1er Mai 2023 : Macron t’es foutu, le sage précaire est dans la rue

Frédéric Lordon l’a clamé dans un discours en mars 2023 : nous avons eu un long hiver mais nous avons droit à un printemps, et au printemps tout le monde le sait, il y a un mois de mai.

Nous y sommes et c’est la journée du travail. La fête des travailleurs. Les précaires eux aussi, qui n’ont pas la culture du collectif ni de l’organisation militante, écoutent leur devoir qui est de battre le pavé avec tout le peuple brutalisé par un monde du travail ignoble.

Le sage précaire n’a pas beaucoup participé aux grèves de cet hiver mais a toujours soutenu le mouvement. C’est une vieille histoire qui a souvent été racontée sur ce blog : la limite de la sagesse précaire est toujours atteinte en présence du soulèvement populaire. Aujourd’hui 1er mai, il peut au moins faire acte de présence dans les rues de sa petite ville.

J’admire tous mes collègues du lycée qui ont mouillé la chemise et ont fait grève pour lutter contre la réforme des retraites. Ils ont fait preuve de patience, de sacrifice, de solidarité, de combativité. Les gens comme moi ne pouvaient les suivre pour des raisons de précarité de leur statut. Les précaires se doivent d’agir de manière servile pour avoir une chance de signer un contrat de travail. Ils peuvent aussi claquer la porte et aller voir ailleurs, c’est leur force. Mais ils ne peuvent pas gagner un rapport de force avec la direction. La seule puissance sociale du sage précaire est d’être serein face à la perte d’emploi et de se débrouiller pour vendre sa force de travail à un prix qu’il juge acceptable.

La sagesse précaire recommande donc, en ce premier mai, la grève générale et l’insurrection du peuple.

Soulèvement général, voilà, il ne reste plus que cela à faire. Il est l’heure d’aller se servir directement.

Mes tomates poussent enfin comme des fusées

Je peux enfin me réjouir le matin. Mon jardinage commence à porter ses fruits.

Le soir je couvre les plants d’une serre bricolée avec une bâche qui avait servi à envelopper des matelas achetés d’occasion. Le matin je les découvre pour qu’ils profitent du grand air.

Quand le soleil paraît je les photographie comme des stars de cinéma. Sur le smartphone que j’utilise pour l’occasion, je sélectionne le mode « portrait » et la fonctionnalité « lumière de studio ». Cela gomme leurs rides et rend leur peau plus éclatante.

La gêne occasionnée, avec François Bégaudeau

François Bégaudeau est en train de prendre la place du meilleur intellectuel de ma génération. Signe peut-être que ma génération n’a pas trouvé sa place dans le monde, comme je le déplorais déjà en 2009, déjà à propos de Bégaudeau. Les gens nés entre mai 1968 et mai 1981 se trouvent dans un désert, mais je suis ouvert à tout contre-exemple qui prouverait que notre génération vaut autant que celle des boomers (terme qui désigne, je le rappelle, le groupe des gens nés entre 1942 et 1968.)

Je mesure le grand écart que je viens de faire en annonçant que François Bégaudeau était peut-être le meilleur d’entre nous. Je n’oublie pas l’avoir descendu en flèche des 2008 sur ce blog. Il l’avait mérité.

Bégaudeau est né quelques mois avant moi, d’une classe sociale proche de la mienne, et quand il parle j’entends quelqu’un que j’aurais pu rencontrer sur les bancs de la fac ou parmi mes amis. Si j’avais été nantais, ou lui lyonnais, on serait devenus copains dans les années 1990.

Je n’ai jamais aimé ses romans mais c’est normal : Bégaudeau n’est pas un très bon romancier. Là où il excelle, c’est dans le genre essai. Et là où il impressionne, c’est dans l’exercice de la critique.

Cependant il ne faut jamais oublier que la qualité première de Bégaudeau est d’être un bon imitateur, en bon agrégé de lettres qu’il est. C’est un bon élève, un bon étudiant, qui sait produire ce que les professeurs attendent de lui. Il s’est tellement imprégné de certains intellectuels que lorsqu’il parle de politique, on entend la voix de Frédéric Lordon, économiste marxiste de l’Ecole Normale Supérieure. Lordon est un véritable gourou pour la gauche radicale et intellectuelle mais beaucoup moins connu que Bégaudeau.

En bref, Bégaudeau est un imitateur mais à force, comme tous les bons étudiants, il finit par avoir des moments d’invention et de pensée personnelle. Et, comme je le disais, là où il m’enthousiasme, c’est dans la critique, qui est un genre passionnant, sous estimé mais très divertissant pour l’esprit.

Critique de livres, critique de cinéma, critique d’émission de télévision. On l’écoute et on prend des notes. Le podcast de critique qu’il produit avec un jeune anonyme depuis 2018 est un bain de jouvence. J’écoute cela en jardinant, et même si je ne vais plus au cinéma depuis des années, la critique elle-même, sans même voir le film dont il est question, suffit à mon bonheur.

Cliquez pour entendre ce podcast : La gêne occasionnée, sur Soundcloud (et ne me demandez pas ce qu’est « soundcloud »).

Chaque émission est consacré à un film et parfois un livre. Bégaudeau prépare ses idées, il est cadré par un jeune homme sympathique qui lit ses notes, ce qui permet à l’écrivain de se reposer et de fourbir ses armes.

Il y condense toute sa capacité pédagogique, il y convoque sa belle culture de lettré et de cinéphile. Il a bien assimilé son Deleuze sans en faire des tonnes, sans réciter sa leçon. C’est impeccable.

Écoutez par exemple de la minute 20’00 jusqu’à la minute 25’00 de l’épisode 28 Drive my Car, film japonais que je ne verrai jamais. Ces cinq minutes m’ont marqué, alors que je passais la serpillère dans la cuisine. Un petit développement un peu scolaire mais brillant sur la justesse des formes, sur Bresson, sur les gestes esthétiques, sur les formes inédites et les avant-gardes.

On ne fera jamais l’économie du constat implacable que la question de l’art est aussi la question du vrai, la question du juste.

F. Bégaudeau, La Gêne occasionnée, 28.

Je me suis dit que j’allais utiliser cette séquence dans ma classe de philosophie au lycée. Puis il relie cela au film Drive my Car qui met en scène des acteurs de théâtre, pour expliquer des aspects importants du jeu d’acteur et de l’ambiguïté, la plurivocité du texte de théâtre. Enfin il termine avec « trois figures d’agencement entre texte et corps » dans le film japonais, et cela fabrique un petit système pratique et stimulant.

Quand il analyse des romans, sur ce même podcast, c’est un peu moins brillant j’ai l’impression. Il a besoin de distance avec une forme d’art pour mieux la voir et distinguer ses arêtes. Les romans lui sont trop consubstantiels, alors il en parle moins bien.

La lenteur de mes tomates

Les mêmes plants de tomates le 25 avril 2023

Deux semaines après leur mise en terre, mes plants de tomate tiennent, survivent et poussent, mais avec une lenteur désarmante. Je pensais naïvement que cela partirait comme une fusée mais c’est une espèce de stagnation qui s’impose.

Si l’on compare les photos de ce jour et celles des mêmes plants prises le 12 avril, on voit qu’ils ne sont pas identiques. Ils ont poussé, c’est entendu. Mais cela demande une grande patience.

La vie végétale n’est jamais immobile. S’il y a peu de croissance de la plante, cela ne veut pas dire que les racines soient inactives. Je veux croire que mes tomates sont en train de travailler sous la terre et de se déployer radicalement.

Les secrets d’un couple

Ceux qui nous connaissent superficiellement peuvent croire que mon épouse et moi formons un couple mal assorti et beaucoup ne donnait pas cher de notre union quand nous nous fréquentions en 2016. Il est vrai que beaucoup de choses nous séparent :

Elle est jeune, je suis vieux. Elle est douce, je suis dur. Elle est diplomate, je suis provocateur. Elle voile ses cheveux, j’exhibe ma calvitie. Elle sourit aux emmerdeurs, je fonce dans les murs. Elle est africaine, je suis européen. Elle est polyglotte, je suis unilingue. Elle est belle, je suis vilain. Elle sent bon, je sens mauvais. Elle chante faux, je chante juste.

Pourtant, à un niveau plus profond, ce qui nous unit est plus important que ce qui nous distingue. Pour comprendre cela il faut savoir regarder dans la structure des choses. La réalité concrète et matérielle fait de nous des êtres beaucoup plus proches qu’il n’y paraît.

Structure familiale

Nos familles sont considérées comme nombreuses. Nos parents sont plus ou moins ensemble, malgré des séparations, jusqu’à la mort.

Nous sommes avant-derniers dans la fratrie. Nous sommes les petits, qu’on n’écoute pas, mais il y a quelqu’un d’encore plus petit que nous parmi nos frères et sœurs. Cela determine beaucoup de choses dans notre façon d’appréhender la vie.

Nos frères aînés ont beaucoup compté dans notre éducation, et ont été protecteurs plus que tyranniques. Nous n’avons jamais eu peur de nos frères aînés, nous sommes donc entrés dans la vie adulte avec confiance et légèreté.

Incidemment, je suis plus âgé qu’elle, c’est vrai, mais j’ai l’âge de son frère aîné, non de son père, ce qui fat que dans ses représentations mentales, j’appartiens à la génération de sa fratrie non à celle de ses parents. Ceux qui disent : elle cherche un père ne comprennent pas les logiques de structures.

Structure économique et sociale

Nous percevions notre famille comme un peu plus pauvre que la majorité de la population nationale.

Ni elle ni moi ne faisions des courses pour acheter des vêtements. Pendant toute notre enfance et notre adolescence, nous avons porté les vêtements de nos frères et soeurs devenus trop petits pour eux.

Sur ce dernier point, la seule différence est que mon épouse prenait les habits de ses soeurs et les customisait : elle cousait, assemblait, rapiéçait, réinventait. Elle créait sa garde robe quand moi, je prenais les jeans et les pulls de mes frères sans rien changer.

Paradoxalement, cela a fait de moi un homme hostile au shopping et d’elle une lécheuse de vitrines. Mais dans les deux cas, nous apprécions les lieux de vente d’occasion, les entrepôts d’Emmaüs, la Ressourcerie du Vigan, les recyclerie. Nous meublons nos intérieurs avec des matériaux de récupération car nous avons toujours vécu comme cela.

Dans les deux cas, aussi, nous aimons acheter des vêtements de grande qualité, non seulement pour la frime mais poussés par un sens relativement proche de la dignité et de l’élégance.

Sagesse dans la précarité

Nous nous percevions comme pauvres, certes, mais nous ne souffrions pas de cette pauvreté. Nous n’avons jamais eu honte de notre famille ni de notre situation sociale. Devenus adultes, cela fait de nous des actifs qui peuvent passer d’emplois grassement payés à des périodes de chômage sans dépression. Nous pouvons ressentir une anxiété économique, due à l’incertitude et à la dureté du monde de l’emploi, mais nous savons profiter de ce que nous avons et nous déclarer chanceux d’avoir un toit et des choses délicieuses à manger.

Travail manuel et intellectuel

Dans notre enfance, ma femme et moi étions exposés au travail manuel. Nos pères étaient soit ouvriers soit artisans. Par ailleurs nos pères n’étaient pas d’excellents manuels, ni de super bricoleurs. Ni l’un ni l’autre n’aurait été capable de bâtir une maison tout seul.

Dans sa famille comme dans ma famille, il y avait cependant un respect pour la culture livresque. La musique, la poésie, la danse, la religion, la lecture, tout cela a une place dans nos vie depuis l’enfance. Abandonner l’école est chose fréquente chez nous, et il n’y a aucune honte à cela. Elle et moi, en revanche, avons poursuivi des études jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on nous foute dehors.

Cela nous amène à organiser nos journées de manière à la fois intellectuelle et manuelle : du bricolage, de la recherche, du jardinage, des cours de philosophie. Nos tâches ménagères sont le lieu d’engueulades comme dans tous les couples, mais nos vacances sont remplis de travaux de clercs paysans : corriger des dissertations, réparer des éviers bouchés, écouter des poètes arabes.

Hier, par exemple, nous sommes allés ensemble à la déchèterie et j’ai écrit sur l’écrivain suisse Nicolas Bouvier. J’ai installé des appliques sur un mur et j’ai écouté des podcast en anglais sur la traduction littéraire. J’ai rempoté des plants de tomate et j’ai envoyé un mail à un chercheur irlandais à propos d’un article que je suis en train d’écrire. Pendant ce temps, elle travaillait sa thèse et elle refaisait le système électrique des vieilles appliques. Elle lisait et bricolait un vieux miroir acheté sur Le Bon Coin.

Notre couple n’est pas plus solide ni plus harmonieux qu’un autre. Je ne parle pas de cela. Je dis seulement que les points communs qu’on croit avoir ne se trouvent pas où l’on croit.

Premières mises en terre des plants de 🍅

Je sais qu’il est un peu tôt pour les mettre en terre. On me dit qu’il est préférable d’attendre le mois de mai pour éviter les derniers frimas. Je tente ma chance avec deux plants tandis que je garde les autres à l’intérieur.

Mon plan consiste à mettre en terre de manière échelonnée pour expérimenter. Le but est de produire des tomates le plus tôt possible, dès que les beaux jours seront installés.

Je vous tiendrai au courant de l’évolution de la situation.

Mise en terre 12 avril 2023

Roux le Bandit d’André Chamson, un roman pour notre temps

Manuscrit de Roux le Bandit. Incipit du roman.

Publié en 1925, Roux le Bandit raconte l’histoire d’un déserteur. Le jeune Roux décide de disparaître dans les montagnes des Cévennes lorsque la France mobilise sa population pour aller se battre contre l’Allemagne dans ce qui va devenir la première guerre mondiale.

On comprend immédiatement combien cette histoire m’a charmé dès que mon ami Peter me l’a racontée. J’ai lu ce roman en 2012, lorsque je vivais moi-même dans une cabane cachée dans les montagnes cévenoles. Il était impossible de ne pas identifier le sage précaire quadragénaire et le héros trentenaire de 1914. Un siècle me séparait de Roux, et bien qu’il dût vivre une épreuve difficile et dangereuse, je me sentais proche de lui.

Au tout début, les Français partaient à la guerre la fleur au fusil et pensaient être de retour dans leur ferme quelques mois plus tard. C’est pourquoi les fermiers du roman racontent l’histoire en insistant sur le mépris qu’ils ressentaient vis-à-vis de Roux, quand ils s’aperçurent que le jeune paysan manquait à l’appel, qu’il s’était évaporé dans la nature.

Pendant le premier tiers du roman, peut-être la moitié, les Cévenols traitent Roux de lâche et le méprisent pour avoir cédé à la peur. Alors que les jeunes de la région se faisaient tuer ou blesser sur le champ de bataille, les vieux du village lui reprochaient de mener la vie de bohème et de tirer au flanc.

Mais la guerre s’éternisa et les Français se sentirent floués, trahis par leurs élites encore une fois. Déserter, finalement, n’était plus considéré comme une option aussi monstrueuse. C’est l’Etat qui est monstrueux et, dans des circonstances extrêmes, la désobéissance civile peut être la seule alternative à la barbarie. C’est ce que raconte le roman d’André Chamson à l’époque où l’auteur est pacifiste. Plus la guerre dure dans le temps, plus les paysans acceptent la fuite de Roux. Ils finissent par avoir des contacts avec le fugitif et, petit à petit, on comprend ses motivations : c’est un objecteur de conscience qui fuit la guerre par fidélité pour sa religion. Aujourd’hui, si le même héros était musulman et non protestant, on dirait de lui qu’il est « radicalisé » car il place sa foi au-dessus des lois de la république.

Homme des bois cévenol, déserteur de 14-18. Source inconnue.

Roux a vraiment existé, mais dans une région située plus au nord, en Lozère. Grosse différence entre le vrai Roux déserteur et le personnage de fiction : Alfred Roux ne parlait pas de religion, il se défendait avec des armes et n’attira jamais la sympathie des Cévenols car il était un sauvage incommode.

Le célèbre historien des Cévennes, Patrick Cabanel, qui m’a déçu lors de sa conférence à la médiathèque du Vigan mais dont j’apprécie les écrits, affirme qu’il existe un exemplaire de l’édition originale signée par André Chamson et par Alfred Roux lui-même, ce qui accréditerait l’idée selon laquelle l’écrivain et l’ancien déserteur se seraient rencontrés.

Je vous invite à lire l’article de Cabanel sur Roux le Bandit, il est un peu foutraque mais dans le bon sens du terme : bien écrit, c’est de la recherche historique de qualité, créative et réflexive, avec des sources faciles mais pertinentes, et quelques documents qui paraissent légèrement apocryphes, tout ce qu’on aime dans les bureaux de la Précarité du sage. Voir, en ligne ou sur papier, Patrick Cabanel, « André Chamson : Roux le Bandit, la guerre et la paix », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (1903-2015), Vol. 160, LES PROTESTANTS FRANÇAIS ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (Janvier-Février-Mars 2014), pp. 507-521, ici p. 510.

Connaissant cet historien, plus proche intellectuellement du Sage précaire que d’un scientifique incorruptible, je ne peux exclure qu’il ait purement et simplement inventé ce livre dédicacé, que personne n’a vu à part lui. Les historiens ont parfois aussi de ces envies de légendes et de mythes, comme le sage précaire les fait naître à sa façon.

Roux le Bandit doit donc prendre sa place dans la jeunesse des années 2020, après avoir plus à celle des années 1920. À l’heure des réformes iniques sur l’âge de la retraite, ce roman nous invite à réfléchir sur l’idée de retraite, de mises en retrait. Au temps venu des expérimentations de vie autonome et alternative, ce récit nous montre une vie d’insoumis pacifique et auto-suffisante. Le personnage de Chamson se débrouille tout seul, sans l’aide de la société, mais continue d’entretenir des relations d’entraide avec des vieux et des vieilles, il n’hésite pas à offrir son aide clandestinement à ceux qui le voient sur la draille ou dans les forêts. De ce point de vue, il me fait penser aux jeunes Arc-en-ciel qui vivaient en marge des villages et qui organisaient un système de solidarité inouï. C’est donc le roman des néo-ruraux qui cherchent quelque chose comme une résistance durable aux dérives du capitalisme.

Jeunes gens qui prônez la désobéissance civile, plutôt que de brandir des auteurs américains, lisez dans vos yourtes et exposez dans vos manifs de beaux exemplaires de Roux le Bandit, le roman des réfractaires non violents.

Culture en pots

Semis de basilic et plats de tomates, avril 2023

Cadeaux d’anniversaire imprévus pour le sage précaire

Photo de Element5 Digital sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « voyageur réactionnaire ».

Le 29 mars dernier, le sage précaire a fêté son anniversaire de la meilleure des manière, seul avec la femme qu’il aime. Sans bougie mais avec un délicieux gâteau, sans flonflon mais avec l’apaisement d’une soirée sans pression.

L’année dernière mon anniversaire fut un enfer. Des amis bienveillants étaient chez nous et voulaient me faire plaisir alors que je désirais être seul. Il fallait faire semblant d’être joyeux ce qui est probablement, pour un être humain naturellement joyeux, l’effort le plus difficile à fournir.

Cette année, une simple soirée avec celle qui sait me faire plaisir. Des cadeaux que je n’ai ouverts que le lendemain pour des raisons que je ne dévoilerai pas. Une bouteille de jus de fruit pétillant qu’on a oublié de déboucher. Le paradis.

Un cadeau d’anniversaire est apparu dans la presse : l’annonce de la parution d’un livre qui révèle les relations qu’entretiennent trois écrivains avec l’extrême droite. L’écrivain voyageur Sylvain Tesson est épinglé comme un bon vieux fasciste aux multiples fréquentations inavouables. Voilà qui tire une belle conclusion au travail que j’ai mené un peu seul depuis dix ans. Cela fait dix ans que je repère, dans l’écriture de cet aventurier, une tonalité réactionnaire, un style ampoulé faussement dandy, et des relents de racisme insupportable.

À la réflexion je ne suis pas si seul. Un autre chercheur en littérature des voyages a fait du bon travail sur l’imposture Tesson et je voudrais lui rendre hommage : Jean-Xavier Ridon. Lisez parmi ses articles ceux qui sont parus depuis les années 2015, c’est lumineux.

Le jour de mon anniversaire, donc, je vois le monde médiatique confirmer, sur le plan de l’enquête, ce que j’avais perçu dans les mailles du texte, dans la chair de l’écriture et le grain de la voix. Je sais que personne ne se dira jamais : « Il avait donc raison ce mec que j’ai rencontré dans tel train ou dans tel colloque. » Ce n’est pas ce genre de reconnaissance que l’on obtient. Les satisfactions du chercheur sont plus étouffées, plus solitaires, plus longues en bouche. Le sage précaire et sa meilleure moitié se contentent de se lover dans le noir non sans avoir avalé un entremet au chocolat.

Photo de Anna Shvets sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « Voyageurs racistes ».

D’un corrigé du bac qui tourne mal sur internet

Photo de Samson Katt sur Pexels.com générée quand j’ai saisi les mots « animal qui corrige un essai philosophique ».

Le ramadan commence aujourd’hui, donc le sage précaire va essayer de se comporter avec élégance et charité pendant un mois, en priant Dieu que ces qualités de charité et de partage pourront s’ancrer dans son âme et demeurer au principe de ses actions au delà du mois sacré.

Pendant un mois, je ne dirai pas de mal de mon prochain. Même le dernier film inspiré de l’ignoble Sylvain Tesson, je n’en dirai rien pour ne pas en dire de mal. Pendant un mois, ce blog sera un tapis de rose pour vous tous mes chers frères et soeurs.

Je ferai une exception pour une chose qu’il faut dénoncer rapidement. Il traîne sur internet un corrigé des épreuves de philosophie dont j’ai parlé dans les deux billets précédents. Un corrigé absolument atroce. Il est de salubrité public de clairement dire aux parents, aux élèves et aux professeurs que ce qui vous est montré comme la bonne copie de philosophie est en réalité une grave faute professionnelle. J’en demande par avance pardon à mon seigneur pour cette critique qui n’est pas une médisance mais une correction de correcteur.

Le site Studyrama.com propose des corrigés pour toutes les épreuves et voici le premier paragraphe de l’épreuve dite « question d’interprétation » sur le texte de Nietzsche dont j’ai parlé hier sur ce blog :

Longtemps, les philosophes depuis l’antiquité jusqu’à la psychologie se sont posés la question de l’identité véritable. Une substance immuable, voire immanente ou un roseau pensant selon Pascal ? Le « Moi », du latin ego, renvoi à la réalité permanente et inaltérable qui constitue qui je suis. C’est une entité difficilement définissable et identifiable car elle ne correspond ni à quelque chose de tangible, ni à une chose abstraite.

Correcteur anonyme de Studyrama.com

Les fautes d’orthographes sont d’origine, « renvoi » étant utilisé comme un substantif, l’étymologie de « moi » devenant ego. Et je ne parle pas du reste.

Nietzsche, le nihiliste, dans sa remise en cause presque totale de la pensée s’est attelé au

problème de se savoir.

Studyrama

Qualifier le philosophe de nihiliste de cette manière est choquant dès la première lecture. Et je ne parle pas du reste.

La suite est à l’avenant et se démarque par une avalanche de références sans aucune réflexion, ni mise en contexte, ni développement d’une quelconque réflexion personnelle :

Berkeley affirmait d’Irlande qu’Être, c’est percevoir, être perçu (esse est percipi). Son idéalisme s’est développé chez Kant dans la Critique de la raison pure. Nous sommes moins que nous paraissons suivant notre «public» du moment. L’homme s’adapte selon Hugo. Condillac croit que ce sont nos sensations plutôt que des vaines certitudes ontologiques qui forment notre Conscience comme notre Identité.

Studyrama

Et cela continue sur plusieurs pages sur le même ton. J’ai d’abord pensé que cette horreur avait été générée par une intelligence artificielle, mais les fautes d’orthographe m’ont convaincu que cela avait été conçu par un être humain. Un être humain probablement sous-payé pour réaliser en quelques minutes un travail aussi épouvantable que dangereux pour nos élèves. Les adolescents étant très influencés par ce qu’ils trouvent sur internet, ce genre de blague pourrait être vraiment dommageable.

En ce mois de ramadan qui commence, je pardonne ce prof précaire qui a dû produire cette copie pour toucher un petit salaire, mais je blâme le site internet qui va gagner de l’argent en fourvoyant des milliers d’élèves, et rendre la philosophie détestable aux yeux de tous les lecteurs.