La Pluralité des Mondes. Le livre de ma jeunesse enfin paru

Mon livre de théorie et d’histoire littéraire est enfin paru. Cela fait de nombreuses années que je prépare cet événement. Rappelez-vous, quand vous lisiez mon blog chinois, que j’annonçais vouloir conquérir le monde avec une thèse sur la littérature de voyage. J’en ai bien sûr beaucoup rabattu mais j’ai fini par faire une thèse. Quelques années plus tard, après avoir écrit de nouveaux chapitres, voilà donc l’objet de toutes mes attentions.

Pays en paix et en diversité

Nous vivons des temps historiques, par définition, mais il est toujours amusant pour l’esprit de se demander de quelle histoire il s’agit.

En ce moment, j’ai la sensation que le sultanat d’Oman vit une période de grande harmonie et de paix qui, avec l’aide du très haut, va perdurer, mais qui pourrait aussi bien se détériorer.

En deux mots, avant 1970, et la prise de pouvoir du sultan actuel, Oman était un pays encore assez pauvre et divisé.

Les grands récits qu’on peut lire, ceux des explorateurs britanniques des années d’après-guerre, décrivent tous un pays parcouru de grandes tensions, des seigneurs locaux régnant sur leur tribu et refusant tout compromis avec les puissances de la « modernité ». A la fin du Désert des déserts, Wilfred Thesiger montre même que mon petit village, Berket el-Maouz, et tout le massif montagneux de la montagne verte, est aux mains d’un imam ouvertement hostile au sultan de Mascate.

Ce qui s’est passé entre les années 50 et aujourd’hui, pour que le pays soit unifié, je ne le sais pas en détail, je suppose que le pétrole et la croissance économique y est pour beaucoup, mais je dois confesser mon manque de lumière. En tout cas, le sultan est aujourd’hui la seule figure de pouvoir légitime dans le pays.

Et ce qui est remarquable, c’est la diversité de la population. La présence d’un monarque absolu et l’unicité des hommages qu’on lui rend donne une impression d’homogénéité anthropologique. De même pour les habits qui définissent l’appartenance nationale, robe blanche pour les hommes, robe noire pour les femmes. En réalité il n’en est rien, et les habits traditionnels sont beaucoup plus bariolés et chamarrés que ceux qui sont portés au quotidien actuellement. Les visages aussi sont variés : Arabes des plaines, Bédouins du désert, tribus de la montagne, à cette diversité s’ajoutent tous les Omanais d’origine africaine.

Il n’est pas rare d’entendre parler swahili, par exemple, et mes amis arabophones me disent que l’arabe parlé ici est mâtiné de mots indiens et philippins.

C’est pour la tolérance et l’apparence d’harmonie qui règne dans ce creuset que j’espère voir durer cette page d’histoire pacifique.

 

Comment se conduire avec un écrivain qu’on a critiqué

Cette table ronde avait une saveur particulière. J’avais égratigné assez sévèrement le dernier livre d’un des auteurs invités. Je l’avais égratigné pour des raisons que j’avais exposées ici, mais j’avais proposé aux organisatrices qu’elle l’invitent pour la table ronde, car son livre était parfaitement calibré pour notre journée d’étude. Donc sur l’échelle de la méchanceté j’avais été modéré, presque éliquilibré.

J’anime avec Anaïs, une des organisatrices du colloque, cette session de discussion entre les écrivains et le public grenoblois. Tout se passe à merveille dans la belle Librairie du Square, ledit écrivain est charmant avec tout le monde, même avec moi.

Heureusement que j’ai écrit ma critique avant de faire sa connaissance. D’abord parce qu’il est extrêmement sympathique, ensuite parce qu’il est beau comme un demi-Dieu. Blond, baraqué, tatoué, yeux bleus, souriant, il fait craquer les filles et les dames qui se pâment et lui font signer des exemplaires de son récit de voyage.

Si j’avais critiqué son livre après notre rencontre, on aurait dit que c’était par jalousie.

Au restaurant, le soir, voilà mon écrivain voyageur qui m’apostrophe à voix haute : « J’ai bien apprécié ton article très critique« . Je suis surpris et déstabilisé. D’habitude, ceux qui me lisent ne croisent pas ceux que je descends en flèche. Je me récrie : « Oh, critique, comme tu y vas. Ce n’était pas très critique… » C’est la première fois que je me retrouve dans cette situation.

Comment se comporter avec un homme qu’on a critiqué ? Passé ce moment de désorientation, je préconise qu’on reste confiant, sans proférer d’excuses, à moins qu’on ait fait un sale boulot. Je préconise surtout de ne pas se justifier, car se justifier vous amènerait immanquablement à remuer le couteau dans la plaie et à redoubler la critique d’un inutile renforcement.

La France d’ailleurs

Retour de Grenoble, où s’est déroulée une belle journée d’étude sur « La France d’ailleurs ». C’était un colloque sur la littérature des voyages, consacré aux territoires et départements d’outre-mer. Organisée par deux doctorantes qui m’ont contacté sur ce blog même, sur la page de biographie du sage précaire.

Etaient invités des chercheurs venus de la France entière, (et je dis bien la France entière, car il y avait une Réunionnaise et un écrivain originaire de Saint-Pierre et Miquelon) et surtout quelques étrangers de marque, comme Charles Forsdick dont j’ai déjà parlé ici.

Comme d’habitude, j’ai fait une conférence sans lire mes notes pour la rendre vivante, et comme d’habitude je sors de cette performance avec l’idée désagréable que le monde universitaire préfèrerait que l’on lise ses notes. Il va falloir que je travaille mes conférences, à l’avenir, pour trouver un équilibre entre mon désir de divertissement et les exigences de rigueur de l’exercice académique.

Ma conférence portait sur L’Arche des Kerguelen de Jean-Paul Kauffmann. L’ancien otage au Liban (1985-1988) s’était rendu sur l’archipel des terres australes françaises quelques années après sa libération, et le livre qu’il en a tiré est prémonitoire de toute son oeuvre à venir. Historique, sensible, sensualiste, à la recherche de lieux suspendus, à l’identité flottante. Ce qui caractérise les récits de Kauffmann, ce sont les territoires concrets qui sont décrits comme s’ils étaient des régions de l’imagination, de la sensibilité. Ce sont des lieux où le réel se sert de la fiction pour pouvoir exister.

Forsdick a fait une belle conférence sur le bagne de Guyane. J’ai beaucoup appris de sa façon de faire, et je me fais le serment de prendre le chercheur de Liverpool comme modèle. Pour la prochaine conférence que je vais donner, en mai à Oxford ou en juillet à Belfast, je vais suivre exactement son exemple, avec un support powerpoint de même facture. Moi aussi je prendrai une voix suave et arrêterai cette gesticulation d’halluciné qui caractérisent mes interventions.

Ce qui m’émerveille chez Forsdick, c’est sa personnalité sans ombre. Il a su construire une carrière splendide sans se faire un seul ennemi. Je crois qu’il a réussi ce prodige en distinguant très nettement le monde des paroles et le domaine des écrits. En situation mondaine, il est toujours d’accord avec son interlocuteur, il reste pondéré, modéré, et drôle. Par contre, dans ce qu’il écrit, il n’hésite à avancer des idées osées, et même parfois totalement polémiques.

Au fond la sagesse précaire aurait mieux fait d’être représentée sur terre par Charles Forsdick que par Guillaume Thouroude, elle y aurait gagné. Thouroude fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire : il aime la confrontation au moment de prendre un verre, et il est conciliant dans ses prises de position officielles.

Number one by mistake

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Comme le montre cette capture d’écran, mon petit récit indépendant se hisse parfois en tête des ventes dans la catégorie « Guide touristique du Brésil ».

Pourtant, Dieu sait que ce n’est pas un guide touristique, mais le sage précaire ne fait pas la fine bouche. Ce qui fait sourire, c’est certainement de se trouver devant le Guide du Routard et Lonely Planet, les deux guides que trimballent des millions de touristes. Il va sans dire que je n’ai pas vendu des millions d’exemplaires, loin de là, mais il est plaisant d’imaginer des voyageurs qui, à Rio, Recife ou Salvador de Bahia, se servent de mon livre comme un vademecum décalé.

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Autant on m’a beaucoup parlé des relations familiales qui sont à l’oeuvre dans Lettres du Brésil, ou des émotions variées qui y sont exprimées, autant je n’ai encore jamais entendu de commentaires sur la dimension viatique du récit.

Si, à la réflexion, quelques personnes m’ont dit que leur curiosité avait été titillée concernant le Brésil. Mais nulle part, pour l’instant, de critique massive sur cette question. Pas encore de : « Vous n’avez rien compris à ce pays », ni de « votre vision est européocentrée ».

 

Cela va peut-être venir si des gens achètent mon livre par erreur, pensant que c’est un meilleur guide que le Routard, contenant de meilleures adresses, et des « bons plans » encore plus chauds. Qui sait ? Peut-être qu’un jour vous verrez ce livre dans les rayonnages des bibliothèques d’auberges de jeunesse, remplis de livres d’occasion laissés par les voyageurs.

Lettres du Brésil, le livre broché

 

Lettres du Brésil, broché, ISBN 1508497532
Lettres du Brésil, broché, ISBN 1508497532

La saga Lettres du Brésil continue. On sait que ce livre a d’abord paru en version numérique, publié sur la plateforme d’édition pour Kindle.

Mais l’expérience s’est révélée frappante : les Français sont encore extrêmement rétifs à la lecture sur liseuse électronique. Beaucoup de raisons peuvent être invoquées pour cela, mais c’est ainsi, les Français de 7 à 107 ans préfèrent le papier, la colle et l’encre.

Par conséquent, de nombreuses personnes m’ont fait savoir qu’elles ne pouvaient ni l’acheter, ni le télécharger, ni le lire, ni rien.

Je lance donc la deuxième salve de mon expérimentation. La fabrication de mon livre en papier bien palpable.

La publication à la demande est une technique qui permet de limiter au maximum les problèmes de stockage : vous achetez le livre sur le site de la librairie, et automatiquement, le livre est imprimé, broché, fabriqué et envoyé à votre adresse. Tout cela pour le prix modique de 12,67 euros.

Cliquez sur ce lien, vous saurez tout.

Il reste le problème d’Amazon. Beaucoup de Français pensent qu’acheter sur Amazon est un acte aussi répréhensible que de tuer un chaton, ou de faire chuter une grand-mère dans la rue. A tous ceux-là, je suggère de contacter directement les vastes offices de la Sagesse précaire, et l’on trouvera une solution de remplacement.

La double rhétorique d’Ibn Battuta

Automate verseur de vin, 1354.
Automate verseur de vin, 1354.

Cela étant dit, il serait réducteur de s’arrêter à ces épisodes. Certes, Ibn Battuta a construit sa réputation sur son statut de juriste et doit parfois se montrer intraitable avec la loi islamique. Mais, plus important encore, sa délectation à décrire des mœurs différentes des siennes le rend bien plus subtil à mes yeux. Sa curiosité est joyeuse, ses étonnements sont ceux d’un penseur et d’un hédoniste. À travers les épisodes négatifs décrits dans le billet précédent, Ibn Battuta vise un objectif non dit, adopte une stratégie de voyageur qu’il est temps de dévoiler.

En Afrique subsaharienne, peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libres. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qu’elles appellent des « amis ». Les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent eux aussi un « ami ». Ibn Battuta fait semblant de s’offusquer de cela, alors qu’il a eu maintes fois l’occasion de voir, en Asie, combien les femmes pouvaient être libres, souveraines et rebelles[1]. Le rapport entre hommes et femmes est un invariant des récits de voyage, chez les Arabes comme chez les Européens, et en l’espèce, notre voyageur a pour but d’étonner, voire de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise[2]. » Ibn Battûta prétend être tellement outré qu’il refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques. Ne faut-il pas malgré tout relire ce passage avec un peu de recul ? Il semble qu’il y ait chez le voyageur sinon un double langage, du moins une rhétorique qui contraint le lecteur à opérer une double lecture. D’un côté, il montre un masque de raideur orthodoxe, et ne manque pas d’être choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais le ton qu’il emploie, de l’autre côté, amadoue son lectorat, composé essentiellement de lettrés, de dirigeants et de clercs. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent.

De plus, loin de peindre ces mœurs libérales sous d’horribles couleurs, il présente l’harmonie, le calme et la concorde qui semblent en découler dans les familles. Il met dans la bouche d’un massûfite ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays[3] ! » Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire entre les lignes, avec les valeurs de n’importe quelle religion. L’hypothèse est ici qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait de ses contemporains. J’avais déjà évoqué cette question dans cet ancien billet sur Ibn Battuta.

D’ailleurs, comme un fait exprès, il affirme que la sécurité règne sur le pays, qu’il n’y a même pas de nécessité de caravane pour circuler. Sans vouloir déformer la pensée de notre explorateur médiéval, on ne peut s’empêcher de percevoir une relation de cause à effet entre la paix qui règne entre les hommes et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains développent avec leurs femmes. De même le voyageur n’a pas besoin d’emporter de provision car à chaque étape, des femmes peuvent lui vendre des choses à manger, prodige qui n’est possible que dans les sociétés où les femmes sont autorisées à traiter librement avec les hommes.

S’il ne faut pas faire d’Ibn Battuta un libéral avant l’heure, il est utile cependant de se garder de le réduire entièrement aux préjugés de son époque et de sa société. Il a su, par ses voyages, par sa vie, par ses choix narratifs et par son ouverture auctoriale, créer une œuvre qui dépasse ses propres jugements. En tant qu’écrivain voyageur, il sait jouer sur les apparences, changer de masque pour survivre et pour s’adapter aux situations. Tantôt juge sévère de la loi coranique, tantôt hédoniste dans les jardins et les plaisirs, il sait donner à son livre toutes les apparences du conservatisme rigoureux pour introduire dans les bibliothèques respectables de Fès les femmes noires, les femmes asiatiques, les femmes instruites, les femmes libres et les femmes souveraines.

[1] Voir notamment la scène où l’une d’elles, qu’il prend pour épouse, refuse de se marier. Rihla, p. 928, 936, 973.

[2] Rihla, p. 1027.

[3] Rihla, p. 1028.

La question de l’altérité dans le récit de voyage arabo-musulman

Carte du monde d'Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154. Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Une des raisons principales qui pousse les voyageurs musulmans à effectuer leurs longues pérégrinations, c’est précisément celle d’arpenter l’étendue du monde islamique (qu’on le désigne par la notion de dâr al-islam ou de Al-Umma). L’erreur de perspective que l’on commet le plus souvent consiste à voir Ibn Battuta comme un routard qui rêve d’ailleurs et de dépaysement. L’exotisme et le désir de dépaysement n’étaient pas tout à fait à l’ordre du jour au XIVe siècle. Au contraire, les voyageurs arabes tendent à vérifier et à approfondir l’unité et l’identité du territoire de l’Islam, tout en mettant en lumière, de manière pittoresque, les variations, les différences et les singularités.

Sur ce point, les voyageurs arabes sont plus proches des pérégrins chinois[1] que des explorateurs européens. Il s’agit pour eux de voyager à l’intérieur de l’empire ; s’aventurer à l’extérieur est possible, mais n’est pas autant valorisé dans le récit. Des historiens ont vu dans cette tendance une différence fondamentale entre le mode arabe et le mode européen de voyager. Selon ces critiques, les Européens répondraient à une « herméneutique de l’altérité » alors que les voyageurs islamiques procèderaient à « une construction exégétique du même[2] ». Il serait néanmoins abusif de se laisser trop séduire par ces oppositions binaires. Outre que la rhétorique de l’altérité, mise en avant par Michel de Certeau[3], correspond aux explorateurs de la Renaissance qui découvrent le Nouveau monde, et ne s’appliquent pas aux contemporains européens d’Ibn Battuta, l’opposition « altérité/même » ne paraît pas opératoire pour rendre compte de la richesse stylistique et de l’universalité potentielle de la Rihla.

Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord. Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.

Car c’est ici que la lecture d’Ibn Battuta est la plus troublante et la plus stimulante. Tour à tour et tout à la fois, il pratique le conservatisme moral le plus brutal tout en se délectant des mœurs étrangères, différentes et alternatives. Cette ambiguïté est au cœur de la Rihla et nécessite d’être explorée pour en tirer une interprétation satisfaisante.

Que ce soit en Asie ou en Afrique subsaharienne, les paroles d’Ibn Battuta peuvent être extrêmement choquantes pour un lecteur moderne. Le voyageur se montre volontiers intolérant, raciste, sexiste et même cruel. Quelques exemples très rapides du côté sombre de sa personnalité, avant de trouver de nouvelles lignes de compréhension plus fines : aux Maldives, quand il exerce la charge de Cadi (ministre de la justice), il fait bâtonner dans la rue les gens qui n’ont pas assisté à la prière du vendredi, et châtie les hommes qui gardent chez eux les femmes qu’ils ont répudiées[4]. Il se marie plusieurs fois pendant son voyage et répudie ses femmes à tour de bras, surtout lorsqu’elles souffrent[5]. Au Mali, il n’aime pas ceux qu’il appelle « les Noirs », qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs » (les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens), et traite par le mépris les présents qu’il reçoit d’eux. Tous ces éléments narratifs pourraient le condamner à nos yeux, et les études postcoloniales abondent de condamnations définitives infligées contre des auteurs qui avaient le malheur de partager les préjugés de leur temps.

[1] Richard E. Strassberg, Inscribed Lanscapes. Travel Writing from Imperial China, Berkeley, University of California Press, 1994.

[2] Houari Touati, Islam et voyage au Moyen-âge, op. cit., p. 11.

[3] Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.

[4] Rihla, p. 936.

[5] Rihla, p. 940.

Ibn Juzayy, le scribe poète d’Ibn Battuta

Illustration du Hadîth Bayâd wa Tiyâd (XIIIe s.)
Illustration du Hadîth Bayâd wa Tiyâd (XIIIe s.)

Ibn Juzayy, d’ailleurs, ne se contente pas de tenir le calame. Il signe le texte et apparaît au lecteur dès la première ligne :

 Le cheikh Abu Abd’Allah raconte : Je quittai Tanger, ma ville natale, jeudi 2 rajab 725, dans l’intention de faire le pèlerinage de la Mekke [1]…

Le lecteur comprend donc qu’il y a un intermédiaire entre le voyageur et le texte présent sous ses yeux. Mais cela ne suffit pas, le scribe revient sur le devant de la scène dès le second paragraphe et impose sa présence :

Ibn Juzayy fait remarquer qu’Abu Abd’Allah lui avait dit à Grenade qu’il était né à Tanger le lundi 17 rajab 703.

Mais revenons au récit :

Je me mis en route sous le règne de l’Emir des Croyants [2]…

Celui qui dit « je », c’est Ibn Battuta, mais quand le scribe parle en son nom propre, il donne son nom de plume et parle à la troisième personne. Ce faisant, le poète (Ibn Juzayy) ne se limite pas à annoncer son nom et son origine (Grenade). Il indique au lecteur qu’il connaît Ibn Battuta depuis longtemps, qu’ils ont voyagé ensemble, gage d’une grande confiance réciproque. Cette marque de confiance est un invariant du récit de voyage au Moyen-âge, qui va de pair avec la déclinaison des titres honorifiques du narrateur-voyageur : un homme si croyant et si droit ne saurait mentir et tout ce qu’il racontera pourra être pris pour argent comptant. De même, celui qui tient le calame, le scribe ou le secrétaire, doit lui aussi montrer patte blanche pour participer à cette exigence de véracité et de sincérité.

Plus subtilement, Ibn Juzayy glisse une notation qualitative sur le livre dont on vient de commencer la lecture. Il fait comprendre qu’on est venu le chercher, lui l’Andalou, jusqu’à sa ville natale, pour accomplir cette mission de rédaction. Et si l’on a fait tout ce chemin, c’est qu’il n’est pas un écrivain de bas étage. Et si ce livre de voyage demande tant d’investissement, c’est qu’il ne s’agit pas d’un récit comme un autre, mais de la plus grande Rihla du monde. Le lecteur, loin d’apprendre seulement la date de naissance d’Ibn Battuta, est dès lors prévenu qu’il tient en main un livre unique et admirable. Non seulement le plus long de l’histoire des récits de voyage, mais le plus excellent, le plus complet, la référence ultime en la matière.

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Tout le long du récit, la présence d’Ibn Juzayy se fait sentir. D’abord il annonce dès l’introduction que son travail a consisté à « polir et châtier le style » pour rendre la parole du voyageur « claire et intelligible[3] ». Puis il reprend régulièrement la parole jusqu’à la fin du livre, au point parfois de donner l’impression d’écrire un deuxième récit, en contrepoint du premier. Ainsi, à Grenade, quand Ibn Battuta parle des personnalités qu’il a rencontrées dans un jardin, il omet de citer le scribe, alors ce dernier le fait lui-même :

 Ibn Juzayy ajoute : J’étais avec eux dans ce jardin. Le cheikh Abu Abd Allah nous captiva avec le récit de ses voyages[4].

Il donne sa perspective sur les lieux visités, et en mentionnant d’autres personnes que celles mentionnées par Ibn Battuta, en citant de nombreux poètes, il procède à un partage des rôles : Ibn Battuta parle des princes, tandis que lui parle des intellectuels précaires, comme dans une pièce de Molière, les personnages de nobles et de serviteurs font voir deux mondes sociaux différents sur la même scène.

Il est impossible de savoir qui, exactement, est l’auteur des phrases que l’on est en train de lire. Selon l’historien américain Ross Dunn, le rôle d’Ibn Juzayy dépasse de beaucoup la saisie des souvenirs d’Ibn Battuta. Il aurait aussi complété le récit en compilant des descriptions de lieu et des scènes, chez Ibn Jubayr notamment.

La Rihla interroge donc la question de l’auteur, et l’on verra une autre fois comment Ibn Battuta vise, à-travers l’ipséité de l’auteur, à relancer les cartes de l’autorité (ou de l’auctorialité comme on dit à l’université.) Preuve, s’il en faut, que la lecture d’Ibn Battuta peut affecter la critique contemporaine du récit de voyage.

 

[1] Ibn Battuta, Rihla, dans Voyageurs arabes, textes traduits, présentés et annotés par Paule Charles-Dominique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, p. 369-1050, ici p. 376.

[2] Rihla, p. 375.

[3] Rihla, p. 375.

[4] Rihla, p. 1020.

De la poétique d’Ibn Battuta

Traité de géodésie, 1507, Perse
Traité de géodésie, 1507, Perse

Le monde musulman a favorisé l’éclosion de nombreux écrivains voyageurs qui entrent de plein droit dans l’histoire universelle du récit de voyage.

Dès la formation de l’islam, les marchands arabes voyagent jusqu’aux confins de l’empire, et d’un autre côté, à l’occasion d’un gros travail de traduction des géographes grecs, le monde lettré arabe fonde une géographie dès le VIIIe siècle. Petit à petit, on assiste à l’éclosion d’une littérature géographique basée sur l’expérience subjective de l’écrivain voyageur. Du IXe au XVIIIe siècle, c’est une véritable tradition qui se développe et se métamorphose, depuis la rédaction anonyme des Documents sur la Chine et sur l’Inde  jusqu’aux récits d’al-Warthilânî (1710-1779).

Ibn Battuta se situe à l’apogée de ce genre littéraire, même si l’on peut préférer Ibn Fadlan et Ibn Jubayr, car il en représente le plus haut degré de perfection du point de vue de l’exhaustivité du monde décrit et celui de la prose : il s’agit d’une écriture capable d’exprimer tout le spectre des expériences du voyage. Tant dans sa forme que dans son fond, le récit d’Ibn Battuta est le classique indiscuté du récit de voyage en langue arabe.

Multiplicité de l’auteur

Très informé des autres récits écrits avant lui, Ibn Battuta prend la mesure, pendant ses voyages, de ce qui l’attend lorsque viendra le moment de la rédaction. Il fait alors appel à un professionnel de l’écriture, le poète andalou Ibn Juzayy[1]. Comme Marco Polo, qui dicta ses souvenirs à Rusticello, ou même Montaigne, qui commença son Voyage avec la plume d’un secrétaire, Ibn Battuta se sert des compétences spécifiques des uns et des autres pour donner à son livre la dimension totale qu’il ambitionne : il veut produire un chef d’œuvre, une œuvre d’art, aussi impressionnante du point de vue du style que de celui des informations rapportées. Il veut créer un ouvrage qui embrasse le monde entier, une œuvre universelle[2].

C’est pourquoi il prétend être allé partout et avoir rencontré tout le monde. Il ne faut pas lésiner sur les prodiges, quand on veut embrasser le monde. Il veut être « le voyageur des Arabes et des non-Arabes » (p.961) comme le lui déclare un grand cheikh, vieux de 150 ans, jeûnant depuis quarante ans dans les montagnes de l’Inde, aux confins du Tibet et de la Chine. Il veut être prodigieux. Il veut être le voyageur des voyageurs.

Pour ce faire, il faut produire le récit des récits, le Livre des merveilles.

De fait, il s’agit d’un texte grandiose qui résulte d’un long travail de collaboration d’au moins trois personnalités : Ibn Battuta lui-même, le rédacteur Ibn Juzayy et le mécène, l’émir Abu Inan Faris, onzième sultan mérinide. Dès l’introduction, il est dit que c’est lui qui a ordonné à Ibn Battuta et Ibn Juzayy d’écrire ce livre ensemble, et un long panégyrique lui est consacré lors du retour du voyageur dans son pays natal[3].  Chacun de ces trois individus poursuit son intérêt propre dans cette entreprise, le sultan glorifiant son règne par un intense mécénat culturel, mais tous s’accordent et se donnent les moyens de constituer un livre de voyage hors du commun.

Plusieurs années seront nécessaires pour élaborer la Rihla, qui ménage harmonieusement les descriptions urbaines, les mœurs étranges, les passages comiques, les réflexions politiques, les preuves de religiosité, les notations sensuelles et les éloges lyriques. Tous les aspects génériques du récit de voyage prennent place dans ce texte et donnent l’impression de se fondre les uns dans les autres, dans une « disparité d’écriture[4] » qui se combine à une cohérence d’ensemble irréprochable.

 

[1] A. Miquel, « Ibn Djuzayy », Encyclopédie de l’Islam, nouvelle édition, III, Paris, 1971, p. 779.

[2] A. Miquel, « Ibn Battûta », Encyclopédie de l’Islam, nouvelle édition, III, Paris, 1971, p. 758-759.

[3] Rihla, p. 1006-1012.

[4] Paule Charles-Dominique, Rihla, Notice, p. 1145.