Petits libraires et grosses baleines

« Pour Amazon, écrit un commentateur, le livre est une canette de soda, un moyen comme un autre de faire du business ».

Et pour les autres libraires, est-ce vraiment différent ? Je note que les libraires sont des gens formidables mais qu’ils sont malheureusement parfois un peu arrogants avec les livres et les auteurs sans prestige. Je me suis vu rejeté plusieurs fois par de petits libraires, alors que les gros (Fnac, Decitre, Sauramps, Amazon) ne faisaient pas la fine bouche. Au final, c’est Amazon qui a le plus vendu mes livres.

Paradoxalement, ce sont les très grosses structures qui sont les meilleures alliées des tout petits poissons comme moi.

Un éditeur pour les lettres brésiliennes

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Ceci est un appel à votre sagacité, chers lecteurs de La Précarité du sage.

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J’ai mis au point un manuscrit qui cherche maintenant ses lecteurs. Pour trouver ses lecteurs, il a besoin d’un éditeur. J’ai déposé une copie de ce manuscrit chez deux ou trois éditeurs qui me paraissaient convenir, de par leur catalogue et leurs collections, au contenu et au ton de mon livre. Ces manuscrits étaient naturellement accompagnés d’une lettre de présentation précise, qui tâchait de montrer combien mon récit entrait en écho avec leur ligne éditoriale. J’attends les réponses, sans espoir et sans appréhension.

De quoi s’agit-il, me demanderez-vous ? Quand je voyageais au Brésil, mon père vivait ses derniers jours, et comme je ne savais pas quelle attitude adopter, je lui ai écrit tous les jours. Ce sont ces lettres à mon père que j’ai réunies en un volume, et qui constituent l’essentiel de mon livre.

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Il s’agit donc d’une correspondance d’un type particulier, puisque le destinataire n’était plus en mesure de répondre. Un récit de voyage balsamique, voilà comment j’appelle cela. « Balsamique », pas comme le vinaigre, mais comme le baume qui soulage et soigne. Un récit balsamique pour alléger les douleurs de mon père, pour le faire rigoler et pour le faire voyager une dernière fois.

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N’ayant pas le temps ni le désir de faire de nombreuses photocopies, je préfère ne pas bombarder d’autres éditeurs.

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On me propose, donc, de publier cela en bouquin électronique, sur la plate-forme d’édition de Kindle, dirigée par Amazon. L’avantage est que cela est peu coûteux, l’inconvénient que beaucoup de lecteurs préfèrent les livres en papier.

Un autre inconvénient de taille est le statut d’Amazon, en tant qu’entreprise. Est-ce éthique, quand on est un sage précaire, de collaborer si activement avec ce grand méchant loup ?

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C’est ici que je fais appel à votre sagacité. Que pensez-vous de cela ? Dois-je éviter à tout prix le géant de la vente en ligne qui fait tant de mal, paraît-il, à nos libraires ? Dois-je attendre que l’on accepte mon manuscrit ? Que dois-je dire à ceux qui désirent le lire ? Dois-je refuser le livre électronique et conserver le livre en papier ?

Connaissez-vous des solutions alternatives ?

Vive François Hollande, président précaire

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La sagesse précaire a apprécié la campagne de François Hollande en 2012, s’est réjouie calmement de le voir élu, et n’a pas à se plaindre, à mi-mandat, de sa manière d’être président. Au contraire, l’impopularité du président ne nous le rend que plus attachant et plus proche de nous.

Il est temps de s’élever contre ce discours ambiant selon lequel les Français auraient besoin d’un grand monarque prestigieux, d’un chef à leur tête, d’une prestance ou d’une grandeur. Non, nous ne voulons plus de ces souverains à la noix. Je cite l’éditorial du Monde daté d’aujourd’hui : « Le risque est d’apparaître comme un président ordinaire, banal, éventuellement sympathique, mais aux antipodes de ce mélange d’autorité et de souveraineté que les Français continuent d’attendre du chef de l’Etat. »

C’est faux ! Nous ne voulons pas, nous n’avons jamais voulu de personnages autoritaires et souverains. Cette tendance française, incarnée par Louis XIV et Napoléon, ne nous intéresse qu’un peu, et est bien moins attachante que d’autres tendances, plus constructives, moins autoritaires, incarnées par Saint Louis, Henri IV ou Mendès-France. Un catholique, un protestant et un juif, voilà notre trio de tête. Que ceux qui désirent un grand chef règlent leurs problèmes de libido en optant pour des pratiques sexuelles appropriées.

Les gens sont déçus, dit-on. Mais pourquoi le sont-ils ? Avant les élections, nous savions qu’Hollande n’était pas de gauche, c’est même pour ça qu’il a remporté les primaires de la gauche. Nous avons voté pour le plus flou de tous les prétendants et le plus centriste, afin de faire barrage à Nicolas Sarkozy. Nous savions par avance qu’il ne ferait pas de miracle, qu’il ne saurait pas réduire le chômage, qu’il augmenterait les impôts, qu’il se reposerait exclusivement sur les « cycles » pour voir le retour de la croissance.

On nous dit qu’il a trahi, mais je ne vois pas qui, ni quoi. Il n’avait rien promis. Dans mon billet de 2012, où je défendais sa campagne, je louais déjà son caractère placide et sans idée : tout son génie était de se présenter aux Français comme une page blanche sur laquelle nous pouvions projeter ce que nous voulions. Ce n’est pas facile d’être une page blanche. Si, aujourd’hui, des gens sont déçus, c’est qu’ils avaient bêtement cru aux promesses qu’ils avaient eux-même projetées  à l’époque sur cet écran neutre qu’était le candidat Hollande.

Le sage précaire reconnaît au président une merveilleuse constance dans la fragilité, l’esquive et l’adversité. Il est impuissant, comme tous les présidents, mais avec lui, au moins, cela se voit. Grâce à Hollande, il est enfin clair que la politique n’a pas beaucoup de pouvoir, et que le gouvernement ne peut presque rien pour nous. Pour ce rôle de révélateur (je file l’air de rien la métaphore du film, de la pellicule, de l’écran, de la page blanche, j’espère que le lecteur ne m’en voudra pas d’être un peu didactique), pour ce rôle qui incarne la fin de la toute-puissance politique, François Hollande restera dans l’histoire.

Condamné à l’impuissance, il pourrait s’agiter, s’afficher, gesticuler. Il n’en est rien. Il reste un homme normal et je l’admire pour cela. Il paraît que tous les présidents de la Ve république pétaient les plombs, pas lui. Il voit sa cote de popularité chuter, et il reste souriant, bonhomme. Il paraît que c’est le bordel à l’Elysée, tant mieux.

Je lui suis reconnaissant de rester ce qu’il est, et de ne pas nous embarrasser comme le faisait Sarkozy. Avec Hollande, pas de casserole, pas de corruption, pas de scandales financiers qui lui soient directement imputables. Pas de Rolex, pas de stars. Comme le dit Sarkozy lui-même, « on dirait les Bidochon en vacances ». Vive le président pavillonnaire, qui ne fait que passer. On respire enfin. Ses histoires d’amour nous sont relatées par une presse dont c’est le métier, mais lui, au moins, on lui sait gré de ne pas chercher à nous les imposer. Hollande persiste à être pudique, et la sagesse précaire lui tresse des lauriers pour cela. Il a mille fois raison de refuser de répondre aux journalistes qui le questionnent sur sa vie privée.

Profitons-en, chers amis, car les prochains présidents n’auront pas cette délicatesse, ni cette constance dans l’échec, et nous regretterons notre placide président, qui ne détourne pas d’argent, qui fréquente une belle actrice en cachette mais au vu de tous, qui travaille en bonne intelligence avec son ancienne compagne, qui ne s’enrichit pas outrageusement, et qui, surtout, ne joue pas au monarque républicain.

Les Chômeurs français sont des bosseurs comme les autres : la preuve par l’Irlande

On entend souvent dire que les chômeurs sont un peu complaisants. Qu’ils ne cherchent pas activement du travail, car l’Etat providence leur octroie des allocations, des aides et des prestations.

Un contre exemple à cette grande logorrhée stéréotypée, je l’ai rencontré en Irlande. L’Irlande était le pays le plus pauvre de l’Europe de l’ouest pendant la plus grande part du XXe siècle. Tous mes amis étaient au chômage dans les années 80. Tous étaient précaires dans les années 90. La jeunesse n’avait aucun espoir de trouver un bon boulot, et les enfants étaient élevés par des parents eux aussi au chômage.

Soudain, en quelques années, l’Irlande a connu un boom économique, on le sait, et on sait pour quelles raisons. Je n’y reviens pas. Ce à quoi je voudrais attirer l’attention, c’est que le taux de chômage s’est alors effondré et que le pays a connu le plein emploi de 1995 à 2008. Les Irlandais, qui étaient la risée de tout le Royaume-Uni, accusés d’être englués dans leur catholicisme misérabiliste et rétrograde, sont devenus des travailleurs modèles, parce qu’ils ont eu du boulot. Les paresseux, les profiteurs, les incapables, s’il y en avaient encore, étaient attirés par le monde de l’emploi.

Allocations familiales : arrêtez les bébés

Il est temps de mettre un frein à la natalité galopante que connaît le genre humain. Nous sommes déjà trop nombreux sur terre, arrêtons de procréer. Le sage précaire donne l’exemple. Il n’exige pas d’être suivi à la lettre, mais au moins, sa retenue sur le plan de l’engendrement lui donne une certaine crédibilité.

Les allocations familiales, quel scandale. Je viens d’apprendre que dans notre pays surpeuplé, le gouvernement donnait de l’argent aux familles pour aider la natalité. Pire encore, plus une femme a d’enfants, plus elle reçoit d’argent. Alors qu’il faudrait faire exactement l’inverse : taxer les gens qui tiennent à tout prix à être parents, et récompenser ceux qui ne laissent pas de trace.

Connaissez vous le meilleur moyen de s’assurer que ses enfants ne seront pas pauvres et malheureux ? Leur donner un espace de vie moins peuplé, où ils pourront respirer. Savez vous quel est le seul moyen d’éviter le chômage et la précarité à vos enfants ? Ne pas en faire.

La Chine s’ouvre aux vins fins

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Les Chinois sont en train d’apprendre à apprécier le vin. C’est une des missions que prend au sérieux la classe privilégiée de la société. Ils suivent des petits stages d’œnologie, où de charmantes hôtesses leur apprend à renifler, à déguster, à reconnaître les arômes.

Neige, qui était une brillante étudiante en français, a décidé de quitter l’enseignement et la recherche universitaire pour travailler dans le vin. Son employeuse possède une entreprise d’importation et de vente de vins occidentaux. Comme sa clientèle est la population aisée de Nankin, elle a développé un secteur « stage et formation », où les potentiels clients viennent apprendre l’art de la dégustation.

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Neige m’a invité à assister à une séance de dégustation à l’aveugle avec son groupe d' »élèves ». Ce n’était pas une séance de formation à proprement parler, mais plutôt une soirée de divertissement, une activité de club, pour entretenir la flamme parmi les membres de la congrégation.

Chacun devait apporter une bouteille de vin français et la recouvrir de papier aluminium. Ensuite nous devions goûter les vins et deviner ce que c’était. Mais le plus important était d’apprécier les arômes, le corps et l’équilibre. Après quoi, un tour de table était effectué pour évaluer le prix de la bouteille sur le marché chinois.

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Car c’est le prix qui se révèle être le gros mystère de ce marché en expansion. Comme les Chinois n’y connaissent rien, et que boire du vin français est un signe extérieur de richesse, il arrive que des nouveaux riches friment en mettant en scène le prix des bouteilles plutôt que leur qualité. Des marchands en profitent et vendent à prix d’or des vins médiocres. Ou remplissent des bouteilles aux étiquettes prestigieuses avec du mauvais vin.

Le vin en Chine est donc un sujet passionnant, où tout est très mouvant : il faut apprendre à apprécier des goûts nouveaux, tout en sachant maîtrises des fluctuations de prix infernales et parfois irrationnelles.

Les entreprises d’importation de vin fleurissent, donc, et semblent avoir la vie assez dure. C’est un monde où les gens se méfient, et quand on n’a pas les reins assez solides, on dépose le bilan après quelques années. J’ai rencontré plusieurs entrepreneurs qui avouaient de pas encore être bénéficiaires.

Neige, elle, est heureuse dans son nouveau métier. D’abord elle s’est découvert une passion pour le vin et un talent pour la dégustation. Et puis elle rencontre des gens intéressants, des gens sympathiques, des gens qui, pour certains, ont fait fortune dans l’industrie, et aspirent à une culture plus raffinée. Avec son élégance naturelle, son sourire distingué, son élocution de lettrée, sa qualité de francophone, Neige leur apporte sur un plateau cette promesse de culture élitiste.

Vendons la Joconde pour résoudre la crise du logement

On se demande parfois pourquoi ce sont des artistes comme Francis Bacon ou Andy Warhol qui vendent le plus, sur le marché ultra spéculatif de l’art. Surtout, on peut se demander pourquoi ils valent beaucoup plus que les grands classiques des siècles passés.

J’entends déjà soupirer des nostalgiques incrédules : comment en sommes-nous arrivés là ?

En réalité, si le marché se concentre sur ces artistes modernes et contemporains, c’est parce qu’il n’y a plus d’offres pour les grands classiques. Si demain apparaissait un Caravage ou un Poussin, les prix exploseraient en salles de vente et atteindraient de nouveaux sommets.

A ce jour, l’œuvre la plus chère du monde a été vendue chez Christie’s en mai 2013 : Three Studies of Lucian Freud, triptyque de 1969 de Francis Bacon, adjugée à 127 millions de dollars. Le précédent record était détenu par Le Cri d’Edvard Munch, vendu un an plus tôt à plus de 100 millions. Il est donc à parier que très bientôt un nouveau record approchant les 200 millions va détrôner le triptyque de Bacon, puis qu’on franchira aisément la barre des 500 millions, et même du milliard. Il en va du marché de l’art comme de toutes les bulles spéculatives. Elle gonfle artificiellement, jusqu’à son explosion qui provoque une crise économique mondiale.

Alors, dans ce contexte, la sagesse précaire propose une idée lumineuse : pourquoi ne pas profiter de cette bulle pour financer des projets ambitieux et tangibles ? Des projets durables, pour régler des problèmes fondamentaux de notre pays ? Le logement, par exemple. Les Français n’en peuvent plus de payer des loyers aussi chers, ils ne peuvent plus se loger, ils dorment dans des bagnoles, des taudis, des forêts. Le nombre de SDF explose. J’ai essayé un jour de me faire aider par les services d’urgence sociale, le 115 n’était même plus accessible. Notre paupérisation actuelle passe par des logements indignes.

Il faudrait construire des millions de logements à bas coût. Et, si possible, dans des forêts de belles tours. Pour cela, il faudrait avoir quelques milliards d’euros à dépenser, sans augmenter les impôts. Or, si demain le Louvre mettait en vente La Joconde de Léonard de Vinci, ce n’est pas 200 millions que l’Etat obtiendrait, mais des milliards de dollars.

Si le sage précaire dirigeait ce pays, il proposerait un referendum sur la question. Seriez-vous d’accord pour vendre le tableau le plus célèbre du monde, sachant que le nouvel acquéreur s’engagerait à laisser le chef d’œuvre accessible au public, en échange du plus grand programme de logements sociaux de tous les temps ?

Si l’on pouvait construire des millions de logements, le prix de l’immobilier baisserait, la pression due au coût des loyers se relâcherait, le pouvoir d’achat des Français s’améliorerait et la croissance repartirait. Sans parler des emplois que produirait soudain cette embellie dans le secteur du bâtiment.

Evidemment, je n’aime pas l’idée qu’on déshabille Paul pour habiller Pierre, et je comprends l’argument selon lequel la Joconde attire des millions de visiteurs au Louvre, d’où les devises, etc. Il est bien évident que, pour mon projet philanthropique, il serait plus efficace de faire la peau d’un seul milliardaire, de lui prendre sa fortune, et de la redistribuer de manière intelligente. A titre personnel, je préfèrerais ce type de solution, plus radicale et plus juste. Chaque année, on pourrait prendre un nouveau milliardaire et relancer la machine économique en irrigant le marché de ces nouvelles liquidités. Les milliardaires, d’ailleurs, ne devraient servir qu’à cela, devenir des réserves d’argent que la communauté peut récupérer quand bon lui semble.

Mais les Français ne seraient jamais d’accord, car ils sont trop sentimentaux.

Marché de l’art, la Chine « à l’honneur »

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Cette année au grand Palais, la salon de l’art contemporain « Art Paris Art Fair » mettait la Chine à l’honneur. Moi, j’y étais en qualité d’auteur du catalogue d’une artiste chinoise, dont je parlerai plus bas.

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Les grandes stars de la scène chinoise, comme les personnages hilares de Yue Minjun, côtoyaient des artistes émergents, présentés par des galeries privées, qui essayaient de tirer leur épingle du jeu.

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Toutes les galeries invitées (invitées contre une grosse somme d’argent quand même) n’avaient pas que des Chinois à montrer, mais c’est cette dimension du marché de l’art qui m’a intéressé pendant le salon : la présence de la Chine dans l’art contemporain. Non seulement les artistes, mais les collectionneurs, les salles de ventes, les musées, les galeries.

Depuis quelques années à peine, on assiste à une entrée fracassante de la Chine et, peut-être, à une reconfiguration totale de monde de l’art, sous son influence.

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Au tournant du XXe siècle, c’était les riches Américains et Russes qui faisaient s’envoler les cotes des impressionnistes et des avant-gardes parisiennes. Grâce à eux, les Matisse et les Picasso devenaient riches à leur tour et s’apprêtaient à régner sur l’art de leur époque.

Après la deuxième guerre mondiale, les collectionneurs et musées américains ont imposé le leadership du Pop Art dans le monde, pendant que la Russie s’enfonçait dans une forme d’art réaliste sans autre marché international que les pays communistes, qui ne comptaient pas beaucoup de milliardaires amateurs d’art.

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Ce que nous montre l’entrée des Chinois, c’est que si des investisseurs avaient aimé le réalisme soviétique, aujourd’hui, des peintures d’ouvriers stakhanovistes vaudraient aussi cher que les portraits en sérigraphie de Mao ou de Marylin.

Cette prédominance américaine est toujours d’actualité bien sûr. Ce qui se vend le plus aujourd’hui n’est plus Van Gogh ou Monet, mais Jeff Koons. Selon le rapport d’Artprice, Andy Warhol est toujours l’artiste le mieux vendu au monde, et qui « rapporte » le plus d’argent en 2013.

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La nouveauté, selon la même source d’Artprice, c’est qu’après Warhol et Picasso, l’artiste le plus vendu de 2013 est un certain Zhang Daqian (1899-1983), suivi de près d’un autre Chinois, Qi Baishi (1864-1957). Deux peintres qui excellaient dans des peintures traditionnelles.

Le classement d’Artprice montre que ce n’est pas un épiphénomène. Des noms chinois par dizaines, sur l’ensemble de la liste des 500 artistes les plus cotés du monde. Et nous ne sommes qu’au début d’un mouvement qui va aller croissant.

J’ai profité d’être au grand Palais pour faire un reportage : j’ai interviewé des artistes, des galeristes, des politiques, des collectionneurs, des journalistes spécialisés, des financiers. Des richissimes investisseurs et des pauvres hères qui essayaient d’attirer l’attention sur leur travail.

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L’un des galeristes les plus en vue de la place de Paris m’a dit qu’avec l’arrivée des Chinois, c’est tout l’art contemporain qui s’en trouvait transformé. C’est la « fin du dogme du concept », du ready-made, de la « tradition Duchamp », et la parousie d’un art plus diversifié, décomplexé et indifférent aux normes qui étaient les nôtres jusqu’à présent.

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Paradoxalement, dans le stand de la galerie Françoise Besson, ce n’est pas l’artiste chinoise qui a été la plus « vendeuse », mais des artistes français.  Ce n’est pas tout d’être Chinois, encore faut-il bankable.

Silicon Valley (6) Le Pitch parfait

J’ai assisté à une séance passionnante, dans une chambre du commerce de Palo Alto. Magali m’invitait à assister à cet exercice, où elle se rendait pour « faire du réseau ». Magali était une ancienne journaliste pour la BBC avant de créer son entreprise de conseil en communication. L’un des nombreux « incubateur de startups » organisait un concours de présentations de projets, en technologie écologique, dont le gagnant gagnerait 500 000 dollars d’investissement. Un cabinet  invitait Magalie à se rendre à un après-midi de répétitions, pour évaluer et conseiller les jeunes entrepreneurs.

Un étudiant chinois devait faire une présentation de dix minutes pour présenter un projet extraordinaire de transformation industrielle de déchets plastiques en carburant. Grâce à des réacteurs très sophistiqués, les déchets se transforment en naphta, en diesel et en carbon black.

La pierre philosophale, quoi.

Autour de la table, des professionnels de divers horizon, et un touriste, moi, qui ne sait comment se tenir. Le jeune Chnois vient de Hangzhou et devant lui, des coaches et des grands spécialistes de choses très obscures. Tout le monde se présente en un bref tour de table. Magali ne perd pas la face et me présente comme un écrivain qui a longtemps vécu en Chine, et comme un universitaire qui a enseigné à l’université Fudan. Au nom de Fudan, tous les Chinois de la salle opinent du chef en me regardant, visiblement impressionnés. Bravo Magali. En bonne communicante, elle a su trouver les mots pour faire passer un sage précaire en personnalité éminente.

A côté de moi, un homme repoussant de laideur, des croûtes sur le visage et un sourire carnassier. Une voix caverneuse et un accent yiddish. Il dit être un militaire israélien, pilote de chasse et retraité de l’armée de l’air de Tsahal. Je ne comprends pas ce qu’il fait là. Apparemment, il s’est reconverti dans le consulting.

L’étudiant fit une démonstration peu convaincante mais il avait l’air de savoir de quoi il parlait. A mon avis, pour un investisseur, le plus important dans un tel projet, ce n’était pas le charme dégagé par le présentateur du projet, mais le sérieux de l’entreprise, sa faisabilité et sa fiabilité scientifique. Les conseils fusèrent, et on suggéra au jeune homme de raconter une « histoire » plutôt que de nous expliquer le processus scientifique. Il fallait donner une impression plus dramatique, et moins insister sur les aspects techniques, auxquels personne ne comprenait rien.

Le but pour chacun des participants à cette séance, était de s’associer à de toute petites entreprises, à les aider bénévolement afin qu’à terme, quand elles deviendraient riches, ils puissent toucher les dividendes de cette aide précoce.

Une dame est arrivée en retard. Quand elle s’est présentée, j’ai compris que tout le monde mentait autour de la table. Que tout le monde prétendait travailler, prétendait être professionnel, mais que la plupart était en train de se la raconter. A part l’étudiant chinois, qui croyait peut-être à son histoire de machine écologique, chacun faisait semblant de maîtriser quelque chose.

Le vieil Israélien, en revanche, était toujours pertinent. Chaque fois qu’il prenait la parole, toute l’assemblée se taisait et écoutait. Magali devait partir dès que possible. Elle voulait montrer au juriste organisateur de l’événement, qu’il ne fallait pas abuser de sa bonne volonté.

Dans la voiture du retour, je lui ai conseillé de s’associer au vieil Israélien. « Alliance de la jeunesse et de l’expérience, de la beauté et de la laideur, vous feriez des étincelles tous les deux. »

Silicon Valley (5) Les précaires et les damnés

Drapeau composé de détritus textiles, Musée de Santa Clara
Drapeau composé de détritus textiles, Musée de Santa Clara

 

Quand les médias parlent de la Silicon Valley, c’est pour nous vanter les succès foudroyants de petites entreprises qui ont commencé par des bricolages entre potes, dans des garages et des appartements de colocation.

Les reportages se suivent et se ressemblent. Des success stories qui se succèdent et des génies désargentés qui deviennent richissimes. Invariablement, aussi, des Français qui se sont expatriés là-bas pour échapper à l’enfer bureaucratique de leur pays d’origine, et qui goûtent enfin à la douce liberté d’entreprendre dans la paradis des investisseurs.

Musée Santa Clara

L’image que je me suis faite de la Silicon Valley est tout autre. Je n’en ai vu aucun, de ces génies devenus richissimes. J’ai rencontré quelques entrepreneurs, mais leur histoire ne m’a pas paru entrer dans les cases de ces reportages formatés. J’ai vu des gens qui luttaient durement pour s’en sortir, des cadres qui cherchaient du boulot, des artisans qui sous-louaient leur maison pour arrondir les fins de mois, des communicants qui multipliaient les opérations bénévoles, des entrepreneurs qui se vantaient d’avoir un chiffre d’affaire qui stagnait.

La Silicon Valley est un territoire d’une dureté extrême. Des gens réussissent, mais il y a un succès pour mille échecs. Comme à Hollywood pour les acteurs, la plupart des entrepreneurs qui s’installent dans la Silicon Valley doivent en repartir au bout d’un an ou deux car ils s’y cassent les dents.

Santa Clara Museum

Or, on ne parle pas des échecs. Par culture et par pragmatisme, les Américains cultivent le goût et le vocabulaire de la réussite. Or, ce que j’ai vu dans la Silicon Valley, c’est une armée de précaires qui s’endettent pour tenir leur rang et qui se paient de mots pour garder la face.

Xavier est un brillant ingénieur qui cherche aujourd’hui du travail. Il vient de quitter l’entreprise dont il était un important manager. Cette entreprise l’avait fait vivre en France, en Asie et en Amérique. Il en est parti par la grande porte, en empochant un beau pactole.

Depuis un an, il vit sur ce capital et ne trouve pas d’emploi à sa mesure. Trop diplômé, il vient d’un trop haut niveau, il serait ingérable par un nouvel employeur. Selon lui, la Silicon Valley peut sourire à des jeunes informaticiens, prêts à passer leurs jours et leurs nuits à farfouiller sur des ordinateurs. Mais pour des hommes d’âge moyen, ultra-compétents et en position de diriger des équipes, le marché du travail est dur comme la pierre.

Pour réussir à décrocher un emploi dans une grande entreprise, il faut passer par de multiples étapes, et de multiples entretiens qui sont autant de pièges qui testent la maîtrise des codes particuliers des entreprises californiennes. Je vois sur la table du salon un livre intitulé Are You Smart Enough to Work at Google? qui aide à répondre aux multiples questions bizarres qui sont posées lors des entretiens préparatoires aux entretiens d’embauche.

Si j’étais Xavier, j’empocherais le pactole qu’il a obtenu en quittant sa boîte et je quitterais le monde marchand. Je mettrais ma maison en location et j’irai vivre pauvrement dans une cabane au bord de l’océan, jusqu’à ce que la mort me sépare du monde. Mais Xavier a une famille à nourrir et il garde le moral en travaillant bénévolement, comme consultant, pour des startups qui peinent à décoller.

Santa Clara Museum

Car la plupart des « jeunes pousses » ne décollent pas, c’est ce que les reportages ne montrent pas. Dans les dîners, les conversations tournent généralement autour des entreprises de la région qui ont réussi, et c’est passionnant d’entendre parler des « bonnes idées », ou des bonnes méthodes. Mais ce qu’on entend encore davantage, ce sont les silences gênés devant la myriade de projets auxquels personne ne croit.

Et puis il y a la solitude qui pèse tant sur les individus. Les gens essaient de se rencontrer mais c’est si compliqué. Une fois que des rencontres sont faites, il est difficile de se revoir et de créer de véritables amitiés. Tous les célibataires de la Silicon Valley sont inscrits sur des sites de rencontre, et tous se plaignent de la trop grande concentration d’hommes dans cette région d’ingénieurs et d’informaticiens.

Il m’est arrivé de dîner avec des êtres d’une tristesse infinie, dont la vie était dévorée par le travail. Divorcés, leur ex était partie en leur laissant un enfant dont la scolarité coûtait plus de vingt mille euros par an. Je payais l’addition, et ces gens qui gagnaient cinquante fois plus que moi me laissaient faire, car ils tiraient le diable par la queue. On me proposait souvent, à moi qui ne faisais que passer, de m’inscrire à des sites de socialisation ou de participer à des rencontres de francophones.

La prostitution prospère donc, et souvent, elle prend la forme du mariage. Des femmes viennent se vendre, en échange d’un contrat de mariage et d’une maison. On les appelle des honnêtes femmes, ce qu’elles sont au demeurant.