Regarde la poutre dans ton oeil

Une histoire de poutres. Dans mon vieil appartement, elles datent du XIXe siècle. Quand je l’ai acheté, elles étaient cachées sous des couches de plâtres et un coffrage en bois qui donnait l’impression qu’elles étaient massive. Parmi tous les artisans qui venaient faire des devis, personne ne savait si c’était du bois, du métal ou autre chose.

On me disait de ne rien toucher et de tout recouvrir par un faux plafond en « placo ».

N’écoutant que mon instinct, et après avoir vu l’appartement de ma voisine, j’ai décidé de les déshabiller de leur gangue de bois et de plâtre. Je les décape, les ponce et les fais revivre.

Nous découvrons des poutres blessées, scarifiées, martyrisées. Elles ont subi des entailles profondes pour fixer le plâtre. Elles sont pleines de cicatrices qui, à mes yeux, ne les rendent pas laides mais touchantes et héroïques.

En les décapant, je vais essayer de réduire la profondeur des cicatrices et, si possible, les leur donner une patine qui les réduira au rang de nobles rides. Dans tous les cas de figure, mes poutres donneront un visage buriné à l’appartement, un visage de vieil acteur pris en photo dans les studios des années 1950, date à laquelle les entrepreneurs cachaient les structures de bois et de pierres sous des faux murs et des faux plafonds pour faire plus propre, plus moderne et plus américain.

Les poutres, ce n’est pas seulement de jolies longueurs de bois. C’est aussi un témoignage poignant sur la résistance à la masse, à la gravitation, au poids de la matière.

Mon appartement sera plus qu’un autre un chant à la difficulté de (se) tenir debout.

Qu’est-ce qu’un riche, en France, en 2022 ?

Il y a toujours des polémiques quand l’Observatoire des inégalités publie ses rapports sur la fortune des Français. L’organisme avance qu’en France, à partir de 3500 euros net par mois, on est riche. Sur les plateaux de télévision, en général, cela est reçu avec mépris et écarté d’un revers de la main. Évidemment, disent-ils, qu’on n’est pas « riche » avec un salaire si bas. En effet, le mot « riche » continue de sonner à l’oreille comme un terme mystérieux, entouré de luxe et de puissance inaccessible. On ne se voit jamais soi-même comme riche car on sait que d’autres le sont infiniment plus que soi.

L’Observatoire des inégalités, lui, fait un travail sain en ceci qu’il élimine tout ressenti subjectif sur ces données et sur le mot « riche ». Il se borne à une simple arithmétique. Il considère le corps social dans son ensemble. Il détermine le salaire médian des Français : 50 % gagnent plus que ce salaire, 50 % gagnent moins. Il multiplie par deux ce salaire médian et cela lui donne le chiffre de 3470 net pour une personne seule.

Pour résumer, seuls 10 % des Français gagnent plus de 4000 euros net par mois. Les dix pour-cent les plus favorisés, on peut dire qu’ils sont riches, ce n’est pas un abus de langage. Or comme les médias nous parlent de gens qui brassent des millions, on finit par penser qu’il est banal de posséder ce qu’une fraction infime du peuple possède.

Alors admettons qu’ils aient raison, que ce soit exagéré de mettre dans le même panier un millionnaire et un cadre supérieur. En effet, si quelqu’un gagne 5000 euros par mois mais doit rembourser sa banque 2000 euros, payer 1000 euros d’impôts et subvenir aux besoins d’une famille, il ne lui reste pas grand chose à la fin et ne peut pas s’offrir les voitures de luxe que les « vrais riches » exhibent dans les médias.

Pour répondre à ces arguments, il suffit de compléter les chiffres du salaire pour décrire formellement ce que c’est qu’être riche du point de vue du capital.

Un riche, c’est quelqu’un qui possède un certain capital et qui perçoit un certain pécule. Voici le capital minimum : il possède au moins deux logements, sa résidence principale et une autre résidence qu’il utilise soit comme logement de vacances, soit comme location. J’ai bien écrit il possède ; ce n’est pas la banque qui est propriétaire. Donc il ne rembourse pas les traites pour ces deux logements. Soit il les a reçus en héritage, soit il les a payés comptant, soit encore il a terminé de rembourser ses prêts bancaires. Bref, ces deux logements sont à lui, il peut les vendre ou les léguer.

Sa résidence principale contient un nombre de chambres à coucher supérieur au nombre d’enfants que compte son foyer. Exemple, s’il y a trois enfants, sa résidence comprend quatre chambres à coucher. S’il n’a pas d’enfant, l’habitation comprend au moins une chambre à coucher. Cela élimine les studios, les trous à rat et autres cagibis que certains propriétaires prennent pour des résidences.

Il possède aussi au moins un véhicule motorisé par adulte. Son conjoint, qu’il ait une activité rémunérée ou non, a donc sa voiture, ainsi que les enfants devenus adultes.

Voilà le capital minimum que vous devez posséder si vous voulez qu’on dise de vous que vous êtes riche. Deux logements et une voiture par personne. Même si les logements sont vétustes, même si les voitures sont déglinguées, car le revenu mensuel permettra toujours de subvenir aux besoins causés par les défaillances du capital.

Pour ce qui est des revenus, je reprends les chiffres de l’Observatoire des inégalités : les riches sont ceux qui perçoivent le double du revenu médian des Français, soit 3500 euros net par mois et par adulte. S’il s’agit d’un couple, alors 7000 euros net par mois.

Voilà. Une famille qui est propriétaire de deux logements, deux voitures, et qui perçoit chaque mois 7000 euros net, quel que soit le nombre d’enfants à charge, et quelle que soit la commune où elle habite, est une famille de gens riches. Elle est à l’abri du besoin, elle peut investir de l’argent, elle peut spéculer et perdre en bourse sans que cela affecte la vie quotidienne.

Travaux. La mémoire de la suie

J’ai acheté cet appartement l’été dernier, en 2021. Je vivais loin de France quand j’ai pris la décision d’acquérir ce bien. Mon frère m’en avait parlé, il avait visité les lieux, pris des photos et des vidéos pour que je me fasse une idée. Ma femme et moi avions envie d’un logement en France alors j’ai fait une offre à l’agence immobilière. Je suis donc devenu propriétaire sans même visiter l’appartement. J’ai fait confiance à mon frère.

Depuis août 2021, date de notre arrivée en France, nous vivons dans les travaux de rénovation de ce logement. Si Dieu le veut, il sera habitable en juin. Nous avons eu la chance de tomber sur des artisans très sympathiques et compétents, mais qui travaillent en moyenne un jour par semaine pour nous.

J’enrage de ne pas savoir et ne pas pouvoir faire ces travaux moi-même. Je ne parle pas de l’électricité ni du gaz, mais enfin, pour des choses aussi élémentaires que l’isolation, les plaques de plâtre, les dalles des béton, je suis déprimé de devoir être dépendant de camarades professionnels. Il me reste les choses encore plus élémentaires où je suis enfin à la hauteur : abattre des cloisons, casser des choses, dégager les gravats, faire des aller-retour à la déchèterie.

Récemment, j’ai démoli des cloisons qui couvraient une cheminée. La suie s’est accumulée pendant des dizaines d’années, vous n’imaginez pas la saleté de ce que j’ai respiré malgré les masques spéciaux acheté chez Weldom. Mes mains ne retrouvent plus la blancheur intellectuelle d’antan.

Je retrouve les odeurs et les couleurs de ma jeunesse de ramoneur. Même mon véhicule utilitaire est imprégné de l’odeur distincte de la suie. Une odeur fine, entêtante, un peu organique, qui s’insinue dans les plis les plus infimes de la mémoire. Il me suffit de m’assoir sur le siège conducteur pour repenser à mon père, aux trajets que nous faisions avant l’aube pour nous rendre sur les chantiers de Tarare. En général, j’étais le plus petit de l’équipe et je finissais mes nuits allongés à l’arrière des véhicules, allongé sur un matelas de chiffons, les pieds posés sur les immenses aspirateurs.

Les travaux avancent lentement. Avec l’aide de Dieu, il sera habitable en juin.

Sylvain Tesson et la « fièvre de la cabane »

Le sage précaire, Cévennes, 2012. Photo Hubert Thouroude

Quand Sylvain Tesson raconte son aventure en Sibérie au journal anglais The Guardian, il dit que vivre dans la nature vous condamne à un état proche de la dépression. Il emploie pour ce faire une expression idiomatique anglaise, « cabin fever ».

The Guardian, 13 mai 2013.

C’est profondément inexact. J’ai vécu en cabane pendant plus d’un an et je peux le certifier. Personne ne tombe dans un état de dépression et il n’existe pas de « fièvre de la cabane ». La différence de perceptions entre nous provient d’une simple variable : la classe sociale.

L’écrivain à succès parle de cette manière car il n’a passé qu’une saison dans une jolie petite hutte construite par un géologue au bord du célèbre lac Baikal. Comme moi, il avait eu peur de s’ennuyer, peur d’avoir peur et peur des bêtes sauvages, mais comme c’est un homme riche il avait emporté avec lui beaucoup de nourriture, beaucoup de livres, beaucoup d’alcool et beaucoup de tabac. Un camion l’avait conduit et avait transporté ses grosses cantines de provisions.

Dans ces conditions, en effet, quand vous êtes seul et que vous avez des réserves de vodka, que le bois sec est là qui vous attend, vous pouvez être tenté de boire comme un trou et de vous laisser vivre. Dans le même journal anglais, Tesson explique que ses journées étaient divisées en deux parties : le matin il faisait des « choses spirituelles », comme lire, fumer et rester au lit ; l’après-midi était consacré à des activités physiques comme marcher en raquettes, creuser des trous, escalader des rochers.

Cela est très éloigné de la vie que j’ai vécue en cabane. L’hiver venu, il faisait trop froid pour goberger toute la matinée. Pardonnez mon arrogance, mais moi, je ne suis pas un parisien sponsorisé par des marques de sport ; quand je vis dans la montagne, personne n’a préparé du bois de chauffage à l’avance pour moi. Je ramasse des branches dans la forêt pour ma consommation personnelle.

Quand je me réveillais, par conséquent, je ne traînais pas au lit : je me levais pour scier du bois, le fendre, et faire du feu. Rien de tel que cette activité matinale pour réchauffer son corps et le réveiller. Tranquillement, l’eau de la source chauffait dans sa casserole posée sur mon poêle. Quel bonheur terrestre, une heure après le réveil, de boire son café noir au soleil froid de janvier.

À ce rythme-là, croyez-vous vraiment que beaucoup de gens se laisseraient aller à la « fièvre de la cabane » ?

Des maisons dispersées dans le désert

Depuis ma maison, je vois presque l’université. Je vois en fait les projecteurs du théâtre en plein air, où se mettent en scène les remises de diplômes quand il fait plus frais.

Ces projecteurs font office de boussole dans mes pérégrinations. Car les rues et les routes en Oman fonctionnent de manière  arbitraire. On trace une rue qui passe entre les maisons, puis la route s’arrête abruptement et l’on continue de marcher sur une piste, voire sur la rocaille du désert.

Certaines rues mènent quelque part, certaines rues ne mènent nulle part.

Je marche pour aller à la fac.

Je marche pour rentrer à la maison.

Je n’ai pas encore trouvé la routine, l’itinéraire répété. Chaque trajet prend des tours et des détours différents. Parfois je m’égare et vois ma maison à cent mètres, derrière moi alors que je la croyais devant. Les maisons sont entourées d’un mur qui crée la distinction nette entre le public et le privé, entre l’intime et le désert.

Je marche dans un espace indéfini, indéterminé, entre les maisons, et ce sont elles que je regarde pour me repérer. L’espace est ainsi traversé de pistes virtuelles et les rares piétons passent entre les blocs-maisons disséminés comme au hasard.

Ce matin, je crois avoir trouvé la ligne presque droite qui mène de ma porte à mon bureau. Je vais tâcher de la retrouver ce soir et je vous tiens au courant.

Loger à Nizwa. Mon premier appartement omanais

On ne peut pas dire que je me sente encore tout à fait chez moi, mais je suis satisfait de mon appartement. Il est spacieux et son carrelage est assez joli dans son genre oriental.

Dès l’entrée, un immense hall vide nous accueille. On pourrait y loger une famille de migrants. Je me demande ce que je vais faire de cet espace vide (non, je vous vois venir, mais je vous dis non : je n’ai rien contre les migrants, j’en suis un moi-même, mais je n’ai ni le temps ni la compétence de m’occuper d’une famille de réfugiés). Peut-être placer un brûle-encens pour parfumer mes soirées avec le fameux bois de oud que l’on vend dans les magasins d’ici, et qui embaume merveilleusement certains lieux publics.

(Bon, ça va, le sage précaire n’est pas l’abbé Pierre non plus. J’ai été sans domicile fixe pendant plus d’un an, je peux quand même profiter d’un peu de confort, non ?)

De part et d’autre de cette entrée, la chambre d’amis avec ses lits jumeaux et sa petite salle de bains privative, et un salon doté de canapés presque neufs et d’une télévision capricieuse. Autant le dire de suite, j’ai fermé les portes et n’utiliserai ces deux espaces que lorsque je recevrai des amis ou de la famille (mais pas une famille de migrants, à moins que je la rencontre dans mon quartier, entre la fac et mon logement). A bon entendeur salut.

Tout au fond de l’appartement, la chambre principale (Master bedroom, dit-on pompeusement ici) avec son lit King size, pour les folles nuits de galipettes, et sa salle de bains. A l’autre angle de la maison, une cuisine relativement grande, munie d’un réfrigérateur, d’une table, de chaises et d’un petit lave-linge. Dans un coin, une porte donne sur un balcon exigu, peu accueillant, sans autre utilité apparente que de faire sécher le linge – ou de faire dormir un clandestin sans papier. Les fumeurs de clope et de pétards sauront peut-être mieux quel profit en tirer.

Entre la chambre et la cuisine, une troisième salle de bains ! Au cas, je présume, où le sage précaire ne se laverait pas suffisamment, ou que les toilettes viendraient à manquer.

Résultat, je ne sais jamais où prendre ma douche, où faire mes besoins, et je ne retrouve jamais ni ma serviette de bain ni mon dentifrice.

Sage précaire propriétaire

Je tiens à le dire avec force et en m’avançant pour prévenir toutes les critiques. Tout sage précaire que je suis, je ne crains pas d’être propriétaire, le cas échéant. La chose est faite, actée, notariée et payée : vous avez devant vous l’heureux propriétaire des parcelles 376 et 379 entre le Puech Sigal et La Rouvière. Une terre magnifique en pleine montagne, où coule une source d’eau pure. Une terre bénie des Dieux, baignée de soleil.

Terre, eau et soleil. Voilà ce que je viens d’acquérir et personne ne pourra m’en déloger. Je peux désormais faire face à la vie économique, me mettre en danger et narguer la précarité. Si le sort s’acharne sur moi et que je deviens clochard, j’aurai toujours cette terre où trouver refuge. Les Cévennes sont une terre de refuge : les protestants y ont résisté aux armées du roi, les hérétiques de tout poil y ont toujours trouvé une place. L’écrivain cévenol Jean Carrière l’a très bien compris, avec ses écrits sur les Etats-Unis et le Canada : les Cévennes sont l’Amérique des Français. Qui veut pratiquer un culte minoritaire, alternatif, librement et pacifiquement, trouvera sa place dans les rudes montagnes des Cévennes.

Ma terre est sauvage comme les sangliers qui la parcourent, mais elle est déjà empaysagée, car les hommes y ont cultivé l’oignon et la châtaigne autrefois. Il y reste des murs, des ruines de paysage humain. A moi de les remettre au jour.

Et je dis zut à tous ceux qui viennent me chier dans les bottes. Ceux qui me traitent de capitaliste au prétexte que je suis un « possédant », et que j’ai maintenant un « capital ». Ce que je possède est à la fois plus et moins qu’un capital. Ma terre est invendable, elle ne vaut rien en terme financier, mais elle est précieuse à un point tel qu’elle n’a pas de prix. Elle constitue juste un îlot de soleil et d’accueil dans un monde d’horreur économique.

Je les attends, ceux qui me disent que je ne suis pas si précaire que cela. Qui est sans domicile fixe depuis 2012 ? Qui vit de petits boulots en attendant de trouver une université qui veuille enfin de lui ? Qui se voit exclu de toute possibilité d’obtenir ne serait-ce qu’un logement digne ? Qui dort sous les ponts et dans les fossés ? Qui doit toute sa dignité à la solidarité familiale, amicale et nationale ? Qui est entièrement dépendant de l’hospitalité des autres ? Le sage précaire.

Le sage précaire préférerait ne pas être propriétaire. Le monde idéal est une société sans propriété privée. On aimerait dire à celui qui met un enclos autour d’une terre : « ceci n’est pas à toi, on ne possède pas la terre ». Dans le monde idéal, le sage précaire est nomade et va de parcelle en parcelle, sans exploiter bêtement un territoire plutôt qu’un autre.

Mais dans notre monde imparfait, il sécurise un petit espace dans la montagne où il pourra inviter sa famille, ses amis et son amoureuse. Et leur rendre un peu de l’hospitalité dont il a bénéficié.

Rénover au soleil

Les mains et le corps encore tremblants des soubresauts de la route dans son vieux camion commercial, le sage précaire s’est réfugié dans un bel appartement de Villeurbanne, en bordure du boulevard périphérique de Lyon.

Fatigué par sa mission de chauffeur publicitaire, il a trouvé un second souffle dans une autre activité manuelle : décoller le papier peint, poncer, plâtrer les trous, peindre les plafonds, nettoyer les sols, enduire les murs de colle et de papier neuf, etc. De même qu’on guérit un chagrin par un nouvel amour, de même, le travailleur précaire récupère en changeant de labeur. Et en enfilant un bleu de chauffe de couleur différente.

Des jours et des jours que je travaille dans cet appartement, au quinzième étage d’une résidence du quartier Carré de Soie.

Le matin à l’aube, j’ouvre les volets de ma chambre et la beauté de la vue me prend toujours par surprise : le soleil levant sur l’un des paysages les plus émouvants de la banlieue lyonnaise : le vieux cimetière de Cusset, le canal de Jonage, la centrale hydraulique « Belle époque » d’EDF, les tours de Vaux-en-Velin, le chemin de Grandclément, et tout au loin… Tout au loin, je ne sais plus, mais des collines et des nuages.

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

 Le soir, après la douche, délassement au salon ouvert sur le grand ouest. Les baies vitrées de cet appartement très seventies donnent sur les réticules du boulevard périphérique, sur les tours de la Part-Dieu et sur toute la plaine de la presqu’île. On distingue très nettement la basilique de Fourvière sur fond de colline, et l’horizon est barré par les monts du Lyonnais et le massif du Pilat.

Le soleil se couche et inonde le ciel d’un rougeoiement qui évacue toute lassitude dans le coeur du sage précaire.

Bonne année de la chèvre

En slalomant entre les pavillons et les petits immeubles de logements sociaux de la ville nouvelle, je cours invariablement devant le logement d’une famille de Vietnamiens ou de Chinois.

Ce matin, de retour de l’étang, j’ai vu un petit temple installé dans leur jardinet. Des bâtons d’encens, une figurine, deux ou trois trucs colorés.

C’est le nouvel an chinois !

Une très belle année de la chèvre pour tous les lecteurs de La Précarité du sage.

Prostitution et journalisme

Prostituées chinoises

Il est ironique de voir les pieux journalistes de Libération s’étonner devant le côté lugubre de la prostitution, car le journalisme moderne fonctionne sur un modèle économique assez proche de celui qui a amené Jade a accepté la brutalité sexuelle de DSK.

Peut-on penser sérieusement que les journalistes de Libération sont payés convenablement ? Qu’avec ce travail digne et prestigieux, ils sont en mesure de loger et nourrir leur famille ?

Prenez le cas du tout jeune homme qui a écrit le reportage sur les prostituées chinoises de Belleville (nord-est de Paris). Il est pigiste donc il est payé à l’article (lorsque celui est publié). Ce reportage lui a été payé moins de 400 euros, et lui a valu plus d’une semaine de travail. On n’infiltre pas un réseau de prostituées chinoises en quelques jours. Une rapide recherche sur internet montre que ce journaliste publie en moyenne un article par mois depuis moins d’un an, il gagne donc trop peu pour se loger à Paris. Vue la teneur de ses articles, il ne bouge guère de Paris, donc il réside chez ses parents, ou ses parents l’aident, ou il bénéficie d’un héritage.

En tout cas, comme la prostituée, sa vie va vite tourner au lugubre s’il ne se sort pas du journalisme avant l’âge de quarante ans.

Ouvrez n’importe quelle chaîne de télévision : le reportage en Afrique de quelques minutes, produit par l’AFP, a été payé 600 euros à un journaliste qui s’est débrouillé pour le transport, l’enquête, le logement, le tournage et le montage. On versera les mêmes émoluments pour un reportage réalisé à deux pas de la boîte de production.

Allumez la radio, le reportage qui vous tient en haleine pendant une heure a demandé des semaines de travail et a été payé 800 euros, sans prise en charge des frais de déplacement.

La question des frais de déplacement est essentielle car elle explique la centralisation de nos médias. Même les émissions de voyage finissent par multiplier les sujets centrés sur la capitale, non parce que c’est intéressant, mais parce que les journalistes ne peuvent plus dépenser la totalité de leur rémunération en frais de transport.

La rémunération des pigistes explique aussi pourquoi les enquêtes sont bâclées et pourquoi le journalisme ne peut plus honorer sa mission d’information : notre reporter de Libération n’a pas « infiltré » de réseaux chinois à Belleville, il s’est borné à prendre rendez-vous avec Médecins du Monde, et en un seul jour son article était virtuellement bouclé. L’association lui a montré ce qu’elle voulait, lui a fait rencontrer qui elle voulait. Ne restait plus au jeune homme, tout juste sorti de l’école, d’écrire pour donner l’impression d’une plongée au coeur des ténèbres urbaines.

prostituees

Alors, franchement, entre la prostituée du Carlton de Lille, qui n’était qu’une mère aimante poussée à bout, et le journaliste prêt à tout pour joindre les deux bouts, je ne vois pas de différence fondamentale. Le même délabrement moral et économique préside à leur destinée.