Saisir, à voix basse

Par la voie des rythmes

Dans cette vidéo, les secousses infimes viennent des mouvements intérieurs de mon corps. J’ai posé la caméra sur un livre, lui-même placé sur mon torse. Les rythmes du graphisme de Michaux sont donc redoublés des rythmes de mon coeur.

L’imaginaire enfoui d’un homme défile devant nos yeux, imaginaire capté et mis en brochette. Ni abstraits ni figuratifs, ces dessins font penser à des lettres, des idéogrammes, des signes, des animaux, des insectes. Comme dans les manuels de chinois, des passages sont créés entre des actions d’hommes et des signes. Parfois, ce sont les signes qui redeviennent actions et choses. Michaux se promène à la lisière du sens et de la matière, de l’écrit et du visuel, de l’incorporel et des corps.

On pense à des images de cauchemar, à des dessins de fous, d’enfants, de drogués. On pense à des peintures rupestres, à des classifications d’histoire naturelle, à des alphabets de peuples anciens, à des mouvements de danse.

Dès la première page, l’influence de la culture chinoise se fait sentir. Le trait qui rappelle le chiffre 1 du mandarin, mais aussi les signes posés en lignes, dont l’illettré ne sait s’ils se lisent à l’horizontale ou a la verticale. Si certaines pages sont des lignes horizontales, d’autres s’appréhendent en colonnes, commes les poèmes de chinois classique. Michaux utilise son illettrisme en art.

Lévi-Strauss raconte, dans Tristes tropiques, qu’un chef Nambikwara prit un stylo et traça des lignes compliquées qui ressemblaient à l’écriture de l’ethnologue. Ce dernier faisait semblant de comprendre, et, devant les membres du village impressionnés, le chef montrait qu’il possédait le pouvoir magique du Blanc. Il avait transformé son illettrisme, il n’était plus tout à fait illettré.

Michaux fait de nous des illettrés. Il nous ramène à l’état d’enfance, où nous pratiquions la lecture sans savoir lire. L’époque où nous regardions les images, et suivions les lignes d’écriture du doigt en prétendant savoir ce qu’elles racontaient.

Le carreleur

Dans la salle de bains, il étalait le mastique sur le mur, pour faire tenir les carreaux. Je le regardais tracer les lignes grises avec sa spatule édentée, c’était beau comme une peinture contemporaine. J’avais envie de le filmer pour vous montrer, mais vous aussi vous avez une salle de bains, des carreaux, et vous aussi vous avez des carreleurs qui viennent faire de l’art dans votre maison.

Lee est un homme de Belfast qui travaille au noir pour les petits propriétaires. Il parle football avec moi mais n’ose pas aborder la question des Bleus. En général, ici, les gens ne parlent pas de l’équipe de France en présence des Français, par égard, par un réflexe de politesse : ils pensent que c’est inapproprié d’évoquer un tel désastre. Ils se lâchent sur Facebook, en revanche. Lee aime bien l’équipe d’Espagne et l’équipe du Brésil.

Il dit qu’en Espagne, les gens sont très abrupts. Pas rude, si vous voulez, mais abrupts. Il y est allé pour des vacances. Où ? Il ne s’en souvient pas, quelque part sur la côte. Honnêtement, il a trouvé les gens abrupts. Pas méchants, pas mauvais dans le fond, mais enfin, il s’adressent la parole sans ménagement. « Nous, ici, on est beaucoup plus timides. Les gens pensent ‘Belfast /bombe /explosion /attentat’ mais pas du tout, on n’est pas comme ça. Qu’est-ce que vous pensez des gens d’ici ?’

Je dis que j’aime les gens d’ici. Il me rétorque que je peux dire ce que pense. Je dis que je le pense.

Lee est allé en vacances dans de nombreux endroits d’Europe : Espagne, Grèce (Crète), Chypre. Jamais la France. Tiens, c’est la première fois, après un quart d’heure de conversation, qu’il évoque mon pays. La destination qu’il a préférée ? « Ah Chypre ». Oui, beau soleil, il faisait très chaud et la mer était fantastique. Chypre, il y retournerait bien. Le temps y est meilleur qu’à Belfast, oui.  

« Filer la métaphore », de Michel Jeannès

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Juste un petit mot pour annoncer la parution de ce livre dont j’ai vu la couverture sur internet. Michel Jeannès, c’était un commentateur sur ce blog, qui a joyeusement détourné la fonction bloguesque pour en faire un terrain de jeu rhétorique et bordélique. Dieu sait ce qui serait advenu de La Précarité du sage si je n’avais pas mis le holà à toutes ses acrobaties verbales et ses duos d’équilibristes avec François et leurs innombrables pseudonymes ? Il a tenté un coup d’État avec moi, il a échoué, mais qui ne tente rien n’a rien.

Michel a alors solennellement déclaré qu’il ne reviendrait sur ces pages que lorsque je serai devenu docteur. Chiche.

En attendant, il n’a pas chômé, le Jeannès. Vous vous souvenez peut-être de ce billet où je narrais cette histoire de boutons, de dispositif artistiques, et où j’évoquais une piste de recherche concernant le récit de voyage et le commerce mercier.

D’ailleurs, j’y pense, mercier, c’est un nom beckettien! Mercier et Camier, très beau roman de 1946, où les deux amis essaient de sortir de la ville et n’y parviennent pas. Deux amis qui ne cessent pas d’abandonner le voyage, voilà un magnifique sujet de roman, et une idée certainement fertile pour l’étude du récit de voyage contemporain.

Ce billet, donc, dont vous vous souvenez peut-être, parlait de ces fiches sur lesquelles des gens, des anonymes, votre serviteur, devaient coudre un bouton et raconter l’histoire qui les reliait à ce bouton. Le bouton étant lui-même un objet conçu uniquement pour créer un lien entre deux pièces d’étoffe, le dispositif mis en place ouvrait à une prolifération de liens. Liens, unions, accroches et accrochages, noeuds, relations, tout faisait métaphore et entrait en résonnance avec l’objet bouton.

Une de ces fiches compose la couverture de ce livre, que je n’ai pas encore lu. Je l’achèterai à mon prochain retour en France.

Clair de lune et vie moderne

On dit que Debussy est le musicien national, voire nationaliste, du tournant du siècle. Qu'il incarne la France, l'esprit français, par oppisition à Wagner. Chez Proust, les habitués du salon des Verdurin montrent, au contraire, leur ouverture d'esprit, leur élitisme libéral, en affichant leur amour de Wagner.

Moi, ce qui me frappe, c'est l'américanisation, la jazzification de la musique, dans les morceaux de Debussy, avant même la création du jazz. Dans Clair de lune, il y a des passages qui annoncent Gershwin et Bernstein.

Comme tout le monde, je sais que ce mouvement de la Suite bergamasque est inspiré du poème de Verlaine, mais je n'entends aucun lien entre la musique et le poème. Par honnêteté, et pour le plaisir, je colle ci-dessous le merveilleux Clair de lune.

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Moi, ce que j'y vois, c'est la vie moderne, les longues attentes dans les gares de chemin de fer. Les accords dissonants me paraissent plus proches des trafics des grandes capitales que de l'ambiguë tristesse des masques et bergamasques. Les clowns grotesques de Verlaine sont d'une autre inspiration, je trouve, car aujourd'hui, écouter Debussy nous projette au cinéma.

Qui n'a pas l'impression qu'il s'agit d'une musique de film ? Un film muet, un peu bizarre, mi-poétique mi-burlesque ? 

China Through the Lens of John Thompson 1868-1872

À Liverpool, au Musée Maritime, sur les docks, une très belle exposition du photographe John Thompson montre une Chine vulnérable, bronzée et sensuelle.

Ce qui m’a ému, ce sont les rares photos prises à Nankin. La pauvre ville venait d’être détruite par le mouvement révolutionnaire des Taiping, qui y avaient installé leur capitale. Les troupes de l’empereur Qing les ont écrasés en rasant Nankin.

Le photographe est allé dans la Montagne Pourpre et Or et y a vu les sculptures, datant du XIVe siècle, qui avaient pour but de protéger le tombeau du premier empereur Ming. Ces animaux forment aujourd’hui « l’Allée des Esprit » où j’allais souvent méditer avant et après avoir nagé dans le Lac des Nuages Pourpres. Ces nobles statues, je les escaladais avec des amis et des étudiantes, convaincu que je ne pouvais pas les abîmer.

Je faisais plus que les escalader (je les escaladais peu, d’ailleurs) : je donnais mon carnet de voyage à mes étudiant(e)s pour qu’ils dessinent et calligraphient cette statue de soldat, par exemple, ou ce dromadaire, ou cet éléphant. Et pendant qu’elles dessinaient, je les filmais, et mettaient tout cela sur des blogs. Avec moi, et ce présent billet, l’archivage de mes rapports avec ces sculptures s’est démultiplié.

L’émotion provoquée par ces photos est donc à la fois personnelle et universelle. Comment ne pas se sentir proche de cette Shanghaienne qui porte un bonnet en velours pour faire plus « Ouest », ou devant ces femmes aux coiffures mandchou compliquées, qui devisent dans un jardin de lettré ?

Britney Spears, l’ange de notre culture

J’ai découvert avec fracas cette personalité des arts et des lettres des années 2000. J’avais été exposé à certaines de ses chansons, inévitablement, dans les grands magasins où je ne manquais pas d’aller acheter les produits les moins chers. Quel beau voyage j’ai fait dans l’univers de cette Américaine qui me paraît être l’alpha et l’omega de notre culture musicale.

Intrigué par le fait qu’un grand écrivain voulait écrire un livre qui parlerait d’elle, je suis allé lire l’article que lui consacre Wikipedia et voir quelques vidéos sur Youtube. Le résultat m’a rendu perplexe. Comment une fille, jolie certes, mais pas plus que celle que j’aime, et pas plus que celles qui peuplent vos rêveries, dont les pas de danse sont peu inventifs, dont la voix est trafiquée, a pu devenir l’icône principale des jeunes gens et de la presse people pendant tant d’années ? Qu’est-ce qui fascine tant chez elle ? 

Ce qui me fascine, moi, c’est la précarité de sa personnalité. Britney Spears n’existe presque pas par elle-même. Elle danse comme d’autres, elle suit le mouvement, elle faittout pour ressembler à une poupée, et à force de superficialité, elle a atteint une forme de vide merveilleux. Dans ses yeux, rien. Dans sa bouche, des dents blanches, une langue rose. Sa voix est en caoutchouc, comme sa tunique rouge dans la vidéo d’Oups… I did it again.

Ce néant de la personnalité lui permet d’incarner l’adolescente universelle, c’est-à-dire américaine. Et comme elle n’a rien à dire, dans la vie, tous ceux qui rêvent de devenir célèbres en dansant et en chantant se reconnaissent en elle. Les paroles de ses chansons reprennent d’ailleurs, en les inversant ou en les pervertissant pour rendre cela plus drôle, les paroles que les filles disent tout autour de la terre : « Oups… I did it again: I played with your heart. I made you believe we’re more than just friends. You think I’m in love, that I’m sent from above. » Vengeance des filles qui se sont fait abuser par de méchants garçons. Postféminisme qui prend les garçons pour des cruches et qui voit le pouvoir des femmes dans leur sex appeal et leur espièglerie. Et si les garçons sont gentils, alors Britney Spears fera un joli petit diable en plastique rouge.

Tu me crois amoureuse, envoyée du ciel : Je ne suis pas aussi innocente.

Dans la vidéo, une jeune femme infernale vient vient sur la planète Mars pour jouer avec le coeur d’un garçon. A cette époque, le discours dominant sur les relations entre les hommes et les femmes était le livre Men come from Mars, Women from Venus. On y expliquait les différences, les gouffres, qui séparaient les genres. Et c’est justement Britney Spears qui incarne le mieux l’état d’esprit de cette époque. Plus tard, les historiens verront plus de sens dans la figure de cette star « white trash » que dans n’importe qui d’autre. 

Si elle avait eu du jugement, elle aurait contacté le groupe écossais Travis, plutôt respecté par les jeunes gens cool, et elle aurait participé à la reprise accoustique qu’ils ont faite de Baby One More Time (voir vidéo). Elle se serait constituée un nouveau public, moins beauf que le sien. Elle aurait joué sur plusieurs tableaux, se serait donné une image d’artiste « décalée ».

Las, son public et sa musique sont tout ce qu’elle a, ce qui la rend toujours plus dépendante des frasques idiotes qui nourrissent la presse à scandales.

J’aime énormément la médiocrité de Britney Spears. Beauté moyenne, talent moyen, elle me touche beaucoup avec ses ratages et ses incapacités à être à la hauteur. Dans une culture musicale où il est si facile d’être considéré comme un génie, elle reste fidèle à son image de pouf, de bimbo, de blonde provinciale.  Lors de son grand come back raté, en 2007, où sa performance fut universellement huée, elle est perdue sur scène, même pas déçue, même pas honteuse : imaginer ce qui se passe dans son esprit est une des plus belles errances intellectuelles qu’un historien du temps présent peut concevoir.

Nous, les illettrés de la musique

Les gens de ma génération ont une pratique culturelle qui montre un décalage étonnant entre l’éducation qu’ils ont reçue et les compétences auxquelles ils prétendent. Pour être clair, nous sommes assez bons avec l’écrit et presque nuls en musique, alors que nous mettons la musique au centre de notre vie culturelle. Nous lisons de manière très informée, mais nous écoutons comme des primitifs.

Non seulement nous avons lu de grandes œuvres du répertoire mondial, mais nous avons suivi une scolarité grâce à laquelle nous avons appris à interpréter des textes, à analyser des poèmes, à approfondir des approches, à évaluer des argumentations, à contextualiser des documents. Au-delà de ces cours obligatoires, et des productions écrites qu’ils exigeaient, nous avons été actifs : nous avons écrit nos propres poèmes, nos chansons, nos journaux intimes, nos lettres, nos pièces de théâtre, nos récits. Par dessus le marché, nous avons lu tout ce qui nous passait par les mains, faisant alterner les classiques et les contemporains, les auteurs réputés « exigeants » et les œuvres mineures, sans parler de la presse, des emails et de l’internet. Par conséquent, quand nous lisons un livre, nous avons les moyens d’en jouir pleinement, d’en apprécier de multiples dimensions.

En revanche, nous n’avons aucune éducation musicale et nous ne nous rendons même pas compte que lorsque nous écoutons une symphonie, nous n’apprécions que l’écume de ce qui a été inventé par le compositeur. Nous entendons un son global, plaisant ou non, que nous jugeons sur des critères que nous nous bricolons à la va-vite. Nous sommes si ignorants en musique que nous ne percevons pas le gouffre qu’il y a entre des compositions de musique savante et des chansons de variété. Nous pouvons poser des hiérarchies à l’intérieur de la variété car, cela, nous sommes en mesure de le comprendre, et nous disons d’un air fin : « Le blues, j’en suis fatigué. Deux accords majeurs et un accord septième distribués en douze mesures, ce n’est quand même pas très développé, comme musique. » Combien de fois ai-je entendu des amis faire preuve de ce snobisme ? L’apparente technicité du jugement cache mal le fait qu’ils étaient incapables de déchiffrer la moindre partition.   

En musique, nous passons le plus clair de notre temps à écouter des choses qui ont été composées dans les cinquante dernières années. Nos rares incursions dans les temps plus anciens sont timides, stériles et peu déterminantes. De même, nous écoutons de la variété en immense majorité et nos incursions dans le jazz, les autres musiques du monde et la musique savante contemporaine sont elles aussi à la limite de l’indigence. En littérature, à l’inverse, nous baignons aisément dans tous les siècles, et nous savons prendre un plaisir éclairé, tant à lire l’équivalent de la variété musicale que les créations contemporaines les plus audacieuses. Nous sommes armés pour cela.

Sortez un trentenaire de sa léthargie, éteignez son i-pod ou sa chaîne hi-fi, et donnez-lui une lettre de Mme de Sévigné : il s’y délectera sans même s’apercevoir que ce plaisir est le signe d’une culture relativement raffinée. Il décèlera sans difficulté les traits d’humour, les moments mélancoliques, les audaces immorales, la tendresse maternelle. Laissez-lui un peu de temps et, sans effort, il tissera des liens entre la lettre qu’il a sous les yeux et d’autres écrits du XVIIe siècle. Il reconstituera, sans qu’on le lui demande, un contexte littéraire, une ambiance intellectuelle, qui lui permettront de pénétrer plus avant dans la lettre. Sous l’angle comique, il repensera à Molière ; sur le plan du moralisme il songerera à La Bruyère et La Rochefoucault ; au niveau des tons plus sombres de la prose, ou du vocabulaire religieux, il convoquera Bossuet ou Pascal ; du point de vue du récit historique, il opèrera des connexions avec Saint-Simon et le cardinal de Retz. Notre trentenaire « cristallisera » sur une oeuvre vieille de 350 ans. Il pourra entrer, s’il le désire, dans une relation de proximité avec cette pièce de littérature, car il est éduqué pour cela.

A présent faites-lui écouter une pièce de Louis (ou même de François) Couperin. S’il est en public, notre trentenaire saura frimer quelques minutes en citant quelques noms, en bavardant un peu, en disant ce qu’il ressent, mais ce ne sera pas convaincant. Il sera vite sec comme un arbre mort, inapte à une compréhension détaillée du morceau. D’ailleurs s’il connaît le nom d’une poignée de compositeurs baroques, il n’a pas la moindre idée des spécificités de l’un et de l’autre. Et il s’en contrefout puisque, aussi bien, il écoute la musique classique par fragments, non pas des oeuvres entières, mais des morceaux noyés dans un ocean de musique populaire actuelle. Les nouvelles technologies qui font disparaître les disques pour privilégier les playlists signent à cet égard le triomphe de la forme et de la durée des chansons.   

Pour prendre la mesure de notre pauvreté musicale, il faut imaginer un amateur de littérature qui ne saurait ni lire ni écrire, ni même déclamer, et qui n’aurait accès aux oeuvres écrites qu’au travers des films et téléfilms produits d’après les livres. Son éducation dans ce domaine serait autodidacte, intuitive, tâtonnante, personnelle, influencée par les médias et les critiques, sensible au bouche à oreille. A la fin, il connaîtrait des choses, c’est certain, mais sa connaissance serait effroyablement superficielle ne serait-ce que pour la raison première qu’il ne sait pas lire. 

C’est ainsi que nous prenons du plaisir avec la musique, et que nous investissons dans le sonore plus que dans l’écrit, et même plus que dans le visuel parfois, sans que notre culture musicale ne dépasse véritablement ce qu’elle était quand nous regardions les émissions de variété du samedi soir.

Manet à Hugh Lane Gallery

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 Je me suis arrêté devant ce tableau, car malgré les nombreuses fois que je l’avais vu, il m’intriguait. C’est cela les musées, il ne faut s’arrêter devant un tableau que si c’est lui qui vous force à le faire. Sinon, il faut passer son chemin, regarder distraitement et garder des forces pour la suite.

J’étais à Hugh Lane Gallery, à Dublin, pour voir l’exposition « Francis Bacon, a Terrible Beauty« , mais c’est ce tableau qui m’a arrêté. Je le trouvais à la fois beau et bizarre. Je ne savais pas pourquoi je l’aimais. J’étais seul mais mon ange était près de moi en pensée. (Je dis mon ange, mais je pourrais tout aussi bien dire ma fée.) Je voyais bien que les personnages étaient connus, et que Baudelaire, Offenbach, Manet lui-même (le personnage tout à gauche, qui regarde le spectateur), Gautier, étaient reconnaissables, mais cela ne faisait pas une oeuvre d’art. J’aurais été bien embêté si mon ange m’avait demandé de commenter celle-ci, de lui donner des « explications », comme elle me le demande parfois.

Je m’approchais. Désorienté, déstabilisé par quelque chose. Je vérifiais qu’il y eût une signature, car le fait que des visages fussent nets et d’autres flous, voire purement inexistants, pouvait faire penser que le tableau était resté à l’état d’esquisse. Non, c’est bien un choix de peintre, et c’est en partie cela qui fait le charme puissant de Musique aux Tuileries. Non pas le flou, qui est un choix esthétique déjà connu à l’époque, mais au contraire une netteté étrange. Non seulement il y a la marée humaine, la forêt de chapeaux, la forêt des redingotes et des pantalons, qui redoublent celle des arbres, mais il y a la netteté d’un certain nombre de visages, une précision troublante qui attire et arrête le regard.

Ce qui trouble aussi, c’est le contraste entre les noirs et les blancs. Manet est très audacieux d’utiliser à ce point le noir et le blanc. Même le tronc d’arbre qui coupe l’image en deux est presque noir, et pour cela même rappelle les pantalons, les manteaux et les chapeaux haut-de-forme. L’usage du noir et du blanc (jusque dans le feuillage), outre que cela trahit une profonde influences des peintres espagnols, traduit une belle confiance du peintre. Il sait qu’on lui dira : « Tu sais, il y a d’autres moyens d’évoquer l’obscur et la clarté. Les ombres, par exemple, doivent contenir du bleu et la couleur de la bla bla bla… » Il le sait, et il revient au noir, et aux contrastes tranchants.

Quand on s’approche et qu’on regarde plus précisément, on s’aperçoit que les visages nets sont distribués aléatoirement dans les plans. Chose impossible à faire avec un appareil photo traditionnel, des visages apparaissent dans le fond comme dans les premiers plans, entourés de corps disparaissants. L’homme de profil, qui fait la conversation au centre du tableau, fait picturalement face à un magma informe : on devine qu’il parle à une femme voilée, mais celle-ci disparaît pour laisser circuler le regard dans la profondeur de la forêt.

Baudelaire est reconnaissable par miracle, puisque son visage (juste au-dessus de la première dame à gauche) est résumé en un coup de pinceau. Ce qui est amusant, ou ironique, c’est que si on regarde certains visages de ce tableau de près, on leur trouve un air de famille avec les portraits de Francis Bacon.

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Il y a enfin cette petite ouverture, tout en haut. Une légère éclaircie qui équilibre le regard, et dont la couleur renvoie à l’ombrelle et aux étoffes qui sont tout en bas.

Il va sans dire que je suis parti du musée sans avoir épuisé le sujet, sans comprendre pourquoi j’aimais ce tableau. Mais ce fut au moins un petit quart-d’heure de ce que Poussin appelait la « délectation » propre à la peinture. Quelques minutes de délectation, c’est toujours bon à prendre, car cela n’arrive pas tous les jours.

Eloge du « Northside » : Granit et Art moderne

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Le nord de Dublin a mauvaise réputation depuis longtemps, et pourtant c’est là que le voyageur trouvera un des plus grands chefs d’oeuvre de Manet. C’est le paradoxe du northside, qui rend cette partie de la ville si attachante. On la dit délabrée, sale et dangereuse, et pourtant l’architecture y est très intéressante. Elle date du XVIIIe siècle pour beaucoup de ses rues, du XIXe pour d’autres, on y décèle assez facilement un passé riche et intense. La grande époque géorgienne y a construit des maisons en briques ocres, autour de places, comme celle de Mountjoy Square, où j’ai vécu avec satisfaction. Les trottoirs sont encore en granit, rien que cela vaut le déplacement. Trottoirs sur lesquels le voyageur verra des petits couvercles en métal (voir photos). C’était en fait des ouvertures pour verser le charbon et approvisionner les réserves individuelles qui se trouvaient au sous-sol des maisons. Tout ceci pour dire que c’était cossu, autrefois.

C’est pourtant un fait que le nord s’est dégradé à un moment de son histoire. Peut-être après l’indépendance, et du fait de la guerre civile, sans doute à cause de la pauvreté qui a étranglé le pays tout au long du XXe siècle, jusqu’au boom économique des années 1990. Mountjoy square est même devenu synonyme de drogue, d’insalubrité et de délinquance dans l’esprit de beaucoup de gens. J’entendais souvent pousser des cris quand je disais où je vivais.

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Il faut être honnête jusqu’au bout et admettre que le northside est devenu beaucoup plus vivable avec le temps, et que, dans les années 2000, il a combiné tous les avantages pour un sage précaire : loyers modérés, richesse de l’architecture, diversité ethnique, vie populaire, simplicité des manières, intimité variable. Mes amis irlandais étaient des trentenaires qui avaient grandi dans les sombres années 80 et qui avaient développé une vie mi-communautaire, où chacun allait chez l’autre, passer le temps en d’interminables conversations autour d’une tasse de thé. Tom, qui avait gardé l’esprit de cette époque, laissait toujours sa porte entrouverte, et j’allais lui dire bonjour quand je rentrais chez moi, si j’avais le temps. C’est grâce à ces passages chez Tom que notre amitié s’est solidifiée, et cela n’eût pas été possible ailleurs que dans le nord.

J’ai toujours défendu le nord avec force, surtout face aux gens qui habitaient le sud et qui franchissaient rarement le fleuve Liffey. Le nord a aussi de nombreux joyaux, même à deux pas des logements insalubres. Le musée d’art moderne Hugh Lane Gallery en est un exemple.

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Hugh Lane était un collectionneur de la Belle époque, et pas n’importe lequel puisqu’il a acheté les plus grand Français, et qu’il a monté la première galerie d’art moderne du monde. Elle présente de superbes Corot, quelques sculptures de Rodin et des toiles magnifiques de Courbet, de Monet, de Manet, de Renoir, de Pissaro, de Vuillard, et j’en passe. Ces tableaux ne sont pas nombreux, mais ils sont absolument remarquables et centraux dans la carrière de chacun de ces peintres. A côté des impressionnistes français, (mais dans d’autres salles) on trouve des impressionnistes irlandais, tel Roderick O’Connor, qui ont vécu en France dans les années 1910. 

Hugh Lane est mort en 1915, en homme moderne : passager sur le paquebot Lusitania qui fut coulé par un sous-marin allemand, il se noya au large de l’Irlande. Mais le musée qu’il avait créé à Dublin ne s’est pas laissé abattre, si j’ose dire, et a continué d’acquérir, jusqu’au peintre contemporain irlandais Sean Scully, à qui une salle entière est consacrée.

Depuis les années 2000, on y a surtout recréé le Studio de Francis Bacon, qui était situé à Londres, et qu’on a reconstitué à l’identique. Un immense foutoir qui, en effet, est une vraie oeuvre d’art. Ce qui est amusant, et peut-être ironique, c’est que le portrait de Hugh Lane par Mancini, en 1909 (j’écris cette date au hasard, le lecteur vérifiera si cela l’intéresse), répond lui aussi à une certaine logique d’encombrement, d’entassement, de désordre supposément créatif. 

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Le dimanche matin, il y a des concerts de musique classique. J’y allais parfois, et je m’habillais élégamment pour l’occasion. Dans mon souvenir, je ne sais pas pourquoi, je relie ces concerts intimistes à des chagrins d’amour. Cela vient peut-être du fait que je vais parfois au musée quand je suis triste et que je veux me changer les idées.

Je me souviens surtout de mes premières visites, il y a dix ans, et de la fascination qui fut la mienne pour le tableau de Courbet, qui consistait en un paysage de neige dont le premier plan ressemblait à des vagues de mer en furie.