Je vous parle de Jean Carrière comme si tout le monde le connaissait, mais peut-être ne le situez-vous pas précisément sur la carte ? Et même, si ça se trouve, n’en ai-je pas parlé du tout sur ce blog depuis mes débuts de vie cévenole ?
Ce serait une grave lacune : les Cévennes comptent trois grands écrivains, André Chamson pour la littérature de l’entre-deux-guerres, et pour l’après guerre, Jean Carrière et Jean-Pierre Chabrol.
Carrière, donc, est le grand écrivain des Cévennes désertiques, désertées et deshéritées. Ces livres sont pleins de désespoir et de noirceur. Son grand roman, L’Epervier de Maheux (1972), raconte l’histoire de paysans quasi débiles, abandonnés des hommes et de la civilisation, dans le « Haut-Pays ».
Débiles, ces personnages le sont à la manière de ceux de William Faulkner, et leur simplicité permet de narrer des aventures au plus près de l’élémentaire. L’un des fermiers chasse un épervier bien trop haut pour lui, à l’aide d’un fusil bien trop pourri, et cette chasse est une sorte de symbole de l’infinie faiblesse de l’homme.
Mais la véritable raison de sa célébrité, c’est son Goncourt. Dans l’histoire de ce prix littéraire prestigieux, Jean Carrière est resté comme l’homme qui ne l’a pas supporté. Pour lui, ce prix fut une malédiction, un coup du sort qui l’a brisé intérieurement. En 1972, le succès est allé grandissant et la reconnaissance que le livre a connua a amené avec elle un lot de malentendus qu’il n’a pas supportés. Il voulait faire une littérature métaphysique, on voyait en lui un charmant auteur régionaliste!
Et le pire, c’est que ce n’est pas entièrement faux : on lit Jean Carrière par amour pour les Cévennes, à la différence de Faulkner, que l’on admire même si l’on se fout de l’Amérique sudiste.
De plus, c’est pendant les célébrations et la tournée des librairies suivant la récompense qu’Edmond Carrière, le père de l’écrivain, est mort. Il en a conçu une sorte de culpabilité, et a accusé le prix Goncourt d’en être responsable.
Résultat : sa dépression a duré des années et il n’a rien écrit pendant 15 ans. La France littéraire avait cru découvrir un joyau en formation, elle perdit un auteur provincial trop fragile.
Jean Carrière est retourné vivre dans les Cévennes, près de Cambrieu, et a écrit d’autres livres intéressants. La Caverne des Pestiférés, en particulier, dont je parlerai une autre fois. Mais il n’a plus jamais connu le succès. Autant le public et la critique s’étaient enflammés pour L’Epervier de Maheux, autant ils restèrent de marbre pour toutes les autres publications. Son succès reste une parenthèse tragique et fantomatique dans une vie d’études et de labeur.
Très étonné, à la lecture de L’Epervier de Maheux, de trouver tant d’expressions toute faites, proverbiales ou fixes. C’était donc, apparemment, des habitudes acceptables à l’époque. Aujourd’hui, on dirait que c’est une sorte de faute stylistique. Quelques exemples en un nombre très restreint de pages :
« il gèle à pierre fendre » (p. 146), « une allure d’enfer » (p. 147), « Loup ou pas, on a pris le taureau par les cornes » (p. 148), « faire feu de tout bois » (p. 148), « les voilà partis dare-dare » (p. 148), « il est ici mi-figue, mi-raisin » (p. 149), « une incompatibilité qui donne froid dans le dos » (p. 149).
Ou alors, il faudrait jouer avec ces expressions, les utiliser de façon expresse pour s’en moquer, ou pour mettre en scène un personnage qui ne réfléchit pas par lui-même.
D’ailleurs, ces expressions sont tirées des longs chapitres d’exposition où le narrateur décrit la région, les hommes, le contexte, afin que le lecteur s’imprègne d’une ambiance de tragédie. Et les paragraphes qui contiennent ces expressions se terminent par ce constat lugubre :
« De l’os partout, un soleil africain, des ombres qui ont la fraîche amertume de l’Armorique : voilà le Haut-Pays. Les vieux meurent, les enfants s’en vont, les maisons se ferment : voilà son histoire. » (p. 150)
En effet, on entre de plein pied dans un enfer sur terre. Les Cévennes, c’est l’Afrique sans exotisme et sans paludisme, le désert sans oasis et sans bédouins, le vide sans les explorateurs et sans l’errance qui lui donneraient un semblant de sex appeal.
Alors, après tout, cela justifie peut-être l’usage exagéré d’expressions fixes, pour insister sur l’assèchement de la langue : les formes proverbiales pourraient être considérées comme des pétrifications de la pensée, des mécanisations, des robotisations soudaines qui transforment la parole vivante en éléments de langage rigides, elles figurent à leur manière la désertification du paysage dont parle le romancier.
J’avoue que je ne connaissais pas cette émission de la radio télévision suisse avant d’y être invité moi-même. Diffusée tous les jours de 13h00 à 14h00, « Détours » propose soit un entretien avec un voyageur qui a publié un livre, soit un documentaire sur une destination particulière.
Pour ma part, j’ai eu la chance d’y avoir figuré dans les deux dimensions : invité pour parler d’un livre que j’ai écrit, puis documentariste d’un reportage sur Belfast. Cela fait maintenant quelques mois que je me suis abonné à cette émission et que je l’écoute dans mon I-pod lors de mes longues promenades dans la montagne, mes travaux de jardinage ou mes collectes de pierres blanches.
La voix de Madeleine Caboche, l’animatrice-productrice, est très agréable à entendre, sensuelle et attentive, et sa manière d’intervenir est toujours à propos, .
Mais surtout, la raison pour laquelle il faut l’écouter, c’est que Détours est très pointue, on n’y croise que des voyageurs, et plus particulièrement des écrivains voyageurs. Et encore plus précisément, des écrivains voyageurs francophones, si bien que l’émission est une fabuleuse vitrine de ce qui paraît dans le domaine du récit de voyage.
Madeleine Caboche ne se limite pas à interviewer les Sylvain Tesson et autres stars des voyages médiatiques. Elle va à la pêche dans des étangs plus rares. Elle n’hésite pas à aller puiser chez des petits éditeurs, à contacter des auteurs confidentiels, et à faire appel à l’espace francophone dans son ensemble. C’est pour moi une véritable cure de jouvance d’entendre un auteur québécois, un documentariste haïtien, une voyageuse suisse parmi les habituels Français.
Car évidemment, de nombreux Français sont invités, qui ne le sont pas forcément sur les chaînes de l’héxagone. Il faut donc écouter la radio suisse pour prendre la mesure de la production viatique dans le champ littéraire français. Malgré tout ce qu’on dit sur le voyage, l’errance par-ci, le vagabondage par-là, il n’existe pas d’émissions comme celle-là sur Radio France.
Je découvre des livres, des projets littéraires intéressants, et même des tendances du livre de voyage. J’aurais dû l’écouter plus assidûment lorsque je faisais ma thèse sur le récit de voyage contemporain. Mieux vaut tard que jamais.
Dans la salle même où a eu lieu ma soirée irlandaise, en janvier, dans la médiathèque du Vigan, l’écrivain Michel Butor, 87 ans, est invité à parler des livres d’art qu’il a publiés chez un petit éditeur de la région.
Habillé d’une étrange salopette entourée d’une fine ceinture en cuir, l’auteur de La Modification rappelle l’ensemble de son parcours. Pas un mot sur le Nouveau Roman, mais emphase très nette sur le séjour aux Etats-Unis et sur le livre qui en est issu, Mobile. C’est ce livre là, fait de collages et de bricolages qui fut pour lui le détonateur de son œuvre véritable. C’est à partir de ces jeux savants et sensuels sur les pages du livre et avec les mots empruntés dans une documentation récoltée dans son voyage, que Butor a trouvé la voie d’une littérature qui dépasse les belles lettres.
Depuis ces grands livres qui ont marqué l’histoire littéraire de la France, Butor a écrit des centaines de petits livres, faits de poèmes et de proses, confrontés à des images d’artistes. Ces livres sont confidentiels, ils sont publiés à dix ou vingt exemplaires, certains sont des spécimens uniques, d’autres sont tirés à cinq exemplaires.
Extraordinaire trajectoire que celle de cet homme qui fut célébré comme un des plus grands écrivains du monde, qui a raté de peu le prix Nobel (au profit de Claude Simon, en 1986), et qui se sent à sa place dans une production très vive mais dont personne ne parle plus.
Rien n’est plus éloigné du sage précaire que Dominique Strauss-Khan. Ce dernier a connu les plus hautes gloires et la chute la plus vertigineuse. Le sage précaire ne connaît pas la chute, ni la gloire. DSK est un loup du sexe, le sage précaire est un agneau du plaisir. L’ancien ministre est un brillant économiste, le sage précaire est un terne économe. Les deux aiment le luxe, mais le premier l’atteint par la dépense, l’autre dans la frugalité.
Le Monde des Livres, 1er mars 2013
Ces jours derniers, on se régale des débats qui font rage dans la presse, occasionnés par la parution du dernier livre de Marcela Iacub, qui raconte son aventure avec Strauss-Khan, Belle et Bête. Avant de lire ce récit, il est bon de mesurer l’effroi de certains intellectuels et autres écrivains.
Dans Le Monde daté du 24-25 février, Christine Angot se défend, « au nom de ses principes littéraires », de toute ressemblance entre ses propres récit et celui de Iacub. Dans le supplément littéraire du même journal, daté du 1er mars, une double page est consacré au phénomène de Belle et Bête. D’autres écrivains, et d’autres journalistes, s’insurgent avec la dernière énergie contre ce livre qui est, si l’on en croit Marc Weitzmann, « si nul qu’il y a presque une réticence à prendre la plume pour le dire. »
Ah! Cela faisait longtemps que le milieu littéraire n’avait pas connu de scandale, ça fait plaisir.
Ce qui fait surtout plaisir, c’est l’éclosion d’un vrai grand personnage romanesque dans notre vie publique. DSK va encore inspirer bien d’autres livres, et des films et des jeux vidéos, et des opéras. DSK est sans doute la personnalité la plus fascinante que la France ait connue depuis la fin du XXe siècle.
C’est un véritable ogre, un géant, un monstre. Pour bien raconter la vie de DSK, il faudrait un Victor Hugo. Les deux hommes ont en commun une efficacité effroyable dans le travail et un appétit sexuel non moins effroyable.
Ce qu’il a réussi à accomplir laisse désarmé : brillant économiste, il a su occuper les plus haut postes de recherche et d’enseignement dans le système universitaire français. C’est déjà pas mal, bien des gens y consacrent leur vie entière et n’y parviendront jamais. Il se lance dans la politique et se fait élire. Maire de Sarcelles, il se fait apprécier de ses administrés et est reconnu comme un maire compétent. Il progresse jusqu’au ministère le plus important d’un des pays les plus riches et complexes du monde. Même là, au ministère de l’économie et des finances, il se fait respecter par tous et semble recueillir l’approbation de chacun.
C’est extrêmement rare, les gens qui savent à ce point concilier des compétences si variées qu’elles en deviennent contradictoires : gérer une administration, conduire le changement, penser l’économie, pénétrer les théories les plus abstraites, faire preuve d’autorité et de souplesse, serrer des mains aux marchés, mener des campagnes électorales, faire du réseau, mener sa barque dans les hautes sphères du pouvoir, se faire entendre médiatiquement. On est rarement doué dans tous ces domaines à la fois.
D’habitude, les grands chefs ont de grosses lacunes, soit intellectuellement, soit au niveau économique, ou alors ils pèchent par excès d’autorité, ou par manque de chaleur humaine. Strauss Khan, lui, réussit partout où il passe.
Jusqu’au FMI, une administration qui demande à son leader de traiter avec les chefs d’Etat du monde entier. DSK y est nommé, et il en fait quelque chose qui tient la route, qui sera même un acteur clé lors de la crise de 2008. Là aussi, il est compétent ; c’est du moins ce que disent les responsables et les journalistes économiques anglo-saxons.
C’est une carrière qui me paraît encore plus extraordinaire que celle d’un Sarkozy ou d’un Hollande. Et même plus impressionnante que celle d’un Mitterrand. Car ceux qui deviennent président, leur destin ressemble malgré tout à un destin tourné vers un seul but. Notre héros controversé n’a pas de but clair et définitif.
DSK, en effet, peut changer d’atmosphères, de milieux et d’entourages, il peut se faire apprécier à Sarcelles et à Washington. Qui peut se prévaloir d’une telle faculté d’adaptation ? Il est comme un poisson dans l’eau partout où il se faufile, mais un poisson qui trouve le moyen de diriger l’aquarium, avec l’assentiment de tous. Et sans même forcer le passage.
A côté de ces responsabilités assez considérables, il trouve le temps d’avoir une vie de famille, de se marier plusieurs fois, et de faire des enfants. Les témoignages qui existent montrent qu’il sait obtenir l’affection de ses épouses ainsi que celle de ses enfants. Qu’il est donc, dans une certaine mesure, un bon père et un bon époux.
Cela fait déjà beaucoup de choses pour une seule vie. Cela demande beaucoup d’énergie. Moi-même, j’ai du mal à me représenter comment un seul homme peut réaliser tout cela.
Et comme si ce n’était pas suffisant, le voilà qui passe un temps fou à baiser. Il nique à couilles rabattues. Il n’arrête pas, et quand on lit ce qui paraît en librairie, on n’en revient pas : des femmes comme ci, des femmes comme ça, des putes et des bourgeoises, des pauvres petites et des vieilles expérimentées, des intellectuelles et des connasses, des pouffiasses et des bonnasses, des bombasses et des radasses. Ce n’est plus Victor Hugo qu’il nous faut, c’est Jacques Prévert et son art de l’inventaire.
Le livre de Marcela Iacub cherche à mettre des mots sur ce désir sexuel, tellement invraisemblable qu’il en devient inhumain. J’ai trouvé intéressant sa manière de faire vivre le « cochon » à l’ntérieur de l’homme, et plaisante sa théorie du cochon. Cela ne m’a pas convaincu, mais c’est une fable et les fables n’ont pas à convaincre. C’est un livre vite fait, vite lu, vite critiquable, et on verra si on en parlera encore dans quelques années.
En tout cas, à en juger par les réactions offusquées d’écrivaines d’un côté, et d’intellectuels médiatiques de l’autre, on se dit qu’elle a touché à quelque chose de sensible dans la psychè contemporaine. Et après tout, la littérature, ça sert aussi un peu à ça.
A propos de « lettres françaises », savez-vous ce que signifie l’expression anglaise French letters ? La réponse à cette question pourra expliquer pourquoi le cas DSK demeurera en France une question littéraire.
Evidemment, Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson est un livre que je dois lire pour des raisons personnelles et professionnelles.
A titre personnel, mon expérience actuelle de (relative) solitude cévenole peut être mise en parallèle avec son expérience sibérienne. Professionnellement, je dois me tenir au courant de ce qui se passe dans la littérature des voyages, et il me faut, ne serait-ce que pour ma thèse qui est en cours de publication, mentionner ce qui apparaît comme un nouveau sous-genre, celui de la robinsonnade.
Car d’autres livres paraissent qui proposent des récits de séjours solitaires. Solitudes australes. Chronique de la cabane retrouvée de David Lefèvre (Transboréal, 2012), raconte six mois de vie au bord d’un lac chilien (décidément, les lacs ont la cote, après le Baïkal de Tesson).
On assiste bel et bien, en France, à l’éclosion d’un genre littéraire, basé sur des expériences de solitude, d’existence dans la nature, qui fait suite à des livres américains, tels que Winter, ou Journal des 5 saisons, de Rick Bass. On peut faire remonter ces robinsonnades à d’autres textes américains tels que Walden de David Henry Thoreau, qui raconte deux années de vie au bord du lac Walden, près de Concord, dans le Massachusetts (encore un lac !)
La robinsonnade du sage précaire sera moins lacustre et beaucoup moins érémitique. Le terrain de mon frère n’est pas pour moi un lieu de solitude, mais serait plus proche d’un jardin d’Epicure.
Le livre à lire en 2013, minutieusement, qui n’est pas sans talent et qu’on ne lit pas sans agacement non plus, est de Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 2013, empruntable dans votre bibliothèque municipale.)
Il faut le lire quand on s’intéresse au genre « Voyage », sinon, on peut passer son chemin. À l’approche de la quarantaine, l’écrivain voyageur a décidé de se faire payer une demie année dans un chalet au bord du lac Baïkal, en Sibérie. L’hiver, le lac est gelé, le paysage est de neige et de glace, la solitude règne et la vodka coule à flots. Car Tesson a apporté de lourdes provisions. Au printemps, les moustiques font rage et la vodka coule à flots. L’ermite français reçoit et rend quelques visites, et la vodka, comme à toutes les pages du livre, coule à flots.
Le journal de Tesson est donc par moments agréable à lire, n’était le début du livre, qui est un véritable pensum, et qui concentre beaucoup des défauts de la littérature du voyage prétentieuse et creuse qui s’expose chez les « étonnants voyageurs », le célèbre festival de Michel le Bris où Tesson est régulièrement invité.
La Pluralité des Mondes, Presses de l’université Paris-Sorbonnes, 2017.
Les premiers chapitres sont embarrassants de bêtise et d’absence de scrupule. Beaucoup de pose, de la part de l’écrivain, des manières de faux Nicolas Bouvier mâtinées de clichés agoraphiles. Trop d’oppositions complaisantes entre la solitude de l’ermite et la grégarité des citadins. Trop d’autocongratulation et de narcissisme dans ce qui était censé faire l’éloge de la vie intérieure. Trop d’omissions des conditions matérielles présidant un projet qui coûte extrêmement cher, ne serait-ce que par la nécessité d’un congé de six mois, de transports coûteux, de provisions spécifiques et de sponsors. Et partant, une occultation complaisante des moyens financiers et humains qui ont été nécessaires pour réaliser cette mise en scène de la frugalité.
Ce livre fait penser à une superproduction hollywoodienne qui raconterait la vie de l’abbé Pierre et de Benoît-Joseph Labre. Tout cela donne à ses aphorismes sur la pauvreté un aspect un peu suspect : « On dispose de tout ce qu’il faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder » (p. 176). Rien posséder, c’est vite dit quand on réalise une expérience subventionnée par Culture France, l’année croisée France-Russie, les équipements MILLET, toutes organisations remerciées en fin d’ouvrage. L’ermite est loin d’être aussi précaire qu’il le dit, et à la lecture, on se dit qu’il fallait bien des efforts et des partenariats pour se mettre à nu dans la forêt.
En définitive, Tesson écrit une ode à la simplicité, mais en utilisant des ressources très élaborées pour cela. Il milite pour un environnement propre, mais il a recours à des véhicules polluants. Il prétend être en autonomie mais il est soutenu par de nombreuses institutions étatiques, diplomatiques, journalistiques et commerciales. Il chante la supériorité de la solitude mais il bénéficie d’un véritable réseau de soutiens et de protecteurs.
Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas de bénéficier de ces avantages, car on est toujours le privilégié de quelqu’un d’autre, mais de prétendre être un pauvre hère.
Par ailleurs, si l’auteur ne manque pas de talent d’écriture, le récit est gâché par des options stylistiques qui abusent d’opposition binaires et hiérarchiques. Il y a toujours quelque chose qui est « supérieur » à autre chose : la peinture par rapport à la photo, la vie dans les bois par rapport à celle dans les villes, etc. L’écrivain passe par trop de formules qui tendent à juger que ses choix de vie sont les seuls qui vaillent, que ses choix de véhicules sont les meilleurs. Quand il écrivait sur de longues randonnée en Asie centrale, il faisait de la marche le seul moyen de transport valable ; maintenant qu’il relate une expérience immobile, il change de hiérarchie (mais il demeure dans la hiérarchie) : « Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. » (p. 264) Cette prise de conscience édifiante, en fin de livre, fait écho à ses espoirs de début de livre : « Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » (p. 40).
Trop d’aphorismes pontifiants : « L’essentiel ? Ne pas peser à la surface du globe. » (p.42) « Qu’elle est légère cette pensée ! Et comme elle prélude au détachement final : on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde ! » (p. 198) Ou comment encenser la légèreté en étant lourdingue. Des métaphores à la Bouvier : « La vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps. » (p. 255)
G. Thouroude, Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff, Kimé, 2021.
La page 198, en l’espèce, pourrait être citée in extenso. Si j’étais professeur et que j’avais un cours sur la littérature des voyages à dispenser, je consacrerais une petite séance à cette seule page. Tesson s’y surpasse en aphorismes d’ivrognes : « La cabane permet une posture, mais ne donne pas un statut », et en poésie frelatée : « La lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé. » A moins que ce ne soit la poésie elle-même qui soit éthylique : « Aujourd’hui, j’ai écrit des petits mots sur le tronc des bouleaux : « Bouleau, je te confie un message : va dire au ciel que je le salue. » Les italiques sont dans le texte.
Tout cela n’incite pas Tesson à la modestie pourtant. Il porte constamment un regard hautain sur le monde : « le mauvais goût est le dénominateur commun de l’humanité » (p. 30), de juge sur ses contemporains : « la laideur des complets-cravate » (p. 255), prenant sans vergogne le rôle d’arbitre des élégances : « J’ai saisi la vanité de tout ce qui n’est pas révérence à la beauté. » (p. 265).
Contempler la nature et tâcher de trouver des métaphores poétiques, comme la lune-faucheuse d’Hugo, c’est le truc à éviter, selon moi ; la preuve : « Les nuages du soir mettent des bonnets de coton aux montagnes ensommeillées. » (p. 256) Du reste Tesson cite Hugo dans cette même page pour « prolonger la question hugolienne », mais ces prolongations ne donnent que des rêveries pseudo-romantiques dont on ne sait que faire : « qui prétendrait que le ressac n’est pour rien dans les rêves du faon, que le vent n’éprouve rien à se heurter au mur, que l’aube est insensible aux trilles des mésanges ? » N’est pas Hugo, certes, qui veut, et l’on se prend à admirer les auteurs qui savent se garder de faire de la poésie.
C’est un des livres de la rentrée littéraire qui m’attiraient le plus. Des destins d’immigrés, de migrants, connectés aux « printemps arabes », et une écriture qui crée un écho avec le grand voyageur arabe Ibn Battuta (à propos de qui j’ai écrit un billet qui explicite le rapport aux femmes africaines).
Deux amis marocains finiront à Barcelone, l’un cherchant sa voie dans l’intégrisme religieux, l’autre dans la culture et l’amour. C’est une bonne idée de roman contemporain, qui mêle très habilement les grands thèmes qui travaillent notre société.
Le roman est bâti sur une toile de fonds qui, d’ailleurs, est aussi très en phase avec la vie contemporaine, et qui est trop souvent occultée : le tourisme de masse. Ici, toute la narration est provoquée par et dans une réalité au prise avec le tourisme. Les deux villes principales du roman, Tanger et Barcelone, sont de fait des monstres de tourisme. On pense à elles à travers des filtres littéraires, festifs, cinématographiques, elles sont toutes deux des clichés. Or, c’est grâce à ce tourisme devenu massif que les héros rencontrent des Espagnoles en visite, c’est grâce au tourisme que les voleurs vivotent en chapardant des porte-feuilles. C’est grâce au tourisme qu’ils peuvent trouver des petits boulots. C’est grâce au tourisme que des islamistes peuvent se retrouver incognito à Barcelone, pour préparer un attentat sous couvert d’être là pour « voir du pays ».
Une fin décevante, que je vais raconter
Un des deux héros tue son ami pour lui éviter de commettre le pire. Je dévoile donc la fin, mais comme je ne dis pas qui tue qui, ni pour quelle raison, j’ai l’impression de ne pas… dévoiler la fin.
Le geste de tuer son alter ego, qui est si beau et poignant dans Des souris et des hommes de John Steinbeck, semble ici relever d’un procédé romanesque. A le lire, on sent un peu que le romancier prépare le lecteur à cela en rendant, autant que possible, ce geste fou plausible. Alors oui, c’est plausible, mais, je ne sais pas comment le dire autrement, on y croit comme dans une fiction construite. On reste extérieur.
Tout le roman, d’ailleurs, me paraît ressortir à une série de recettes bien maîtrisées. Tout est bien construit, bien crédible et mesuré, l’ensemble est intelligent, mais, au final, un peu emprunté. J’ai l’impression d’être à la place de l’auteur qui gère le bon équilibre entre narration, description, références littéraires (Ibn Battouta !), et réflexion. Tout est bien calibré, et il manque quelque chose.
Ce fut une semaine très riche, je n’en dirai que ce qui est publiquement acceptable, donc ce qui est le moins important. Malgré tout, ce qui s’est passé aura une certaine incidence sur l’avenir pour la sagesse précaire. Je résume.
Rendez-vous au Presses de l’université Paris-Sorbonne, rue Danton dans le 6ème arrondissement. La cause est entendue: ma thèse sera publiée dans la très bonne collection « Imago Mundi », dirigée par François Moureau, spécialisée dans la critique de la littérature des voyages. Je ne pouvais pas espérer un meilleur débouché pour les recherches qui m’ont coûté trois ans et demi de travail. Publication prévue fin 2013.
Rendez-vous avec un éditeur parisien, dans le 2ème arrondissement. La cause est entendue : je suis sous contrat pour un récit situé à Paris, un voyage à travers les classes sociales. Pas de date prévue pour la publication, mais remise du manuscrit prévue pour fin 2013.
Rendez-vous à Vitry-sur-Seine, dans le 9.4, pour le festival « Livres en liberté ». Deux surprises m’attendaient : d’abord, j’étais un des rares auteurs à avoir le privilège de parler en public, à bénéficier d’une telle tribune en compagnie d’un journaliste qui m’interviewait. Cette tribune a permis de vendre quelques exemplaires. Deuxième surprise : j’ai vu débouler le célèbre Cochonfucius lors de ma causerie.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, Cochonfucius est un des grands commentateurs de ce blog, et nous ne nous étions jamais rencontrés. Il produit un fabuleux travail sur le net, sous forme de sites tentaculaires et rhizomatiques. Par ailleurs, il a un vrai boulot dans la vraie vie, il est linguiste au C.N.R.S., dans la région parisienne. Il a dû apprendre sur La Précarité du sage que je serais à Vitry ce jour là et il a pris le RER pour me serrer la pince. Preuve s’il en est que mon blog est un repaire de gentlemen.
Après mon intervention, Cochonfucius s’est assis près de moi à mon stand, et il n’a pas ménagé ses efforts pour vendre mon livre. Il m’assistait pour converser avec les lectrices et les promeneurs. Il développait des arguments de vente basés sur une lecture consciencieuse du texte. A nous deux, nous avons décroché quelques signatures (de chèques). Cela valait bien une bière, dans un bistrot de Vitry, non loin de la magnifique église médiévale que nous avons visitée de conserve.
Cinéma : j’ai vu un film qui m’a bouleversé, mais je préfère ne pas en parler ici.
Exposition : « Les Bohèmes » au Grand palais, mais j’en ai déjà parlé ici.
Perspective d’emploi : toujours à Paris, je reçois des courriels qui m’informent qu’un institut de recherche, basé à Galway en Irlande, cherche un postdoctorant pour mener des recherches aux librairies nationales d’Irlande sur des récits de voyage illustrés depuis le XVIIIe siècle. En lisant la description du poste, j’avais l’impression qu’ils parlaient de moi. Jamais je n’ai eu cette impression de convenir aussi parfaitement à une offre d’emploi.
Le sage précaire repart donc à l’assaut de l’Irlande, comme il l’a déjà fait, en vain, à plusieurs reprises. C’mon, precarious wisemen, get up for the fight! Date limite des dépôts de candidature : demain lundi, à 17h00.
La raison principale de mon séjour à Paris est la tenue du festival « Livres en liberté » à Vitry-sur-Seine, samedi 1er décembre. C’est à partir de cet événement que j’ai organisé ma semaine parisienne, et distribué mes rendez-vous de sage précaire entrepreneur.
Le directeur du centre culturel de Vitry était venu à la Sorbonne en mars dernier, assister au colloque sur le récit de voyage auquel j’avais participé modestement. Ma conférence avait consisté en une analyse des livres de Jean Rolin. J’avais parlé des récits de voyage en banlieue parisienne, des explorations de « non-lieux », ainsi que des « lieux de mémoire » et de leur articulation.
Ce monsieur ne m’a pas parlé lors du colloque mais m’a contacté plus tard, par mail. Au départ, il pensait à moi pour parler de l’idée de voyage en banlieue. Mais après échanges, nous sommes convenus de nous rabattre sur les Travellers irlandais. Après tout, un livre a été publié sur ces voyageurs, et eux-mêmes, les Travellers, peuvent être considérés comme des banlieusards, à leur manière.
Lorsque ma thèse sera publiée, et je croise les doigts pour que ce dossier avance durant mon séjour actuel!, je pourrai plus facilement proposer des conférences, des tables rondes ou des causeries de toutes sortes sur le sujet des récits de voyage.
Les choses sont bien organisées, à Vitry. Un « stand » est prévu pour moi, où je pourrai rencontrer les Vitriots possiblement intéressés par les opportunités et les débouchés de la sagesse précaire. Accessoirement, il me sera loisible d’exposer et vendre mes livres. Autour de 15h00, ce sera mon tour d’aller faire mon numéro de saltimbanque dans la « salle de lecture ». J’ai acheté une chemise africaine dans un quartier bigarré de Paris, afin d’être aussi chatoyant que mon livre.
Un signe : la chemise valait exactement 13 euros. Le prix de mon livre! C’est certes un signe, mais un signe de quoi ?
Des grands auteurs, que je ne connais pas, sont prévus au programme, ainsi qu’un concert de musique orientale. Une grosse journée en perspective, donc, qui ne fait qu’inaugurer les nombreux salons et les nombreuses foires auxquelle la sagesse précaire est prête à prêter main-forte.