Ferme urbaine à Oakland : rencontre avec Novella Carpenter

Qui n’a jamais rêvé de se faire un potager dans son pavillon de banlieue ? Les ouvriers l’ont toujours fait, mais aujourd’hui, en Californie, cela devient un mouvement alternatif et libéral. Une jeune femme, Novella Carpenter, a carrément créé une ferme au beau milieu d’un environnement urbain qu’elle qualifie elle-même d’ « apocalyptique ».

J’ai rencontré Novella alors qu’elle désherbait une allée de son jardin, dans la ville la plus industrielle de la baie de San Francisco. Oakland est la ville dont le taux de criminalité est le plus élevé d’Amérique, une ville portuaire de grande envergure, une ville ouvrière et tendue. Par cela même, on le conçoit aisément, c’est une ville où les loyers sont plus bas qu’ailleurs, et où les progressistes de tout poil peuvent s’installer pour monter des projets originaux.

Quand Novella est venue s’installer à Oakland, avec Bill, elle a vu un terrain vague à côté de la maison où elle pouvait louer un étage. Elle s’est dit : je me fiche de la maison, mais quel terrain ! Elle a demandé qui était le propriétaire de cet espace en friche, personne n’en savait rien. On lui a assuré que le propriétaire, qui que ce soit, ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’elle en cultive la terre.

C’était il y a dix ans.

Après avoir brisé la dalle en béton pour faire revivre la terre, après avoir fait pousser des légumes et des arbres fruitiers, elle a acheté des poules, des canards et des dindes. Mais une dinde mange beaucoup trop, alors Novella s’est mise aux lapins, puis aux cochons et même aux chèvres.

Elle a aussi une ruche et produit son miel. Le voisinage ne s’est jamais plaint. Le voisinage, d’ailleurs, est presque entièrement constitué de prostituées et de fumeurs de crack. La proximité d’une ferme est le cadet de leurs soucis. Tout en me parlant, Novella me fait entrer dans le poulailler, construit avec des palettes en bois, et glisse sa main sous le cul d’une très grosse poule pour en retirer deux oeufs tout propres.

En 2007, elle a décidé de raconter cette histoire de ferme urbaine, et en 2009, son livre Farm City est paru au éditions Penguin. Succès de librairie immédiat, complètement inattendu, comme la plupart des succès de librairie. L’éditeur avait accepté de publier un récit de vie mignon, d’un couple de Seatlle venu chercher le soleil dans la région de San Francisco. Il n’avait pas imaginé que c’était un texte qui rencontrerait une époque.

Entre temps la crise de 2008 avait éclaté et Farm City est devenu un emblème pour tous ceux qui se demandaient comment ils allaient se nourrir dorénavant. Novella est devenue, sans le vouloir, une figure à la mode, une inspiration. Des gens viennent parfois la voir et lui prêter main forte, bénévolement. Pour les loger, elle a installé deux caravanes en bordure de maison.

Je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle avait fait de l’argent gagné grâce à son best-seller. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas déménagé. En revanche, il paraît que les prix de l’immobilier ont grimpé dans ce quuartier déshérité d’Oakland. Elle a maintenant une fille, et Bill est toujours là, taiseux et ténébreux. Je lui ai promis de revenir un jour, mais pour travailler, en échange du logement dans une des caravanes.

Le Souffle du rêve

Dans ma série de documentaires radiophoniques sur les Cévennes, après avoir exploré la culture locale et interviewé des gens du cru, je veux m’attaquer aux « margoules ». Les margoules, c’est les « zippis » comme on dit ici, les chevelus, les néos. Ceux qui viennent on ne sait d’où et qui font on ne sait quoi. Les margoules ce sont des gens comme le sage précaire, en définitive, en quelques points identiques. Sauf qu’ils pensent que l’on peut changer le monde, ce que la sagesse précaire évite de professer.

Les tribus que j’ai approchées m’ont conseillé d’aller les rejoindre au « Souffle du rêve », un étrange festival alternatif perdu au milieu d’un désert. Depuis le Vigan, il suffit de monter sur le Causse de Blandas, et de suivre l’unique route qui traverse le plateau. La steppe caussenarde est un endroit idoine pour les rencontres de constructeurs de yourtes. Il y souffle, non un rêve stricto sensu, mais une désolation toute mongole.

J’y ai pris pas mal de sons. Je promenais mon micro et adressais la parole à celles et ceux qui pouvaient éclairer ma lanterne sur ce regroupement dont je ne savais rien. Je me suis aperçu qu’être armé d’un micro, c’était le meilleur moyen de ne pas m’emmerder dans des ambiances et des communautés qui me sont étrangères. Et puis, c’est une manière formidable d’aborder des belles femmes sans avoir l’air trop louche.

Dans la « yourte Mama », où s’affairaient la fourmilière des organisateurs et des bénévoles qui n’avaient pas le temps de me parler, j’ai été accueilli par la comptable (chez eux, on dit « animatrice du trésor »). Elle m’a expliqué longuement, gentiment, avec le sourire et une bonne humeur communicative, ce qui l’avait amenée là, sur un causse, au milieu de ces va-nu-pieds.

Moi qui croyais que c’était un petit festival de musique aborigène, et autres transes mystiques, j’ai dû aller sur place pour me rendre compte qu’il s’agissait d’une sorte de foire de la coolitude, un village de schtroumpfs en dreadlocks.

Sur un large espace très puissant visuellement, sont répartis des habitats de plusieurs formes et de différentes structures, à l’intérieur desquels on voit des gens en pleine discussion. On appelle cela des « cercles de parole ». Sous un tipi, un homme entre deux âges tient le sceptre, le « bâton de parole » entre ses mains. Il demande à l’assemblée de réagir à ses paroles. On lui fait comprendre par des gestes qu’on ne peut pas lui répondre car c’est lui qui a le bâton de parole. Dans une yourte miniature, un cercle de parole est annoncé par le titre de « Rêver sa vie » : un homme y partage son expérience de vie, sa trajectoire qui l’a mené d’échecs scolaires en échecs sentimentaux, jusqu’à ce qu’un stage chez Pierre Rahbi lui ouvre de nouvelles perspectives. Tout le monde est d’accord pour dire que le « système » est foutu mais que l’on peut se servir dudit « système », que l’on n’est pas obligé d’y être assujetti.

Au dehors, la majorité des jeunes gens retiennent mon attention par une élégance et une désinvolture très étudiées. C’est un défilé de mode constant, et c’est ce qui me réjouit le plus. Les femmes sont belles, les hommes bien foutus, et beaucoup portent une attention extrême à leur apparence, leur démarche, leur façon de bouger. Il s’agit de dégager de soi une impression de sagesse, de puissance mystique et d’autonomie. Essayez devant votre miroir, vous verrez comme c’est difficile.

Tout le monde, d’ailleurs, est comme incité à faire preuve de sérieux. Les ateliers de toute sorte (massage, yoga, danse, méditation, maquillage, tresse indienne) se font dans une ambiance austère et recueillie. Même et surtout l’atelier tambour, qui consiste à fabriquer, puis à frapper sur, des percussions élémentaires, exige la plus grande rigueur. On fait boum boum en cercle, et cela nous renvoie à une conception de l’énergie, une rentrée en soi et une communion avec le monde.

L’austérité est même un brin puritaine, m’a-t-il semblé. Ces beaux corps exhibés, ne sont guère érotiques. Garçons et filles ne se regardent pas, ne se touchent que pour s’apporter de la paix. Si ça ne tenait qu’à moi, je proposerais des séances d’amour tantrique à la ronde, mais je sens confusément qu’on flairerait chez ce reporter bedonnant le tendre cochon qui ne sommeille jamais tout à fait. Je peux me tromper, mais j’ai eu la sensation que de nombreuses personnes étaient pourtant venues dans l’espoir secret de se taper un mec ou une nana (au moins). Simplement, ils aimeraient que le rapport sexuel puisse être la conséquence naturelle des activités susmentionnées. La drague, comme l’alcool, est selon toute apparence proscrite.

L’alcool est interdit au Souffle du rêve, mais pas le tabac ni le pétard. Il serait d’ailleurs difficile de se passer de la cigarette, tant elle fait partie de l’attribut et de l’accessoire fashion des gens cool. Elle implique une gestuelle, un rituel, qui fait partie intégrante de la panoplie des festivaliers. L’alcool, on peut s’en passer plus aisément car ça fait un peu beauf, ça fait supporter de foot. La clope roulée, en revanche, c’est la baguette du magicien bio, le signe tolérant du rastafari cévenol.

J’aborde une jeune femme, le micro éteint, pour solliciter un entretien : « Normalement je refuse mais ça dépend ; tu viens d’où et tu travailles pour qui ? » je réponds que je suis nomade et que mon reportage sera proposé à Radio France International. Elle réfléchit deux secondes et tranche : « Si j’ai quelque chose à te dire, je viendrai te voir. »

J’en aborde une autre, superbe et curieuse de mon attirail. En fait c’est elle qui me demande ce que je fais là. Elle refuse de se faire interviewer car elle n’est pas certaine d’adhérer pleinement aux tenants et aboutissants du festival. Elle est étonnée de m’entendre répondre que c’est justement une parole comme la sienne, fragile et incertaine, qui serait intéressante, à côté de celle des organisateurs qui savent manier l’argumentaire commercial. Elle ne cède pas, et je n’insiste pas. Elle dit venir d’Avignon et ne pas savoir combien de temps elle restera. Nous nous présentons l’un à l’autre et nous serrons la main. Je la verrai cinq minutes plus tard en train de méditer en tailleur, au son des cymbales d’un groupe qui m’apparaissait comme amérindien.

Les enfants ne sont pas en reste et s’amusent bien. C’est une chose à signaler : le Souffle du rêve peut fonctionner comme une grande colonie de vacances presque gratuite. Les nombreux ateliers susceptibles d’accueillir des enfants permettent aux parents d’aller fumer clope sur clope pendant des heures en devisant sur la vie saine. Les gens qui s’occupent de ces ateliers sont comme des monos sans BAFA mais non sans compétences, et sont ravis d’avoir des enfants avec eux, pour faire des marionnettes en mousses, de la sculpture sur pierre ou de la construction d’habitat nomade.

Je dis une colonie de vacances presque gratuite, car la question de l’argent est là aussi austère et protestante : tout est à « prix libre conscient ». C’est-à-dire qu’on donne ce qu’on veut, compte tenu que le truc a coûté 3 euros, et que des gens ont donné du temps et du cœur pour le faire. Il s’agit de donner ce qui nous paraît faire preuve d’assez de respect pour le travail effectué. Tout achat est donc une espèce de don philanthropique. Résultat, je n’ai rien bu ni rien mangé de la journée, de peur de dépenser trop peu et de montrer ainsi trop peu de respect.

Avant le salon de l’agriculture de Paris, je suggère donc aux amoureux de la nature de se rendre à cette fête de la congrégation générale des alternatifs réunis.

La Guerre des Yourtes

Intérieur de la yourte d’Eric et Magali, Favières, novembre 2012

Je bois un café avec Magali, une de mes voisines dans la haute vallée.

Après des études d’ethnologie, des voyages et des jobs variés dans l’éducation, Magali travaille dans la yourte.  Avec Eric, son compagnon, ils confectionnent des yourtes de toute beauté. J’ai dormi dans celle qu’ils avaient érigée sur leur terrain de Favières, le vendredi 23 novembre 2012. Magali m’encourage de venir leur rendre visite dans leur atelier, au Vigan, pour voir comment la construction se passe.

Avant de s’installer dans les Cévennes, elle vivait dans un village de yourtes dans le Limousin, et ce village n’a pas cessé, jusqu’aujourd’hui, de défrayer la chronique, avec des autorités qui l’interdisent et des mouvements de soutien venus de l’Europe entière. Sous le titre de La Guerre des yourtes, le reporter Frédéric Potet raconte aujourd’hui ce conflit entre le maire du village de 350 habitants et cette nouvelle communauté de Français cherchant un mode de vie « autonome ».

La lecture de cet article donne un étonnant sentiment de ressassement. On croirait entendre la même histoire dans tous les départements de la moitié sud de la France, et sans doute est-ce un phénomène présent dans tout l’Occident. Un retour à la terre massif et disséminé, par petits groupes et par familles, contre une administration et un plan d’occupation des sols qui n’a pas les cartes pour prendre en considération ces milliers de néo-ruraux.

Yourte d’Eric et Magali, Favière, novembre 2012

Magali m’apprend que Cécile Duflot, la ministre du logement, prépare une loi qui réprimera toujours plus les habitats précaires comme les yourtes et les cabanes. Des mouvements de protestations se préparent et remuent déjà.

Nous assistons peut-être à une opposition assez profonde et massive, entre un quart-monde toujours plus nombreux et nomade, et un appareil d’Etat cherchant à contrôler et à sédentariser les populations. Plutôt que de comprendre que ces alterpaysans proposent des solutions à une Europe minée par le chômage et le déclassement, nos gouvernements ne semblent pas aptes à faire autre chose qu’à protéger des règlements que personne ne comprend plus.

Le four

Sur mon jardin suspendu, j’ai confectionné un four à pain en enterrant un tonneau en ferraille rouillée. J’avais vu cela dans le village des Arcs-en-ciel, où la communauté multicolore faisait cuire leurs tartes aux orties et leur pain bio.

Le four a l’avantage de retenir en lui le feu, et d’éviter ainsi tout risque d’incendie en temps de canicule.

J’y fais cuire les grillades et les vandes. J’y fais des pizzas, et mes invités grimpent au jardin suspendu pour y faire ripaille. Non loin du four, outre les fleurs et les les plantes aromatiques que j’ai semées et pantées, prend place une petite terrasse que j’ai aménagée dans le sol cabossé de cette bancelle abandonnée. Un petit lieu plat, au sol de terre battue, avec des sièges en rondins d’arbres, pour manger et discutailler à l’ombre du gros rocher.

Depuis qu’il existe, ce four est donc devenu un centre de vie sur le terrain. Comme dans tous les villages traditionnels et les localités primitives, le four reprend sa place centrale, comme l’avait fait avec lui le lavoir et la MJC.

Mon jardin d’Epicure

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Au-dessus du mazet, ou derrière lui, il n’y a pas exactement une terrasse, mais un passage incliné qui mène à une petite étendue qui jouxte le mazet, contre son mur aveugle. Là, sur cette petite étendue, un énorme rocher impose son calme et sa lourdeur. J’ai toujours pris ce rocher en affection, je l’ai toujours pris, confusément, pour un totem intime, un lieu d’inspiration et de réconfort.

Pour se tenir sur ce rocher, il faut monter sur la terrasse supérieure. Il tasse alors sa rotondité pour permettre au paysan de s’asseoir, et même de s’allonger. J’aimerais y aller plus souvent, mais cette terrasse est un endroit inexploité, et on se sent plus spontanément attiré par des terrasses plus basses. Mon frère s’est exclusivement occupé du territoire compris entre le mazet et la combe, et de fait, mon rocher est comme orphelin.

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C’est en m’asseyant dessus que j’ai eu l’idée d’investir cette terrasse pour en faire un petit paradis fleuri que j’arroserai à la force de mes bras. Il est vrai que je fais encore du compost et il faut bien que j’en fasse quelque chose. Je dépose du compost dans un creux du terrain, ainsi que de la cendre et du terreau que je vais chercher dans le sous-bois.

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Compost 8 février

Compost 7 février

Ce serait bien le diable que sur un sol aussi auguste, aussi ensoleillé et arrosé par mes soins, des fleurs et des légumes ne poussent pas ! Je vais semer et semer encore, je vais faire pousser des couleurs, par la force s’il le faut. Je vais remettre de la vie sur cette terrasse où règne la désolation. Mon rocher sera là pour donner la tonalité de base de mon nouveau lieu de vie.

Or, en me promenant, je vois un signe qui me conforte dans mon inspiration. Sur le muret du haut, des genêts énormes cachent un espace en pierre qui a l’air d’avoir été créé par les paysans d’autrefois. Cela pourrait être un siège, une retenue d’eau ou un bac, creusé à même la roche. Voilà un bien bel endroit pour poser ma marque, une marque que personne ne verra jamais, car il est bien rare que l’on s’aventure dans ce recoin du terrain. Trop sec en été, et trop loin de toute source d’eau, il est en jachère depuis la deuxième guerre mondiale.

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J’ai trouvé mon petit espace personnel, mon repère. Il va exactement de cette roche creusée jusqu’à mon rocher, de l’autre côté de la terrasse. Entre les deux, je vais y semer les fleurs de mon amour, y planter un arbre de sagesse. Et j’y ferai un espace de vie ! C’est une gageure car c’est vraiment une terrasse déshéritée. Il y faudra peut-être une retenue d’eau, non seulement pour arroser les fleurs et le nouveau potager, mais pour lutter contre la sècheresse de l’endroit. Ce serait peut-être une bonne chose d’y poser la baignoire, ou d’y creuser une sorte de piscine, comme chez Eric et Magali, mes voisins facteurs de yourtes. J’y ferai un lieu de désir et de repos, un lieu à la gloire des fleurs.

Dans les Forêts de Sibérie : Sylvain Tesson nous raconte ses vacances au bord du lac Baikal

Le livre à lire en 2013, minutieusement, qui n’est pas sans talent et qu’on ne lit pas sans agacement non plus, est de Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 2013, empruntable dans votre bibliothèque municipale.)

Il faut le lire quand on s’intéresse au genre « Voyage », sinon, on peut passer son chemin. À l’approche de la quarantaine, l’écrivain voyageur a décidé de se faire payer une demie année dans un chalet au bord du lac Baïkal, en Sibérie. L’hiver, le lac est gelé, le paysage est de neige et de glace, la solitude règne et la vodka coule à flots. Car Tesson a apporté de lourdes provisions. Au printemps, les moustiques font rage et la vodka coule à flots. L’ermite français reçoit et rend quelques visites, et la vodka, comme à toutes les pages du livre, coule à flots.

Le journal de Tesson est donc par moments agréable à lire, n’était le début du livre, qui est un véritable pensum, et qui concentre beaucoup des défauts de la littérature du voyage prétentieuse et creuse qui s’expose chez les « étonnants voyageurs », le célèbre festival de Michel le Bris où Tesson est régulièrement invité.

Sur le même sujet : Sylvain Tesson et les écritures réactionnaires du voyage contemporain

La Pluralité des Mondes, Presses de l’université Paris-Sorbonnes, 2017.

Les premiers chapitres sont embarrassants de bêtise et d’absence de scrupule. Beaucoup de pose, de la part de l’écrivain, des manières de faux Nicolas Bouvier mâtinées de clichés agoraphiles. Trop d’oppositions complaisantes entre la solitude de l’ermite et la grégarité des citadins. Trop d’autocongratulation et de narcissisme dans ce qui était censé faire l’éloge de la vie intérieure. Trop d’omissions des conditions matérielles présidant un projet qui coûte extrêmement cher, ne serait-ce que par la nécessité d’un congé de six mois, de transports coûteux, de provisions spécifiques et de sponsors. Et partant, une occultation complaisante des moyens financiers et humains qui ont été nécessaires pour réaliser cette mise en scène de la frugalité.

Ce livre fait penser à une superproduction hollywoodienne qui raconterait la vie de l’abbé Pierre et de Benoît-Joseph Labre. Tout cela donne à ses aphorismes sur la pauvreté un aspect un peu suspect : « On dispose de tout ce qu’il faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder » (p. 176). Rien posséder, c’est vite dit quand on réalise une expérience subventionnée par Culture France, l’année croisée France-Russie, les équipements MILLET, toutes organisations remerciées en fin d’ouvrage. L’ermite est loin d’être aussi précaire qu’il le dit, et à la lecture, on se dit qu’il fallait bien des efforts et des partenariats pour se mettre à nu dans la forêt.

En définitive, Tesson écrit une ode à la simplicité, mais en utilisant des ressources très élaborées pour cela. Il milite pour un environnement propre, mais il a recours à des véhicules polluants. Il prétend être en autonomie mais il est soutenu par de nombreuses institutions étatiques, diplomatiques, journalistiques et commerciales. Il chante la supériorité de la solitude mais il bénéficie d’un véritable réseau de soutiens et de protecteurs.

Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas de bénéficier de ces avantages, car on est toujours le privilégié de quelqu’un d’autre, mais de prétendre être un pauvre hère.

Par ailleurs, si l’auteur ne manque pas de talent d’écriture, le récit est gâché par des options stylistiques qui abusent d’opposition binaires et hiérarchiques. Il y a toujours quelque chose qui est « supérieur » à autre chose : la peinture par rapport à la photo, la vie dans les bois par rapport à celle dans les villes, etc. L’écrivain passe par trop de formules qui tendent à juger que ses choix de vie sont les seuls qui vaillent, que ses choix de véhicules sont les meilleurs. Quand il écrivait sur de longues randonnée en Asie centrale, il faisait de la marche le seul moyen de transport valable ; maintenant qu’il relate une expérience immobile, il change de hiérarchie (mais il demeure dans la hiérarchie) : « Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. » (p. 264) Cette prise de conscience édifiante, en fin de livre, fait écho à ses espoirs de début de livre : « Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » (p. 40).

Trop d’aphorismes pontifiants : « L’essentiel ? Ne pas peser à la surface du globe. » (p.42) « Qu’elle est légère cette pensée ! Et comme elle prélude au détachement final : on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde ! » (p. 198) Ou comment encenser la légèreté en étant lourdingue. Des métaphores à la Bouvier : « La vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps. » (p. 255)

Sur le même sujet : La philosophie dans la littérature de voyage : Sylvain Tesson, Antonin Potoski et Bruce Bégout

G. Thouroude, Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff, Kimé, 2021.

La page 198, en l’espèce, pourrait être citée in extenso. Si j’étais professeur et que j’avais un cours sur la littérature des voyages à dispenser, je consacrerais une petite séance à cette seule page. Tesson s’y surpasse en aphorismes d’ivrognes : « La cabane permet une posture, mais ne donne pas un statut », et en poésie frelatée : « La lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé. » A moins que ce ne soit la poésie elle-même qui soit éthylique : « Aujourd’hui, j’ai écrit des petits mots sur le tronc des bouleaux : « Bouleau, je te confie un message : va dire au ciel que je le salue. » Les italiques sont dans le texte.

Tout cela n’incite pas Tesson à la modestie pourtant. Il porte constamment un regard hautain sur le monde : « le mauvais goût est le dénominateur commun de l’humanité » (p. 30), de juge sur ses contemporains : « la laideur des complets-cravate » (p. 255), prenant sans vergogne le rôle d’arbitre des élégances : « J’ai saisi la vanité de tout ce qui n’est pas révérence à la beauté. » (p. 265).

Contempler la nature et tâcher de trouver des métaphores poétiques, comme la lune-faucheuse d’Hugo, c’est le truc à éviter, selon moi ; la preuve : « Les nuages du soir mettent des bonnets de coton aux montagnes ensommeillées. » (p. 256) Du reste Tesson cite Hugo dans cette même page pour « prolonger la question hugolienne », mais ces prolongations ne donnent que des rêveries pseudo-romantiques dont on ne sait que faire : « qui prétendrait que le ressac n’est pour rien dans les rêves du faon, que le vent n’éprouve rien à se heurter au mur, que l’aube est insensible aux trilles des mésanges ? » N’est pas Hugo, certes, qui veut, et l’on se prend à admirer les auteurs qui savent se garder de faire de la poésie.

Loyer de Dublin

J’ai été pré-sélectionné pour le boulot de chercheur à Dublin et Galway auquel je postulais. Dans quelques jours, un entretien téléphonique aura lieu avec un comité sourcilleux pour décider si je suis l’homme de la situation. J’aurais préféré qu’ils me convoquent en personne, j’aurais pu essayer de les éblouir avec un costume des grands jours, une chemise rouge coquelicot et une cravate flamboyante.

La cravate, instrument essentiel de la sagesse précaire dans sa dimension mercatique. La cravate, pivot conceptuel pour tous ceux qui mettent le paraître devant l’être. Le sage précaire privilégiera toujours le paraître, d’où un usage immodéré de cravates, de colifichets, de chapeaux et de plumes, de roulements d’yeux, de gestes hypnotisants, de roucoulements vocaux, de poses.

Au téléphone, malheureusement, le sage précaire perd 70% de ses moyens. Et comme en plus l’entretien se fera en anglais, la perte est dramatique. Mon anglais étant fragile, fleuri mais baroque, technique mais relâché, il était de toute première importance que je pusse palier mes lacunes linguistiques par une présence physique colorée qui fasse diversion.

A tout hasard, j’ai regardé les loyers qui se pratiquent à Dublin, au cas où les membres du jury me choisiraient quand même (mon espoir est basé sur le fait que mon profil est très adapté à ce poste) : les loyers sont extravagants. On ne se loge pas dans la capitale irlandaise à moins de 600 euros par mois.

J’en suis à me demander si je ne vais pas rejoindre mes amis les Tinkers, et si je ne vais pas louer une caravane dans un campement illégal. Autre piste à explorer : le squat. L’Irlande est connue pour être remplie d’ « immeubles fantômes », j’imagine que de nombreux marginaux les investissent pacifiquement.

Mon rêve : vivre en caravane, avec une famille Tinker, au bord de la Liffey, dans un parc privé magnifique réquisitionné par des squatters créatifs qui construiraient des saunas sauvages et des bains chauds pour se baigner sous les étoiles.

Nuit au mazet

J’habite enfin le mazet. C’est une grande joie pour moi car j’en rêvais depuis longtemps. Six mois que je contemple ce chantier en construction, et maintenant que les nuits sont bien froides, je m’y love et m’y réchauffe.

A mon retour de Paris, début décembre, nous avons bien nettoyé l’intérieur et l’extérieur, avons placé le vieux poêle et rangé le bois à ma manière – c’est-à-dire de manière un peu bordélique.

J’y ai installé un sommier près de la fenêtre, un matelas et quelques couvertures en laine. Ce lit a une particularité, presque volontaire : il est un peu penché, de sorte que les pieds soient plus élevés que la tête, ou inversement, que la tête soit plus haute. Comme je suis un fervent croyant dans les trucs asiatiques qui veulent que le sang circule bien quand on fait le poirier, je m’endors ainsi, non pas en position du poirier, mais légèrement incliné. Dans la nuit, j’aime bien changer de position et laisser le sang refluer de l’autre côté.

Nuit au mazet ! J’ai recouvert les murs de couvertures, à la fois pour l’isolation et pour mettre des couleurs, de la laine, de la chaleur visuelle. J’ai enfin posé des tapis au sol. C’est superbe et il fait bon.

Dehors les nuits sont glaciales. Tout gèle, même le gaz de la cabane. Le matin, impossible de faire chauffer l’eau sur la cuisinière, alors je fais mon café à l’aide de mon bon vieux poêle. Mes feux durent donc des journées entières.

Le soir, dans mon lit, je contemple le mazet éclairé par des bougies posées sur un vieux chandelier, bonheur de gosse. Il fait doux, le feu ronronne, je goberge.

Les bougies éclairent d’une lumière tremblante comme mon âme, le feu crépite lui aussi comme mon âme, et je contemple avec satisfaction le jeu des couleurs des couvertures. La guitare prend son éternelle place dans les intérieurs que j’investis.

J’aimerais lire, ne serait-ce que pour frimer, pour le dire à mon lectorat, mais je suis trop heureux pour cela, incapable de me projeter dans un temps et un espace différents de ceux où je baigne.

La porte du mazet

Pour peindre la porte, que mon frère a achetée dans la banlieue de Montpellier, on a récupéré de l’argile rose vers le Pic Saint-Loup.

C’est une roche très friable, ocre tirant sur le saumon, grasse comme de la craie.

J’ai teinté de l’eau avec cette argile ocre, et j’ai mélangé le tout avec de la chaux.

La pâte obtenue est une sorte de teinture. La chaux s’applique davantage sur la pierre que sur le bois, mais à la guerre, pour ainsi dire, comme à la guerre.

Fin du chantier

 

Depuis la route qui monte au Puech Sigal, les arbres s’éclaircissent et laissent voir le mazet de mon frère. Il se fond dans le paysage, et personne ne saurait dire qu’il y a là-haut un chantier qui mobilise deux vaillants travailleurs.

Ci-dessous quelques photos qui montrent grossièrement les changements opérés depuis deux mois.

La façade nord :

L’entrée, lattérale, qui nécessitait qu’on se baissât pour entrer (on croyait que c’était à cause de la petite taille des anciens Cévenols).

L’intérieur, dont je donnerai de meilleures photos à mon retour de Paris. Car pendant mon absence, mon frère posera une fenêtre et une porte, et dans une semaine, je m’installe dans ma nouvelle maison pour l’hiver :

Enfin un petit détail dont je laisse aux connaisseurs le soin de deviner de quelle partie il s’agit :