurs codes, plusieurs territoires et plusieurs paroles. Dans ce livre, on trouve l’édition lyonnaise, le Musée dauphinois de Grenoble et celui de l’art contemporain. C’est une multiplicité de regards que ce livre met en scène. Et tandis que de nombreux ouvrages publiés chez les grands parisiens passent au pilon et sont oubliés au bout de quelques semaines, ce type de publications intéresse des publics variés pendant des années, discrètement. Les petits éditeurs travaillent ainsi silencieusement le commerce, le tissu associatif, la recherche, le patrimoine et la création d’une région donnée.

C’est pourquoi la sagesse précaire ne se prète pas à de telles entreprises. Trop peu ancrée, trop nomade, trop individualiste.

Plutôt que de les critiquer, donc, ou de se lamenter sur le nombre de livres qui paraissent chaque année, on devrait rendre hommage à ces passionnés qui font vivre la culture du livre et de l’édition sur l’ensemble des territoires. S’il est vrai que cela est un phénomène franco-français, comme le disait Philippe Sollers l’autre matin à la radio, alors réjouissons-nous en.

Fleurs de septembre

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Ces jours-ci il pleuvait à Belfast, mais juste avant qu’il pleuve, j’ai eu la présence d’esprit de prendre en photo quelques fleurs des petits jardins de University Square. Des fleurs qui sont apparues fin août.

J’avais noté qu’en avril, les magnolias étincelaient dans ces mêmes lieux. Aujourd’hui, ce sont des couleurs plus douces, plus bucoliques, plus champêtres peut-être.sdc10899.1283724390.JPG

Il faudrait faire un recensement mois après mois, de toutes ces plantes qui apparaissent à tour de rôle.

On ne rend pas assez hommage aux jardiniers de Belfast, qui ont composé des espèces de fugues, dans lesquelles des mélodies similaires reviennent sous des apparences botaniques diverses.sdc10907.1283725237.JPG

Je vais tâcher de garder les yeux ouverts le reste de cette année, car je pense que les jardiniers ont dû trouver un moyen de fleurir notre rue toute l’année, avec des fleurs de printemps, des fleurs d’été, des fleurs d’automne et des fleurs d’hiver.sdc10908.1283725126.JPG

Celle-ci, cette fleur à la couleur espagnole, je l’ai approchée alors qu’elle était loin de la rue, et un peu cachée. Des abeilles fouillaient dedans, et des universitaires sortaient, en me regardant d’un air suspicieux.

Mon appareil photo est trop petit et trop bon marché. Aujourd’hui, avec l’étonnant retour de la photo, au détriment de la vidéo, il faut avoir d’énormes zoom pour avoir l’air crédible.

Un jour, l’année dernière, une amie japonaise a refusé d’utiliser mon appareil photo, alors qu’elle se plaignait d’avoir oublié le sien.sdc10909.1283725501.JPG

Je me demande à quoi sert, du point de vue botanique, ce joli tapissage tâcheté à l’intérieur. Cela doit attirer les insectes en quête de quelque chose. On dirait une fourrure d’insecte.

Pour le coup, j’aimerais avoir un appareil photo qui me permette de dresser des portraits d’insectes.

L’autre jour, je prenais l’air sur le pas de porte de mon bureau collectif, et je me suis longuement perdu dans la contemplation d’un putain de papillon. C’était beau la vie de ma mère.

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La vie et le bonheur du thésard

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Dans quelques semaines, je vais commencer ma troisième et dernière année de thèse. Le temps passe vite et si je le pouvais, je signerais volontiers un contrat qui me donnerait trois années supplémentaires pour un autre projet de recherche, dans la continuité de celui-là.

Ce dont je voudrais témoigner, rapidement, c’est encore du bonheur que la situation de doctorant boursier procure. C’est vraiment une joie profonde, qu’il faut savoir vivre et sentir palpiter dans chaque parcelle de son corps. Je le disais à des amis qui s’inquiétaient : à la surface, il peut y avoir des emmerdements, du stress, toutes sortes de mécontentements, mais au fond, ce qui domine c’est le bonheur de lire et d’écrire. Le confort d’avoir assez d’argent pour ne pas penser au lendemain, le luxe d’avoir un toit sous lequel le monde entier se rencontre et écoute des comédies musicales indiennes.

Mais c’est une forme de bonheur difficile à faire comprendre. Dans un billet intitulé « Jouissance d’un rat (de bibliothèque) » j’avais tenté de le faire quelques mois après le début de mon doctorat. Quand je relis ce billet, je suis d’accord à cent pourcent et pourrais signer le même texte sans en changer une virgule.

Je discutais avec le thésard le plus cool de l’université, quelqu’un que tout le monde aime et apprécie. Il joue dans un groupe, c’est le mec cool. Il n’a pas fait grand chose pendant trois ans, et c’est maintenant, ayant dépassé la durée de sa bourse, qu’il met les bouchées double pour finir sa thèse. Il m’a dit qu’il avait tenu à faire de cette thèse « un boulot » et non « sa vie ». Y travailler de 9h00 à 17h00, mais pas y passer ses soirées et ses week-ends.

C’est drôle, les gens pensent souvent que lire, écrire, faire des recherches, sont des activités qui se situent à côté de la vie. Moi, quand j’écris, quand je lis, je ne me sens pas moins vivant, tant s’en faut, que quand je fais d’autres choses. Suis-je différent des autres chercheurs ?

Quelles sont les activités qui sont « dans » la vie ?