Du déclin des librairies

Faut-il acheter ses livres sur internet ou faut-il soutenir les librairies indépendantes ? Fréquemment, les amoureux du livre disent préférer les vraies boutiques, où de vrais libraires rencontrent de vrais lecteurs.

Il est vrai que ça a son charme, tous ces « vrais » mis bout à bout, ça donne l’impression de vivre dans la réalité, la vérité, la concrétude.

Or, cela me paraît un peu court comme argument. Loin de moi l’idée de nier l’importance qu’ont les librairies indépendantes dans nos villes, et d’amoindrir ce qu’elles apportent de dynamisme ou de culture à nos rues. Mais compte tenu qu’elles ne peuvent rivaliser avec les stocks infinis des librairies en  ligne, les vraies boutiques et les vrais commerçants doivent apporter quelque chose de plus à leur service, un supplément d’humanité, d’échanges et de rencontres. Si elles se limitent à poser des bouquins sur des tables et à attendre le client, nul doute qu’elles vont fermer les unes après les autres.

Dans la petite ville du Vigan, la librairie du Pouzadou est une petite institution qui résiste. Elle joue crânement son rôle de commerce de proximité. Elle jouit donc d’une position assez privilégiée par rapport à celles qui sont mal placées, mal connues, mal desservies. Et pourtant elle incarne à sa façon le déclin inévitable de la librairie indépendante.

On se souvient que l’employé du Pouzadou avait refusé de commander des exemplaires de mon livre sur les Travellers irlandais, au motif qu’ils ne se vendraient pas. Finalement, il en a commandé, mais longtemps après le moment où un certain buzz entourait mon livre. Si bien qu’une dizaine d’exemplaires ont été vendus sur la ville, mais indépendamment de la librairie indépendante. Plusieurs personnes l’ont même acheté sur internet…

L’autre jour, je fais un tour à la librairie pour renifler un peu la rentrée littéraire. Je vois une pile de mes Voyage au pays des Travellers, invendus, embarrassants et encombrants. Je m’adresse à la dame qui tient la caisse et lui exprime ma confusion. Pour écouler ce stock, je fais offre de service. « Si je peux être utile à quelque chose… » Elle propose une séance de signatures. Bonne idée. À mon avis, tout le monde doit un peu mouiller sa chemise pour vendre cette marchandise fragile qu’est le livre. Les auteurs aussi. Alors, aller au mastic, faire le bonimenteur, vendre mes livres à la criée pour aider une petite librairie, je suis d’accord.

Il se trouve qu’en plus, la semaine suivante, un festival de littérature de voyage se tiendra dans le centre-ville. Nous pensons que cela pourrait être l’occasion d’attirer l’attention du lectorat sur cet ouvrage de voyage ethnographique en Irlande.

Ce matin, je viens aux nouvelles. Les employés s’en sont parlé et ont pris la décision de ne pas organiser cette séance de signatures. Ils préfèrent renvoyer les quatre livres chez le diffuseur, au motif qu’ « on en vendra peut-être aucun ».

Ils ont des livres à vendre, et un auteur sous la main qui est prêt à s’investir et ils font le choix de ne même pas essayer. Ils avaient l’opportunité de proposer à leur clientèle une rencontre, un événement humain, ils préfèrent s’en passer. Il paraît que la librairie indépendante apporte un supplément d’âme que ne peut fournir la librairie en ligne. Encore faudrait-il que les libraires eux-mêmes aient envie de jouer ce jeux-là.

Je n’insiste pas car j’avoue que cela me dispense de rester assis derrière un stand des heures durant. J’insiste d’autant moins que la libraire me dit d’un ton désolé que mon livre, désormais, « c’est de l’histoire ancienne ». Je déglutis comme je peux et tâche de garder le sourire. Un peu humilié, je réponds que même pour moi c’est de l’histoire ancienne, car je suis sur d’autres projets. Naturellement, je n’y crois pas une seconde. Pourquoi écrirait-on, et pourquoi lirait-on des livres, si nous pensions qu’ils se périmaient comme des yaourts ?

Savez-vous pour qui mon livre n’est pas de l’histoire ancienne ?

Amazon.

Loyer de Dublin

J’ai été pré-sélectionné pour le boulot de chercheur à Dublin et Galway auquel je postulais. Dans quelques jours, un entretien téléphonique aura lieu avec un comité sourcilleux pour décider si je suis l’homme de la situation. J’aurais préféré qu’ils me convoquent en personne, j’aurais pu essayer de les éblouir avec un costume des grands jours, une chemise rouge coquelicot et une cravate flamboyante.

La cravate, instrument essentiel de la sagesse précaire dans sa dimension mercatique. La cravate, pivot conceptuel pour tous ceux qui mettent le paraître devant l’être. Le sage précaire privilégiera toujours le paraître, d’où un usage immodéré de cravates, de colifichets, de chapeaux et de plumes, de roulements d’yeux, de gestes hypnotisants, de roucoulements vocaux, de poses.

Au téléphone, malheureusement, le sage précaire perd 70% de ses moyens. Et comme en plus l’entretien se fera en anglais, la perte est dramatique. Mon anglais étant fragile, fleuri mais baroque, technique mais relâché, il était de toute première importance que je pusse palier mes lacunes linguistiques par une présence physique colorée qui fasse diversion.

A tout hasard, j’ai regardé les loyers qui se pratiquent à Dublin, au cas où les membres du jury me choisiraient quand même (mon espoir est basé sur le fait que mon profil est très adapté à ce poste) : les loyers sont extravagants. On ne se loge pas dans la capitale irlandaise à moins de 600 euros par mois.

J’en suis à me demander si je ne vais pas rejoindre mes amis les Tinkers, et si je ne vais pas louer une caravane dans un campement illégal. Autre piste à explorer : le squat. L’Irlande est connue pour être remplie d’ « immeubles fantômes », j’imagine que de nombreux marginaux les investissent pacifiquement.

Mon rêve : vivre en caravane, avec une famille Tinker, au bord de la Liffey, dans un parc privé magnifique réquisitionné par des squatters créatifs qui construiraient des saunas sauvages et des bains chauds pour se baigner sous les étoiles.

De la prostitution dans la sagesse précaire

Si le sage précaire était plus désirable pour les femmes, et s’il était doué pour les choses du sexe, il se prostituerait volontiers. Pas tous les jours, ni trop d’heures d’affilée, car le sage précaire, même beau et vigoureux, reste un rêveur et aime paresser un brin, mais il proposerait ses services sur internet avec des photos avantageuses et gagnerait un bon pactole en faisant plus de bien à l’humanité qu’il n’est capable d’en faire en l’état actuel de ses compétences.

Le sage précaire pourrait gagner une centaine d’euros pour une heure ou deux d’échanges, de jeux érotiques, de déguisements, de massages et de sexe un peu crade. Des milliers d’euros pour des week-ends en amoureux une fois de temps en temps.

Il me semble que c’est là un moyen honnête d’arrondir ses fins de mois. Surtout qu’elles sont un peu raides (si je puis dire) mes fins de mois, depuis que l’université où je fais mes recherches ne me finance plus.

On se trompe souvent à propos de la prostitution. On dit que la ou le prostitué « vend son corps ». C’est faux, il ne « vend » pas son corps, il offre un service sexuel.

De même, on dit que les clients sont des gens misérables, sans valeur et incapables d’avoir compagnes et compagnons, qu’ils s’abaissent à cette extrêmité déplorable, qu’ils sont bien à plaindre, et qu’au final ils sont même à blâmer. C’est une erreur, les clients sont souvent des pères et des mères de famille heureux, qui veulent juste un peu de sexualité pure, un peu de luxure, un peu de pureté dans le plaisir.

La prostitution, c’est la possibilité dans le système social d’avoir un peu de sexe pour le sexe, sans tout ce qui va autour, la vie de famille, le boulot, la réputation, les codes et les manières.

Des gens sont doués pour ces choses-là, laissons-les faire. J’irais même plus loin, reconnaissons leur talent et faisons-leur payer des impôts. Je rêve d’un monde où les gens seraient libres (et protégés pour cela) de payer ou d’être payés pour les services sexuels dont ils ont besoin. Croyez-moi, cela réduirait beaucoup le taux de chômage en France, car nous pourrions fonder des coopératives, des sociétés et des associations de toutes sortes.

Alors quand la nouvelle tombe que des étudiantes se prostituent, on fait semblant de s’étonner, mais il n’y a rien que de naturel à cela. Ce qui moi me scandalise, c’est que les personnes en question soient ostracisées, qu’elles soient mal vues, et qu’au final elles ne bénéficient pas du soutien et de la protection dont toutes les étudiantes bénéficient quand elles font le moindre stage.

Les sentiments derrière l’euro

J’étais frappé de voir une amie brésilienne pester contre l’euro et l’union européenne. Elle souhaite plus que tout voir disparaître l’euro. J’ai cru au début qu’elle était inspirée par des lectures anglo-saxonnes, ce qui était le cas. Mais cela m’a fait réfléchir sur l’ensemble des gens qui réclament la fin ou la sortie de l’euro. Je me demande dans quelle mesure nos opinions sur ce sujet sont rationnelles. 

Ce qui m’amuse dans ces discussions concernant la crise de la zone euro, c’est qu’elles ne sont généralement pas économiques, mais sentimentales.

Les euro-sceptiques britanniques, ou américains, se réjouissent aujourd’hui en sautillant : « Nous l’avions bien dit, l’euro ne pouvait pas marcher. » Et les arguments savants ne manquent pas. Ma propriétaire, une protestante d’Irlande du nord, le dit elle aussi : l’Allemagne en aura assez de payer, et tout va s’écrouler. Mais ce qui lui plaît, c’est de se dire que sa chère Livre sterling sera toujours là, vaillante, comme un soldat de sa majesté.

L’attachement des gens à « leur » monnaie, franchement, si ce n’est pas une chose irrationnelle… Même chez les voyageurs et les expatriés, il y a des gens pour détester la monnaie commune, qui les heurte dans leurs instincts nationaux.

Car, que l’on comprenne ou pas les mécanismes financiers, ce qui compte finalement, c’est l’inclination qu’a chacun pour ou contre l’idée d’Europe. Quoi que l’on en dise, et quelles que soient les situations, on retrouve toujours les mêmes qui soutiennent l’Europe et les mêmes qui « would prefer not to« .  

Ma Brésilienne, elle s’en fout de la zone euro. Ce qu’elle veut, c’est que l’Europe ressemble à ce qu’elle en percevait quand elle vivait au Brésil : un ensemble de petits pays très différents les uns des autres, qui passent leur temps à se chamailler et se bourrer le mou.

Au fond, c’est une question de sentiment, de feeling. Moi, par exemple, j’ai toujours été enclin à trouver positif le fait que les pays européens s’unissent. Même si tout va mal, je trouve que c’est une sorte d’utopie, ça me plaît. Je n’ai jamais compris ceux qui disent qu’il n’y avait aucun sens de citoyenneté européenne, ou de patriotisme européen. Je crois au contraire que les Européens se sentent profondément liés les uns aux autres.

Un Européen de l’ouest comme moi, dont les racines plongent en Normandie, se sent très proche et des Scandinaves et des Grecs.

Mais ce n’est qu’un sentiment de ma part. Ma propriétaire sent les choses différemment. Pour elle, une Europe unie, c’est gênant, c’est désagréable, cela n’entre pas dans l’image idéale qu’elle se fait de son pays. Et je comprends bien que des intellectuels et chercheurs brillants, tels Emmanuel Todd, sentent les choses de cette manière.

Todd lui-même, a écrit un livre superbe, L’invention de l’Europe (1990) dans lequel il voulait démontrer que l’union européenne était un non-sens. Mais moi, au contraire, j’ai lu ce livre comme une magnifique preuve que l’union européenne etait souhaitable et passionnante.

Les différences démographiques, économiques et culturelles que Todd soulignaient en Europe depuis la fin du Moyen-âge, montraient en fait que ce qui fait sens, sur notre continent, ce sont les régions, les provinces, et non les pays. A la lecture de Todd, il me paraissait évident (mais ça fait longtemps que je l’ai lu) que les régions avaient plus d’intérêts à s’unir à d’autres régions hors de leur pays qu’aux autres régions de leur propre pays. La structure familiale « ch’ti », par exemple, est plus proche de l’Italie que de la Normandie. Bon.

Et puis Lyon, ma ville natale, est plus prospère et brillante quand elle traite avec Milan, Turin et Genève, que lorsqu’elle doit se tourner vers Paris à cause des frontières des états-nations.

C’est tout cela qui me rassure et m’inspire de la mélancolie en même temps. Quoi qu’on dise sur l’euro, on a la plus grande peine du monde de sortir de sentiments assez primitifs.

Pierre qui roule n’amasse pas mousse

Ce proverbe a deux significations possibles.

Soit la mousse est envisagée négativement, comme une moisissure, auquel cas le proverbe encourage au voyage, au déplacement. Bougez, et vous resterez alerte, souple et éveillé.

Soit la mousse est considérée comme une richesse, un beau manteau ou un capital, et alors le proverbe déconseille de voyager. Si vous optez pour une vie nomade, vous ne serez jamais à même de thésauriser, d’amasser suffisamment pour être en mesure d’investir.

Sagesse des proverbes, ils nous tiennent comme il faut dans l’embarras.

Irlande en grève 2010 : les prophéties de Daria

 ireland-protest-nov-20102.1290885421.jpgPhoto Irish Times

Il a fallu du temps pour que les Irlandais renouent avec la combativité qui leur était coutumière dans les siècles passés. Aujourd’hui samedi 27 novembre 2010, des dizaines de milliers de personnes manifestent à Dublin contre les plans d’austérité qui affectent leur vie quotidienne, leur emploi et leur avenir.

On parlait du « Tigre celtique » pour évoquer les boom économique des années 1990-2000, il faut maintenant trouver un autre animal, mais, espérons-le, un animal qui rugit toujours et grognera longtemps.

Ce retour à la morosité économique qui touche l’Irlande me rappelle mes premières semaines à Dublin, à la fin des années 90. J’avais rencontré Daria, une Irlandaise francophone que j’aimais beaucoup et avec qui je passais beaucoup de temps au pub. J’étais émerveillé par les conversations que nous avions au Mulligan’s, dans une petite rue entre la Liffey et Trinity College. Près d’un feu de tourbe, dans une odeur de vieux bois mouillé, le Mulligan’s n’appartenait pas au Celtic Tiger mais à un Dublin plus lointain, plus obscur, où les écrivains inventaient une façon mi-ouvrière mi paysanne de parler du temps et des sentiments contrariés.

Nous parlions de littérature avec cette jeune femme dont le français me bluffait littéralement. Je la faisais parler sur l’Irlande qui, je ne sais pourquoi, me fascinait. J’entendais dire des choses qui m’intéressaient, jusqu’à ce qu’un jour elle fasse une prophétie qui me plaise infiniment. Je ne sais plus de quoi nous parlions, et elle m’a dit : « Non, mais on va redevenir pauvres, de toute façon. On n’est pas habitués à être riche, ça ne va pas durer ».

J’avais adoré entendre cela. Non que j’aimais l’idée d’une Irlande pauvre, mais je me réjouissais de côtoyer une femme au pessimisme rigolard, qui buvait des pintes de Guinness sans complexe et qui répondait si bien aux images que j’avais en tête de l’Irlande éternelle. Elle incarna soudain, à mes yeux embués, le pays dont j’avais rêvé dans les livres, celui des rires et des ivresses sans espoir. J’étais si enthousiaste d’avoir entendu cette prophétie que je l’ai écrite dans toutes les lettres que j’envoyais à mes amis.

« Hier soir, dans un pub sombre et humidement chaleureux, une Irlandaise à la chevelure frisée m’a tenu le plus extraordinaire langage… » 

Je me disais que c’était la fameuse « loi de Murphy », celle qui explique que si les choses peuvent foirer, elles foireront. Le pessimisme était musique à mes oreilles. C’était la voix de Beckett, celle qui me parlait profondément, à moi qui venais d’être à la fois viré de mon travail, et quitté par mon amoureuse.

Alors aujourd’hui, dans les manifestations, des gens portent des pancartes qui appellent à revenir à la monnaie irlandaise d’avant l’euro : le punt. Le punt, c’était l’argent que j’utilisais pour payer les pintes de Guinness au Mulligan’s, alors ça me rappelle de bons souvenirs. 

Les explications à ce qui se passe viennent de toute part. Les étrangers disent que les banques sont responsables, mais que les Irlandais étaient devenus fous, à acheter des maisons comme si c’était des cadeaux de noël. Daria, elle, ne donnait pas d’explication, elle disait que la pauvreté reviendrait par n’importe quel moyen.

Moi, je peux témoigner que les Irlandais de mon âge, à part Tom, Fentan et, dans une moindre mesure Barra, avaient intégré dans leur vie quotidienne que les banques pouvaient prêter sans arrêt, et qu’il était absurde, frileux et contre-productif de vivre en bon gestionnaire. S’endetter, spéculer, emprunter et hypothéquer, vivre à découvert était un signe d’adaptation au monde réel, donc d’intelligence.

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En même temps, il ne faut rien regretter. C’était chouette, ces deux décennies de bulle, c’était la Californie pour pas cher, on y croyait, on portait des T-shirt en plein hiver, on était les rois du pétrole. Ca n’arrive pas tout le temps, il y a des peuples qui n’ont jamais connu une telle euphorie, alors on aurait été cons de ne pas en profiter au maximum.

Mort annoncée d’une coalition

Ce n’est pas la première fois, chers amis, que je viendrai frimer sur ce blog et clamer : « I told you so. »

Je vous l’ai dit, en mai 2010, que la coalition au pouvoir en Grande Bretagne ne tiendrait jamais la route.

Il y a quelques jours, les étudiants anglais ont manifesté à Londres, et cela a dégénéré face à des forces de l’ordre dépassées dans la tour Millbank, siège du parti conservateur.

Les slogans les plus violents étaient en fait dirigés contre le vice-premier ministre, le libéral Nick Clegg. Les jeunes avaient voté pour lui car il avait promi, entre autres, qu’on ne toucherait pas aux droits d’inscription universitaires, déjà très élevés outre-Manche. Aujourd’hui, pour obtenir un diplôme, il faut déjà dépenser plus de 10 000 euros sur trois ans. Le gouvernement vient d’autoriser les facs à augmenter les frais, ce qui rendrait la licence universitaire à près de 40 000 euros.  

40 000 euros pour une licence, c’est une aberration politique, sociale et éducative. L’enseignement universitaire ne vaut pas ce prix-là, mais c’est un autre débat.

La question du jour, c’est que la coalition, je le répète, ne peut pas tenir. Les Lib Dem en ont déjà marre. S’ils veulent avoir des chances d’obtenir des voix aux prochaines élections, ils ont intérêt de quitter le gouvernement d’ici-là. Ce qui provoquera une crise politique, mais elle sera moins grave que la situation sociale qui ne peut que s’aggraver avec les mesures d’austérité mises en places ces derniers temps.

La colère du peuple est à venir

J’avais dit qu’une rumeur grondait au Royaume-Uni, mais je ne m’attendais pas être autant dans le vrai. Un journal a récemment changé de ton. Le grand quotidien de Belfast se fait l’écho ces temps-ci de l’angoisse de la population et en appelle au soulèvement.

Bien pensant autant qu’on peut l’être en Irlande du nord, le Belfast Telegraph publie la chronique d’une certaine Nuala McKeever. Titre de sa chronique: « It’s time to stand up and start fighting these unwanted cuts ». Ils ne nous avaient pas habitué à un tel ton, les unionistes modérés du BT.

Il faut rappeler le contexte. Le gouvernement conservateur du Royaume-Uni (coalition Tories/Liberal Democrats) a voté un budget extrêmement drastique qu’aucun économiste ne comprend. Le Guardian a interrogé dix prix Nobel d’économie, parmi lesquels un seul a soutenu le nouveau budget. Un autre a botté en touche en racontant que l’économie n’était pas une science exacte. Les huit autres ont déclaré que ces mesures d’austérité étaient exactement ce qu’il ne fallait pas faire dans une situation de croissance fragile.

En Irlande du nord, l’austérité va frapper de plein fouet la population, qui vit en grande partie des subsides de l’Etat. Ici moins qu’ailleurs, le secteur privé ne sera capable d’embaucher les travailleurs du secteur public mis au chômage.

Tout le monde s’inquiète. Chaque jour, les journaux évoquent les domaines de la société qui seront touchés par la réduction des dépenses. Hier, c’était la musique, un autre jour l’éducation, un autre jour les musées, la santé. Vendredi 22 octobre, une double page du Belfast Telegraph présentait une série d’aricles sous un titre général : « A long and difficult road awaits people of Ulster ».

Un ami irlandais m’a dit ce soir que toute sa vie avait été un cheminement de libéral. Il pensait qu’il fallait ne compter que sur soi-même, que toucher le chômage était indigne. Que l’Etat était meilleur quand il était faible. Mais depuis qu’il a vu les grandes banques demander de l’argent aux Etats, des sommes colossales, créant des déficits que les peuples doivent maintenant rembourser, il ne sait plus que penser. Il me dit que cela génère un sentiment de colère, de détresse. Il est certain que c’est la crise de 2008, et les coupes budgétaires d’aujourd’hui, qui causent le changement de ton perceptible dans la population et dans les journaux.

Dans le Belfast Telegraph d’hier, donc, Nuala McKeever écrit qu’elle a eu la divine surprise de voir une manifestation au centre ville de Belfast, avec « des gens de toutes sortes, des étudiants, des retraités, des travailleurs, des syndicalistes, des gros, des minces… » Elle s’émerveille de voir enfin des centaines et des centaines de gens. « Angry, smart, articulate, caring, loving, strong, entitled, wonderful, wonderful people », finit-elle par énoncer, profitant de l’homonymie entre « people » (les gens) et « people » (le peuple). Car elle en appelait au peuple, à la capacité de soulèvement du peuple.

Ce qu’elle disait, on avait l’habitude de le lire dans les journaux de gauche anglais, mais pas dans un journal nord-irlandais, plutôt proche des conservateurs. Elle dit qu’il est temps de dire non au gouvernement, temps de dire oui aux « idées alternatives qui fleurissent un peu partout ». Elle dit que le temps est venu d’être en colère: « Time to be angry is now! »

Mon colocataire indien est parti

Il n’avait pas payé son loyer au début du mois d’octobre. Je lui en faisais la demande, mais il traînait des pieds, disait qu’il n’avait plus de boulot et concluait, invariablement, par : « Je vais voir ce que je peux faire. »

Moi je lui répondais dans un franc sourire : « Yes! You try your best! »

Il y a quelques jours, il vient me voir et m’annonce qu’il s’en va, et qu’il n’est pas nécessaire d’attendre qu’il paie son loyer. Soit, je garderai la caution.

Il allait partir le lendemain même de cette annonce. Il prétendit que c’était une décision soudaine.

Spécialiste en réflexologie et en médecines de toutes sortes, il était à Belfast pour passer un master de business. Mais, ce beau diplôme en poche, il ne trouvait que des emplois extrêmement subalternes, dans des centres d’appels principalement.

Il pense qu’en Inde, il a plus de chance de mettre à profit au moins l’une de ses deux compétences. Par ailleurs, j’ai cru comprendre qu’il avait une femme et deux enfants, au pays. Si cela est exact, on ne sait jamais, il a peut-être le désir de revoir ce petit monde, qui lui est peut-être attaché, en retour, par des fibres inconnues de la science économique et de la réflexologie.

En partant, il a pris soin de laisser un gros bordel dans la chambre. Et une odeur de renfermé, dont je commence à me demander si elle n’a pas quelque chose de quintessentiellement asiatique, tant elle me rappelle le départ de mon colocataire chinois, dont certains sur ce blog se souviennent plus que d’autres.

BHL, les humanitaires et l’impérialisme

Le sage précaire pense en partie avec sa tête, et en partie avec ses tripes. Parfois, souvent, il lit des choses universitaires et, avant même d’avoir une opinion articulable, il sent monter une rage depuis la région du foie, ou de la rate. Parfois, cela monte et le sage précaire manque s’étouffer. La dernière fois que cela m’est arrivé, ce fut en lisant la revue la plus prestigieuse d’ « études françaises » au Royaume-Uni. C’est la revue la plus établie, la plus reconnue, la plus célèbre. Tout le monde la feuillette quand elle sort. J’y ai lu de telles conneries dans le dernier numéro que je préfère ne rien en dire ici. Les universitaires réussissent par moments à combiner le dogmatisme (l’absence de réflexion critique sur une idéologie donnée) et l’erreur factuelle. Cela fait beaucoup pour un sage précaire, qui n’aime rien tant que la vérité factuelle et l’ondoiement idéologique.

Mais plutôt que de critiquer mes amis britanniques, qui font aussi des revues de grande tenue, je vais me tourner vers des personnalités françaises qui provoquent aussi en moi des pulsions de rejet ou d’attraction, que je ne peux m’expliquer qu’après coup.

Bernard-Henri Lévy par exemple. la dernière fois que je l’ai vu, il militait pour défendre la femme iranienne qui était menacée d’être lapidée. Pourquoi cela me gênait-il de le voir parler de cela ? Moi aussi, je suis contre la lapidation, et même opposé à toute peine de mort. Voire, je suis parfaitement en faveur de l’adultère, en terre chrétienne comme en terre d’Islam. L’équilibre d’une nation, c’est mon idée, tient dans la capacité des couples à se tromper sans se haïr et sans rompre.

BHL, donc, m’énerve prodigieusement quand il parle de cette Iranienne. Pourtant, il ne m’énerve pas tout le temps. Là il m’énervait spécifiquement. À la réflexion je comprends pourquoi.

Il disait : « Si le tribunal iranien recule, si nous gagnons cette bataille… » Arrogance contre-productive. Cette attitude ne peut avoir comme effet qu’un adversaire qui se braque, et qui, pour montrer son indépendance, fera ce qu’on lui demande de ne pas faire. Pour reprendre les termes de Max Weber, c’est de la diplomatie « de conviction » et non « de responsabilité ». BHL se moque que son projet foire, ce qu’il veut, c’est prendre le rôle du chevalier blanc, qui saute sur la première cause venue. À la limite, je me suis demandé si BHL n’aimerait pas que l’Iran lapide ses femmes, cela permettrait de diaboliser vraiment ce pays, et de lui déclarer la guerre dans un futur proche.

Passons sur l’Iran. Le problème avec BHL, pour moi, c’est qu’il ne nous apprend jamais rien sur les pays et les peuples qui attirent son attention. Il énumère toujours les grandes batailles qui furent les siennes, où il s’engagea pour faire prendre conscience d’un massacre. Il dit toujours : « La Bosnie, le Darfour, la Tchétchénie », comme s’il avait porté sur ses épaules les décisions internationales qui ont réagi, ou pas, aux événements qui s’y déroulaient. À chaque fois, il sort les grands mots, la grosse artillerie de la sensiblerie et de l’Histoire émotive, telle qu’elle s’écrit à gros traits : « massacre, charnier, génocide, Munich, tortionnaire, droits de l’homme… »

En revanche, jamais une réflexion sur l’histoire de ces peuples, de ces gens, des enjeux. La seule chose qui l’intéresse, semble-t-il, c’est l’incendie et l’alarme. Le rôle de l’intellectuel était tout de même plus vaste et plus intelligent à l’époque de Sartre.

Mais j’y pense, c’est la même chose avec Bernard Kouchner, et avec tous les humanitaires. Un refus de se situer dans la réflexion historique. Une vision du monde binaire avec de pauvres gens aux abois, des démocraties qui sont dans le vrai, et des chevaliers blancs dont le seul rôle est de forcer l’attention de ces souverains au coeurs purs, les Peuples occidentaux, afin qu’ils interviennent, s’interposent, tels de nouveaux Deus ex machina.

C’est ma contribution, aujourd’hui, aux débats contemporains. Nos humanitaires, nos activistes de la guerre juste, nos nouveaux philosophes, prennent le peuple pour un monarque vaniteux, qu’il faut flatter, à qui il faut parler de manière émotive. Le résultat de cette posture est un mépris infini pour l’histoire et pour tout ce qui ne va pas dans le sens des intérêts des démocraties occidentales. Tous ces gens, et les champions de la charité en premier lieu, sont les figures les plus visibles, les plus vivantes et les plus hypocrites, de l’impérialisme occidental.