Allocations familiales : arrêtez les bébés

Il est temps de mettre un frein à la natalité galopante que connaît le genre humain. Nous sommes déjà trop nombreux sur terre, arrêtons de procréer. Le sage précaire donne l’exemple. Il n’exige pas d’être suivi à la lettre, mais au moins, sa retenue sur le plan de l’engendrement lui donne une certaine crédibilité.

Les allocations familiales, quel scandale. Je viens d’apprendre que dans notre pays surpeuplé, le gouvernement donnait de l’argent aux familles pour aider la natalité. Pire encore, plus une femme a d’enfants, plus elle reçoit d’argent. Alors qu’il faudrait faire exactement l’inverse : taxer les gens qui tiennent à tout prix à être parents, et récompenser ceux qui ne laissent pas de trace.

Connaissez vous le meilleur moyen de s’assurer que ses enfants ne seront pas pauvres et malheureux ? Leur donner un espace de vie moins peuplé, où ils pourront respirer. Savez vous quel est le seul moyen d’éviter le chômage et la précarité à vos enfants ? Ne pas en faire.

La Chine s’ouvre aux vins fins

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Les Chinois sont en train d’apprendre à apprécier le vin. C’est une des missions que prend au sérieux la classe privilégiée de la société. Ils suivent des petits stages d’œnologie, où de charmantes hôtesses leur apprend à renifler, à déguster, à reconnaître les arômes.

Neige, qui était une brillante étudiante en français, a décidé de quitter l’enseignement et la recherche universitaire pour travailler dans le vin. Son employeuse possède une entreprise d’importation et de vente de vins occidentaux. Comme sa clientèle est la population aisée de Nankin, elle a développé un secteur « stage et formation », où les potentiels clients viennent apprendre l’art de la dégustation.

JUIN 2014 174

Neige m’a invité à assister à une séance de dégustation à l’aveugle avec son groupe d' »élèves ». Ce n’était pas une séance de formation à proprement parler, mais plutôt une soirée de divertissement, une activité de club, pour entretenir la flamme parmi les membres de la congrégation.

Chacun devait apporter une bouteille de vin français et la recouvrir de papier aluminium. Ensuite nous devions goûter les vins et deviner ce que c’était. Mais le plus important était d’apprécier les arômes, le corps et l’équilibre. Après quoi, un tour de table était effectué pour évaluer le prix de la bouteille sur le marché chinois.

JUIN 2014 159

Car c’est le prix qui se révèle être le gros mystère de ce marché en expansion. Comme les Chinois n’y connaissent rien, et que boire du vin français est un signe extérieur de richesse, il arrive que des nouveaux riches friment en mettant en scène le prix des bouteilles plutôt que leur qualité. Des marchands en profitent et vendent à prix d’or des vins médiocres. Ou remplissent des bouteilles aux étiquettes prestigieuses avec du mauvais vin.

Le vin en Chine est donc un sujet passionnant, où tout est très mouvant : il faut apprendre à apprécier des goûts nouveaux, tout en sachant maîtrises des fluctuations de prix infernales et parfois irrationnelles.

Les entreprises d’importation de vin fleurissent, donc, et semblent avoir la vie assez dure. C’est un monde où les gens se méfient, et quand on n’a pas les reins assez solides, on dépose le bilan après quelques années. J’ai rencontré plusieurs entrepreneurs qui avouaient de pas encore être bénéficiaires.

Neige, elle, est heureuse dans son nouveau métier. D’abord elle s’est découvert une passion pour le vin et un talent pour la dégustation. Et puis elle rencontre des gens intéressants, des gens sympathiques, des gens qui, pour certains, ont fait fortune dans l’industrie, et aspirent à une culture plus raffinée. Avec son élégance naturelle, son sourire distingué, son élocution de lettrée, sa qualité de francophone, Neige leur apporte sur un plateau cette promesse de culture élitiste.

Vendons la Joconde pour résoudre la crise du logement

On se demande parfois pourquoi ce sont des artistes comme Francis Bacon ou Andy Warhol qui vendent le plus, sur le marché ultra spéculatif de l’art. Surtout, on peut se demander pourquoi ils valent beaucoup plus que les grands classiques des siècles passés.

J’entends déjà soupirer des nostalgiques incrédules : comment en sommes-nous arrivés là ?

En réalité, si le marché se concentre sur ces artistes modernes et contemporains, c’est parce qu’il n’y a plus d’offres pour les grands classiques. Si demain apparaissait un Caravage ou un Poussin, les prix exploseraient en salles de vente et atteindraient de nouveaux sommets.

A ce jour, l’œuvre la plus chère du monde a été vendue chez Christie’s en mai 2013 : Three Studies of Lucian Freud, triptyque de 1969 de Francis Bacon, adjugée à 127 millions de dollars. Le précédent record était détenu par Le Cri d’Edvard Munch, vendu un an plus tôt à plus de 100 millions. Il est donc à parier que très bientôt un nouveau record approchant les 200 millions va détrôner le triptyque de Bacon, puis qu’on franchira aisément la barre des 500 millions, et même du milliard. Il en va du marché de l’art comme de toutes les bulles spéculatives. Elle gonfle artificiellement, jusqu’à son explosion qui provoque une crise économique mondiale.

Alors, dans ce contexte, la sagesse précaire propose une idée lumineuse : pourquoi ne pas profiter de cette bulle pour financer des projets ambitieux et tangibles ? Des projets durables, pour régler des problèmes fondamentaux de notre pays ? Le logement, par exemple. Les Français n’en peuvent plus de payer des loyers aussi chers, ils ne peuvent plus se loger, ils dorment dans des bagnoles, des taudis, des forêts. Le nombre de SDF explose. J’ai essayé un jour de me faire aider par les services d’urgence sociale, le 115 n’était même plus accessible. Notre paupérisation actuelle passe par des logements indignes.

Il faudrait construire des millions de logements à bas coût. Et, si possible, dans des forêts de belles tours. Pour cela, il faudrait avoir quelques milliards d’euros à dépenser, sans augmenter les impôts. Or, si demain le Louvre mettait en vente La Joconde de Léonard de Vinci, ce n’est pas 200 millions que l’Etat obtiendrait, mais des milliards de dollars.

Si le sage précaire dirigeait ce pays, il proposerait un referendum sur la question. Seriez-vous d’accord pour vendre le tableau le plus célèbre du monde, sachant que le nouvel acquéreur s’engagerait à laisser le chef d’œuvre accessible au public, en échange du plus grand programme de logements sociaux de tous les temps ?

Si l’on pouvait construire des millions de logements, le prix de l’immobilier baisserait, la pression due au coût des loyers se relâcherait, le pouvoir d’achat des Français s’améliorerait et la croissance repartirait. Sans parler des emplois que produirait soudain cette embellie dans le secteur du bâtiment.

Evidemment, je n’aime pas l’idée qu’on déshabille Paul pour habiller Pierre, et je comprends l’argument selon lequel la Joconde attire des millions de visiteurs au Louvre, d’où les devises, etc. Il est bien évident que, pour mon projet philanthropique, il serait plus efficace de faire la peau d’un seul milliardaire, de lui prendre sa fortune, et de la redistribuer de manière intelligente. A titre personnel, je préfèrerais ce type de solution, plus radicale et plus juste. Chaque année, on pourrait prendre un nouveau milliardaire et relancer la machine économique en irrigant le marché de ces nouvelles liquidités. Les milliardaires, d’ailleurs, ne devraient servir qu’à cela, devenir des réserves d’argent que la communauté peut récupérer quand bon lui semble.

Mais les Français ne seraient jamais d’accord, car ils sont trop sentimentaux.

Marché de l’art, la Chine « à l’honneur »

MARS 2014 234

Cette année au grand Palais, la salon de l’art contemporain « Art Paris Art Fair » mettait la Chine à l’honneur. Moi, j’y étais en qualité d’auteur du catalogue d’une artiste chinoise, dont je parlerai plus bas.

MARS 2014 229

Les grandes stars de la scène chinoise, comme les personnages hilares de Yue Minjun, côtoyaient des artistes émergents, présentés par des galeries privées, qui essayaient de tirer leur épingle du jeu.

MARS 2014 286

Toutes les galeries invitées (invitées contre une grosse somme d’argent quand même) n’avaient pas que des Chinois à montrer, mais c’est cette dimension du marché de l’art qui m’a intéressé pendant le salon : la présence de la Chine dans l’art contemporain. Non seulement les artistes, mais les collectionneurs, les salles de ventes, les musées, les galeries.

Depuis quelques années à peine, on assiste à une entrée fracassante de la Chine et, peut-être, à une reconfiguration totale de monde de l’art, sous son influence.

MARS 2014 283

Au tournant du XXe siècle, c’était les riches Américains et Russes qui faisaient s’envoler les cotes des impressionnistes et des avant-gardes parisiennes. Grâce à eux, les Matisse et les Picasso devenaient riches à leur tour et s’apprêtaient à régner sur l’art de leur époque.

Après la deuxième guerre mondiale, les collectionneurs et musées américains ont imposé le leadership du Pop Art dans le monde, pendant que la Russie s’enfonçait dans une forme d’art réaliste sans autre marché international que les pays communistes, qui ne comptaient pas beaucoup de milliardaires amateurs d’art.

MARS 2014 274

Ce que nous montre l’entrée des Chinois, c’est que si des investisseurs avaient aimé le réalisme soviétique, aujourd’hui, des peintures d’ouvriers stakhanovistes vaudraient aussi cher que les portraits en sérigraphie de Mao ou de Marylin.

Cette prédominance américaine est toujours d’actualité bien sûr. Ce qui se vend le plus aujourd’hui n’est plus Van Gogh ou Monet, mais Jeff Koons. Selon le rapport d’Artprice, Andy Warhol est toujours l’artiste le mieux vendu au monde, et qui « rapporte » le plus d’argent en 2013.

MARS 2014 238

La nouveauté, selon la même source d’Artprice, c’est qu’après Warhol et Picasso, l’artiste le plus vendu de 2013 est un certain Zhang Daqian (1899-1983), suivi de près d’un autre Chinois, Qi Baishi (1864-1957). Deux peintres qui excellaient dans des peintures traditionnelles.

Le classement d’Artprice montre que ce n’est pas un épiphénomène. Des noms chinois par dizaines, sur l’ensemble de la liste des 500 artistes les plus cotés du monde. Et nous ne sommes qu’au début d’un mouvement qui va aller croissant.

J’ai profité d’être au grand Palais pour faire un reportage : j’ai interviewé des artistes, des galeristes, des politiques, des collectionneurs, des journalistes spécialisés, des financiers. Des richissimes investisseurs et des pauvres hères qui essayaient d’attirer l’attention sur leur travail.

MARS 2014 243

L’un des galeristes les plus en vue de la place de Paris m’a dit qu’avec l’arrivée des Chinois, c’est tout l’art contemporain qui s’en trouvait transformé. C’est la « fin du dogme du concept », du ready-made, de la « tradition Duchamp », et la parousie d’un art plus diversifié, décomplexé et indifférent aux normes qui étaient les nôtres jusqu’à présent.

MARS 2014 242

Paradoxalement, dans le stand de la galerie Françoise Besson, ce n’est pas l’artiste chinoise qui a été la plus « vendeuse », mais des artistes français.  Ce n’est pas tout d’être Chinois, encore faut-il bankable.

Silicon Valley (6) Le Pitch parfait

J’ai assisté à une séance passionnante, dans une chambre du commerce de Palo Alto. Magali m’invitait à assister à cet exercice, où elle se rendait pour « faire du réseau ». Magali était une ancienne journaliste pour la BBC avant de créer son entreprise de conseil en communication. L’un des nombreux « incubateur de startups » organisait un concours de présentations de projets, en technologie écologique, dont le gagnant gagnerait 500 000 dollars d’investissement. Un cabinet  invitait Magalie à se rendre à un après-midi de répétitions, pour évaluer et conseiller les jeunes entrepreneurs.

Un étudiant chinois devait faire une présentation de dix minutes pour présenter un projet extraordinaire de transformation industrielle de déchets plastiques en carburant. Grâce à des réacteurs très sophistiqués, les déchets se transforment en naphta, en diesel et en carbon black.

La pierre philosophale, quoi.

Autour de la table, des professionnels de divers horizon, et un touriste, moi, qui ne sait comment se tenir. Le jeune Chnois vient de Hangzhou et devant lui, des coaches et des grands spécialistes de choses très obscures. Tout le monde se présente en un bref tour de table. Magali ne perd pas la face et me présente comme un écrivain qui a longtemps vécu en Chine, et comme un universitaire qui a enseigné à l’université Fudan. Au nom de Fudan, tous les Chinois de la salle opinent du chef en me regardant, visiblement impressionnés. Bravo Magali. En bonne communicante, elle a su trouver les mots pour faire passer un sage précaire en personnalité éminente.

A côté de moi, un homme repoussant de laideur, des croûtes sur le visage et un sourire carnassier. Une voix caverneuse et un accent yiddish. Il dit être un militaire israélien, pilote de chasse et retraité de l’armée de l’air de Tsahal. Je ne comprends pas ce qu’il fait là. Apparemment, il s’est reconverti dans le consulting.

L’étudiant fit une démonstration peu convaincante mais il avait l’air de savoir de quoi il parlait. A mon avis, pour un investisseur, le plus important dans un tel projet, ce n’était pas le charme dégagé par le présentateur du projet, mais le sérieux de l’entreprise, sa faisabilité et sa fiabilité scientifique. Les conseils fusèrent, et on suggéra au jeune homme de raconter une « histoire » plutôt que de nous expliquer le processus scientifique. Il fallait donner une impression plus dramatique, et moins insister sur les aspects techniques, auxquels personne ne comprenait rien.

Le but pour chacun des participants à cette séance, était de s’associer à de toute petites entreprises, à les aider bénévolement afin qu’à terme, quand elles deviendraient riches, ils puissent toucher les dividendes de cette aide précoce.

Une dame est arrivée en retard. Quand elle s’est présentée, j’ai compris que tout le monde mentait autour de la table. Que tout le monde prétendait travailler, prétendait être professionnel, mais que la plupart était en train de se la raconter. A part l’étudiant chinois, qui croyait peut-être à son histoire de machine écologique, chacun faisait semblant de maîtriser quelque chose.

Le vieil Israélien, en revanche, était toujours pertinent. Chaque fois qu’il prenait la parole, toute l’assemblée se taisait et écoutait. Magali devait partir dès que possible. Elle voulait montrer au juriste organisateur de l’événement, qu’il ne fallait pas abuser de sa bonne volonté.

Dans la voiture du retour, je lui ai conseillé de s’associer au vieil Israélien. « Alliance de la jeunesse et de l’expérience, de la beauté et de la laideur, vous feriez des étincelles tous les deux. »

Silicon Valley (5) Les précaires et les damnés

Drapeau composé de détritus textiles, Musée de Santa Clara
Drapeau composé de détritus textiles, Musée de Santa Clara

 

Quand les médias parlent de la Silicon Valley, c’est pour nous vanter les succès foudroyants de petites entreprises qui ont commencé par des bricolages entre potes, dans des garages et des appartements de colocation.

Les reportages se suivent et se ressemblent. Des success stories qui se succèdent et des génies désargentés qui deviennent richissimes. Invariablement, aussi, des Français qui se sont expatriés là-bas pour échapper à l’enfer bureaucratique de leur pays d’origine, et qui goûtent enfin à la douce liberté d’entreprendre dans la paradis des investisseurs.

Musée Santa Clara

L’image que je me suis faite de la Silicon Valley est tout autre. Je n’en ai vu aucun, de ces génies devenus richissimes. J’ai rencontré quelques entrepreneurs, mais leur histoire ne m’a pas paru entrer dans les cases de ces reportages formatés. J’ai vu des gens qui luttaient durement pour s’en sortir, des cadres qui cherchaient du boulot, des artisans qui sous-louaient leur maison pour arrondir les fins de mois, des communicants qui multipliaient les opérations bénévoles, des entrepreneurs qui se vantaient d’avoir un chiffre d’affaire qui stagnait.

La Silicon Valley est un territoire d’une dureté extrême. Des gens réussissent, mais il y a un succès pour mille échecs. Comme à Hollywood pour les acteurs, la plupart des entrepreneurs qui s’installent dans la Silicon Valley doivent en repartir au bout d’un an ou deux car ils s’y cassent les dents.

Santa Clara Museum

Or, on ne parle pas des échecs. Par culture et par pragmatisme, les Américains cultivent le goût et le vocabulaire de la réussite. Or, ce que j’ai vu dans la Silicon Valley, c’est une armée de précaires qui s’endettent pour tenir leur rang et qui se paient de mots pour garder la face.

Xavier est un brillant ingénieur qui cherche aujourd’hui du travail. Il vient de quitter l’entreprise dont il était un important manager. Cette entreprise l’avait fait vivre en France, en Asie et en Amérique. Il en est parti par la grande porte, en empochant un beau pactole.

Depuis un an, il vit sur ce capital et ne trouve pas d’emploi à sa mesure. Trop diplômé, il vient d’un trop haut niveau, il serait ingérable par un nouvel employeur. Selon lui, la Silicon Valley peut sourire à des jeunes informaticiens, prêts à passer leurs jours et leurs nuits à farfouiller sur des ordinateurs. Mais pour des hommes d’âge moyen, ultra-compétents et en position de diriger des équipes, le marché du travail est dur comme la pierre.

Pour réussir à décrocher un emploi dans une grande entreprise, il faut passer par de multiples étapes, et de multiples entretiens qui sont autant de pièges qui testent la maîtrise des codes particuliers des entreprises californiennes. Je vois sur la table du salon un livre intitulé Are You Smart Enough to Work at Google? qui aide à répondre aux multiples questions bizarres qui sont posées lors des entretiens préparatoires aux entretiens d’embauche.

Si j’étais Xavier, j’empocherais le pactole qu’il a obtenu en quittant sa boîte et je quitterais le monde marchand. Je mettrais ma maison en location et j’irai vivre pauvrement dans une cabane au bord de l’océan, jusqu’à ce que la mort me sépare du monde. Mais Xavier a une famille à nourrir et il garde le moral en travaillant bénévolement, comme consultant, pour des startups qui peinent à décoller.

Santa Clara Museum

Car la plupart des « jeunes pousses » ne décollent pas, c’est ce que les reportages ne montrent pas. Dans les dîners, les conversations tournent généralement autour des entreprises de la région qui ont réussi, et c’est passionnant d’entendre parler des « bonnes idées », ou des bonnes méthodes. Mais ce qu’on entend encore davantage, ce sont les silences gênés devant la myriade de projets auxquels personne ne croit.

Et puis il y a la solitude qui pèse tant sur les individus. Les gens essaient de se rencontrer mais c’est si compliqué. Une fois que des rencontres sont faites, il est difficile de se revoir et de créer de véritables amitiés. Tous les célibataires de la Silicon Valley sont inscrits sur des sites de rencontre, et tous se plaignent de la trop grande concentration d’hommes dans cette région d’ingénieurs et d’informaticiens.

Il m’est arrivé de dîner avec des êtres d’une tristesse infinie, dont la vie était dévorée par le travail. Divorcés, leur ex était partie en leur laissant un enfant dont la scolarité coûtait plus de vingt mille euros par an. Je payais l’addition, et ces gens qui gagnaient cinquante fois plus que moi me laissaient faire, car ils tiraient le diable par la queue. On me proposait souvent, à moi qui ne faisais que passer, de m’inscrire à des sites de socialisation ou de participer à des rencontres de francophones.

La prostitution prospère donc, et souvent, elle prend la forme du mariage. Des femmes viennent se vendre, en échange d’un contrat de mariage et d’une maison. On les appelle des honnêtes femmes, ce qu’elles sont au demeurant.

Femmes, devenez clientes de prostitués

Quand on parle de prostitution des hommes, le sujet devient passionnant. Qui ne voit qu’il y a là une gigantesque promesse de développement économique ? Qui ne voit l’immense marché que constituent les femmes insatisfaites, seules et mal accompagnées, en perte de confiance et en recherche de quelque chose ? Plutôt que de se perdre dans la religion, la bouffe, l’alcoolisme, la maternité ou le travail excessif, elles devraient essayer la prostitution avec des mâles à l’écoute. Leurs caresses, le contact avec leur sexe en érection, leurs regards langoureux, pourraient aider ces femmes à se sentir mieux dans leur corps.

Je le pense car c’est ainsi que mes passages chez des prostituées m’ont aidé, dans des périodes creuses de ma vie. La prostitution n’est pas une solution finale, c’est une aide possible. Cela coûte cher, c’est vrai, mais beaucoup moins que toutes ces médecines de charlatans qui gagnent des fortunes sur la crédulité des clients. La prostitution, plus que la plupart de ces traitements alternatifs, mérite le titre de « médecine douce ». Elle ne règle rien, mais elle apporte du bien-être.

La sagesse précaire est un humanisme. Le sage précaire est un loup pour l’homme. Le sage précaire est un ami des femmes. Il milite pour que les femmes se libèrent des millénaires d’oppression qui les ont conduites à prétendre qu’il leur faut des sentiments pour pouvoir jouir. Les femmes doivent apprendre à compartimenter leur vie affective et sensuelles, comme savent le faire les hommes, pour leur plus grande satisfaction.

Elles doivent apprendre à se dire : je paie ce mec, il va me dire que je suis belle sans le croire vraiment, il va bander pour moi sans me désirer vraiment, il va simuler son intérêt pour moi et c’est de cela dont j’ai besoin en ce moment. Tout cela sera réalisé sous forme de contrat et d’échange d’argent, et ça va me faire du bien. Après, je retournerai vers mon mari, qui n’est pas un mauvais bougre, mais qui est très emmerdant en ce moment. Et puis j’oublierai pendant une heure ou deux, dans les bulles de vin mousseux et dans les déhanchements de cet homme qui me caresse, ces insupportables mioches que j’ai mis au monde pour une raison qui m’échappe aujourd’hui.

Une fois qu’on a établi cette évidence, que les femmes méritent autant que les hommes de pouvoir se payer des putains, une double problématique émerge, qui exigera des générations pour être bien circonscrite.

1 – Qu’attendre concrètement du prostitué (compte tenu que bander, pénétrer et éjaculer demande plus d’investissement libidinal que se laisser pénétrer) ? Quels services proposer, pour quelle durée, pour quels prix, etc.

2 – Et inversement, du point de vue des travailleurs du sexe, qu’apporter aux clientes, sachant qu’aujourd’hui encore, les femmes sont plus difficiles à satisfaire que les hommes ?

Sur ces deux derniers points, il faudra beaucoup de billets, et beaucoup d’expérimentation.

Le sage précaire se prostitue

Le débat sur la prostitution a pris, en France, un tour dogmatique et affreusement moralisateur. Des gens, qui s’auto-proclament féministes, postulent que la prostitution est mal et qu’il faut l’éradiquer. Ces gens sont dangereux et devraient être invités en présence de contradicteurs, dans les médias traditionnels. Le risque existe qu’ils soient entendus par une jeunesse influençable, et qu’ils découragent celles et ceux qui projettent de s’investir dans le service sexuel honnête et rémunérateur.

Je passe sur la loi qui sanctionne le client, cela est secondaire et ridicule. La vraie question, du point de vue de la sagesse précaire, ce n’est pas de trouver les meilleures solutions pour éradiquer la prostitution, mais au contraire de la libéraliser, d’en tirer tous les profits possibles pour la communauté entière, tout en la protégeant, au même titre que toutes les activités professionnelles.

Surtout, on oublie trop souvent qu’il y a encore une marge de progression immense dans ce secteur d’activité. Tous les rapports le disent, 98 % du personnel est féminin. Cette inégalité sexuelle est inacceptable. Il faut prendre des mesures pour inciter les hommes à se prostituer, et encourager les femmes à consommer. Si l’on veut que l’économie française reprenne du poil de la bite (jeu de mot), nous devons nous remonter… les manches. Achetez français et baisez français, c’est le slogan de la sagesse précaire, qui se découvre moins cosmopolite, plus patriote qu’elle ne le croyait elle-même.

Lutter contre l’esclavage, le trafic des corps, et au contraire, encourager l’esprit d’entreprise des prostitués, c’est le grand projet que le XXIe siècle attend en Europe. Il nous faut donc, pour ce faire, valoriser les clients, et non les sanctionner. Clients, la sagesse précaire vous soutient dans votre volonté de redresser… le PIB et le pouvoir d’achat des ménages. Vous êtes des consommateurs comme les autres, et grâce à vous, l’argent sort des coffres forts pour circuler plus librement.

Nous devons faire de notre pays le haut lieu de la culture du service sexuel, au moment même où nous sommes distancés par des pays aussi peu sexy (dans l’imaginaire globalisé) que l’Allemagne.

J’ai déjà été client de prostituées et n’ai aucun problème pour le dire. Je recommande à tous ce type d’expériences. On me dit que c’est facile à dire quand on est client, mais qu’il faut penser aux pauvres être qui se prostituent. Je recommande donc qu’on se prostitue plus librement. J’avais envie d’écrire un billet pour dire que le sage précaire était d’accord pour se prostituer, mais je me suis aperçu que ce billet existait déjà.

Il date d’octobre 2011 et s’intitule De la prostitution dans la sagesse précaire. Je n’ai rien à modifier à ce que j’ai écrit il y a deux ans. La seule différence est qu’à l’époque, je disais que j’aurais pu me prostituer si j’étais plus beau et plus « doué pour les choses du sexe ». Mais après tout, qui suis-je pour juger ? C’est aux clientes de le dire si je ne suis pas assez beau, ni assez satisfaisant au lit.

(Je dis « au lit », mais je précise tout de suite que la chose peut se passer ailleurs, en fonction des fantasmes de la cliente, et après négociation.)

Alors je passe à l’acte. Mes tarifs, je les cale sur ceux de cette étudiante, prostituée « occasionnelle » qui a témoigné dans lemonde.fr. Elle prend 300 euros de l’heure, choisit ses clients sur internet, exige une photo, annonce ce qu’elle fait et ne fait pas. Par exemple, elle refuse de faire des fellations, car pour cette pratique, elle a besoin « d’être amoureuse ». Bizarre, non ? Moi, je suis nouveau dans le business, je me demande s’il y a des choses que je ne peux faire qu’en étant amoureux.

Aujourd’hui, par exemple, je suis très amoureux, d’une femme qui me rend heureux. Il faudrait peut-être que je lui demande s’il y a des pratiques qu’elle voudrait voir exclues de mes prestations avec les clientes.

Mon coeur de cible, si je puis dire, ce sont d’abord les femmes qui sont contre la prostitution. Celles, de tous âges, qui militent contre elle. Interdire, interdire, elles ont la passion de l’interdiction. Il doit y avoir quelque chose de sexuel là-dessous. Venez essayer cette chose qui vous répugne tant, le sexe tarifé, avec un homme qui est libre de mettre son corps à votre service. Aucune mafia ne le force à le faire.

Le sage précaire vous ouvre les bras, pour 300 euros de l’heure (500 pour deux heures, prix spécial pour vous). Vous verrez que l’acte prostitutionnel peut être tendre, noble et enrichissant pour l’esprit.

Ferme urbaine à Oakland : rencontre avec Novella Carpenter

Qui n’a jamais rêvé de se faire un potager dans son pavillon de banlieue ? Les ouvriers l’ont toujours fait, mais aujourd’hui, en Californie, cela devient un mouvement alternatif et libéral. Une jeune femme, Novella Carpenter, a carrément créé une ferme au beau milieu d’un environnement urbain qu’elle qualifie elle-même d’ « apocalyptique ».

J’ai rencontré Novella alors qu’elle désherbait une allée de son jardin, dans la ville la plus industrielle de la baie de San Francisco. Oakland est la ville dont le taux de criminalité est le plus élevé d’Amérique, une ville portuaire de grande envergure, une ville ouvrière et tendue. Par cela même, on le conçoit aisément, c’est une ville où les loyers sont plus bas qu’ailleurs, et où les progressistes de tout poil peuvent s’installer pour monter des projets originaux.

Quand Novella est venue s’installer à Oakland, avec Bill, elle a vu un terrain vague à côté de la maison où elle pouvait louer un étage. Elle s’est dit : je me fiche de la maison, mais quel terrain ! Elle a demandé qui était le propriétaire de cet espace en friche, personne n’en savait rien. On lui a assuré que le propriétaire, qui que ce soit, ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’elle en cultive la terre.

C’était il y a dix ans.

Après avoir brisé la dalle en béton pour faire revivre la terre, après avoir fait pousser des légumes et des arbres fruitiers, elle a acheté des poules, des canards et des dindes. Mais une dinde mange beaucoup trop, alors Novella s’est mise aux lapins, puis aux cochons et même aux chèvres.

Elle a aussi une ruche et produit son miel. Le voisinage ne s’est jamais plaint. Le voisinage, d’ailleurs, est presque entièrement constitué de prostituées et de fumeurs de crack. La proximité d’une ferme est le cadet de leurs soucis. Tout en me parlant, Novella me fait entrer dans le poulailler, construit avec des palettes en bois, et glisse sa main sous le cul d’une très grosse poule pour en retirer deux oeufs tout propres.

En 2007, elle a décidé de raconter cette histoire de ferme urbaine, et en 2009, son livre Farm City est paru au éditions Penguin. Succès de librairie immédiat, complètement inattendu, comme la plupart des succès de librairie. L’éditeur avait accepté de publier un récit de vie mignon, d’un couple de Seatlle venu chercher le soleil dans la région de San Francisco. Il n’avait pas imaginé que c’était un texte qui rencontrerait une époque.

Entre temps la crise de 2008 avait éclaté et Farm City est devenu un emblème pour tous ceux qui se demandaient comment ils allaient se nourrir dorénavant. Novella est devenue, sans le vouloir, une figure à la mode, une inspiration. Des gens viennent parfois la voir et lui prêter main forte, bénévolement. Pour les loger, elle a installé deux caravanes en bordure de maison.

Je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle avait fait de l’argent gagné grâce à son best-seller. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas déménagé. En revanche, il paraît que les prix de l’immobilier ont grimpé dans ce quuartier déshérité d’Oakland. Elle a maintenant une fille, et Bill est toujours là, taiseux et ténébreux. Je lui ai promis de revenir un jour, mais pour travailler, en échange du logement dans une des caravanes.

Produits dérivés de la Sagesse précaire

Je m’aperçois que tout le monde vend des badges, des t-shirts, des tapis de souris, à l’effigie de leur blog ou de leur chaîne youtube.

Il est peut-être temps que la sagesse précaire se décline, elle aussi, en merchandising. Mais quels produits dérivés pour la sagesse précaire ? Et quels slogans ?

Des autocollants ? Trop polluant. Des T-shirts ? Les sages précaires sont plutôt chemises. Des mugs ? Pfff.

Bon, l’idée est là. Il ne reste plus qu’à trouver des applications viables. Je devrais peut-être profiter d’être dans la Silicon Valley pour monter un start-up et lancer mon projet dans un grand incubateur. Nul doute que je pourrais lever des fonds. Et si, par extraordinaire, il s’avérait impossible, ou complètement con, de lancer de tels produits dérivés, je pourrais détourner l’argent et partir au Brésil.

Le sage précaire est un génie du mal.