Le Musée des Confluences, de l’extérieur

Musee-des-Confluences_image-gauche

Selon un article du Monde, l’apparence de ce musée donne l’image d’un accident d’avion. Belle intuition de journaliste. Le nouveau musée de Lyon incarne en effet une chute et une carlingue froissée, comme si un météorite était tombée sur la vieille capitale des Gaules.

Encore un nouveau musée dans une ville de province. C’est ainsi, toutes les villes se dotent d’infrastructures impressionnantes pour attirer les touristes. Le miracle qu’a connu Bilbao, avec son Musée Guggenheim ouvert en 1997, tout le monde rêve de le connaître. La sagesse précaire ne saurait dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose.

museumconfluence_03-640x426

Il y a une chose que le sage précaire aime, c’est la géographie. Et Lyon est une des villes françaises les plus excitantes, du point de vue de la géographie, de la topographie et de la géologie. Deux cours d’eau principaux se rejoignent au centre ville, la Saône et le Rhône. Une bande de terre se rétrécit inexorablement, sous l’attraction du fleuve et de la rivière, jusqu’à disparaître dans l’eau, au moment où les deux voies s’épousent.  On appelle « le Confluent » cette bande de terre.

Le musée des Confluences s’appelle ainsi parce qu’il célèbre cette géographie, mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un musée scientifique qui voit se réunir plusieurs disciplines de recherche. Sciences naturelles et sciences de l’homme mêlent leurs eaux pour proposer des salles d’exposition spectaculaires, qui racontent l’origine des choses, l’évolution de l’humanité ou les explorations d’anciens savants.

Musée_de_Confluences_14-06-2014

L’architecture est assez folle. Le but de ce monument, semble-t-il, est d’être vu, de faire parler, d’impressionner et, si possible, de créer de la conversation. Un cabinet d’architectes autrichiens a remporté le concours et incarne aujourd’hui la modernité lyonnaise.

musee confluences_0

 

Les Lyonnais étaient impatients de visiter enfin ce mastodonte. Dès le premier d’ouverture, les entrées font le plein. Nous verrons si cela tient la route dans le temps.

Pour le moment, le sage précaire y est allé voir de ses yeux. Une première fois avec la femme qu’il aime, une deuxième fois déguisé en journaliste, pour les voeux du maire aux élus du Grand Lyon.

Bilans de ces agapes : vins rouge de Saint Joseph et excellents petits fours. On parlera une autre fois de ce qui se visite à l’intérieur du Musée des Confluences.

museumconfluence_02-640x426

Lettres du Brésil, le livre

 

Rio Recife Salvador 107

C’est fait, mes lettres brésiliennes sont accessibles en un clic. Mon livre se jette à l’eau.

Grâce à Pierre (Ebolavir), qui a oeuvré diligemment pour transformer le fichier Word en livre numérique, j’ai le plaisir de voir mon récit de voyage épistolaire en vente sur la plus grande librairie du monde.

Alors je sais, Amazon, c’est le diable. Sur Facebook, des amis me préviennent qu’ils n’achèteront pas mon livre sur ce site infâme, et qu’ils attendront une librairie alternative. Avec l’aide de Dieu, des choix et des solutions apparaîtront.

En attendant, je suis content que ce texte connaisse une vie publique. L’avantage qu’il soit un « produit » numérique est qu’il n’encombre personne. Il ne pèse rien, ne prend pas la place d’un autre, ne se bat pas pour être vu sur une table de libraire, ne sera pas retourné parmi les invendus.

Il ne consomme aucun papier, n’utilise aucune substance polluante comme l’encre et la colle. Il ne sera pas épuisé.

Rio Recife Salvador 070

Et puis encore une fois, les grosses entreprises numériques peuvent être les alliés des plus petits artisans de la plume. Dès la mise en vente de mon livre, des lecteurs ont pu se le procurer, pour une poignée de dollars, au Canada, aux USA et au Brésil. Pour mes amis chinois, ça va être un peu plus dur, peut-être, je ne sais pas.

Autre chose, qui va faire hurler dans les chaumières : Lettres du Brésil peut se lire sur un téléphone. Je le sais, un de mes frères est en train de le faire, et il se dit très satisfait. Cela me plaît infiniment que ma petite prose puisse s’infiltrer ainsi, sur différents supports et sur différents continents.

1453251_10152038573999367_1409922647_n

Une librairie disparaît

Dans le bon quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, les  libraires ouvrent et ferment chaque année. Rue Jacquart, un libraire va bientôt mettre la clé sous la porte. Quel dommage, dira-t-on.

Oui, le sage précaire le dit aussi, quel dommage.

Il se trouve juste en face d’une école, et quand les mamans viennent lui demander les livres proposés par les professeurs, il ne les a pas et n’est au courant de rien. Il n’a pas cherché à établir de contact avec l’école. Il a aménagé un petit espace enfants, très sympathique, mais n’est pas allé plus loin dans le marketing.

Il aurait pu être un lieu de rendez-vous, d’échanges pour les parents d’élèves et les enfants. Un lieu de vie pour les gens du quartier. Il a préféré être seulement un amoureux des livres qui attend le client.

Même le sage précaire n’osait pas entrer dans sa boutique, lui qui aime traîner n’importe où.

Petits libraires et grosses baleines

« Pour Amazon, écrit un commentateur, le livre est une canette de soda, un moyen comme un autre de faire du business ».

Et pour les autres libraires, est-ce vraiment différent ? Je note que les libraires sont des gens formidables mais qu’ils sont malheureusement parfois un peu arrogants avec les livres et les auteurs sans prestige. Je me suis vu rejeté plusieurs fois par de petits libraires, alors que les gros (Fnac, Decitre, Sauramps, Amazon) ne faisaient pas la fine bouche. Au final, c’est Amazon qui a le plus vendu mes livres.

Paradoxalement, ce sont les très grosses structures qui sont les meilleures alliées des tout petits poissons comme moi.

Un éditeur pour les lettres brésiliennes

1469737_10152009006339367_1102071467_n

Ceci est un appel à votre sagacité, chers lecteurs de La Précarité du sage.

1484160_10152041197509367_1261583122_n

J’ai mis au point un manuscrit qui cherche maintenant ses lecteurs. Pour trouver ses lecteurs, il a besoin d’un éditeur. J’ai déposé une copie de ce manuscrit chez deux ou trois éditeurs qui me paraissaient convenir, de par leur catalogue et leurs collections, au contenu et au ton de mon livre. Ces manuscrits étaient naturellement accompagnés d’une lettre de présentation précise, qui tâchait de montrer combien mon récit entrait en écho avec leur ligne éditoriale. J’attends les réponses, sans espoir et sans appréhension.

De quoi s’agit-il, me demanderez-vous ? Quand je voyageais au Brésil, mon père vivait ses derniers jours, et comme je ne savais pas quelle attitude adopter, je lui ai écrit tous les jours. Ce sont ces lettres à mon père que j’ai réunies en un volume, et qui constituent l’essentiel de mon livre.

1453251_10152038573999367_1409922647_n

Il s’agit donc d’une correspondance d’un type particulier, puisque le destinataire n’était plus en mesure de répondre. Un récit de voyage balsamique, voilà comment j’appelle cela. « Balsamique », pas comme le vinaigre, mais comme le baume qui soulage et soigne. Un récit balsamique pour alléger les douleurs de mon père, pour le faire rigoler et pour le faire voyager une dernière fois.

1459967_10152041193499367_2033703686_n

N’ayant pas le temps ni le désir de faire de nombreuses photocopies, je préfère ne pas bombarder d’autres éditeurs.

1476217_10152009003414367_1377559471_n

On me propose, donc, de publier cela en bouquin électronique, sur la plate-forme d’édition de Kindle, dirigée par Amazon. L’avantage est que cela est peu coûteux, l’inconvénient que beaucoup de lecteurs préfèrent les livres en papier.

Un autre inconvénient de taille est le statut d’Amazon, en tant qu’entreprise. Est-ce éthique, quand on est un sage précaire, de collaborer si activement avec ce grand méchant loup ?

1464769_10152043519084367_1121046747_n

C’est ici que je fais appel à votre sagacité. Que pensez-vous de cela ? Dois-je éviter à tout prix le géant de la vente en ligne qui fait tant de mal, paraît-il, à nos libraires ? Dois-je attendre que l’on accepte mon manuscrit ? Que dois-je dire à ceux qui désirent le lire ? Dois-je refuser le livre électronique et conserver le livre en papier ?

Connaissez-vous des solutions alternatives ?

Vive François Hollande, président précaire

francois-hollande-pluie-jpg-1600601-jpg_1483149

La sagesse précaire a apprécié la campagne de François Hollande en 2012, s’est réjouie calmement de le voir élu, et n’a pas à se plaindre, à mi-mandat, de sa manière d’être président. Au contraire, l’impopularité du président ne nous le rend que plus attachant et plus proche de nous.

Il est temps de s’élever contre ce discours ambiant selon lequel les Français auraient besoin d’un grand monarque prestigieux, d’un chef à leur tête, d’une prestance ou d’une grandeur. Non, nous ne voulons plus de ces souverains à la noix. Je cite l’éditorial du Monde daté d’aujourd’hui : « Le risque est d’apparaître comme un président ordinaire, banal, éventuellement sympathique, mais aux antipodes de ce mélange d’autorité et de souveraineté que les Français continuent d’attendre du chef de l’Etat. »

C’est faux ! Nous ne voulons pas, nous n’avons jamais voulu de personnages autoritaires et souverains. Cette tendance française, incarnée par Louis XIV et Napoléon, ne nous intéresse qu’un peu, et est bien moins attachante que d’autres tendances, plus constructives, moins autoritaires, incarnées par Saint Louis, Henri IV ou Mendès-France. Un catholique, un protestant et un juif, voilà notre trio de tête. Que ceux qui désirent un grand chef règlent leurs problèmes de libido en optant pour des pratiques sexuelles appropriées.

Les gens sont déçus, dit-on. Mais pourquoi le sont-ils ? Avant les élections, nous savions qu’Hollande n’était pas de gauche, c’est même pour ça qu’il a remporté les primaires de la gauche. Nous avons voté pour le plus flou de tous les prétendants et le plus centriste, afin de faire barrage à Nicolas Sarkozy. Nous savions par avance qu’il ne ferait pas de miracle, qu’il ne saurait pas réduire le chômage, qu’il augmenterait les impôts, qu’il se reposerait exclusivement sur les « cycles » pour voir le retour de la croissance.

On nous dit qu’il a trahi, mais je ne vois pas qui, ni quoi. Il n’avait rien promis. Dans mon billet de 2012, où je défendais sa campagne, je louais déjà son caractère placide et sans idée : tout son génie était de se présenter aux Français comme une page blanche sur laquelle nous pouvions projeter ce que nous voulions. Ce n’est pas facile d’être une page blanche. Si, aujourd’hui, des gens sont déçus, c’est qu’ils avaient bêtement cru aux promesses qu’ils avaient eux-même projetées  à l’époque sur cet écran neutre qu’était le candidat Hollande.

Le sage précaire reconnaît au président une merveilleuse constance dans la fragilité, l’esquive et l’adversité. Il est impuissant, comme tous les présidents, mais avec lui, au moins, cela se voit. Grâce à Hollande, il est enfin clair que la politique n’a pas beaucoup de pouvoir, et que le gouvernement ne peut presque rien pour nous. Pour ce rôle de révélateur (je file l’air de rien la métaphore du film, de la pellicule, de l’écran, de la page blanche, j’espère que le lecteur ne m’en voudra pas d’être un peu didactique), pour ce rôle qui incarne la fin de la toute-puissance politique, François Hollande restera dans l’histoire.

Condamné à l’impuissance, il pourrait s’agiter, s’afficher, gesticuler. Il n’en est rien. Il reste un homme normal et je l’admire pour cela. Il paraît que tous les présidents de la Ve république pétaient les plombs, pas lui. Il voit sa cote de popularité chuter, et il reste souriant, bonhomme. Il paraît que c’est le bordel à l’Elysée, tant mieux.

Je lui suis reconnaissant de rester ce qu’il est, et de ne pas nous embarrasser comme le faisait Sarkozy. Avec Hollande, pas de casserole, pas de corruption, pas de scandales financiers qui lui soient directement imputables. Pas de Rolex, pas de stars. Comme le dit Sarkozy lui-même, « on dirait les Bidochon en vacances ». Vive le président pavillonnaire, qui ne fait que passer. On respire enfin. Ses histoires d’amour nous sont relatées par une presse dont c’est le métier, mais lui, au moins, on lui sait gré de ne pas chercher à nous les imposer. Hollande persiste à être pudique, et la sagesse précaire lui tresse des lauriers pour cela. Il a mille fois raison de refuser de répondre aux journalistes qui le questionnent sur sa vie privée.

Profitons-en, chers amis, car les prochains présidents n’auront pas cette délicatesse, ni cette constance dans l’échec, et nous regretterons notre placide président, qui ne détourne pas d’argent, qui fréquente une belle actrice en cachette mais au vu de tous, qui travaille en bonne intelligence avec son ancienne compagne, qui ne s’enrichit pas outrageusement, et qui, surtout, ne joue pas au monarque républicain.

Les Chômeurs français sont des bosseurs comme les autres : la preuve par l’Irlande

On entend souvent dire que les chômeurs sont un peu complaisants. Qu’ils ne cherchent pas activement du travail, car l’Etat providence leur octroie des allocations, des aides et des prestations.

Un contre exemple à cette grande logorrhée stéréotypée, je l’ai rencontré en Irlande. L’Irlande était le pays le plus pauvre de l’Europe de l’ouest pendant la plus grande part du XXe siècle. Tous mes amis étaient au chômage dans les années 80. Tous étaient précaires dans les années 90. La jeunesse n’avait aucun espoir de trouver un bon boulot, et les enfants étaient élevés par des parents eux aussi au chômage.

Soudain, en quelques années, l’Irlande a connu un boom économique, on le sait, et on sait pour quelles raisons. Je n’y reviens pas. Ce à quoi je voudrais attirer l’attention, c’est que le taux de chômage s’est alors effondré et que le pays a connu le plein emploi de 1995 à 2008. Les Irlandais, qui étaient la risée de tout le Royaume-Uni, accusés d’être englués dans leur catholicisme misérabiliste et rétrograde, sont devenus des travailleurs modèles, parce qu’ils ont eu du boulot. Les paresseux, les profiteurs, les incapables, s’il y en avaient encore, étaient attirés par le monde de l’emploi.

Allocations familiales : arrêtez les bébés

Il est temps de mettre un frein à la natalité galopante que connaît le genre humain. Nous sommes déjà trop nombreux sur terre, arrêtons de procréer. Le sage précaire donne l’exemple. Il n’exige pas d’être suivi à la lettre, mais au moins, sa retenue sur le plan de l’engendrement lui donne une certaine crédibilité.

Les allocations familiales, quel scandale. Je viens d’apprendre que dans notre pays surpeuplé, le gouvernement donnait de l’argent aux familles pour aider la natalité. Pire encore, plus une femme a d’enfants, plus elle reçoit d’argent. Alors qu’il faudrait faire exactement l’inverse : taxer les gens qui tiennent à tout prix à être parents, et récompenser ceux qui ne laissent pas de trace.

Connaissez vous le meilleur moyen de s’assurer que ses enfants ne seront pas pauvres et malheureux ? Leur donner un espace de vie moins peuplé, où ils pourront respirer. Savez vous quel est le seul moyen d’éviter le chômage et la précarité à vos enfants ? Ne pas en faire.

La Chine s’ouvre aux vins fins

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Les Chinois sont en train d’apprendre à apprécier le vin. C’est une des missions que prend au sérieux la classe privilégiée de la société. Ils suivent des petits stages d’œnologie, où de charmantes hôtesses leur apprend à renifler, à déguster, à reconnaître les arômes.

Neige, qui était une brillante étudiante en français, a décidé de quitter l’enseignement et la recherche universitaire pour travailler dans le vin. Son employeuse possède une entreprise d’importation et de vente de vins occidentaux. Comme sa clientèle est la population aisée de Nankin, elle a développé un secteur « stage et formation », où les potentiels clients viennent apprendre l’art de la dégustation.

JUIN 2014 174

Neige m’a invité à assister à une séance de dégustation à l’aveugle avec son groupe d' »élèves ». Ce n’était pas une séance de formation à proprement parler, mais plutôt une soirée de divertissement, une activité de club, pour entretenir la flamme parmi les membres de la congrégation.

Chacun devait apporter une bouteille de vin français et la recouvrir de papier aluminium. Ensuite nous devions goûter les vins et deviner ce que c’était. Mais le plus important était d’apprécier les arômes, le corps et l’équilibre. Après quoi, un tour de table était effectué pour évaluer le prix de la bouteille sur le marché chinois.

JUIN 2014 159

Car c’est le prix qui se révèle être le gros mystère de ce marché en expansion. Comme les Chinois n’y connaissent rien, et que boire du vin français est un signe extérieur de richesse, il arrive que des nouveaux riches friment en mettant en scène le prix des bouteilles plutôt que leur qualité. Des marchands en profitent et vendent à prix d’or des vins médiocres. Ou remplissent des bouteilles aux étiquettes prestigieuses avec du mauvais vin.

Le vin en Chine est donc un sujet passionnant, où tout est très mouvant : il faut apprendre à apprécier des goûts nouveaux, tout en sachant maîtrises des fluctuations de prix infernales et parfois irrationnelles.

Les entreprises d’importation de vin fleurissent, donc, et semblent avoir la vie assez dure. C’est un monde où les gens se méfient, et quand on n’a pas les reins assez solides, on dépose le bilan après quelques années. J’ai rencontré plusieurs entrepreneurs qui avouaient de pas encore être bénéficiaires.

Neige, elle, est heureuse dans son nouveau métier. D’abord elle s’est découvert une passion pour le vin et un talent pour la dégustation. Et puis elle rencontre des gens intéressants, des gens sympathiques, des gens qui, pour certains, ont fait fortune dans l’industrie, et aspirent à une culture plus raffinée. Avec son élégance naturelle, son sourire distingué, son élocution de lettrée, sa qualité de francophone, Neige leur apporte sur un plateau cette promesse de culture élitiste.

Vendons la Joconde pour résoudre la crise du logement

On se demande parfois pourquoi ce sont des artistes comme Francis Bacon ou Andy Warhol qui vendent le plus, sur le marché ultra spéculatif de l’art. Surtout, on peut se demander pourquoi ils valent beaucoup plus que les grands classiques des siècles passés.

J’entends déjà soupirer des nostalgiques incrédules : comment en sommes-nous arrivés là ?

En réalité, si le marché se concentre sur ces artistes modernes et contemporains, c’est parce qu’il n’y a plus d’offres pour les grands classiques. Si demain apparaissait un Caravage ou un Poussin, les prix exploseraient en salles de vente et atteindraient de nouveaux sommets.

A ce jour, l’œuvre la plus chère du monde a été vendue chez Christie’s en mai 2013 : Three Studies of Lucian Freud, triptyque de 1969 de Francis Bacon, adjugée à 127 millions de dollars. Le précédent record était détenu par Le Cri d’Edvard Munch, vendu un an plus tôt à plus de 100 millions. Il est donc à parier que très bientôt un nouveau record approchant les 200 millions va détrôner le triptyque de Bacon, puis qu’on franchira aisément la barre des 500 millions, et même du milliard. Il en va du marché de l’art comme de toutes les bulles spéculatives. Elle gonfle artificiellement, jusqu’à son explosion qui provoque une crise économique mondiale.

Alors, dans ce contexte, la sagesse précaire propose une idée lumineuse : pourquoi ne pas profiter de cette bulle pour financer des projets ambitieux et tangibles ? Des projets durables, pour régler des problèmes fondamentaux de notre pays ? Le logement, par exemple. Les Français n’en peuvent plus de payer des loyers aussi chers, ils ne peuvent plus se loger, ils dorment dans des bagnoles, des taudis, des forêts. Le nombre de SDF explose. J’ai essayé un jour de me faire aider par les services d’urgence sociale, le 115 n’était même plus accessible. Notre paupérisation actuelle passe par des logements indignes.

Il faudrait construire des millions de logements à bas coût. Et, si possible, dans des forêts de belles tours. Pour cela, il faudrait avoir quelques milliards d’euros à dépenser, sans augmenter les impôts. Or, si demain le Louvre mettait en vente La Joconde de Léonard de Vinci, ce n’est pas 200 millions que l’Etat obtiendrait, mais des milliards de dollars.

Si le sage précaire dirigeait ce pays, il proposerait un referendum sur la question. Seriez-vous d’accord pour vendre le tableau le plus célèbre du monde, sachant que le nouvel acquéreur s’engagerait à laisser le chef d’œuvre accessible au public, en échange du plus grand programme de logements sociaux de tous les temps ?

Si l’on pouvait construire des millions de logements, le prix de l’immobilier baisserait, la pression due au coût des loyers se relâcherait, le pouvoir d’achat des Français s’améliorerait et la croissance repartirait. Sans parler des emplois que produirait soudain cette embellie dans le secteur du bâtiment.

Evidemment, je n’aime pas l’idée qu’on déshabille Paul pour habiller Pierre, et je comprends l’argument selon lequel la Joconde attire des millions de visiteurs au Louvre, d’où les devises, etc. Il est bien évident que, pour mon projet philanthropique, il serait plus efficace de faire la peau d’un seul milliardaire, de lui prendre sa fortune, et de la redistribuer de manière intelligente. A titre personnel, je préfèrerais ce type de solution, plus radicale et plus juste. Chaque année, on pourrait prendre un nouveau milliardaire et relancer la machine économique en irrigant le marché de ces nouvelles liquidités. Les milliardaires, d’ailleurs, ne devraient servir qu’à cela, devenir des réserves d’argent que la communauté peut récupérer quand bon lui semble.

Mais les Français ne seraient jamais d’accord, car ils sont trop sentimentaux.