Couvertures

 

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Puis arrive le moment fatidique de la couverture du livre. Que choisir ? Une tonalité minérale ? Océanique ? Culturelle ? Doit-on privilégier la sensualité ? La nostalgie ? L’érudition ?

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Le titre a été trouvé par Pierre, qui s’occupe de la création informatique du livre numérique. Après lecture du manuscrit, il a modifié le titre pour le rendre plus fidèle au contenu. Je l’en remercie.

C’est encore Pierre, plus connu sous le nom de plume d’Ebolavir, dont le blog fait les beaux jours de la culture chinoise francophone, qui se trouve aux manettes du graphisme final. Il propose ces quatre couvertures, où l’on reconnaît trois photos que j’ai prises au Brésil, et une carte de la Renaissance.

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Encore une fois, je fais appel aux lecteurs de La Précarité du sage pour m’aider à faire un choix. Je suis vraiment dans l’embarras du choix et, pour tout dire, j’aimerais proposer aux acheteurs éventuels qu’ils choisissent la couverture qu’ils préfèrent. A l’ère du numérique et de l’internet, ce genre de service devrait être monnaie courante.

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Pour l’heure, il faut discriminer. Quelle couverture vous plaît le plus ? La réponse à cette question ne vous engage à rien et n’est lié à aucune obligation d’achat.

 

En route pour le Brésil en numérique

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Après une vaste consultation, le comité de soutien, le comité de rédaction, et le conseil des sages de La Précarité du sage, a voté pour la publication d’un livre numérique sur la plateforme Kindle d’Amazon.

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Merci aux nombreux commentateurs, sur ce blog et sur les réseaux sociaux, qui m’ont aidé à prendre cette décision, c’est-à-dire à vaincre mes résistances.

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Ce n’est pas la question du support qui me posait problème. Il me paraît préférable d’utiliser moins de papier par les temps qui courent. Mais il y avait cette question morale concernant une grande entreprise, Amazon, peu recommandable sur le plan des ressources humaines, et peu éthique sur le plan des négociations avec les éditeurs et les Etats.

 

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Une autre réticence venait du fait qu’il est toujours préférable d’être publié chez un éditeur professionnel. Mais je ne voulais pas que ce manuscrit un peu particulier attende des années dans un tiroir. Il doit pouvoir se lire facilement, se feuilleter. Il ne s’agit en rien d’un chef d’oeuvre, il n’y a pas lieu d’exiger un traitement de professionnel, ni une quelconque couverture médiatique. C’est un peu un document familial, pour les amis et les proches.

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L’ennui, pour le sage précaire, c’est que les proches habitent souvent au loin. Si loin, si proche.

C’est justement un ami qui habite en Chine qui prend en charge le travail de transformation du fichier Word en livre numérique. C’est dire si les proches sont lointain.

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Pour le titre, en revanche, ma religion n’est toujours pas faite (c’est comme ça qu’on dit ?)

Je crois qu’au final, le titre demeurera Correspondance brésilienne. Le nom du fichier Word pour enregistrer mes travaux d’écriture. Avec un sous-titre, du genre « Lettres viatiques pour aider mon père à mourir ».

Après l’écriture gratuite du blog, et celle, plus confidentielle, du livre édité, je suis relativement excité de voir ce qui va advenir avec le livre numérique vendu une poignée d’euros. On verra à l’usage si c’est une voie à creuser ou une voie sans issue.

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Un titre pour mes lettres brésiliennes

Et puisque j’en suis à demander de l’aide à la communauté des lecteurs, ne nous arrêtons pas en si bon chemin. Je voudrais un titre, un beau titre pour cette correspondance de voyage. Pour savoir de quoi il s’agit, prière de lire le billet précédent.

Voici quelques essais qui ne me satisfont pas :

Lettres brésiliennes

Correspondance brésilienne

Le Brésil pour aider mon père à mourir

Mon cher papa. Lettres d’un voyageur à son père

Voyager pour mourir

Voyager et Mourir. Courrier du Brésil

Terminal samba

L’idéal, ce serait quelque chose de beau et de rigolo. Un titre qui fasse comprendre d’emblée de quoi il retourne, mais qui fasse sourire en même temps. Je ne sais pas pourquoi, je sens qu’en cette occurrence le titre va jouer un grand rôle.

Quelqu’un a-t-il une idée ?

Un éditeur pour les lettres brésiliennes

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Ceci est un appel à votre sagacité, chers lecteurs de La Précarité du sage.

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J’ai mis au point un manuscrit qui cherche maintenant ses lecteurs. Pour trouver ses lecteurs, il a besoin d’un éditeur. J’ai déposé une copie de ce manuscrit chez deux ou trois éditeurs qui me paraissaient convenir, de par leur catalogue et leurs collections, au contenu et au ton de mon livre. Ces manuscrits étaient naturellement accompagnés d’une lettre de présentation précise, qui tâchait de montrer combien mon récit entrait en écho avec leur ligne éditoriale. J’attends les réponses, sans espoir et sans appréhension.

De quoi s’agit-il, me demanderez-vous ? Quand je voyageais au Brésil, mon père vivait ses derniers jours, et comme je ne savais pas quelle attitude adopter, je lui ai écrit tous les jours. Ce sont ces lettres à mon père que j’ai réunies en un volume, et qui constituent l’essentiel de mon livre.

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Il s’agit donc d’une correspondance d’un type particulier, puisque le destinataire n’était plus en mesure de répondre. Un récit de voyage balsamique, voilà comment j’appelle cela. « Balsamique », pas comme le vinaigre, mais comme le baume qui soulage et soigne. Un récit balsamique pour alléger les douleurs de mon père, pour le faire rigoler et pour le faire voyager une dernière fois.

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N’ayant pas le temps ni le désir de faire de nombreuses photocopies, je préfère ne pas bombarder d’autres éditeurs.

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On me propose, donc, de publier cela en bouquin électronique, sur la plate-forme d’édition de Kindle, dirigée par Amazon. L’avantage est que cela est peu coûteux, l’inconvénient que beaucoup de lecteurs préfèrent les livres en papier.

Un autre inconvénient de taille est le statut d’Amazon, en tant qu’entreprise. Est-ce éthique, quand on est un sage précaire, de collaborer si activement avec ce grand méchant loup ?

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C’est ici que je fais appel à votre sagacité. Que pensez-vous de cela ? Dois-je éviter à tout prix le géant de la vente en ligne qui fait tant de mal, paraît-il, à nos libraires ? Dois-je attendre que l’on accepte mon manuscrit ? Que dois-je dire à ceux qui désirent le lire ? Dois-je refuser le livre électronique et conserver le livre en papier ?

Connaissez-vous des solutions alternatives ?

Attentats du 9 janvier 2015. Une superbe journée de terreur

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Journée de terreur pour le peuple français, vendredi fut une journée de magnifique torpeur pour la sagesse précaire.

Réveillé dans le 16ème arrondissement de Paris, le sage précaire visite le musée Guimet en amoureuse compagnie. Ebloui par ladite compagnie, il ignore tout des terroristes et des prises d’otage. L’ouest de Paris est d’ailleurs extrêmement calme. Le musée d’art asiatique est l’écrin d’une journée d’amour : le beau corps des déesses orientales, les poitrines généreuses des temples indiens, les courbes des danseuses chinoises et les rondeurs des beautés khmères font tourner la tête et nous conduisent à retourner à notre nid provisoire, procéder à une sieste balsamique.

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La sieste balsamique est une invention thérapeutique de la sagesse précaire. Elle consiste en un massage spécial qui évacue les états grippaux d’une personne aimée, après quelques minutes de sommeil.

L’après-midi, je me rapproche du centre de Paris et retrouve une amie qui a passé ces dernières journées sur les chaînes d’info en continu. Autour de la place des Vosges, l’agitation est beaucoup plus palpable que dans le 16ème. Les sirènes de pompier et les véhicules banalisés prolifèrent. J’apprends alors ce qui a tenu mes concitoyens en haleine. Nous buvons un thé en regardant l’action des forces de l’ordre à quelques rues de nous.

Quand les méchants ont perdu, tués sous les balles de nos agents de sûreté, mon amie et moi sortons boire un verre rue de Jouy, dans un bar/restaurant dont la carte des vins présente un étrange tropisme lyonnais. Un choix de quatre rouges : Gamay (le cépage principal du beaujolais), Coteaux du lyonnais et Saint-Joseph. Le patron, apparemment, n’est pas particulièrement originaire de la capitale des Gaules. Il a juste apprécié ces vins, qu’il trouve originaux. C’est drôle, il faut monter à la capitale pour voir respecter le coteau du lyonnais qui, dans ma ville natale, est jugé comme une infâme piquette.

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Pendant que nous sirotons à la terrasse, nous remarquons un doux mouvement dans un atelier en contrebas. Je crois reconnaître une longue silhouette : c’est Jean Rolin himself  qui fait une lecture de son dernier livre dans cette librairie du Marais. Nous demandons aux deux commerçants, la serveuse du bar et la libraire, si nous pouvons joindre la lecture munis de notre verre de vin. Parmi l’auditoire, de bien jolies filles, dont je suppose qu’elles sont journalistes, critiques littéraires, étudiantes et chercheuses en lettres. Des jolies filles et de vieux messieurs.

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Plus tard dans la soirée, mon amie et moi prenons le RER direction Saint-Denis. Nous finissons la journée de terreur dans un collectif d’artistes, dans un immeuble en béton promis à la démolition. Les artistes ont aménagé une petite salle de cinéma, avec des sièges et du matériel de récupération. Ce soir, ils diffusent Le Salon de musique, de Satyajit Ray.

Et là, l’envoûtement de la musique indienne joue à plein. Affalé dans son siège, légèrement enivré de vin fin et sous alimenté, le sage précaire est enveloppé d’une étroite torpeur. Il faut voir ce chef d’œuvre de 1958 tard dans la nuit, après une journée intense, la conscience légèrement, très légèrement altérée. Les scènes de concert vous mettent dans un état de transe, au point que l’on comprend l’attirance des jeunes gens pour les drogues et les violences aveugles.

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Au fond, c’était une journée (d’)halluciné(e).

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« Les Evénements », ou la mue de Jean Rolin dans la guerre

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Il s’agit d’un roman qui narre la traversée d’une France en guerre. Le boulevard Sébastopol peut se parcourir « le pied au plancher », en sens inverse, et un immense chaos règne sur notre pays.

Il faut préciser que c’est un roman, car Jean Rolin s’est plutôt distingué dans les récits non fictionnels, et singulièrement des récits de voyage, de séjour, d’enquêtes. Depuis 2009 ou 2010 (autour de la soixantaine), l’écrivain procède à une sorte de mue. Il se tourne vers la fiction et veut (re)devenir romancier. Il s’était déjà essayé au roman, il y a plus de vingt ans, avec une réussite plutôt mitigée. Il s’y est donc remis dernièrement, et son dernier opus montre qu’il est en passe de réussir son pari. Les Evénements est le roman abouti d’un romancier impeccable. Les deux fictions qu’il avait publiées depuis 2010 ne m’avaient pas convaincu en tant que fictions. J’aimais ces livres, mais pas pour l’histoire qu’ils racontaient, car ils racontaient assez peu en définitive, et le lecteur pouvait se délecter des scènes observées, des descriptions de territoires, des épiphanies dont Rolin était coutumier dans son oeuvre non fictive.

Avec Les Evénements, en revanche, le dispositif narratif fonctionne beaucoup mieux et le lecteur est embarqué dans la fiction. On y croit, on y est, les personnages existent, le loufoque des situations n’est pas étouffé par les effets de réel. La France est en guerre, on s’y promène, les barrages sont réalistes, les rencontres fortuites sont crédibles, les chefs de clan sont incarnés et le narrateur habite enfin complètement son rôle de mec un peu paumé, qui ne sait à qui il doit obéir, avec qui il est censé collaborer. Plus qu’à l’espion piéton errant à Los Angeles (Le Ravissement de Britney Spears, 2011), et plus qu’à l’homme cherchant à traverser le détroit d’Ormuz à la nage (Ormuz, 2013), on s’identifie facilement au narrateur des Evénements qui n’est qu’un homme ordinaire, prudent et ironique, cherchant à sauver sa peau dans les entrelacs d’un conflit confus.

J’avais avancé, autrefois, la théorie selon laquelle les livres de Jean Rolin marchaient par deux, qu’ils se dédoublaient et se jumelaient à des années de distance : deux livres sur l’Afrique, deux livres sur la banlieue de Paris, deux livres sur les paysages industriels, deux livres sur  les animaux, etc. Forcément, il y avait aussi des livres qui étaient seuls, orphelins, célibataires, en attente, pour ainsi dire, de leur conjoint à venir. Campagnes était de ceux-là, L’Organisation aussi, ou Joséphine.

Eh bien, il semble qu’avec Les Evénements, Rolin tende à faire écho à plusieurs de ses livres passés. On pense bien sûr à Campagnes, puisqu’il s’agit dans les deux cas de la traversée d’un pays en guerre (l’ex-Yougoslavie et la France), et de la nature imperturbable de la vie animale, aux alentours de la guerre. On pense aussi à un petit texte très méconnu, Cherbourg Est/Cherbourg Ouest, qui consiste en un large travelling cinématographique dans la ville normande, dans une perspective explicitement guerrière.   On entend enfin l’écho de L’Organisation (1996), souvenirs comiques et mélancoliques d’un militant d’extrême-gauche, qui pouvait déjà être lu comme une réflexion sur la stratégie militaire, la confusion des luttes, les illusions et les nécessités de l’engagement partisan.

Mais il s’agit de bien plus qu’un simple écho. J’ai comme l’impression que les textes anciens que j’ai cités ici avaient en réalité pour but de préparer l’écrivain et le lecteur à l’arrivée de livres complets et puissants comme Les Evénements. Balzac faisait des « études de moeurs » dans sa Comédie humaine, Jean Rolin se lance dans une étude romanesque sur la guerre, sur la nature, sur la mobilité et sur les mouvements de population.

On ne sait pas pourquoi la France est en guerre, pourquoi les casques bleus sont là ni à quoi ils servent. La guerre est juste une fatalité, elle est une modalité de l’existence, comme la paix, la crise ou la croissance. Les hommes ne se font pas la guerre, ils vivent en guerre comme en un état durable. C’est un état qui inspire Jean Rolin. Il s’y sent chez lui ; non pas à l’aise, mais vivant. Peut-être son don d’observation est-il plus légitime en temps de guerre, et peut-être aussi son statut de nomade prend-il plus de sens quand le pays est à feu et à sang.

C’est un beau roman, drôle à chaque page, et poignant chaque fois que la nature surgit dans la narration. La guerre étant incompréhensible, le narrateur se réfugie dans les mouvements infimes des arbres et des cours d’eau. C’est bientôt le printemps, il convient de le guetter, d’en chercher les signes annonciateurs : c’est ça l’événement dont parle le roman.

L’origine proustienne de Cyril Hanouna

Le sage précaire regarde la télévision pour s’instruire parfois, mais surtout pour se divertir.

Non, ce n’est pas exact : le sage précaire ne regarde la télévision que pour se divertir.

Non, ce n’est pas ça.

Le sage précaire ne s’instruit pas, il ne fait que se distraire, et ce, en regardant la télévision parfois. Et ces temps-ci, il contemple un génie de l’humour improvisé, un animateur qui n’a aucune autre prétention que de faire rire. Cyril Hanouna est la révélation médiatique de ces dernières années : son émission est géniale parce qu’elle est vide. Tout y dénué d’intelligence, de contenu culturel, d’alibi intellectuel, de réflexion. Elle ne tient que par la grâce de l’animateur qui lance parfois des fusées de drôlerie inattendues.

On me dit parfois : « Pourquoi regardes-tu cette bêtise ? C’est nul ! » Mais la nullité est fascinante, chers confrères. Rien n’est plus intrigant, grisant, que le vide d’une société. Marcel Proust a construit la plus grande œuvre romanesque du XXe siècle sur ces communautés vaines et vaniteuses qu’étaient les cercles mondains de son époque. Les émissions de télé actuelles sont les chroniques mondaines d’aujourd’hui. Ce que fait une starlette comme Nabilla n’est pas moins intéressant à suivre que les faits et gestes d’une Odette de Crécy dans la Recherche, et les vannes d’un Laurent Baffie ne sont pas moins drôles que les flèches de Robert de Montesquiou.

Proust a eu l’immense courage de prendre au sérieux les gens les plus cons de son époque, et de faire littérature à partir des groupes les plus superficiels qu’on pût imaginer. Aujourd’hui, Proust ferait un roman avec les célébrités de nos écrans, et si possible, les célébrités les plus ineptes.

Cyril Hanouna serait peint sous des couleurs contrastées : drôle et gamin, son humour reposerait sur la mise en boîte de ses chroniqueurs, ravalés au rang de faire-valoir. Narcissique, son personnage deviendrait diabolique au fur et à mesure du roman. Son rire aigu, forcé, prendrait une dimension lugubre pour terminer en effrayante saillie d’orfraie. Dans le marigot de la mondanité contemporaine, Cyril Hanouna pourrait incarner le rôle d’une hyène rieuse et cruelle, capable d’humilier ses partenaires tout en les forçant à rire. Il faudrait un écrivain anglais ou américain pour écrire une comédie humaine de cette dimension.

Il ne faut pas s’étonner, ni se chagriner, du succès de ces émissions inconsistantes. Il n’y a rien là de neuf. Nous avons toujours aimé les commérages et les histrions qui se donnaient en spectacle. Relisons Proust et rigolons des frasques absurdes d’Hanouna, voilà le programme culturel de ces fêtes, concocté par la sagesse précaire.

Nouveaux explorateurs et vieilles ficelles

Série de documentaires diffusée sur Canal + depuis 2007, Les Nouveaux explorateurs jouit de l’impunité habituelle des productions liées au voyage. C’est un phénomène curieux : dès qu’on voyage et qu’on relate ses aventures, on devient inattaquable dans les médias. Pourtant, le récit de voyage est un champ de création qu’il faut regarder avec autant de sens critique que tous les autres genres narratifs.

Qu’on me pardonne une légère immodestie, ce blog est un des rares espaces où sont critiqués des voyageurs. Au risque de me faire durement tancé, La Précarité du sage a critiqué Michel Le Bris, la « littérature voyageuse », Christophe Ono-Dit-Bio, Priscilla Telmon et Sylvain Tesson. Cela m’a valu des volées de bois vert, dont je ne me plains pas. Paradoxalement, on me reproche aussi de dire trop de bien de certains écrivains et plasticiens du voyage : Jean Rolin, Chantal Thomas, Antonin Potoski, Caroline Riegel, Jean-Paul Kauffmann, Raymond Depardon, Catherine Cusset ou Bruce Bégout.

Ce n’est pas que les uns seraient nuls et les autres parfaits, mais il existe une ligne de fracture assez profonde dans la manière d’aborder le voyage depuis la deuxième guerre mondiale. Ceux dont je fais l’éloge savent que le monde a changé, qu’on ne peut plus découvrir le monde comme les anciens explorateurs. Ils explorent donc les banlieues, les bretelles d’autoroutes, les forêts et les fleuves avec prosaïsme et humour.

Ceux que je critique ne manquent pas forcément de talent, mais ils prétendent être des baroudeurs de la même trempe que les grands aventuriers des années 1930, ou imitent un peu bêtement les orientalistes du XIXe siècle. Ils s’autoproclament « explorateurs ». Ceux produits par Canal + mentent d’ailleurs effrontément : ils prétendent nous présenter des peuples indigènes purs de toute acculturation, alors même qu’ils communiquent en anglais, et qu’ils exhibent des costumes traditionnels au sein de réserves d’autochtones subventionnées, et habilitées à recevoir la visite de caméras.

La Nouvelle exploratrice de l’émission, dont j’ai oublié la date de diffusion, traverse le Brésil avec ce sentiment d’impunité : les tribus se laissent photographier en regardant ailleurs, et notre télévision nous vend cela pour de l’aventure nouvelle. Il ne s’agit pourtant que des mêmes vieilles ficelles des images prises par les explorateurs dominateurs, supérieurs, protégés par des puissances colonisatrices.

Deux jeunes écrivains aux antipodes : Julien Blanc-Gras et Blaise Hofmann

Marquises de Blaise Hofmann

En lisant Les Marquises, de Blaise Hofmann, je pense constamment à un autre écrivain de voyage, Julien Blanc-Gras.

Ou plutôt, je pense à un récit spécifique de Blanc-Gras, publié en 2013 : Paradis avant liquidation (Au Diable Vauvert éd.). Les deux livres décrivent la vie et l’histoire d’îles lointaines où il ne fait pas forcément bon vivre, mais qui ont incarné, chacune à leur manière, l’image du paradis. D’un côté les Marquises, qui renvoient aux peintures sauvages de Gauguin et à la voix de Brel. De l’autre les îles Karabati, dans l’océan Pacifique, c’est-à-dire la carte postale du lagon et des cocotiers.

De ce point de vue (le paradis qui est devenu un enfer), le récit de Julien Blanc-Gras est plus convaincant, car il adopte cette question comme axe de narration. Chapitre après chapitre, le lecteur est atterré devant ce qui devrait être un territoire de bonheur simple, et qui se révèle un cloaque abominable.

Blaise Hofmann, lui, ne prétend pas dire la même chose. C’est d’ailleurs un peu le problème de son livre : Les Marquises (Zoé, 2014) n’a pas d’angle d’attaque particulier, il consiste en une narration plaisante et intéressante d’un séjour aux Marquises, sans plus. On passe de personnages en personnages, d’un lieu à l’autre, sans raison apparente, en dehors du fait que l’auteur a bel et bien rencontré ces gens et visité ces lieux.

Je n’aime pas donner de leçons, et je ne juge pas la qualité littéraire du livre d’Hofmann. Ce que j’écris là est seulement une impression de lecture, due au télescopage de deux livres qui sont parus presque en même temps. Si je me permets de dire ce qui est bon et ce qui ne va pas à mes yeux, c’est uniquement pour lancer une réflexion ; je me parle à moi-même, comme dirait Montaigne, et ne cherche aucunement à prescrire quoi que ce soit.

Le récit de voyage est un genre protéiforme et monstrueux, il peut s’adapter à tout. Il n’y a pas de règles auxquelles il faudrait obéir. On fait ce qu’on veut dans le récit de voyage et c’est très bien comme ça. Mais si l’on veut, ce qui est mon cas, que ce genre gagne les lettres de noblesse qu’il mérite, il faudrait peut-être structurer nos récits en leur donnant un axe, un angle ou une problématique. Qu’il y ait un projet de départ, quelque chose comme ça. Celui qui excelle à cela, c’est évidemment Jean Rolin, mais on me reproche de trop parler de Jean Rolin, alors je ferme ma bouche.

On sent qu’Hofmann ne veut pas choisir, car il ne veut rien délaisser. Qu’il veut parler de tout, et qu’il ménage, en quelque sorte, la chèvre et le chou. Le quotidien et les légendes, la nature et les profils Facebook, le renouveau culturel et les poulets aux hormones. Il est vrai que tout cela existe, mais l’impression laissée, à la lecture, est celle d’un témoin qui coche les cases de tout ce qui est important à dire, alors qu’un écrivain devrait nous emporter dans un voyage dont il est le capitaine.

Cette même indécision se retrouve à la quatrième de couverture, quand l’éditeur et l’auteur cherchent à qualifier le ton du livre : « C’est un carnet de route plein d’autodérision, un regard empathique, curieux, critique et généreux ». C’est un peu tout ça à la fois, et pour le coup, aucune de ces postures stylistiques et/ou éthiques ne s’impose.

Une scène m’a beaucoup intéressé, dans Marquises. Le narrateur assiste à un festival de danse traditionnelle, et publie sur son blog les petits reportages qu’il en retire. Grâce aux réseaux sociaux, son blog est lu dans son pays natal, la Suisse, mais aussi par des gens concernés, des Marquisiens furibards. Le billet de blog reçoit des commentaires injurieux et virulents. On l’accuse de ne rien comprendre, d’être un touriste dédaigneux qui juge du haut d’un mauvais complexe de supériorité. L’auteur du livre, et du blog, est évidemment très emmerdé : « Je reçois ma première baffe virtuelle. Virtuelle et anonyme ». Hofmann a raison de dire que les écrivains d’autrefois ne pouvaient pas connaître ce genre de déconvenue, car alors, on écrivait au retour, et exclusivement pour les compatriotes. On se foutait pas mal de savoir ce que ressentait les gens du pays visité.

Cela pourrait introduire à de nombreux sujets de réflexion passionnants, compte tenu des moyens actuels du voyage, de la présence d’internet, de la relative immédiateté que proposent les blogs et les réseaux sociaux. Chemin faisant, c’est effectivement le statut de l’écrivain, du récit de voyage et de sa réception, qui est mis en question. Malheureusement, Blaise Hofmann fait son mea culpa et passe à autre chose. J’aurais aimé qu’il développe, surtout parce que j’ai vécu des histoires similaires, soit avec des lecteurs chinois, soit avec les néo-hippies du festival du Souffle du rêve. Cela aurait pu être une manière d’approche : les marquises connectées, le voyage virtuel, la cyber-écriture et les paysages redéfinis par les nouvelles technologies.

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A l’inverse, Julien Blanc-Gras a abordé les îles Kiribati avec un angle d’attaque précis. Comme ces îles vont bientôt disparaître sous la mer, à cause du changement climatique, ce voyage est une sorte de dernier relevé avant disparition. Paradis, avant « liquidation ». Avec les deux sens, drolatiques et tragiques, du mot liquidation : dissolution d’une entreprise, et noyade dans un liquide hostile. L’océan aux couleurs turquoises devient un monstre pollué et toxique qui va tout recouvrir et tout avaler.

La différence entre ces deux auteurs est peut-être que l’un est grand reporter. Blanc-Gras a signé, notamment, quelques reportages pour le magazine M du Monde. Il a peut-être développé l’art et la manière de raconter des choses en fonction d’une question et de s’y tenir. Blaise Hofmann, lui, s’inscrit dans la tradition des écrivains marcheurs, qui écrit un livre comme une promenade, avec un souci du rythme et des détails ; sauf qu’une promenade, par définition, choisit un itinéraire, une route, qui laisse de côté le territoire qui n’est pas traversé, et que Marquises s’occupe de tout un territoire.

Ils sont allés aux antipodes, et ils sont un peu aux antipodes l’un de l’autre.

Voyager avec Jean-Paul Kauffmann

De passage à Paris pour quelques jours rapides, je me suis trouvé, un matin, à l’église Saint-Sulpice, dans le 6ème arrondissement. Sur la droite, une fameuse chapelle où se trouvent de grandes fresques peintes par Delacroix. La plus belle, la plus étrange, représente un homme baraqué, torse nu, qui lutte contre un ange aux ailes immenses.

Je me suis assis et je me suis laissé prendre par les images, l’ambiance. J’ai écrit à une femme chérie que j’appelle souvent « mon ange », lui ai envoyé une photo de la scène de la lutte avec l’ange. Elle a répondu : « On dirait des Grecs. »

C’est vrai, Delacroix a peint le mythe biblique avec une sensibilité méditerranéenne, ses personnages ont une position de lutte gréco-romaine.

C’est un livre de Jean-Paul Kauffmann qui m’a conduit ici. La Lutte avec l’ange, publié à La Table Ronde en 2001. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est « un livre sur l’origine, la trace, le Mal. » Vaste programme. Je n’ai pas encore lu ce texte mais c’est justement pour m’y préparer que j’ai voulu m’imprégner par avance de l’église et de ses peintures. Il pleuvait sur Paris ce jour-là. J’écrivis un SMS à un oncle pour déjeuner avec lui, il ne répondait pas. Fatigué, les traits tirés, je sortais de l’église pour aller boire un café. Dans la rue Férou, je m’arrêtais pour lire la totalité du Bateau ivre, de Rimbaud, peint sur un long mur aveugle. Encore une fois, j’ai trouvé ça beau mais pas toujours convaincant. J’ai toujours le même problème avec Rimbaud.

Il y a un écrivain, par contre, qui ne me déçoit jamais, c’est Jean-Paul Kauffmann. Je n’ai pas encore lu La Lutte avec l’ange, mais je l’ai acheté et je me le garde au chaud, avec la tendre excitation de celui qui attend le bon moment pour savourer un festin à sa juste valeur. Pour moi, pour mes papilles gustatives, tout livre de Kauffmann est un festin. Personne n’écrit comme lui sur les saveurs et les odeurs. Il sait parler du vin de manière inspirée et enivrante. Ses voyages à Bordeaux et en Champagne, réédités récemment en poche, en témoignent. Dans tous ses récits, il y a des vins et des dégustations tranquilles, seul ou accompagné. Sa capacité à parler des saveurs, il l’applique aux paysages, au vent, aux ambiances. C’est pourquoi son récit de randonnée le long de la Marne est si bon : un vieux fleuve de plaine est le paysage idéal pour développer une expression rigoureuse et imagée. Une « couleur de havane », des « odeurs de mortier », « un mélange frais et acide de chaux éteinte », il faut la trouver cette odeur-là.

9782213654713-XQuelquefois, écrit-il, la Marne sent fort, mais comme un corps qui a transpiré après l’effort, et les mots choisis sont impayables : « Quelque chose d’actif et de remuant qui, sur son passage, aspire aussi le cru et le fermenté, le putride et le végétal. » Et dans d’autres paysages, comme les landes de La Maison du retour, il a une façon de parler des arbres, de leur odeur et de leur mouvement dans le vent, qui est extraordinaire. Il sait rendre les sensations. Il transcrit les émotions muettes qui sont dues aux sensations physiques. En ceci, Kauffmann est le plus grand sensualiste français.

Tout le monde se souvient de l’otage Jean-Paul Kauffmann. Quand j’étais petit, je voyais son visage à la télé, sans comprendre qu’il était otage au Liban. C’est après sa libération qu’il a écrit ses plus grands livres. Des récits de voyage qui ont tous plusieurs choses en commun : territoire éloigné du centre, solitude, confins, sensations pures, pourrissement de la matière, mémoire et histoire. Nul doute que ces thématiques trouvent leur origine dans l’expérience traumatisante de l’enfermement et de la condition d’otage, qu’il a connue de 1985 à 1988.

J’aime voyager avec Kauffmann dans des territoires qui ne m’avaient jamais inspiré le moindre désir de voyager : les îles Kerguelen (1993), l’île de Sainte-Hélène (1997), les Landes (2007) la Lettonie teutonne (2009), les rives de la Marne (2013). On reconnaît un grand écrivain voyageur à sa capacité de rendre à la fois la banalité et la force singulière d’une terre qui n’intéressait personne avant lui.

Je ne sais pas encore de quoi va parler La Lutte avec l’ange, mais j’aime imaginer. Je garde pour moi mes prévisions, mes prédictions, mes pronostics. J’écris dans ma tête mon propre Lutte avec l’ange en procédant à des allers-retours entre l’histoire et le temps présent, l’époque de Delacroix et l’église d’aujourd’hui. Les messes célébrées presque en cachette, de l’autre côté du choeur, lieu de rencontre de la communauté antillaise, et le quartier rempli de librairies pieuses. Et au milieu de tout cela, le combat atroce et épuisant, contre une force infiniment supérieure, un combat qui dure toute la nuit, à l’issue duquel Dieu bénit le combattant :

« On ne t’appellera plus Jacob mais Israël, car tu as été fort contre Dieu, et contre les hommes, et tu l’as emporté. » Genèse, XXXII, 22-23.