Je ne vous parlerai pas de ce documentaire, La vie moderne, dont on fait la critique dans cette vidéo, mais comme on n’a pas le droit d’exploiter des vidéos sur La France de Depardon, j’ai pensé que cette critique faisait un bon remplacement.
Ce dont je voudrais parler, c’est du dernier événement à la mode en France : les Français qui viennent voir la France photographiée par un Français à la Bibliothèque Nationale de France.
« J’ai pris le risque déplaire à ceux qui ne reconnaîtront pas leur France et de réjouir ceux qui apprécient une perception intuitive, irréductible à une définition figée de l’identité française. » La France de Raymond Depardon (Désert et Palmeraie, 2010).
Cette dernière phrase est amusante car, en regardant les photographie de cette exposition, le visiteur pourrait se dire que l’image véhiculée de cette France est justement peu « métissée », très peu adaptée à l’idéologie multiculturelle qu’il est important de porter en bandoulière. Presque pas d’êtres humains, et quand il y en a, ils sont blancs et n’ont pas l’air étranger. C’est la « France des sous-préfectures », celle des petites villes et des villages où vit la moitié de la population.
Peu de gens dans les images, mais on y voit leurs activités, leur vie, leurs hobbies, leurs conflits. On y voit leur voiture, leur maison, leur magasin.
Leur jardin, leur cimetière.
J’ai beaucoup apprécié cette exposition, à la BNF, où je vais pour faire ma thèse sur le récit de voyage contemporain. La France de Depardon, c’est un magnifique récit de voyage. Un homme, vieillissant, voyage dans un fourgon aménagé et regarde son pays natal, dans toutes les régions, pour en rapporter une série de clichés.
Cela me fait penser à mon père qui, jusque récemment, vivait dans un fourgon aménagé, et ne possédait presque rien : pour l’emmerder un peu, je lui ai conseillé l’été dernier de s’acheter une veste et une cravate, histoire qu’on ne le confonde pas trop avec un voleur de poules.
Je me demande ce que mon père pourrait penser de cette exposition, lui qui ne va jamais à Paris, et qui n’aime ni les grandes villes, ni le froid de la France.
Depardon a choisi une vieille technique de photographie : la « chambre », comme dans Lucky Luke. Mon ami Mathieu m’a expliqué que la chambre permet de produire des images qui respectent les lignes, les volumes, sans procéder à ces distorsions que font automatiquement les appareils modernes. Cela donne une impression de monumentalité extraordinaire. De plus, pour imprimer correctement l’image, le temps de pose doit être assez long, ce qui permet aux couleurs d’être très nettes et très puissamment rendues.
Beaucoup de gens, dans la salle d’exposition, disaient que les photos avaient due être retouchées. Moi aussi je l’ai cru, jusqu’à ce que Mathieu m’explique la vie des images et des machines.
Il y a un art de voir les choses, qui se combine avec un art de voyager, qui se combine avec un art d’attendre, de se détacher, de se laisser dériver dans la minute présente.
En voyant les affiches, dans le métro parisien, je ne savais pas à quoi m’attendre, car je croyais qu’il s’agissait de 1500 années de l’histoire de France. En réalité, l’exposition concernait l’anné 1500. Une exposition sur la création artistique au tournant du XVIe siècle.
Moi dont le compositeur préféré s’appelle Josquin Després, et qui appartiens au XVIe siècle plus qu’à mon propre siècle, moi qui vois dans Montaigne l’idéal de toute vie humaine, je ne pouvais pas être indifférent à cette exposition.
Installée dans le Grand Palais, où j’allais pour la première fois, « France 1500 » m’a fait une forte impression. Il faut le dire avec force, c’est un événement extraordinaire qui a lieu, silencieusement, dans la capitale française. N’importe où ailleurs, une telle exposition provoquerait des mouvements de foules. Mais les foules préfèrent aller voir la rétrospective Monet. Tant mieux, cela nous laisse plus de place pour la renaissance française.
Fin XVe siècle, la France se relève à peine de la désastreuse « guerre de cent ans » et des guerres civiles. La France a failli disparaître, et elle retrouve un semblant de vigueur, grâce à ses paysans, grâce à l’immigration venue d’Italie, d’Espagne, de partout, et grâce à un pouvoir stabilisé et des leaders enfin capables de tenir à peu près debout.
En particulier, on insistera sur la figure d’Anne de Beaujeu (1461-1522), régente du roi Charles VIII à la fin du XVe siècle. Cette femme sut à la fois diriger le pays avec soin et avoir une grande influence sur la renaissance artistique de la France. Sa cour, à Moulins, était d’un faste extraordinaire, et son rôle dans l’art moderne français est inappréciable.
Pourquoi des mouvements de foules, alors ? Parce que nous pensions que l’art en France était rustique et que tout nous était venu d’Italie. Nous pensions qu’après les deux siècles brillants qui avaient amené les Français à « aimer la gloire comme un patrimoine » (Lavisse), les siècles merveilleux que furent les XIIe et XIIIe siècle, la France était tombée dans une sorte de barbarie artistique, et que nous n’avions pas un peintre apte à représenter une chèvre. Nous pensions que, gorgée de soleil italien, la Renaissance était venue du sud nous éclairer et nous subjuguer.
Or, on découvre que les Flandres ont eu sur nous une influence peut-être encore plus considérable que l’Italie. On découvre une double culture qui prend racine en France, région par région. Un courant venu du midi et une sève venue du nord se sont embrassés sur le sol convalescent de la France.
On découvre – enfin, on redécouvre – que l’humanisme lyonnais était brillant, et que Lyon avait en Perréal un artiste polyvalent d’un talent exceptionnel.
On découvre enfin des livres illustrés et des sculptures à tomber à la renverse. C’est bien simple, j’ai parfois eu envie de crier.
J’ai bu un café, début octobre, avec une femme élégante d’une quarantaine d’années. Originaire d’Irlande du nord, elle porte souvent un foulard Hermès au cou, ce qui lui donne, fatalement, un air « français ». Elle dit que ce serait un rêve, pour elle, que de pouvoir faire une thèse, pendant trois ans, et de mener la même vie que moi. Lire et écrire tous les jours, faire des recherches solitaires, et ne plus avoir à faire avec les gens pour un temps, ce serait un vrai bonheur. Je ne démens pas.
Je lui conseille de faire des démarches pour entreprendre une thèse. Après tout, il y a tellement de thésards qui détestent leur sort. Il serait bon que l’université s’ouvre à des personnalités qui se sentent faites pour la recherche. Quel sujet ? Elle dit que ce qu’elle connaît vraiment, c’est la mode, et que cela ne fait pas très académique. On ne sait jamais, dis-je, la mode est un sujet de recherche comme un autre. Je suis certain qu’il y a mille choses à dire, ne serait-ce que sur un foulard Hermès.
Et nous voilà partis dans une conversation sur cette marque dont j’apprendrai tout, car je ne savais même pas qu’elle était française.
Siobhan, ce n’est pas son vrai nom mais nous la désignerons ainsi, n’a pas les moyens de s’offrir de nombreux foulards. Elle n’est, selon ses propres mots, qu’une « petite collectionneuse », mais elle a une amie, à Dublin, qui possède des dizaines de foulards.
Quand elles se voient, l’amie dublinoise en apporte quelques uns, pliés et rangés dans leur boîte d’origine. Et les deux amies les sortent, les déplient et les contemplent longuement, en commentant les motifs, les couleurs, la texture. Je lui demande qui des deux plie et déplie. L’une ou l’autre, me répond-elle, il n’y a pas de règle fixe à ce stade du rituel, apparemment.
Je suis fasciné par la passion que peut inspirer des foulards. Les collectionneuses me font penser aux lettrés chinois avec leurs rouleaux de calligraphies et de peintures. Les rouleaux n’étaient pas suspendus sur les murs comme nos tableaux occidentaux. Ils étaient enroulés, rangés dans des étagères, et ils n’étaient exhibés que parcimonieusement, avec d’autres connaisseurs. On les déroulaient un par un, alors, et l’une des délectations venaient de ce que les oeuvres étaient dissimulées la plupart du temps. Contempler une oeuvre avait quelque chose de sacré.
C’est peu de dire que les foulards Hermès ont quelque chose de sacré.
D’après Siobhan, les collectionneuses ne se comptent pas parmi les femmes les plus riches. Elles appartiennent plutôt à une classe moyenne aisée, enrichie récemment, mais ayant suivi des études supérieures avancées. Elle dit, et elle se range peut-être dans cette catégorie, qu’elles aiment l’opéra, la musique classique et les beaux-arts. Qu’elles ne sont plus « toute jeune » et que les foulards ne sont pas réductibles à un signe extérieur de richesse, ni à un accessoire de compétition.
Elle précise que les femmes regardent les autres femmes avec un regard de juge. « Si une femme entrait maintenant, en un coup d’oeil, je dirais, ok c’est un 8/10 et je ne suis qu’un 7/10. » Elle dit que toutes les femmes sont ainsi, ce qui n’empêche pas l’amitié, mais une fois qu’un accord tacite est intervenu pour classer chacune dans sa catégorie. Si elles sont d’accord, sans se le dire, pour tenir leur rang, elles peuvent s’aimer avec une tendresse sans borne.
L’originalité des collectionneuses de foulards Hermès, selon Siobhan, c’est qu’il n’y a aucune concurrence entre elles. On n’admire pas la collectionneuse, mais les collectionneuses développent une « sororité » (sisterhood, dit-elle), et admirent ensemble les foulards, quelque soit la personne qui les possèdent.
D’ailleurs, il paraît qu’on ne les exhibe pas. Qu’on les porte de façon à ce que personne ne sache s’ils sont des authentiques Hermès ou des foulards d’une autre marque.
C’est ce qui me touche dans cette anthropologie de la mode féminine. Cette dialectique de l’intimité et de l’exposition. Ce double désir de jardin secret et de déshabillage, de pudeur et de provocation. J’avais remarqué cette double injonction dans les boîtes de brodeuse de l’ethnie Dong, en Chine méridionale. Fermée, la « boîte » ressemblait à un vieux livre austère ; en l’ouvrant, un monde de fleurs, de couleurs et de pliures sautait au visage. J’en avais fait une vidéo où ma main gauche montrait la gaucherie qui a toujours caractérisé mon rapport avec les femmes.
J’ai demandé à mon interlocutrice pourquoi le monde du cheval était si présent dans les foulards de la fameuse marque parisienne. Elle n’a pas évoqué l’histoire de la marque mais la féminité du cheval lui-même. Cela m’a rappelé Le Roi des Aulnes de Michel Tournier où, si je me souviens bien, le cheval représentait la féminité et l’homosexualité, et le cerf la masculinité hétérosexuelle. Reprenant Aristote, Tournier écrivait que le principe masculin se trouvait dans l’acte, et le principe féminin dans la puissance. Et que c’est pour cette raison que le cerf éjaculait dès qu’il avait pénétré la femelle, parce qu’il était « pur acte », dénué de puissance. C’était la sexualité féminine qui procédait à la négation de l’acte, en intériorisant le désir et en exigeant que l’acte de l’homme dure longtemps. La durée de l’acte le transformait progressivement en non-acte, en puissance, ce qui tuait au final son désir à lui.
Le foulard Hermès est, lui, dans la puissance, dans la durée, et dans la pérénité des petits coffres précieux, à ranger avec les boîtes à bijoux, les boîtes à boutons, les boîtes de brodeuses. Il imprime, vibre et distille ses mystères au contact soyeux des peaux de filles, qui rêvent d’instruments bizarres, de lanières, de cravaches, de bombes, de cuir, de hennissements qui leur donnent la chair de poule.
J’ai profité d’habiter près de Paris (Belfast, Irlande du nord), d’y avoir de la famille et de devoir y aller assez souvent pour inviter ma mère à m’y rejoindre pour des sorties dites culturelles.
Son frère Etienne nous a prêté un appartement à la Défense, et nous avons fait la bringue pendant deux jours et demi.
Comme ma mère est une voyageuse, je lui ai proposé de visiter le musée du Quai Branly. Vous savez, c’est le musée de Jacques Chirac qui devait s’appeler d’abord « Musée des arts premiers ». Au début, les gens pensaient que l’expression d’arts premiers étaient classe, puis très vite, on s’est aperçu que ce n’était qu’une manière de dire « primitif », « sous-développé », « sauvage », sans le dire tout à fait.
Surtout, quand on voit des artefacts datés du XIXe siècle japonais, on se demande vraiment comment confondre cela avec de l’art produit par des sociétés traditionnelles.
Bref, ce joli musée montre des collections d’ethnologie du monde entier. Il existe pourtant un prestigieux « Musée de l’homme », fermé pour rénovation, connu pour avoir accompagné la recherche française dans ce domaine tout le long du XXe siècle, et plongeant ses racines dans les débuts de l’histoire naturelle (!) au XVIIIe siècle.
Il s’agit d’une collection d’objets ethnologiques, mais rassemblés à des fins esthétiques, voire décoratives. Dit comme cela, il faut avouer, cela nous renvoie à l’exotisme le plus grossier. L’exotisme du XIXe siècle, où l’on se pâmait devant des choses venues d’ailleurs, mais uniquement parce qu’elles parlaient à nos sens et qu’elles dépaysaient. L’exotisme comme version esthétique du colonialisme, comme nous en avions déjà parlé ici à propos de Pierre Loti et des femmes asiatiques en générale.
Tableau de Nouvelle-Guinée
Ce lien entre le fringant musée du quai Branly et le colonialisme est en fait inscrit dans l’histoire même du musée, et mérite d’être rappelé brièvement :
1931 : « L’Exposition coloniale » montre aux Parisiens les richesses, les curiosités et les peuples qui habitaient le territoire conquis par la France. On construit pour cela le Palais de la Porte Dorée, dans le 12ème arrondissement. Les indigènes y sont montrés en habits traditionnels comme dans une foire, ou un zoo.
1935 : Musée de la France d’Outre-mer. C’est le nouveau nom de l’Exposition coloniale, dans les mêmes locaux.
1960 : Musée des arts africains et océaniens. Autre nom, même endroit.
1990 : Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie. Idem.
2003 : On décide de fusionner les collections de ce musée impérialiste avec le nouveau musée voulu par Jacques Chirac. Embarrassé par l’expression d’arts premiers, on ne trouve pas de solutions. On ne trouve pas de nom pour ce musée, que l’on voudrait grand public, sexy (donc pas trop scientifique, genre « musée de l’ethnologie »), et en même temps pas raciste ni colonialiste (genre « musée des sauvages et des cannibales du monde entier »). On ne trouve pas, alors on laisse le nom de l’adresse : quai Branly.
Comme on ne sait pas comment parler des arts issus de l’Afrique, de l’Océanie, de l’Asie et de l’Amérique précolombienne, on parlera peut-être un jour des « arts du quai Branly ». Pour une analyse du contexte historique du musée, cliquez ici.
Cela reste un fabuleux musée à visiter, avec sa mère par exemple. Dans les espaces consacrés à l’Afrique, on a le bonheur de voir des statues, des tissus et des balafons pareils à ceux que mes parents ont ramenés de Ouagadougou, quand ils y habitaient dans les années 60. Le blogueur est heureux de voir des masques Fang (Gabon), qui lui rappellent les billets du superbe Equateur noir, écrit par Agathe et Ben.
L’un des plaisirs de vieillir, c’est de voir ce que tout le monde devient autour de soi. Quand on retrouve des copains et qu’on discute, on se sent parfois rétroprojeté dans les années 90. Parfois, c’est le contraire, on se sent tiré vers des temps qui sont clairement devant soi, ou même hors de sa portée.
Il en est des individus comme des sociétés. Certains sont historiquement « froids » pour parler comme Lévi-Strauss. C’est-à-dire qu’ils cherchent, inconsciemment peut-être, à rester au plus près d’un équilibre originaire. J’appartiens à cette catégorie, je crois. Ils changent, vieillissent, déménagent, se lancent dans des aventures, mais toute leur vie est intact. On pourrait prédire ce qui adviendra d’eux dans vingt ans.
Et puis il y a les individus comme Françoise. Quand je la revois, je vois une femme qui a fait la synthèse entre sa jeunesse et la suite de sa vie pour se lancer dans des projets fous. Elle s’est mariée, a fondé une famille, a monté une affaire dans l’hôtellerie et une affaire dans l’art contemporain (une galerie, quoi). Dans le même temps, elle a fait construire une maison extraordinaire en plein quartier de la Croix-Rousse, dessinée par un architecte de renom (dont j’ai oublié le nom.)
Il fallait oser, dans un climat économique délétère. Il fallait surtout posséder un sens artistique sûr, combiné à un sens aigu du marché et des affaires.
C’est ce que j’aime chez elle, son impressionnante capacité à se projeter dans l’inconnu. Elle excelle à bricoler et à combiner des choses, tout ce qui passe, pour en faire des structures nouvelles.
Son attention est souvent flottante, quand on parle avec elle. Elle est souvent déconcentrée, souvent « à l’ouest ». J’utilise, pour parler d’elle, des expressions des années 90 car c’était nos années de jeunesse. Si elle semble être « à côté de ses pompes », dans les conversations, c’est parce qu’elle est déjà ailleurs, en train d’assembler des trucs, de manipuler des possibles, ou de laisser voguer son imagination. Qui retombera sur terre, ou dans la pierre, inéluctablement, quelques années plus tard.
Dans sa galerie d’art, en ce moment, des peintres et des dessinateurs qu’elle dit « faire vivre », et qui la font vivre. Ce ne sont pas des oeuvres d’art qui m’intéressent beaucoup car je suis resté bloqué dans les années 90 : l’art contemporain qui me fait vibrer, ce sont les installations, les dispositifs, les grandes créations poétiques à moitié conceptuelles, à moitié matérielles. L’artiste contemporain qui représente pour moi le nec plus ultra, c’est Ann Hamilton. (Comme par hasard, le Musée d’art contemporain de Lyon lui avait consacré une magistrale monographie en 1997.) Le format « tableau » que l’on trouve dans la galerie Françoise Besson, à mes yeux, a connu son achèvement avec Supports-Surfaces et avec le Pop Art. Voilà.
Mais Françoise me pardonnera de parler de la sorte, car même à l’époque où j’avais son âge, je pensais déjà comme un vieux con.
De sa guesthouse, la plus belle vue de Lyon. Un soir j’y ai vu une famille de Philippins (ils ressemblaient à des Philippins, mais ils étaient peut-être mélanésiens), prenaient des photos de la ville avec du matériel de professionnels.
Un autre soir, j’y ai vu une femme magnifique aux cheveux bouclés, qui me fait penser à une forêt amazonienne, avec des rivières, des lianes, de la verdure et des oiseaux chatoyants.
Pour sa maison, des blocs de pierre venus d’une carrière du Gard, et assemblés tel un puzzle.
C’est peut-être cela, la vie de Françoise, un puzzle. Et dans vingt ans, Dieu sait quels blocs, chus de quel désastre obscur, seront à nouveaux assemblés, et pour quel équilibre.
Quand on se plaint du nombre des livres qui paraissent chaque année, on oublie de préciser le rôle que jouent les petits éditeurs dans ce phénomène. Les grands (Gallimard, Grasset, Seuil, Minuit, P.O.L., etc.) ne cèdent pas à je ne sais quelle inflation. Ils publient autant de livres, je pense, que leurs homologues étrangers, quand ils en ont (des homologues).
Mais, le système français est ainsi fait que de nombreux éditeurs s’installent et lancent des livres chaque année, ce qui produit cette impression d’embouteillage dans les médias. Cette impression n’est pas la mienne, car j’aime cette profusion de livres, comme je m’en suis expliqué lors de la rentrée 2007. Alors il est de bon ton de les discréditer, ces petits éditeurs qui publient des petits auteurs (parfois ce sont les mêmes).
J’avais dit à la rentrée 2009 que la seule chose qui nous différenciait de nos voisins était cette rentrée littéraire qui mettait le livre au centre de l’attention du pays pendant quelques jours. Ce n’était pas faux mais c’était réducteur. La France est le théâtre d’autres différences dans le domaine du livre, de nombreuses différences. Dont la présence de petites maisons d’édition un peu partout, qui ouvrent et qui ferment infatigablement. Même le sage précaire a songé à en monter une. Mais il ne l’a pas fait et en voici la raison.
A la différence de ce qu’on laisse entendre dans les médias traditionnels, les petits éditeurs ne travaillent pas seuls dans leur coin, à sortir de livres d’amateurs qui n’intéressent personne. Au contraire, ils s’inscrivent assez profondément sur des territoires, des quartiers ou des villages, et se situent souvent à la croisée de divers communautés. Prenons pour exemple les éditions Fage : installées à Lyon, elles produisent des livres qui, parfois, ont une diffusion nationale comme le récit de voyage de Jean-Christophe Bailly, Dans l’étendu. Mais surtout, beaucoup de leurs livres sont le fruit de partenariats avec des musées de la région Rhône-Alpes, des associations, des chercheurs et des artistes, ce qui crée du mouvement et de la richesse dans des réseaux locaux.
Avec Filer la métaphore, dont j’ai déjà parlé ici, les éditions Fage font bouger des lignes et favorisent des rencontres entre plusieurs mondes, plusieurs codes, plusieurs territoires et plusieurs paroles. Dans ce livre, on trouve l’édition lyonnaise, le Musée dauphinois de Grenoble et celui de l’art contemporain. C’est une multiplicité de regards que ce livre met en scène. Et tandis que de nombreux ouvrages publiés chez les grands parisiens passent au pilon et sont oubliés au bout de quelques semaines, ce type de publications intéresse des publics variés pendant des années, discrètement. Les petits éditeurs travaillent ainsi silencieusement le commerce, le tissu associatif, la recherche, le patrimoine et la création d’une région donnée.
C’est pourquoi la sagesse précaire ne se prète pas à de telles entreprises. Trop peu ancrée, trop nomade, trop individualiste.
Plutôt que de les critiquer, donc, ou de se lamenter sur le nombre de livres qui paraissent chaque année, on devrait rendre hommage à ces passionnés qui font vivre la culture du livre et de l’édition sur l’ensemble des territoires. S’il est vrai que cela est un phénomène franco-français, comme le disait Philippe Sollers l’autre matin à la radio, alors réjouissons-nous en.
Je suis sorti abasourdi des Galeries Lafayettes et, dans la foulée, par hasard et sans préméditation, je suis entrée dans une banque. Pourquoi, je ne le sais plus.
Qu’est-ce qui m’a fait pousser la porte d’une banque, mes ailleux ?
Là, une émotion m’a saisi qui me poursuit depuis des semaines.
Photo : journéesdupatrimoine.culture.fr
Ce dans quoi j’entrais était d’une audace extraordinaire. La lumière tamisée, brune. Quelque chose de sucré et d’animal dans l’atmosphère.
C’était encore la « Belle époque » qui s’exprimait, mais différemment que dans les Galeries Lafayette, de l’autre côté de la rue. Comme dans le grand magasin, le plafond consistait en une verrière en dôme, mais ici, l’impression donnée était plus calme, plus intérieure, plus chaleureuse.
XXe siècle commençant, couleurs étranges, passant du vert au noir par le beige, l’or et l’ocre « terre sienne ». Un espace immense où l’on se sent devenir insecte. Un insecte bien à l’abri. Verre, béton armé et métal, on était en plein futurisme. Je me promenais, incrédule : je savais que j’étais dans un lieu construit un siècle plus tôt, et en même temps, les poutrelles en métal apparent, les espaces de travail ouverts, la diffraction de l’espace me paraissaient très contemporains.
Photo : paris-en-photo.fr
Parfois, on se sentait dans un hall de gare, mais une gare silencieuse, secrète, pour des voyages sans train et sans déplacements. A d’autres moments, cela faisait penser à une église. Gare, église, tout cela ne devient un peu confus.
Oui, il y a quelque chose de sacré dans l’atmosphère, dans les formes et dans les couleurs. Du sacré et du sucré.
Je sais d’où venait l’impression de sucré. De la ruche. C’était une architecture organique, qui prenait modèle sur les constructions animales : ruches, termitières, terriers. Ce bâtiment est plein d’alvéoles et de niches, de gîtes.
Photo: suri.morkitu.org
C’est l’agence centrale de la Société Générale, boulevard Haussmann. Avec l’opéra et les Galeries Lafayettes, elle forme un triangle impressionnant, où se mèlent l’argent, les échanges, l’art et la musique.
Il ne faut pas rater la visite jointe de ces deux grands joyaux de l’art nouveau : la banque et le grand magasin. Aux Galeries Lafayettes, la verrière et le décor ont pour effet d’étourdir le passant pour lui faire dépenser toute sa fortune. A la Société Générale c’est le contraire : l’architecture cherche à rassurer le client, intérioriser ses angoisses, afin de l’encourager à économiser, à thésauriser, à enfouir sa fortune dans la magnifique « Salle des Coffres » rutilante.
D’où la ruche et les alvéoles, pour rappeler le génie conservateur des abeilles.
C’est la première fois que je rencontre ce phénomène. Une architecture centrifuge et une architecture centripète. A deux reprises, les années 1900 nous font tourner la tête, mais là pour sortir de soi, et ici pour descendre en soi, au fond de son moi capitaliste.
La prochaine fois que je ferai visiter Paris à des amis étrangers, je n’hésiterai pas à les amener au temple du shopping pour Chinois en goguette. Mon ami Chen Liang Ming, de l’université de Fudan, m’avait dit que les lieux les plus visités par les groupes organisés de Chinois étaient la Tour Eiffel, l’arc de triomphe et les Galeries Lafayette.
J’ai toujours cru que les Galeries Lafayette étaient un lieu sans intérêt. Je n’étais, comme d’habitude, qu’un arrogant petit snob sans culture.
C’est un des lieux qui m’a le plus ému lors de mon dernier séjour dans la capitale. Nom de nom, un temple à la marchandise, au commerce entre les hommes. Un décor doré pour impressionner les petites bourgeoises, la classe moyenne émergente des villes et des provinces. Fin XIXe, début XXe siècle, c’est la Belle époque qui respire et qui se contemple en des abîmes d’opérettes.
Tout est pensé pour faire tourner les têtes, et que les femmes dépensent sans compter. Le décor ressemble à un décor de théâtre. Les clients sont aussi des spectateurs, ils contemplent la ronde extraordinaire du commerce, la ronde des marchandises, le fourmillement des gens et des biens.
J’aime de moins en moins la fiction, et peut-être ne l’ai-je jamais vraiment aimée.
Concernant un petit événement, simple et beau, comme : « Un funambule marche sur un fil entre les deux tours du World Trade Center », on peut préférer le grand roman de Colm McCann, Let the Great World Spin, où le livre documentaire du funambule lui-même, Philippe Petit.
Moi, je n’ai vu que le documentaire, tiré du livre du funambule, intitulé Man on Wire (homme sur câble). Ce qui est extraordinaire dans ce film, ce sont les images d’archives d’un individu complètement inconnu. On le voit dans les années 70, en France, faire le clown à Paris, s’entraîner à marcher sur un fil, avoir une vie sociale et sentimentale entièrement tournée vers ses projets à lui. Tout jeune, il avait déjà le souci de se filmer, avec les caméras de l’époque. Le film est aussi basé sur des interviews croisées de sa femme de l’époque, de ses complices et de lui-même, Philippe Petit, qui semble être le grand ordonnateur de ce chant à sa propre gloire.
C’est donc l’histoire d’un mégalomane qui, à la différence de la plupart des mégalomanes, a réussi à tirer d’une activité complètement insignifiante (marcher sur des câbles), non seulement une forme de célébrité, mais surtout une production documentaire assez belle et émouvante.
Car, grâce à la musique (cette grande manipulatrice d’émotions), le film est parsemé de très jolies scènes, et on se sent conquis par le fait que cet homme marche dans le ciel, enchante un peu les paysages urbains, fait regarder dans les espaces où personne ne regarde.
Mon grand regret, dans Man on Wire, c’est la volonté de Philippe Petit de succomber à l’ « illusion rétrospective » que donnent les fictions. Il prétend que dès le début de sa vie d’artiste, il rêvait des tours jumelles de New York, et que toute sa vie était tournée vers l’accomplissement de ce lien funambulique entre elles. Le fait que sa femme et ses amis avouent avoir rompu avec lui après ce succès semble confirmer que c’était le point d’aboutissement de sa vie.
Surtout, comment ne pas voir dans cette illusion rétrospective une volonté de profiter du fait que les tours soient maintenant disparues, et de transformer ce beau geste un peu fou en rêve prémonitoire, ou en préscience obscure que quelque chose de terrible allait arriver à New York trente ans plus tard.
Je trouve que le film pâtit de cette narration qui cherche à faire croire que les choses devaient se passer ainsi, qu’elles étaient comme écrites dans les années de jeunesse du héros. Le film en pâtit car, en voulant prendre les armes de la fiction (où les personnages suivent des destins que l’auteur peut croiser et décroiser à sa convenance), c’est la force du documentaire qui s’affaiblit.
Au fond, on touche là à la fois aux limites du film Man on Wire et à celles du funambulisme comme art et comme spectacle. En tirant un fil, un gros câble en réalité, entre deux bouts d’une narration, le spectateur est certes pris par une émotion où se mêle l’équilibre et le déséquilibre, la vie et la mort, le ciel et la terre, mais il y a tellement peu de doute sur l’issue de l’événement, qu’il est difficile de s’y intéresser durablement.
C’est pourquoi les grands documentaires ne sont pas souvent rétrospectifs, peut-être. Pour donner de la place aux bifurcations de la vie humaine.
C’est pourquoi aussi les grandes oeuvres documentaires, quand elles sont rétrospectives, refusent la linéarité du récit, bouleversent la chronologie, et se méfient comme de la peste de l’héroïsme et de l’épopée.
L’éditeur Jean-Pierre Huguet s’occupe d’un lieu de création tout à fait impressionnant. Dans la cambrousse, à une heure de voiture de Lyon. Dans les monts du Pilat, sur les hauteurs d’un village charmant au nom magnifique : St Julien Molin Molette.
Une ancienne usine en pierre, que l’éditeur appelle « cathédrale ouvrière », domine la vallée. Au dernier étage, la salle est immense, grande comme une cathédrale en effet, et se trouve être l’écrin d’une œuvre unique. Cette œuvre unique se doit d’occuper le mur du fond. Toutes les expositions ont en commun de n’occuper que la surface du mur, et de laisser le reste de l’espace aux visiteurs, aux dialogues entre les gens et l’œuvre. Cette grande salle en plan libre, digne d’un étage du Musée d’art contemporain de Lyon, percé de dizaines de fenêtres en arc de cercle, est tout entier consacré à ce mur, qui paraît petit quand on entre.
Or, ce qui frappe d’emblée, c’est l’espace, le parquet et les fenêtres, c’est-à-dire le volume, la lumière et la couleur. Le fait de privilégier le mur du fond provoque un renversement de la perception, par lequel l’espace devient lignes de perspective, et le mur point de fuite. D’ailleurs, cet espace d’exposition s’appelle « Le Mur du fond ». Qu’on ne s’attende pas à voir l’espace rempli de sculptures et d’installation, à moins d’un dispositif subversif.Quand j’y suis allé, l’artiste Michel Jeannès y exposait « Marianne mise à nu ». Un simple drapeau tricolore accroché sur ledit mur. En évoluant dans la salle, on voit peu de changement, peu de spectacle. C’est en se rapprochant vraiment qu’on distingue ce qui fait l’originalité de l’œuvre : le drapeau est coupé en deux en son milieu et réassemblé, de bas en haut, par des boutons de nacre.
La notion de « matrimoine »
On commence à bien connaître le travail de Michel Jeannès, et l’usage étonnamment fructueux qu’il fait des boutons de mercerie. Non seulement les boutons symbolisent le lien, l’union, mais surtout ils renvoient au monde féminin des mères, des boîtes à boutons, du travail discret et profond de la couture, du reprisage, du soin des vêtements de la famille. Dans les différents terrains qu’il occupe, Jeannès est très attentif à la parole des femmes, non pas en tant qu’êtres universels, mais depuis leur rôle, jugé subalterne dans les sociétés phallocrates, de travailleuses de l’ombre.
Dans ce sens, et pour ce faire, en parallèle aux « Journées du Patrimoine » qui ont lieu chaque année en France pour que les fils de la patrie communient dans la grandeur de leur culture commune, Jeannès a bricolé les « Journées du Matrimoine ». Le patrimoine, c’est ce que lègue le père à ses enfants, c’est la richesse matérielle où se concentrent les valeurs fondatrices de la famille ou de la communauté. Le « matrimoine » évoque ce qu’inspire la mère : un ensemble de gestes, de manière d’être, une douceur et un effacement de soi qui sont proprement bouleversants. J’avais écrit un texte sur les manières de représenter son père et sa mère : le père inspire les portraits et les sculptures, alors que la mère n’est pas une « figure », c’est plutôt une chaleur, une force qui nous habite et nous traverse. Le père c’est l’affirmation de l’individu, la mère est ce qui se diffuse entre les individus. Dans les familles traditionnelles, le père tranche et donne à chacun son dû, la mère donne en contrebande, rétablit d’autres équilibres, fait régner d’autres justices.
Difficile travail, fragile gageure que ces journées du matrimoine, dont un très beau texte de Cécilia de Varine rend compte dans Filer la métaphore. Du bouton aux journées du matrimoine (éditions Fage, 2010). Il s’agit d’un livre qui fait le point sur dix ans de travail de Jeannès et du collectif La Mercerie. J’encourage vivement à le feuilleter, ne serait-ce que sur le site du Musée dauphinois, pour se faire une idée de la place que peut prendre l’objet livre dans le parcours d’un artiste.
Le patrimoine de la nation
La mère patrie, la république incarnée dans la plantureuse Marianne, Jeannès ne pouvait pas la rater. A un moment ou à un autre, il allait tâcher de lui recoudre son habit, lui tailler un corsage, que sais-je ? lui recouvrir la poitrine débraillée.
Il a fait plusieurs expositions, à Paris, au Japon, en Rhône-Alpes, mettant en scène, entre autres, des drapeaux tricolores déboutonnés et reboutonnés. Ici, sur le « mur du fond », le symbole de la nation française est déchiré, et il est « rapiécé », ou reboutonné, comme un chemisier – les boutons sont sur le pan gauche, comme dans les vêtements féminins !
La machine à interpréter peut alors partir en croisière. Le geste artistique est simple, et grâce à sa simplicité, le sens qu’il fait naître est multiple, et presque infini. Par ce drapeau reboutonné, on voit la communauté nationale réconciliée par le travail d’intercesseur des mères, des femmes et des filles.
On voit la fragilité inhérente à toute communauté humaine, combien son unité ne tient qu’à un fil. En ces temps où la Marseillaise est sifflée par des Français qui ne se sentent pas intégrés dans le groupe, pas représentés par le drapeau, cette œuvre rappelle deux choses : d’abord que la déchirure est première, la discorde et la désunion originaires ; elle rappelle ensuite le rôle crucial des mères dans la pacification des passions, et dans l’édification collective.
Le « matrimoine » dont témoigne cette œuvre, c’est le travail patient, à l’intérieur des familles déchirées par la migration, par la pauvreté et les conflits, de se refaire des liens avec un nouveau territoire, une nouvelle organisation. Les idéaux de la république, en effet, se sont introduits dans les familles, dans les prénoms, les habits, les façons de se tenir et d’échanger.
Si ce drapeau boutonné peut être vu comme sacrilège par certains, moi j’y vois plutôt un geste tendrement patriotique (matriotique, en somme), qui ne voit pas la France comme une nation orgueilleuse, mais comme une famille nombreuse et bruyante, où les personnes les plus importantes ne sont pas le père ni les grands frères, mais telle ou telle personnalité qui cherche en secret à apaiser les fâcheries, à faire revenir les fils prodigues ou les brebis égarées.
Il suffit de faire quelques pas en arrière, et les boutons de nacre s’effacent. Ils se perdent, se font oublier, de même que le déchirement du tissu est devenu invisible. Les boutons laissent la place, modestement, à l’apparente majesté de l’union des contraires. Bleu, Blanc, Rouge, tel est notre patrimoine.