Pakistanais cherche Irlandaise pour mariage et plus si affinité

L’autre matin, mon colocataire pakistanais me demanda une forme d’aide inédite. Serait-il dans mes cordes de lui faire rencontrer une femme irlandaise qui serait d’accord pour se marier avec lui. Il rencontre de sérieuses difficultés depuis quelques semaines, à cause de son visa. Le gouvernement britannique refuse de le lui prolonger alors même qu’il n’a pas encore terminé son master, ce pour quoi il est ici.

Naturellement, dit comme cela, abruptement, personne ne courrait le risque d’une entreprise telle qu’un mariage blanc avec un inconnu. Une amie, que j’aime plus que tout au monde, me traita de dingue quand je lui demandai ce qu’elle en pensait. « Et toi, est-ce que tu le ferais ? » J’y ai déjà pensé, mais je reviendrai sur ce point une autre fois.

J’écris trop souvent que je reviendrai sur tel ou tel point : cela m’engage à un nombre de billets à venir proprement ahurissant.

Je vois l’image que le lecteur se fait de cet étranger qui demande à se marier, et elle n’est pas bonne. Mais en parlant de son cas avec mon amie, lui venir en aide m’a paru une nécessité. Non pas pour des raisons de bonté d’âme, car je n’ai pas d’âme, jusqu’à preuve du contraire. Non par charité non plus car on sait combien je rejette la charité. C’est pour des raisons pratiques, economiques, sociales et politiques que son éviction, ou son expulsion, serait à mon avis une vraie perte pour la Grande Bretagne.

Non seulement c’est un garçon charmant et serviable, mais il a une réelle utilité dans le système de la ville de Belfast. Il loge dans une chambre très peu chère, une chambre qu’il est difficile de louer, il comble donc un manque. Il ne demande ni n’obtient aucune espèce d’aide de la part de l’Etat, donc il ne coûte rien à la collectivité. Il travaille, pour un salaire modique, dans un supermarché bas de gamme, donc par sa présence sur le territoire, il est beaucoup plus utile à l’économie locale qu’un nombre très important d’assistés, dont je suis, qui vivent, directement ou indirectement, à la charge de l’Etat britannique.

Cela ne s’arrête pas là. En sa qualité de musulman, dans ce quartier où les protestants forment la quasi totalité de la population, il favorise le multi-culturalisme que tout le monde appelle de ses voeux ici. Sa présence pacifique dans ce quartier populaire à la réputation sulfureuse aide les habitants à voir autre chose que des blancs protestants et participe incontestablement à la lutte contre les discriminations, et la paix entre les peuples.

Par ailleurs, il a beaucoup fait pour apaiser les relations dans la maison elle-même. Par sa bonhomie et son caractère conciliant, il a déminé plusieurs situations délicates, comme l’épisode que nous appelons entre nous « le départ du Slovaque » : il y a peu, le Slovaque qui était le responsable de la maison était furieux contre moi. Avant de partir de la maison, il avait cherché à me fourguer des affaires qu’il avait achetées, et dont le prix ne me convenait pas. Outré de ne pas me soutirer le moindre sou, il s’était énervé et avait proféré des menaces, à plusieurs reprises. Lorsque je dus devenir intraitable et dur avec lui, mon Pakistanais a su lui parler pour le consoler de mon attitude trop ferme. C’est donc en bonne partie grâce à lui que tout ne soit pas parti en fumée dans une guerre de tranchées.

Le Slovaque a plusieurs fois évoqué l’idée de brûler un bureau en bois dans une chambre. Nous en rions, aujourd’hui, cela fait des souvenirs.

En général, le Pakistanais apporte à la maison le liant humain qui lui manque. Ce jeune homme est une sorte de bienfaiteur, et si je devais ne garder qu’un colocataire, je le choisirais les yeux fermés.

Il me dit : « Si j’avais menti, si j’avais prétendu ceci ou cela, on m’aurait étendu mon visa. J’ai dit la vérité car j’avais confiance dans ce pays, et maintenant je souffre. » S’il devait partir de Belfast, et retourner dans la Swatt Valley, il craint pour sa sécurité car les talibans y règnent encore en grande partie, et ils voient d’un très mauvais oeil les « modernes » qui reviennent d’Occident. Ils sont vus, paraît-il, comme des espions doubles.

Je ne comprends pas pourquoi un mariage blanc apparaît soudain comme la seule solution à ses problèmes de visa. Il s’agit peut-être d’un nouvel amendement dans les « Lois de l’hospitalité ».

Que gagne-t-on à échanger ?

C’est formidable ce bac de philosophie. Chaque année, les journaux se font l’écho des sujets de dissertation, les journalistes interrogent les personnalités de la vie politique et économique, la France entière planche quelques minutes sur l’une ou l’autre des questions.

Que pense Ernest-Antoine Sellière, le patron des patrons, du sujet suivant : « Que gagne-t-on à échanger ? » Tout, dit-il, on gagne tout. Il faut écrire TOUT et rendre la copie. C’est le message philosophique que veut faire passer le défenseur du capitalisme à la française. C’est vrai que c’est un sujet étrange. Que gagne-t-on à échanger ? C’est une question à rebrousse-poils, car la logique aurait voulu qu’on demandât : « Que peut-on perdre dans le fait d’échanger ? » puisqu’a priori le gain est certain dans l’échange. A priori, si on échange, c’est qu’on y gagne, et donc la question de la perte dans l’échange aurait été naturelle car contenant une contradiction apparente. Dès lors, j’imagine que le sujet force les étudiants à penser l’essence même de l’économie en leur demandant d’évaluer l’échange lui-même. Quelle valeur ça à a ? Qu’est-ce qu’on y gagne ? Combien ça rapporte ? Reformulée, la question pourrait être : que perdrait-on si on n’échangeait pas ?

J’aimerais échanger ma personnalité contre celle de certaines personnes que j’admire. Une amie, sur Facebook, suggère d’échanger nos savoirs et notre mémoire. Je dis banco. On voit par là que Facebook n’est pas inutile. Je sors du cinéma où j’ai vu Looking For Eric, de Ken Loach : échanger ma vie contre celle d’un grand joueur de football, voilà qui me plairait immensément, même juste le temps d’un match.

Qu’ont-ils donc voulu, ces professeurs de philosophie ? Ont-ils voulu qu’on questionne les vertus du libre échange et qu’on se demande avec sérieux si le protectionnisme ne serait pas une option envisageable, en ces temps de crise ? Ont-ils voulu me ramener au billet précédent, où je parlais d’autarcie dans les Cévennes ? Mais l’autarcie n’est que très relative, et n’est pas possible sur le long terme, me semble-t-il, même conceptuellement.

Ce qui est très étrange, dans ce sujet, c’est aussi le verbe « gagner ». Philosophiquement, on dirait plutôt : quel sens y a-t-il à ? Quel est le sens de tout ça, de tous ces échanges ? Pourquoi sommes-nous pris dans ces réseaux d’échanges sans fin, et est-ce vraiment nécessaire ? Pour revenir à Facebook, le reproche qu’on lui fait souvent, c’est de n’être que cela, de l’échange sans rien derrière. On se met en contact, on renoue des contacts, et puis rien. Mais c’est peut-être précisément ces contacts, le fait d’échanger, même superficiellement, avec son prochain, qui crée du sens dans la vie des gens. Dans l’échange, y a-t-il vraiment autre chose que l’échange lui-même qui compte ? Y a-t-il vraiment un contenu dont l’échange serait le véhicule ? Le sage précaire en doute. Pour le sage précaire, la conversation est la meilleure des pratiques sociales, mais il serait tout aussi heureux, et intellectuellement stimulé, si les conversations étaient vides de sens, et qu’il n’y avait dans sa vie que des échanges fluides avec des gens agréables.

Infamie du « commerce équitable »

Mes amis brésiliens détestent voir la mention « Fair Trade » (commerce équitable) sur les produits des grands magasins. Ils trouvent cela humiliant. Leur argument est simple et diaphane : ce sont les taxes élevées qui empêchent nos producteurs de vendre dans les pays riches. Baissez vos taxes, mettez-les au même niveau que celles que rencontrent vos produits quand ils entrent sur nos territoires, et vous verrez que nous n’auront pas besoin de « Fair Trade ».

Ce qu’ils trouvent vraiment humiliant, c’est que dans ce processus des produits plus chers, étiquetés « Fair Trade », les Européens semblent faire une faveur aux producteurs du tiers-monde. Ils reproduisent et fossilisent l’image d’un tiers-monde misérable, incapable de s’en sortir par lui-même, alors même que les pays riches font tout pour laisser la majorité du monde dans la pauvreté.

Nous parlions de cela avec un Irlandais au fait des problèmes du monde, et celui-ci critiqua l’idéologie de la charité en général. J’étais d’autant plus d’accord avec lui que j’avais déjà fulminé contre l’ignominie de la charité. Mais ce qui m’interloquait ici, c’est qu’on ne devrait pas appeler le commerce équitable, « charité ». La charité ne devrait pas intervenir du tout dans le commerce.  Pour dire les choses autrement, tout commerce devrait être « équitable ». Le commerce normal, c’est l’accord entre deux parties sur la qualité d’un produit et son coût. Les deux parties marchandent, discutent, jusqu’à trouver un accord qui les satisfasse. Or, aujourd’hui, nous avons tellement intégré l’idée que nos industriels écrasent les petits producteurs, ou foulent aux pieds les pays pauvres, que nous acceptons avec magnanimité de voir l’équité dans les échanges comme une exception.

La règle, c’est que nous écrasons tout le monde, l’exception c’est quand nous payons au prix normal. Et quand nous payons au prix normal, nous le faisons en disant que nous venons en aide aux pauvres. Pas sûr que les gens charitables ne soient pas finalement pires que ceux qui s’en foutent carrément, car ceux-là au moins ne sont pas hypocrites. Et la charité, le commerce équitable, sont des inventions qui nous aident à écraser les gens tout en nous donnant une image de personnes généreuses.

Que nos motivations touristiques ne sont pas si nobles que nous le prétendons

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On visite un pays pour des raisons explicites qui sont à l’opposée, souvent, des motivations inconscientes qui nous y poussent.

Ce qui nous attire consciemment, ce sont des paysages, l’histoire, des rencontres humaines, des oeuvres culturelles éternelles, bref, du noble, du précieux, du profond.

Mais il se trouve que dans les faits, ces lieux qui nous attirent pour des raisons nobles, sont en plein boom économique. Inversement, les pays infiniment riches de beautés, de vertus, d’opportunités pour le voyageur, sont boudés inexplicablement lorsqu’ils font face à des difficultés économiques. La France doit être mise à part, car la France est la grande star du tourisme, l’indémodable reine d’Europe, l’incontournable et géniale enjôleuse du monde occidental. Non, parlons des pays normaux, plutôt.

L’Irlande a connu le Tigre celtique qui a donné de la prospérité au pays, et c’est en effet la cause inconsciente d’un déversement de visiteurs (dont votre serviteur) qui avaient en tête les paysages sauvages, les écrivains, Dirty Old Town, tout un pittoresque sympathique menacé par la croissance économique. Le Dublin que j’ai connu et que j’ai aimé, au tournant du siècle, était une ville busy, où le bling bling et la frime étouffaient l’aspect affable, philosophe, bonhomme, que la réputation annonçait. Les services gouvernementaux ont su développer un marketing touristique très intelligent, et ont joué entre les lignes. Au moment où la population pensait endettement, prise de risque financier, fortune foudroyante, les publicités vantaient un pays où il fait bon vivre, où l’on prend le temps de rigoler.

Brillants, les Irlandais.

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La même chose, à quelques nuances près, s’est passée avec l’Espagne.

Inversement, des pays autrement plus importants d’un point de vue objectivement touristique, comme l’Italie et la Grèce, ont plongé dans la même période, les années 1990-2000. Pourquoi les gens leur ont préféré l’Espagne ? Croissance économique et bon marketing furent les stimuli inconscients.

Je vous promets la guerre

Mes amis en seront témoins. Cela fait deux ans que je prédis des guerres. Je ne sais pas ce qui me prend, je vois des guerres partout. Pas des guerres partout dans le monde, mais dans toutes les réflexions où je me laisse embringuer.

Alors très succinctement, je tiens à dire en quelques mots que le thème de la guerre reviendra assez régulièrement sous mon clavier, et j’espère ne pas me transformer en oiseau de mauvais augure qui prédit toujours le pire. Mais enfin, voici les simples prémices qui m’amènent à sentir l’inéluctabilité de conflits interminables.

Précaution oratoire : ce que je vais dire est choquant, révoltant, répulsif. Eloignez vos enfants de cet écran, âmes sensibles s’abstenir.

1- Nous y sommes. Nous sommes déjà entrés dans une logique de guerre, et une pratique qui semble naturelle à tous. Nous sommes en guerre (Irak, Afghanistan, pour ne parler que de ces deux régions) et nos familles se croient en paix. Etanchéité entre des réalités contradictoires et concomittantes. Rien ne s’oppose donc à ce que ces conflits prennent de plus en plus de place, dans l’aveuglement provisoire de nos populations nanties.

2- La guerre est une conséquence des crises graves, si ce n’est une solution. La crise de 1929 et le marasme des années 1930 ont trouvé leur issue dans l’économie de la seconde guerre mondiale. N’oublions pas qu’à la crise économique peut s’ajouter des catastrophes naturelles, écologiques, industrielles. La situation peut s’aggraver très vite, et les famines arrivent toujours aux plus mauvais moments.

La question se pose alors : la guerre d’accord, mais qui contre qui, et sur quels champs de bataille ? Je ne prendrai qu’un exemple frappant. Un pays qui s’arme à grande vitesse et qui prépare le monde entier à ses intentions : la Chine. Elle m’amène au troisième point.

3- La guerre est une façon de faire quelque chose de ses pauvres, et de focaliser l’attention du peuple, donc de garder le pouvoir. La Chine fait face à un désordre social qui va croissant, avec une pauvreté qui pouvait être étouffée quand la croissance était à deux chiffres, mais qui ne peut plus l’être désormais que l’économie chute. Des centaines de millions de gens n’auront bientôt plus d’espoir d’une vie meilleure. Il faut leur trouver du travail avant qu’ils ne se révoltent, et la guerre permet de résoudre ce problème, théoriquement : la guerre tue beaucoup de gens (surtout les pauvres, que l’on met en première ligne) et en emploie beaucoup aussi. (Par ailleurs, la plupart des gens qui meurent pendant la guerre sont les hommes, et il y a beaucoup trop d’hommes en Chine.)

4- La guerre est le moyen le plus efficace de prendre le pouvoir, ou de le garder. Or, dans les moments de trouble, les classes et les castes dirigeantes se sentent menacées. Les Etats-Unis sentent leur leadership menacé, les Occidentaux sentent leur autorité et leur supériorité menacées, les partis uniques se sentent menacés dans leur essence. Le PCC a déjà perdu toute crédibilité idéologique, sa légitimité repose entièrement sur le mieux-être économique. Il suffit que cela se fragilise et tout s’écroule.

5- Les champs de bataille sont nombreux. Je n’en citerai que deux. Taiwan (guerre navale et aérienne) et l’Asie centrale (guerre terrestre). Ce n’est un secret pour personne, la Chine fait un travail de diplomatie depuis des années dans le monde entier sur le thème : « un peuple, un pays », sous-entendu, Taiwan doit (re)venir dans le giron de la Chine continentale, au besoin par la force. Or les Taiwanais, dans leur immense majorité, ne le veulent pas. Pas plus que les Etats-Unis et le Japon. L’éventualité d’une guerre dans cette région est parfaitement intégrée dans les consciences des habitants de l’île. L’Asie centrale, quant à elle, est le lieu du pétrole et les grandes puissances en ont un besoin tyrannique. Ils trouveront toute sorte de raisons pour contrôler les terres et le sous-sol (lutte contre le terrorisme, histoire, rien ne nous sera épargné.)

Je m’arrête là, persuadé que les commentateurs de la vie contemporaine ont des idées tout aussi funestes que moi, mais qu’ils ne les expriment pas ouvertement. Il faut être un peu fou et irresponsable pour écrire ce que j’écris là. Cela tombe assez bien, je suis légèrement timbré et parfaitement irresponsable.

La crise tombe bien

A titre personnel, j’ai plusieurs raisons d’être satisfait de la crise actuelle.

D’abord, elle tombe pile – en Europe – en plein dans ma première année de thèse. Un an plus tôt, je n’aurais sans doute pas pu bénéficier de la bourse qui me permet d’étudier à l’abri du besoin. Et surtout, j’ai le privilège d’avoir devant moi deux ans et demi de thèse qui me permettront d’observer l’évolution de la situation sans craindre pour ma survie. Si ma bourse n’est pas très élevée, au moins mon logement est très modéré et mes besoins très frugaux. Je peux tenir sur trois ans avec une inflation de 50%, d’après mes calculs.

Ensuite je me réjouis de voir -de mon vivant, Inch’Allah – les grands changements qui vont s’opérer dans le monde. Qui dit crise, dit mouvement, transformation, réorientation, révolution. Je compatis avec tous les gens qui vont tomber (et qui sont déjà tombés) dans la misère, mais je ne peux m’empêcher de ressentir une réelle excitation, à l’idée que tout va être chamboulé, que le système injuste et irrationnel sur lequel nous vivions risque de s’écrouler. Mais pour donner quoi ? Une nouvelle barbarie ? Des îlots d’utopie ? Une anarchie de fin du monde ? Une guerre multiple et interminable ? Je n’ai jamais été un lecteur de science-fiction, mais c’est bien ce domaine de pensée et d’esthétique -l’anticipation- qui est sur le point de s’imposer comme ce qui se fait de plus intéressant dans notre histoire récente.

Enfin il me semble qu’il n’a jamais été plus pertinent qu’aujourd’hui de se déclarer précaire, et d’adosser à cette précarité une sagesse pour rire, pour voir les choses venir.

Propagandes européennes

Nous sommes face à deux grands types de propagandes.

La propagande anglo-américaine qui dit que le monde ouvrier est fini pour nous, que nous devons nous concentrer sur les services, la finance et la banque. Les Anglo-américains se voient donc comme modernes et mieux armés pour affronter la crise.

La Propagande franco-allemande qui dit qu’un pays moderne doit garder ses secteurs primaire et secondaire, une agriculture et une industrie puissantes. Les Français et les Allemands se croient donc mieux armés que les Britanniques pour faire face à la crise.

Qui a raison, qui a tort ? Jamais je n’ai eu une impression aussi forte que nos médias, des deux côtés de la Manche, faisaient office de propagande.

Un journal de qualité, centre-gauche, consacrait l’autre jour une page entière aux manifestations de mécontentement en Europe. L’orientation était telle qu’on comprenait deux choses essentielles dans un contexte de propagande : les autres souffrent plus que nous (nous les Anglais), car jusqu’à présent personne n’a commis d’émeute ici, et la zone euro est en difficulté ce qui montre bien que nous sommes mieux lotis avec notre Livre Sterling.

Le lendemain, un autre journal, de centre-droite cette fois, fait état de protestations dans 14 villes de Grande Bretagne, avec une nouvelle donnée : les étrangers nous volent nos jobs. Le slogan « British jobs for British workers » est répété comme un mantra. Le journal montre même des graphiques explicites : entre 2007 et 2008, progression de 175.000 travailleurs étrangers dans le pays, tandis que 46.000 Britanniques perdaient leur boulot.

Qui a raison, qui a tort ?

Précarité à Dublin

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Quelques jours chez Tom et Barra, dans les beaux quartiers de Dublin, c’est une pratique très particulière de la sagesse précaire. Ils colouent un appartement de grande classe. Tom ne travaille presque pas et on se demande comment il fait financièrement. Barra est professeur polyvalent, il enseigne toute sorte de choses dans un lycée professionnel, et se plaint de la chèreté de la vie en Irlande.

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La crise se fait sentir de manière très aigüe en Irlande. Barra qui lit l’Irish Times tous les jours est déprimé par l’amas de mauvaises nouvelles quotidiennes. Dépôts de bilan, chômage, scandales, il n’a plus confiance dans ses dirigeants.

Tom aussi parle désormais politique. Allongé sur un de ses canapés, il blâmait les banquiers et tous les spéculateurs, quels qu’ils soient. Lui qui n’a jamais emprunté un euro à personne, il est outré que des gens aient acheté des maisons sans avoir d’argent au préalable, que des banques aient pris des risques inconsidérés.

Etonné de voir que mes amis ne faisaient pas de feu, j’ai proposé d’aller chercher du bois, ou des briquettes de tourbe. Sur le chemin, je me suis arrêté à des bennes qui contenaient pas mal de planches, de poutres et autres solives. Barra m’a vu revenir avec ces déchets sans grand plaisir. Il n’aime pas beaucoup qu’on se distingue aux yeux du voisinage. Tom, lui, était ravi. Les déchets ça le connaît, il s’en fait des meubles.

Se chauffer avec des détritus procure une vraie joie. D’abord celle d’avoir chaud et s’être dépensé pour cela. Mais aussi la joie d’être dans la gratuité des choses, dans la richesse des poubelles, dans l’écologie des glaneurs. Nous ressentions une satisfaction de gens bizarres, peu fréquentables. Une satisfaction de précaires qui savent qu’il y a moins de plaisir lorsque le feu prend d’un seul coup, sans faire aucun effort. Il y avait enfin le plaisir d’avoir fait oeuvre de nettoyage naturel.

Le feu de cheminée a tout de suite réchauffé l’atmosphère. Nous pensâmes beaucoup moins à la crise. Tom se préparait pour aller à une soirée en l’honneur du poète écossais Robert Burns. C’était le 250ème anniversaire de sa naissance et une jeune Américaine avait invité des amis à manger et à réciter chacun un poème de Burns. Tom choisit par hasard et refusa catégoriquement de répéter devant nous.

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Le lendemain de sa soirée, il eut envie de dépenser de l’énergie : il sortit une petite scie qu’il avait gardé dans ses armoires et scia quelques planches de la façon la plus baroque qui se puisse imaginer: sur la table basse du salon, agenouillé sur les planches.

Je retournais aux bennes et rapportais assez de planches pour tout mon séjour.

Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

Idées pour sortir de la crise

N’achetez pas de voiture! Contrairement à ce que nous disent les journaux et les politiques, il ne faut pas sauver l’industrie automobile. Nous avons aujourd’hui une chance historique à saisir. Laissons les industries polluantes et dangereuses s’effondrer d’elles-mêmes et reconstruisons-les sur de meilleures bases.

Les engins automobiles, nous avons maintenant de nombreuses possibilités techniques, artistiques et sociologiques pour en construire de nouveaux, moins gros, moins accidentels, moins pollueurs, moins consommateurs. Ce qui nous empêchait de les mettre en oeuvre étaient principalement les industriels eux-mêmes, et la politique qui allait avec, qui faisaient tout pour que le business aille toujours croissant. Aujourd’hui que tout s’effondre, profitons-en.

Mais les emplois, allez-vous dire ? Les emplois doivent être trouvés, protégés, subventionnés.

Précisément, puisque c’est le politique – l’Etat – qui va soutenir l’emploi et donner la direction de l’activité, c’est le moment de réorienter les travailleurs d’une industrie à l’autre pour se lancer dans des grands travaux dignes de ce nom et qui nous ouvriront à ce beau siècle qui nous tend les bras.

Quels grands travaux ? Construisons des FORETS DE TOURS !!! Nous avons déjà parlé de cette question de forêts de tours dans des villes françaises qui donnent aujourd’hui une image d’endormissement. Les nouvelles tours magnifiques vont réveiller nos villes. Certes, elles vont faire exploser le budget, mais comme on entre dans une période où l’endettement de l’Etat devient vertueux, allons-y gaiement, nom de Dieu.

Qui va construire ces tours ? La France regorge d’architectes de talent qui n’ont pas grand chose à faire : mettons-les à profit immédiatement. Le cabinet Poitevin & Renaud, par exemple, qui a conçu le Pavillon élémentaire, pour l’Expo 2010 à Shanghai, leur projet n’a pas été retenu par Sarkozy : qu’ils le réalisent en France, pays de Jules Verne, de Gaston Leroux, et des grands timbrés de la Belle époque!

J’ai entendu dire que 10% de la population française vivaient directement ou indirectement de l’industrie automobile. Réunissons ces 10% dans un stade, et parlons-leur franco : Mesdames et messieurs, on vous propose d’arrêter avec la bagnole et, pour le même salaire, de vous lancer avec nous, en avant-garde de la France et de l’Europe entières, dans le projet le plus extravagant du XXIe siècle: une forêt de tours qui se verra depuis la lune. Il y aura des tickets restaurant et le Comité d’entreprise rest inchangé. Que ceux qui veulent continuer dans la bagnole lèvent la main.

En ce jour de la Saint-Guillaume, je lance l’appel du 10 janvier. Dans les livres d’histoire précaire, on nommera ce jour : L’appel de la forêt.