Les voyageurs en Irlande et la réputation des Irlandais

roberts.1276526189.jpg Un paysage « italianesque », de Thomas Roberts

Pour reprendre cette vieille question que je me pose sur l’image de l’Irlande, rien de tel que d’explorer les récits de voyage en Irlande depuis les siècles passés. Je ne sais s’il en existe avant le XVIIIe siècle, mais c’est à partir de l’âge des Lumières que j’en parlerai dans ce billet. Il faut dire que je suis accompagné d’un grand spécialiste du récit de voyage anglais, Glenn Hooper, qui a écrit un chapitre sur ce sujet dans l’ouvrage collectif le plus incontournable sur la littérature des voyages :  The Cambridge Companion to Travel Writing (2002).

Dans un billet de mars 2009, j’en restais au stade de l’hypothèse, car je n’avais pas encore lu beaucoup de choses sur l’histoire des voyages en Irlande. Les choses ont changé et je suis devenu un petit connaisseur. En mesure de confirmer ou d’infirmer mon hypothèse (selon laquelle cette belle réputation d’un peuple bavard, drôle, buveur et gentil n’avait été construite que très récemment, après la seconde guerre mondiale), je dirais aujourd’hui que je n’avais pas tort fondamentalement, mais que j’avais omis quelques moments importants de cette histoire. Mon intuition était bonne en ceci que cette belle image est récente, mais j’ai eu tort sur les dates.

En effet, il ne fallait pas oublier le renouveau culturel « gaélique » du tournant du XXe siècle. Quelques poètes anglais, Alfred Austin en tête, avec Spring and Automn in Ireland (1900), chantent leur amour pour l’Irlande, et cherchent à sentir dans ce peuple frère un beau mariage entre le « Saxon » taciturne et le « Celte » affable. La vogue de ce type d’écrits, par des gens de lettres aussi célèbres qu’Austin, ne manquait pas de faire de l’Irlande une destination touristique attrayante.

Instabilité et attraction

Mais reprenons la chose avec recul. Une vue panoramique des récits de voyage montrent que ce qui domine, chez les voyageurs en Irlande, sont les questionnements politiques. Ce qui les préoccupe, de 1700 jusqu’aujourd’hui, c’est la stabilité de l’île. Stabilité sociale, économique, politique, démographique… le pays inquiète les voyageurs britanniques par ses déséquilibres, sa violence et ses croyances. Au XVIIIe siècle, ils s’occupent peu de l’image poétique des Irlandais car, avec les rébellions, les soulèvements (sans oublier les forces françaises qui tentent de prêter main forte aux révolutionnaires irlandais), l’île présente des dangers. Elle se montre rétive et insoumise. La « révolution » de 1798 a fait, paraît-il, 30.000 morts, et a fait réfléchir les voyageurs. 

Gardons cela en mémoire : trente mille morts.

1800, Acte d’Union. Aux yeux de nombreux Britanniques, cette fusion des îles britanniques assure la paix et la stabilité de l’Irlande, et favorisent les voyages. Ils y vont, mais ils s’aperçoivent que la population crève de faim, et que les propriétés sont horriblement gérées. Les propriétaires font gérer leurs terres par leurs gens, et partent jouir de la vie en Angleterre. Un voyageur écrit en 1834 : « Everybody in Ireland who has got money to spare, has gone to England to spend it. »

Puis s’abat la famine, et là, nul besoin de préciser que les voyageurs sont horrifiés de ce qu’ils voient. Après la famine, comme la population a décru de plusieurs millions de personnes (décédées ou émigrées), l’Irlande redevient une terre attirante, mais pour occuper des terres laissées en jachère, non pour communiquer avec une population charmante. Très vite, l’agitation populaire reprend et de nombreux voyageurs britanniques accusent le catholicisme d’être la cause de tous les troubles irlandais. James Macaulay (1872) par exemple, compare l’Ulster (à majorité protestante) avec le reste de l’Irlande et en conclut que seul le protestantisme et ses valeurs de travail pourra sauver ce pays qui s’écroule « with its filthy cabins, swarming beggars, decaying villages, and its Catholic faith. »

Revival culturel et violence identitaire 

S’ouvre ensuite une période, courte mais cruciale, de renouveau culturel en Irlande. De nombreux artistes, poètes, dramaturges, se tournent vers la tradition celte, la mythologie ; ils cherchent à donner à l’Irlande une littérature propre. La figure représentative de ce mouvement est W.B. Yeats, qui a obtenu le prix Nobel de Littérature en 1923. Avec la fameuse Lady Gregory, il a fondé le célèbre Abbey Theatre où une nouvelle dramaturgie, presque une nouvelle langue, furent créées.

Paradoxalement, peut-être, beaucoup de ces intellectuels sont protestants et d’ascendance britannique. Certains font pourtant l’effort d’apprendre le gaélique, et d’aller voyager dans l’ouest du pays. Ce revival permet de créer une belle image du pays, que les voyageurs anglais et écossais reproduisent et diffusent dans leurs récits, comme je l’ai dit à propos d’Austin. Ce faisant on oublie un peu les tensions et la violence.

connemara_girl.1276516909.jpg« Connemara Girl » de Augustus N. Burke (1865)

Cela ne dure pas, car avec la création de groupements paramilitaires en 1913, le grondement de l’instabilité irlandaise revient comme un démon national (aux yeux des voyageurs britanniques, s’entend). Soulèvement de 1916, indépendance, guerre civile, l’image d’un pays dangereux reprend le dessus dans les récits de voyage.

Ce que dit Glenn Hooper, dans son article « The Isles/Ireland: the wilder shore », c’est qu’à partir des années trente, les temps paisibles, neutres internationalement, et peu développés économiquement, produisent une image romantique du pays. Si les voyageurs continuent de parler de l’instabilité et de la pauvreté, ils donnent en même de l’Irlande « a forceful image as a place of pastoral innocence ». 

Ce que je percevais comme une réputation provoquée par le désir des Européens d’aller dans un pays rural et intact des perversions de la modernité, Hooper l’a dit avec ses mots, meilleurs que les miens, mais l’a fait remonter à quelques décennies de plus que mon hypothèse le supposait.

Tom, l’ange gardien de Fintan

Tom est certainement un solitaire, un célibataire dans l’âme, mais son usage de la solitude est telle que son réseau d’amis est riche. Il a une capacité d’endurance avec les emmerdeurs qui me fascine. 

Son ami Fintan, par exemple, est aussi sensationnel que pénible. Plein de charme, de gentillesse et d’un humour dévastateur, il est l’incarnation du mec dont il faut se débarrasser à tout prix. Envahissant et sans notion des distances, il demande toujours quelque chose à quelqu’un. Au fil des années, Tom lui a prêté une somme d’argent absolument colossal. Fintan remboursait par à-coups. Tom recevait de temps en temps une lettre avec un billet de vingt livres, ou de vingt euros.

Fintan est excessif en tout, et n’a pas de capacité à se restreindre, mais il fait rire Tom, et pour cela, Tom lui pardonne tout. Il dit que les inconvénients causés par Fintan ne sont que le prix à payer pour tant de divertissement.

C’est pourquoi Fintan, après avoir tenté de devenir comique professionnel en Angleterre et en Amérique (où il n’a jamais mis les pieds), puis coiffeur à Limerick, a décidé de s’installer à Dublin, dans le même immeuble que Tom. D’abord à l’étage en dessous, puis, dès que ce fut possible, sur le même palier.

Le but de cet arrangement est un échange de bons procédés. Fintan divertit Tom avec ses histoires invraisemblables et sa faconde irrépressible, et Tom gère la consommation d’alcool et de drogue de Fintan. Ce dernier ne peut se passer de fumer des joints et de boire, au moins un peu tous les jours. Tout arrêter le rend trop malheureux, et seul, il dépasse les limites, ce qui le rend encore plus malheureux. Tom est donc son agent de sécurité, son principe de réalité. Il accepte de garder chez lui bouteilles et joints, papier à rouler et tire-bouchon. Il accepte de se faire passer pour médecin-barman.

En grand comédien, Fintan fait jouer à Tom un rôle de sage autoritaire et ferme. Ils négocient les doses et les états limite. C’est un jeu de fous, une pièce de boulevard catastrophique de sages précaires, qui n’a d’autre fin que d’empêcher à Fintan de sombrer. Chaque jour où il n’a pas dépassé les bornes est une victoire de Fintan sur lui-même.

L’autre soir, alors que je passais un week-end à Dublin, Tom et moi revenions d’une soirée au théâtre et au pub avec d’autres amis. Il était deux heures du matin. Fintan n’était pas couché et vint s’imposer chez Tom pour faire son show. Il était complètement ivre et savait qu’il n’obtiendrait rien. 

Tom sur le canapé, moi sur une chaise, nous riions et applaudissions à ses blagues. Au milieu de son stand up comedy, il me poussait à demander du vin, moi qui avais déjà bu plusieurs Guinness. Il disait en se secouant de rire : « Come on, Tom! What we need is a glass of wine, don’t be a jerk. » Il prétendait qu’il était si content de me revoir, après tant d’années, qu’il fallait célébrer nos retrouvailles. Moi, franchement, j’avais assez bu, assez ri, assez entendu de conneries, et j’étais prêt à dormir.

Fintan avait beau dire que j’avais bonne mine, que j’avais vraiment l’air d’un mec heureux de vivre, que la chemise de Tom était trop belle, que la vie de Tom était fucking perfect malgré les nombreux défauts qu’il lui trouvait, nous tînmes bon et il finit par s’endormir quelque part chez lui, peut-être même dans son lit.

Le nomade en Irlande

 199cafe_en_seine.1272368404.jpg« Café en Seine », Dublin (Photo Wikipedia)

Le nomade se distingue du grand voyageur banal en ceci qu’il retourne toujours aux mêmes endroits. Il n’est pas un Globe trotter qui, fatalement, revient toujours chez lui pour préparer un nouveau voyage. Au contraire, il est un pasteur qui va de source en source, un berger qui chemine de pâturage en pâturage, sans avoir de lieu familier propre, où il se sent plus chez lui qu’ailleurs.

Il se distingue aussi du vagabond qui erre ça et là. Il y a de l’ordre dans les déplacements du nomade, même s’il apparaît parfois seulement a posteriori.

C’est pourquoi le nomade peut revoir Dublin à plusieurs époques de sa vie. Plusieurs époques de sa vie à lui et de sa vie à elle, à Dublin elle-même. Le peu que je sais de la capitale irlandaise est suffisant pour avoir un regard quasiment historique sur elle.

J’y suis allé la première fois en 1998, il y a plus de dix ans. Puis j’y ai vécu jusqu’en 2004. Depuis j’y retourne presque chaque année, car c’est un de mes pâturages. Je m’y sens autant chez moi que dans la bonne ville de Lyon où je suis né.

Avec le temps, on voit des choses qu’on ne peut pas voir lorsqu’on est un banal grand voyageur. On voit comment une nation se donne des images, des repères, des symboles. J’aime infiniment regarder les strates d’histoire qui cohabitent une même ville.

Comme l’Irlande a connu une période de grande excitation, avec le Celtic Tiger, un boom économique qui a passablement bouleversé les attitudes et les villes, le sentiment historique se renforce pour le nomade des années 2010.

Déjà, les écrivains invité au Festival franco-irlandais 2010, festival tenu au Château de Dublin en avril, parlent de cette période comme d’une chose ancienne. Il paraît que les pubs et les boîtes de nuit à la mode il y a encore deux ou trois ans sont devenus déserts aujourd’hui. Il paraît que le fameux Café en Seine n’a plus la cote, ce qui me désole, moi qui aime les atmosphères décadentes et sophistiquées. J’aimais boire de la Guinness dans des lieux où les talons aiguilles côtoyaient les sacs à dos.

Le catholicisme, les pervers et les Français

Il n’y a pas de pays qui souffre davantage du scandale des enfants violentés par des membres de l’église catholique.

l’Irlande avait développé une image de soi réconfortante, une image de gens simples, sains, de bonne constitution et de bonne humeur. Le fait que des dizaines de milliers d’enfants se soient fait agresser, violer, en toute impunité, est bien sûr difficile à supporter pour n’importe quelle communauté. On comprend la colère de la population quand elle s’aperçoit que le clergé, ainsi que les autorités politiques, étaient au courant mais n’ont rien fait pour protéger les enfants. Non seulement la nation est traumatisée par le mal que l’on a fait à ses enfants, mais l’image idéale de l’Irlandais prend dans le même temps un coup très dur. Nous nous pensions purs et durs, et voilà de quoi nous sommes capables.

Si je me permets d’avancer que ce pays en souffre plus que les autres, c’est que l’identité irlandaise s’est construite sur la fidélité au catholicisme, et ce sont des frères et des curés qui ont commis ces crimes. Précisément ceux en qui les mères de famille avaient confiance, des hommes de Dieu, des intercesseurs intouchables. Ces bourreaux et ces pervers étaient, en quelque sorte, doublement irlandais : une fois par le corps et la terre, par l’accent, la langue, et une fois par le spirituel, la relation aux papes et aux saints. Il est donc malaisé de mesurer la profondeur de la douleur et de la révolte que ce scandale a causé dans les consciences de ce pays unique.

Or, je vais au théâtre avec Tom et son amie Lorna, tous deux originaires de l’ouest le plus rural, le plus dévot. Tous deux catholiques non pratiquants. Nous allons voir une pièce « documentaire » sur ledit scandale. Dans le légendaire théâtre de l’Abbaye (Abbey Theatre), nous assistons à No Escape, une mise en espace de témoignages et de comptes rendus d’audience liés à ce scandale. Tom n’a pas été convaincu par la scénographie et le résultat artistique de la chose. Moi, cela m’a plu et intéressé car j’aime le documentaire, le récit factuel, j’ai aimé les acteurs. Lorna a été passablement bouleversée. Quand je suis sorti de la salle pour aller aux toilettes et m’asperger d’eau fraîche, une charmante ouvreuse m’a interdit de reprendre place, et m’a offert un café à la place. « Non, c’est pour moi, a-t-elle dit. Je ne vais pas faire payer un café ou un thé après avoir vu un tel spectacle. Vous en avez bien besoin, pas vrai ? » Ah, le personnel de l’Abbey Theatre de Dublin.

Au début de la pièce, on annonce que l’anonymat des témoins est respecté. A cette fin, on a donné aux membres de l’église incriminés des noms français.

Nous voici embarqué dans une pièce documentaire avec des « brother Didier » et des « father Benoît ». Il y avait même un « brother Guillaume » qui n’était pas un tendre ; si j’ai bien compris, il a obligé des gamins à manger leur merde. Autant dire que mes amis m’ont chambré après le spectacle, dans le pub du coin. Je leur ai demandé pourquoi. Pourquoi des noms français ? Ils n’ont pas su me répondre, et ils étaient surpris de ma question.

On a un peu cherché. On m’a dit que ce procédé a été utilisé dans les rapports officiels, que les noms français ne sont pas apparus au théâtre, et que ce dernier n’a fait que refléter la commission chargée de l’affaire. Cela ne change rien à mon interrogation. Alors mes amis m’ont dit que des noms anglais auraient donné une image trop « anti Anglaise », que des noms allemands eussent été trop « anti-nazis » et que tout cela n’était pas le sujet. Ils me dirent aussi que la France est à la fois étrangère et proche, que tout le monde avait appris le français à l’école, que les professeurs de français étaient souvent détestés, qu’il y avait quelque chose de familier quand même. Familier dans la terreur, la perversité et la violence faite aux enfants ?

La question reste posée : pourquoi a-t-on désigné ces pervers, les Irlandais les plus embarrassants de toute l’histoire de l’Irlande, par des noms français ?

Nelson, Anna Livia et Spire : verticalité et horizontalité urbaines

 spire1.1271676236.jpgThe Spire

République d’Irlande, Dublin, O’Connell street, au nord du fleuve Liffey.

Au centre de cette rue, qui était l’avenue centrale de la ville, le pouvoir anglais avait érigé un monument qui était le pic de la ville. La colonne Nelson était le centre symbolique de Dublin. On l’appelait Nelson Pillar et c’était le lieu de rendez-vous le plus populaire de la ville.

Depuis, on l’a remplacé par le Spire qui n’est pas très populaire mais qui est entré dans le paysage et qui acquerra de la légitimité si on lui laisse du temps. Il s’agit d’une grande aiguille qui monte dans le ciel.

Mais ce qu’on oublie toujours de rappeler, c’est qu’entre le Nelson Pillar et le Spire, il y avait une autre sculpture dont, pourtant, tout le monde se souvient. Elle s’appelait Anna Livia Plurabelle, en hommage au fleuve Liffey. (En hommage à James Joyce aussi, qui a donné ce nom à un personnage de Finnegan’s Wake.)

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On oublie de rappeler son existence lorsqu’on parle du Spire parce qu’elle ne fait pas le poids, elle n’est pas à la hauteur, face à Nelson, ou face à une sculpture visible de tous les points de la ville. Elle a pourtant une place décisive dans l’économie des symboles que se choisit l’Irlande. Anna Livia, c’est l’eau, la féminité et l’horizontalité, au contraire de la colonne Nelson qui était masculine, militaire et dominatrice.

Il est intéressant de noter que la ville de Dublin a voulu renouer avec la verticalité lors du boom économique des années 90 et 2000. Le « tigre celte » redonnait confiance aux Irlandais qui goûtaient les joies de l’arrogance, du crédit immobilier et de la consommation exponentielle. Criblés de dettes et persuadés d’incarner la modernité européenne, les Dublinois ne se sentaient plus représentés par la rivière, avec ses courbes et ses sinuosités de l’esprit. Il leur fallait de la verticalité, de la hauteur, de la technologie.

La rivière, c’est sombre, ça ne se voit pas de loin, c’est lent. La sculpture Anna Livia, que les Dublinois surnommaient The Floozy in the Jacuzzi (la putain dans son jacuzzi), était là pour fêter les mille ans de la ville. En 1988, date de son inauguration, l’économie de l’Irlande était encore très faible, le chômage des jeunes était accablant et Dublin se voyait comme une ville ancienne, littéraire et douce. Le groupe des Pogues chantait « Dirty Old Town » pour parler d’elle. 

L’Irlande profitait de l’Union européenne et des entreprises américaines, l’Irlande devait son dynamisme à la mondialisation : il fallait célébrer l’an 2000 de manière internationale. Anna Livia chantait une ville vieille de mille ans, Dublin voulait chanter l’an 2000 avec le reste du monde. Pour ce faire, la ville désira un monument abstrait, qui n’ait rien de provincial, rien de celtique, rien de républicain, rien de politique ni rien de religieux. Juste un mouvement vers le ciel.

De couchée dans l’eau, Dublin voulait être debout dans le soleil. De fait, le Spire est impressionnant dans sa capacité à jouer avec la lumière. Où que se trouve le soleil, derrière les nuages ou se couchant à l’horizon, le Spire  capte ses rayons et se dresse dans la grisaille comme une épée de lumière.

Il est bel et bien un symbole de renouveau économique, et maintenant que le pays est en crise, que va devenir ce symbole ? Nelson a duré cent-cinquante ans, Anna Livia treize ans, la grande aiguille n’a pas encore dix ans. Let us wait and see.

L’histoire se résume donc comme suit. Entre 1808 et 2010, trois monuments se sont succédé pour dire la capitale.

1- Nelson pillar (1808-1966) : Britannique, vertical, masculin, impérial.

2- Anna Livia Plurabelle (1988-2001) : Irlandaise, horizontale, féminine, aquatique.

3- Le Spire : International, vertical, asexué, lumineux.

La colonne Nelson de Dublin

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Autrefois, au centre de la ville de Dublin, une gigantesque colonne se dressait et portait fièrement la statut d’un amiral anglais. Lord Nelson (1758-1805), mort héroïquement lors de la bataille de Trafalgar alors même qu’il était victorieux de la flotte française, est l’incarnation la plus glorieuse de l’empire britannique. A Londres, une colonne encore plus grande lui rend hommage. Or Dublin, au début du XIXe siècle, était la deuxième ville de l’empire, il n’y avait donc aucune provocation à ériger une telle statue, haute de 40 mètres, dans une ville qui était vue à l’époque comme moderne, élégante, harmonieuse du point de vue de l’urbanisme. Et britannique comme aucune autre. Enfin, comme il n’y a pas de villes britanniques sans colonne, celle-ci fit l’affaire avec classe et mesure.

La mesure et l’harmonie étaient d’autant plus importantes à Dublin que la ville avait été entière rénovée au XVIIIe siècle par l’architecture dite « georgienne ». Un urbanisme aristocratique, avec de larges avenues, de nombreuses maisons attachées les unes aux autres, des parcs et des places. De la place pour les chevaux et les robes des ladies. Une architecture qui prévoit et accompagne l’émergence d’une véritable classe sociale : celle des bourgeois moyens, qui ne peuvent pas avoir de villas ni de palais, mais à qui il faut un centre ville propre, et de la place pour une domesticité assez nombreuse.

De plus, l’architecte qui a dessiné la colonne Nelson a aussi dessiné l’avenue dont elle est le centre (aujourd’hui O’Connell street), ainsi que le grand bâtiment des postes, le très fameux GPO (General Post Office). L’ensemble était donc parfaitement proportionné et symétrique. Longueur et largeur de la rue, hauteur de la colonne, tout entrait en accord avec la néo-classique colonnade du bâtiment des postes.

Comme en témoigne une des nouvelles des Dubliners de James Joyce, les gens pouvaient entrer dans la colonne et monter jusqu’à une plateforme, d’où ils dominaient la ville. Le poète Gerard Smyth, né à Dublin dans les années 40, s’en souvient aujourd’hui avec nostalgie, et il désapprouve publiquement sa destruction par l’IRA.

Car il est évident qu’un tel symbole britannique au centre de la capitale d’une Irlande devenue indépendante et républicaine, cela posait un problème. De l’indépendance du pays jusqu’à la destruction de la colonne, de nombreux plans ont été esquissés : on a essayé en vain de s’en débarrasser. On a aussi pensé remplacer la statue de Nelson par une autre, qui aurait pu être Saint Patrick, Patrick Pearse ou J.F.Kennedy. Finalement, ce sont d’anciens membres de l’IRA qui ont fait le travail en 1966, illégalement, en pleine nuit, pour le 50e anniversaire du soulèvement de Pâques 1916.  

L’attentat a décleché l’hilarité parmi les Irlandais, qui en ont fait des chansons et des histoires, à leur vieille habitude. C’était l’époque où l’Irlande était pauvre et où le rire et la chanson étaient les seules armes du peuple. Pour exemple, ci-dessous, les célèbres Dubliners qui comparent l’explosion de l’Amiral avec la mise en orbite des fusées spatiales de l’époque :

Oh the Russians and the Yanks, with lunar probes they play,
Toora loora loora loora loo!
And I hear the French are trying hard to make up lost headway,
Toora loora loora loora loo!
But now the Irish join the race,
We have an astronaut in space,
Ireland, boys, is now a world power too!
So let’s sing our celebration,
It’s a service to the nation.
So poor old Admiral Nelson, toora loo!

La Saint-Patrick en Irlande du nord : un avenir très incertain

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Hier, c’était la saint Patrick, un jour où les Irlandais célèbrent je ne sais trop quoi. Ils se célèbrent eux-mêmes peut-être. Dans la république d’Irlande, c’est la grosse bringue, la fête nationale, l’occasion rêvée d’aller boire des bières, comme s’il n’y avait pas assez d’occasions pour cela.

En Irlande du nord, c’est aussi un jour à peu près chômé, et une parade est organisée dans certaines villes, dont je ne ferai pas le reportage car j’ai raté le carnaval qui eut lieu dans le centre de Belfast, de midi à 13h30. J’eus le tort de ne pas me précipiter, pensant bêtement que les festivités dureraient une bonne partie de la journée.

Célébrer la Saint-Patrick en terre britannique, cela pose la question de l’appartenance de l’Irlande du nord. Elle appartient aujourd’hui officiellement à la couronne de la reine d’Angleterre, mais qu’en est-il dans les consciences ? Et qu’en sera-t-il demain ?

Ce sont les questions qu’a posées le journal Belfast Telegraph, daté du lundi 15 mars 2010. Il a publié les résultats d’un sondage intéressant à cet égard, en différenciant les réponses selon l’appartenance communautaire des personnes interrogées. A la question de savoir ce qu’ils voteraient à un référendum sur l’Irlande réunifiée, 85% des protestants disent « non » et 69% des catholiques « oui ». Il y a quand même 26% de catholiques qui voteraient « non », ce qui n’est pas négligeable.

La question suivante est piquante : « L’Irlande du nord ayant été établie en 1921, quel sera d’après vous son statut en 2021 ? » Deux possibilités sont données par les sondeurs :

« L’irlande du nord sera toujours britannique » (Protestants : 57%. Catholiques : 28%)

« Elle fera partie de l’Irlande unie » (Protestants : 24%. Catholiques : 64%)

Le fait même que ces questions soient posées, dans un journal modéré à tendance unioniste, est un signe que les divisions communautaires sont loin d’être dépassées, et qu’elles auront plutôt tendance à augmenter avec le temps. En tout cas, c’est cette question qui a fait la une du journal ce jour-là :

Un protestant sur quatre pense que l’Irlande sera unie en 2021

J’ai posé cette question autour de moi, mais j’ai reçu trop de réponses variées pour pouvoir me faire une idée générale. Un ami d’origine catholique regrette qu’on ne propose que ces deux options, car lui verrait bien l’option d’une espèce d’indépendance de l’Irlande du nord dans une Europe des régions. C’est une idée que j’ai déjà entendue chez des catholiques non républicains.

Une autre question m’a paru très éclairante, à moi qui suis un simple touriste et qui entends constamment des sons de cloches différents : « Comment décririez-vous votre nationalité ? » Trois possibilités :

« I am British » (Protestants : 71%. Catholiques : 8%)

« I am Irish » (Protestants : 4%. Catholiques : 83%)

« I am Northern Irish » (Protestants : 24%. Catholiques : 9%)

On voit dans la question elle-même le souci d’identifier une culture qui prenne son autonomie vis-à-vis de l’Irlande et du Royaume-Uni. Contrairement à ce que disent les chiffres ci-dessus, le voyageur a parfois le sentiment que les gens d’ici ont développé une culture qui leur est commune, et qu’un catholique de Belfast se sentira peut-être plus de points communs avec un protestant de Belfast qu’avec un Irlandais du sud.

Mais enfin les chiffres sont là, la plupart des catholiques se sentent irlandais et rien d’autre. Comme l’écrit David Gordon dans son analyse des résultats, l’impression générale est celle « d’une Irlande du nord qui n’est pas en paix avec elle-même ».

La Liffey en bateau gonflable

Sur cette vidéo, on pourrait croire que j’ai cherché à faire de la publicité pour la marque Adidas. Point du tout, je n’avais pas conscience de filmer cette marque, car je n’avais pas conscience de porter des souliers de cette marque (ils ont été achetés au marché de contrebande de Shanghai, et puent tellement fort que je ne les porte que pour aller dans l’eau). De plus, quand on est sur un bateau gonflable, porté par un courant – fût-il doux -, on ne maîtrise pas grand chose de ce que l’on filme et photographie.

Je regrette d’avoir si peu filmé et si peu photographié, d’ailleurs. Il plut à plusieurs reprises et je dus, la plupart du temps, ranger mon appareil photo dans mon sac, ainsi que mon téléphone portable. Ces quelques images mises bout à bout ne sont donc qu’une sorte d’archive brute, assez peu intéressante pour elle-même, mais qui pourra avoir son importance lorsqu’il faudra se souvenir de la section Kilcullen-Newbridge sur la Liffey.

Je suis allé en voiture à Newbridge, ai trouvé une Guesthouse/piscine/centre-de-loisir près de la rivière, où je pris une chambre pour la nuit : The Gables (50 euros la nuit). Le lendemain, je laissais la voiture sur le parking de la guesthouse, pris mon sac à dos, dans lequel j’avais rangé mon bateau plié, et fis du stop jusqu’à Kilcullen, qui se trouvait à une quinzaine de kilomètres de là. Un militaire me prit et me parla du Congo, de l’Allemagne et du café français qu’il trouvait trop petit et trop fort. Il était irlandais mais il servait dans l’armée anglaise, je crois que cela vaut la peine d’être rapporté. A Kilcullen, je gonflais mon bateau près de l’eau, à l’écart du village, changeais de vêtements et me lançai dans le grand bain inconnu de ce fleuve mystérieux.

J’ai le projet de descendre la Liffey avec mon ami photographe Nicolas. Nous projetons de tirer de ce voyage un petit livre « texte et image ». Mais le pauvre Nicolas vient de mettre au monde, avec l’aide de Derval, un petit garçon, et n’a pas vraiment de temps pour cela en ce moment. Mes petites expériences et ces images peuvent, dès lors, servir de matériaux préparatoires en vue d’un récit de voyage à venir, comme une sorte de repérage.

Souvent, je rageais de ne pas avoir mon appareil photo sous la main car des vues s’offraient à moi, magnifiques et éphémères. Sur un courant d’eau, tout est éphémère car on ne peut guère stopper son propre mouvement.

Les oiseaux par exemple. Je frissonne encore d’émotion devant le spectacle des hérons que j’ai vus sur la Liffey. Debout sur leurs longues pattes, ils attendent que vous soyiez à une trentaine de mètres pour prendre leur envol, et ils le font noblement, lentement, en suivant systématiquement le sens du courant, si bien que le navigateur a le temps de les contempler à son aise, mais jamais celui d’aller chercher son appareil photo, caché dans les replis des sacs.

Et je ne parle pas des cygnes, dont je sais la hargne et le pouvoir de nuisance. J’ai eu peur d’eux quand j’ai dû passer près d’eux : s’ils avaient voulu m’interdire le passage, ou m’attaquer, je sais qu’ils auraient pu me faire au moins autant de mal que j’aurais pu leur en faire. Muni de mes seules pagaies en plastique comme armes défensives, et incapable d’accoster à cause des arbres et de la végétation, dans un endroit où l’eau était assez profonde, ils auraient pu crever mon bateau et me fatiguer au point de m’achever bel et bien. Je me suis donc fait tout petit et suis passé le plus rapidement possible en regardant ailleurs.

Arrivé à Newbridge, j’étais trempé et passablement frigorifié. Les bras quelque peu tétanisés, dû à l’effort dont on ne voit rien sur la vidéo, et pour cause. Mais j’étais tellement heureux que le froid même, les courbatures et les petits bobos m’étaient eux aussi motifs de joie. Je me suis récompensé dans un pub du centre ville, en sirotant une Guinness crèmeuse et en me délectant d’une viande en sauce.

Voyager allongé

 

Le bateau gonflable est le meilleur, et peut-être le seul, moyen de voyager allongé.

 

Je me cale au fond du bateau, entre mon sac que j’entoure de mes jambes, et le bord arrière. Les pieds en l’air, je suis dans la position idéale pour voir le monde en contreplongée, surtout les arbres et les oiseaux. Sur les rapides, je pousse sur mes jambes et me dresse pour ne pas trouer le fond du bateau sur les pierres. 

 

C’est une position qui me plaît et qui me convient, mais dont je voudrais ne pas abuser. Etre allongé dans le lit d’Anna Livia et et se souvenir de ce vers de Clément Marot : 

 

Il n’est que d’être bien couché

 

Je compte aussi écrire sur la toile du bateau, au feutre indélébile, des poèmes et des textes, pour avoir toujours à portée de regard des choses à méditer. J’y mettrai des écrits des grands Anglais, surtout les Romantiques qui n’aimaient rien tant que dormir à la belle étoile. Je pourrai y mettre aussi, si j’ai la place, le chapitre de Finnegan’s Wake consacré à la Liffey, personnalisée en Anna Livia Plurabelle. 

 

J’ai dès lors peut-être trouvé le moyen de satisfaire mon désir d’aventure en ménageant mon irrépressible paresse. J’ai, en effet, une terrible inclination à agir au lit, que ce soit pour lire, écrire ou faire la conversation. (Les Anglais ont un même mot pour désigner la conversation et l’acte sexuel : intercourse. En toute rigueur, il faudrait dire sexual intercourse pour le distinguer d’un échange tout simple de paroles, mais le terme est tellement connoté que si l’on dit qu’on a eu un intercourse avec la dame des impôts, on est sûr de provoquer le rire. C’est idiot, d’ailleurs, car les dames des impôts ont autant le droit que les autres d’avoir des sexual intercourses.)

 

Voyager allongé, c’est le comble de l’aventure précaire. C’est l’aventure pour les explorateurs fatigués, sans grande ambition, et qui peuvent affronter la pluie à condition qu’ils puissent dormir, bercés par le son du vent dans les branches, et par les remous du courant.

 

Enfin, c’est le voyage au ras du sol, au ras de l’eau, au plus près du miroitement du monde. Si cela n’est pas suffisant pour établir la supériorité du voyage allongé sur les autres façons de voyager, alors je ne sais pas ce qui le sera jamais.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »