Vitesse et description

Une amie m’avait d’un texte qu’il était extrêmement « rapide ». C’était un texte que j’avais écrit pour rire, plus ou moins une commande, et surtout une occasion de connivence avec mes compagnons de pub, puisque j’habitais à Dublin à cette époque. « Connivence », si je ne me trompe, c’est le thème du numéro de la revue Lieu-dit qui l’avait publié six mois plus tard.

Mon amie avait été la seule à parler de rapidité dans le style, et cela m’a marqué depuis ce jour. Personne d’autre ne m’avait dit cela, sauf la Japonaise à qui mon amie avait parlé : « Ah, Liam, il paraît que tu n’écris pas si mal ? On m’a dit que c’était très rapide ! »

C’était très mystérieux car mon texte ne comportait pas de phrases courtes, qu’il était très musical à mes oreilles, comme une chanson populaire. Comme mon texte était une forme d’hommage à mon amie Hélène avec qui nous chantions des tubes parisiens des années 30, mon phrasé était volontairement balancé, comme une valse.

De plus, c’était largement un texte descriptif. En rien une nouvelle d’action. C’est pourquoi j’étais très charmé à l’idée que mon amie y perçût de la vitesse.

Charles Forsdick

Le meilleur connaisseur de la littérature du voyage française du XXe siècle est un Anglais !

J’aime ces phrases à la fois vraies et percutantes. Provocantes, agaçantes, désarmantes.

Charles Forsdick, j’ai déjà parlé de lui à propos du Cercle de Liverpool. Il en est la pièce maîtresse, car sa pente naturelle est de canaliser et regrouper les énergies.  

Il a d’abord publié un livre sur Victor Segalen, en l’an 2000. Il a continué sur sa lancée et a critiqué ce qu’il appelle le « mouvement Pour une littérature voyageuse », du nom du livre-manifeste de 1992 dont j’ai déjà parlé ici. Il est le premier, sinon le seul, à avoir développé une théorie de ces agitations paratextuelles animées par Michel Le Bris, comprenant un festival, des éditions, des manifestes, etc.

Ainsi, spécialiste à la fois d’un écrivain de la Belle époque et d’un mouvement post-89, Forsdick tenait le XXe siècle par les deux bouts et pouvait faire une étude sérieuse sur le voyage français au XXe siècle dans son ensemble. Ce qui fut fait avec Travel in Twentieth-century French and Francophone Cultures. The Persistence of Diversity (Oxford, 2005). Il y aborde la question du voyage sous l’angle postcolonial, ou à travers le prisme du fait colonial : plutôt que de structurer ses chapitres en fonctions des deux guerres mondiales, par exemple, il propose un mouvement qui va d’une « fin de siècle » à l’autre. Du colonialisme de l’époque de Loti et Segalen, au postcolonialisme actuel, analysant des textes progressistes, et des productions néocoloniales.

Il a aussi écrit un livre sur Ella Maillard (Zoé, 2008), et d’autres articles sur les femmes voyageuses, ce qui le fait entrer en écho avec les études féministes sur le récit de voyage, qui est un champ très vivant chez les anglophones.

Ce qui est très original chez Forsdick, c’est qu’il fait correspondre les approches des Cultural studies et les aspects littéraires des textes, leur aspect formel. Il occupe donc une place centrale, incontournable, lorsqu’on s’intéresse au récit de voyage comme genre littéraire.  

Greenwich, le centre du monde

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Quel endroit au monde peut avoir plus de puissance émotive pour un amoureux de la littérature des voyage ? Greenwich, le centre du monde, le temps 0 à partir d’où la terre entière est mesurée, coupée en rondelles ?

La critique est très facile, et je ne m’y laisserai pas prendre. On le sait que c’est mal de vouloir centraliser la vision du monde, et que c’est méchant de hiérarchiser les espaces, et que ce n’est pas gentil pour les étrangers que de se percevoir soi-même au centre de l’univers.

Ah, what the fuck! Les Anglais sont au centre du monde, et puis c’est tout. Ils l’ont mérité, que diable, vous avez vu les générations de génies scientifiques et techniques il a fallu pour créer ces horloges, ces bateaux, ces observatoires ? Quel argent il a fallu investir, année après année, monarque après monarque ?

Visiter Greenwich, c’est frémir devant l’incroyable épopée scientifique, où tout est lié inextricablement : la connaissance scientifique, la mesure du temps, la connaissance de l’espace, la capacité à éviter les tempêtes, les voyages au long cours, la découverte de nouveaux mondes, l’impérialisation, la colonisation, la domination politique, économique et militaire de l’Europe.

C’est un des endroits les plus intenses, historiquement, de l’Europe moderne.    

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Comment on en vient à détester la littérature

 Rachel Rueckert, une étudiante américaine, raconte comment un livre lui a fait prendre conscience des dimensions idéologiques de la littérature classique. Comment une fille qui adore les grands auteurs anglais finit par les abandonner pour se tourner vers l’étude de la littérature postcoloniale. Bizarrement, l’intérêt pour d’autres littératures passent par le rejet des classiques.

« I used to read Victorian novels and covet the leisure of the upper classes, but that is probably me. It is the useless on an everyday scale. A book will not help me feed my family or till the farm. These things that I have dedicated my life to studying are just that. A privilege. Something that few others could ever enjoy. »

Elle doit passer par la mise en question de l’apprentissage de la lecture, l’éducation, la culture générale. Proche en cela des paroles d’un écrivain à la mode comme François Bégaudeau, elle se dit que c’est autoritaire d’inviter à aimer les grands textes.

 » I feel ethnocentric in even being disappointed that the kids don’t read. Why should they be reading the English classics from the “center?” This book seems to argue that the “center” is an illusion, yet another concept imposed through colonialism. »

Elle prend conscience que son pays, les Etats-Unis, est en situation post-coloniale.

« Until now, I have never thought of the United States as postcolonial, as I mentioned before, but more importantly, I do not think I ever realized that we kind of still are, and it affects me. »

Elle fait cette confession dans une critique qu’elle a posté sur « Google books », à propos du très fameux The Empire Writes Back, de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin. Manque de pot, elle a lu ce livre avant d’aller en Angleterre, où elle avait rêvé d’aller, sur les pas des grands écrivains. Horreur! L’Angleterre, apprend-elle, est le « centre »!

« I read this book while planning a layover in London for in two weeks during the last week of my stay in Ghana. My whole life I had looked forward to the day when I could go on that pilgrimage of a sort. Walk the paths that Virginia Woolf walked, sit in the pub of C.S. Lewis lectured in, or stand on thee bank of the Themes with Matthew Arnold. It had always been my burning passion to see these places I have never been to, simply because it is what I have read and been exposed to. Never mind that like Piccadilly Circus, I did not know how to ride the tube (which, I kept calling the lue), it is “the center.”  »

Elle en vient à se poser des questions sur elle-même, sur ses propres envies, ses désirs et ses valeurs. Pourquoi suis-je attirée par cette vieille Angleterre, se demande-t-elle, plus même que par mon Amérique ?

« Why have I always gravitated to the English instead of the American writers? Why is England so much more appealing to me than Boston for school? Why am I to “the center” but a branch off the tree struggling to be grafted back in? »

Alors, elle a cherché à apprendre quelque chose de différent en allant en Afrique. Dans un pays anglophone quand même, parce que les belles âmes veulent bien s’ouvrir à l’Autre, mais il faut que l’Autre parle la langue de la vieille Angleterre victorienne centralisée.  

« Yet, I did not on the London study abroad with my fellow classmates. No. No rather I went to Ghana, somewhere in the red dirt with no address, hot shower, or Shakespeare’s Globe. Does that make me crazy, or did I learn something different? »

Et voilà que progressivement elle abandonne la littérature « dominante » pour se tourner vers les études postcoloniales.

« I was pleased to read that India and Africa have loud voices in postcolonial theory. Postcolonial literature is looking more and more like my course of study. »

 Voilà, c’est une assez jolie histoire de conversion, qui montre une des nombreuses facettes de ce qui se passe dans les humanités. Pauvres jeunes gens, en rejetant la littérature, si vous saviez combien vous perdez de plaisir. Au fond, dans le projet des sociologues qui veulent faire croire que les arts ne sont que le reflet des situations de dominations, il y a une haine du plaisir.

Jean de Léry et Claude Lévi-Strauss : intertextualité totémique

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Protestant, fuyant les persécutions dues à sa religion, Jean de Léry embarque en 1557 dans l’équipage de Villegaignon pour joindre une colonie française dans le nouveau monde, dont l’échec lui a permis de vivre dans l’hospitalité des Indiens du Brésil. Il a écrit son récit vingt ans plus tard, sous le titre d’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil. Dans ce formidable récit de voyage, lu par Montaigne qui s’en inspira, il se montre si désireux de comprendre les peuples indigènes qu’il va jusqu’à leur « pardonner » leur cannibalisme, au motif que la société européenne lui paraît capable de crimes plus atroces encore, à l’endroit de la communauté protestante particulièrement. (Les massacres de protestants eurent lieu en France d’août à octobre 1572).

Il est tentant de penser que Claude Lévi-Strauss, juif fuyant lui aussi son propre pays à cause de sa religion, s’est identifié à Léry. Gérard Cogez juge que l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil hante Tristes tropiques d’un bout à l’autre comme modèle et comme observation. De fait, Lévi-Strauss aborde la baie de Rio muni de ce récit de voyage, qu’il désigne comme le « bréviaire de l’ethnologue » et rappelle, au chapitre 9 de Tristes tropiques, l’aventure de ces protestants navigateurs qui vécurent avec des Indiens cannibales pendant neuf mois en 1557.

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L’ethnologue lui-même confesse un sentiment de proximité avec le huguenot ; intimité qui l’amène à avoir « l’impression d’une connivence, d’un parallélisme, entre l’existence de Léry et la mienne » (préface à l’édition de poche de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, 1974). Si l’on s’en tient à la structure du récit de Léry tel que Lévi-Strauss en rend compte, force est de constater que Tristes tropiques (1955) fait figure de reprise de l’Histoire d’un voyage. Non seulement Léry est cité à différents moments et incarne les « vrais voyages » dont Lévi-Strauss a la nostalgie, mais son Histoire est, comme Tristes tropiques, un récit de voyage qui met en avant « un parcours semé d’embûches » et « des régimes divers de l’observation » (Gérard Cogez, Les Ecrivains voyageurs du XXe siècle, Seuil, 2004).

Il serait aisé de mettre au jour un système de correspondances entre les deux récits, du type de ceux que James Joyce a mis au point entre Ulysse et L’Odyssée d’Homère : de nombreuses scènes burlesques, troublantes ou tragiques peuvent être rapprochées d’un récit à l’autre, et dans les deux cas, le regard posé sur les Indiens est l’occasion de développer une méditation pessimiste sur la société européenne de son temps.

La correspondance entre les deux récits se remarque tant sur le plan de la structure, que sur celui de l’approche intellectuelle, que sur celui des détails narratifs. L’interprétation que l’on peut avancer à cela est anthropologique autant que littéraire. L’intertextualité mise en œuvre ici est plus proche d’un rituel de possession que d’un travail intellectualisé de référence. Lévi-Strauss croit en l’efficace de l’art, en ses pouvoirs magiques et ses fonctions sociales et symboliques. Fidèle en cela aux pratiques dramatiques observées chez les indiens Tupi-Kawahib (Tr. Trop., VII, 34), il crée une littérature de transe qui ouvre à des phénomènes de possession vis-à-vis de Léry. « C’est comme de la sorcellerie », écrit-il à propos de l’ Histoire d’un voyage, dont il évoque plusieurs fois les pouvoirs enchanteurs. Il s’efforce d’entrer en sympathie totémique avec Léry, de la même façon que les Indiens le faisaient avec leurs ancêtres. Car Léry est en définitive un ancêtre aux yeux Lévi-Strauss, au sens où son récit de voyage est à la fois un « extraordinaire roman d’aventure » et le « premier modèle d’une monographie d’ethnologue » (Lévi-Strauss, préface).

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Le rapport de Lévi-Strauss à Léry dépasse donc bien les rapports d’admiration rationnelle que l’on peut attendre d’un homme cultivé avec un classique de la renaissance, pour entrer dans un territoire de « sur-réalité », c’est-à-dire « une réalité plus réelle encore que celle dont j’ai été le témoin. » L’intertextualité chez Lévi-Strauss peut s’apparenter à un phénomène de cannibalisme symbolique. « Je vous laisse imaginer, dit Lévi-Strauss, ce que les surréalistes auraient pu tirer d’une telle… intimité avec Léry. » Les surréalistes auraient en effet utilisé ces rapprochements entre textes, situations et pensées, pour déceler des correspondances plus profondes, plus magiques et plus troublantes que ce que la science peut se permettre d’énoncer.

Un Pachtoune au pub irlandais

J’avais promis à mon colocataire pakistanais de fêter son master au pub. Pas pour le corrompre mais pour lui faire partager un peu de la culture locale.

L’autre soir, nous sommes donc allés, selon un programme que j’avais établi, au Bittle Bar, dont les murs sont couverts de peintures. Après quoi j’ai emmené mon ami au Kelly’s Cellar, le vieux pub républicain.

Ces deux pubs font partie de ma géographie belfastoise. Mon Pakistanais ne veut pas entendre de boissons sans alcool. Il dit connaître toutes les bières de ce pays, les avoir toutes essayées. Mais comme il ne connaît pas la différence qui existe entre une Guinness, une Smithwick et une Tennent’s, je me sens dans l’obligation de le guider un peu dans ses choix. « Stout », « Ale » et « Lager », la classification des bières va du plus noir au plus clair, du plus crémeux au plus liquide. Il faut choisir en fonction de la soif du moment. Comme il n’a aucune idée de la soif qui est la sienne, je lui offre une Blue Moon, car on n’en trouvera pas si facilement dans d’autres pubs. C’est une bière américaine, dans un verre évasé, qui est un peu la boisson traditionnelle des amis avec qui je hante ce pub.

Il adore les peintures, en particulier celle du fond, la grande toile qui représente les grands écrivains buvant un verre au pub. Il me demande si je connais ces gens. Je lui donne les noms : de gauche à droite, W.B. Yeats, James Joyce, Brendan Behan, George Bernard Shaw, Oscar Wilde et Samuel Beckett. Tous, appartenant à des générations différentes, partagent le même espace, une Guinness à la main. Mon ami connaît Shaw mais aucun des autres écrivains de la toile. Cela vient de son éducation dans un collège anglophone de Peshawar, dont les professeurs ne devaient pas être à la pointe de la modernité littéraire. Il me demande si c’est un vieux tableau. « Dix ans peut-être, dis-je, peut-être quinze ». Il est très déçu. Il aime les choses anciennes. Il me demande qui sont les autres personnages, sur les autres tableaux, je lui réponds autant que je peux, légitimement fier de montrer ma culture.

Nous buvons un peu vite car nous sortons d’endroits où nous avons été mis à rude épreuve. Moi, de la salle de sport de la fac, lui de la supérette où il travaille au noir.

Il ne saisit pas tout à fait ce que représente, d’un point de vue politique, l’affichage de ces gloires irlandaises. Un message de paix est monté en épingle, avec des peintures du républicain Gerry Adams rigolant avec le pasteur Iain Pasley, mais ça n’en reste pas moins un pub nationaliste, qui célèbre l’identité irlandaise comme il le peut. Par ailleurs, il tente de lier à la fierté « irlandaise » la fierté de Belfast, avec des images de sportifs nord-irlandais, tels que Alex « Hurricane » Higgins, ou George Best. C’est donc un pub pro-irlandais qui prône l’ouverture, le dialogue, la négociation.

Nous sortons sous la neige pour aller au Kelly’s Cellar, et c’est dehors que mon Pakistanais me dit qu’il a beaucoup aimé le Bittle Bar. Il ne savait pas que de tels lieux existaient à Belfast. Ce qui le frappe le plus, c’est le fait qu’un pub puisse être envisagé comme un endroit culturel, avec des images du passé, une construction de tradition communautaire. Lui, les rares fois où il sort, son cousin l’emmène dans des clubs dans le but de trouver des filles. Et la frustation de ne pas en trouver n’a d’égal que l’ennui d’être obligé de boire du mauvais alcool, et d’être de ce fait un mauvais musulman.

Au Kelly’s Cellar, il insiste pour payer sa tournée. Ce sera deux pintes de Guinness. Le vieux pub enchante mon colocataire, qui n’a jamais été dans un établissement aussi ancien. Les plafonds sont bas, les charpentes en bois, la décoration est faite de tout un bric-à-brac de broquantes. Je lui ai montré la date de naissance de l’établissement : mille sept cent quelque chose. Il me dit, oh Guillaume, presque quatre cents ans. Il y a quatre cents ans, un homme était adossé à cette poutre en bois.

Il rêvait tout haut, et l’alcool aidant, il devenait excessivement bavard, parlant d’images qu’il avait « in the back of my head ». Il sentait revenir à la conscience des images enfouies d’un temps ancien dont il avait la nostalgie, mais qu’il n’avait jamais vécu.

Tout le long du chemin du retour, il fut extrêmement loquace. Quelque chose dans la découverte de ces pubs l’avait bouleversé. Non pas la présence de l’Irlande, ni celle de la culture. Peut-être la conscience de la durée, ou du passé. Quelque chose du passé, à quoi il se sentait appartenir. Nous passâmes devant une enfant qui dit « hi » à une passante. Mon ami répondit « hi » à la place de la passante, et me fit tout un discours sur l’innocence des enfants. Après quoi, nous dûmes presser le pas pour éviter de nous prendre une boule de neige que lançaient d’autres grands enfants, cachés dans une rue perpendiculaire.

Une conférence du sage précaire à Queen’s University Belfast

Des années après mes conférences en Chine, où l’objectif était que Monsieur Tout le monde parle à d’autres anonymes, la sagesse précaire continue de sévir en Europe.

A Nankin et à Shanghai, j’avais donné des conférences sur le postmodernisme, sur l’architecture, sur Sartre et, déjà, sur la littérature du voyage. J’avais bénéficié de l’aide déterminante d’interprètes extraordinaires, tels que ma grande blogueuse d’amie Neige, mais aussi l’impeccable Lumière de L’Aube, ou la sensuelle Xu Ning Shu. L’interprète est essentiel dans une conférence bilingue, car il peut embellir et réhausser l’intérêt de l’audience.

Or j’ai récidivé. Preuve que la sagesse précaire n’est pas morte. Elle se faufile dans des institutions de tous ordres pour professer et donner des leçons.

Fin novembre, ma conférence portait sur le récit de voyage contemporain. Cela s’est déroulé dans l’université où je fais ma thèse, à Belfast, en présence de camarades et de professeurs. Le titre était : “Ecrire le voyage dans un monde postmoderne : perspectives critiques sur un genre littéraire (dés)orienté”.

C’était un moment important pour moi et mon travail de recherche, car c’était l’occasion pour moi de partager des découvertes que j’avais faites, et aussi de transmettre un peu d’enthousiasme pour cette littérature que peu de gens connaissent.

Comme les principaux critiques anglophones des récits de voyage sont postcolonialistes, j’étais dans l’obligation de parler de ce courant de pensée. Or, comme c’est un courant très dogmatique, à la limite du sectarisme, je savais que je touchais à quelque chose de brûlant. J’avais l’ambition d’exposer ce que disaient les critiques en question, d’en souligner les apports positifs, mais aussi d’en sugnaler des limites, afin, si possible, de circonscrire une approche qui dépasse ces limites. C’était dangereux.

Pour éviter de faire une conférence ennuyeuse que personne ne comprend, au lieu de me réfugier derrière l’analyse jargonneuse d’un texte que personne n’a lu au préalable, je me suis lancé dans une présentation “parlée”. C’était construit, écrit et travaillé, mais l’apparence était celle d’une causerie, d’un cours, ou d’une improvisation. Presque rien, bien sûr, ne fut improvisé, mais la gestion du temps de parole reste un art difficile : je n’ai pas eu le temps de conclure comme j’aurais voulu. Le but n’était pas d’être parfait, ni lisse, ni impressionnant. Le but était d’attirer l’attention sur ce genre littéraire qui me plaît tant, et de montrer quelques problématiques actuelles qui existent dans le monde de la recherche.

Le jour de la présentation, je portais pour la dernière journée une moustache de Gaulois. Elle avait poussé tout le mois de novembre et je regrette que personne n’ait pris une photo de moi, en cravate, avec une carte de voyageur projetée en arrière-plan.

J’avais disposé sur la table tout un tas de bouquins reliés à mon sujet. Je pouvais les montrer à mesure que j’en parlais, comme Bernard Pivot dans une émission de télé. A la fin, on m’a dit que j’avais ressemblé à un mélange de Pivot et de Jean-Pierre Coffe, celui qui s’émerveille d’une belle tomate et qui s’énerve devant une tranche de jambon. C’était un bel hommage. C’est vrai que j’ai ce côté grande gueule et amoureux, qu’on ne prend pas au sérieux, qui agace et qui amuse en même temps.

Pour ce qui est des auteurs, j’ai évoqué Nicolas Bouvier, Michel Le Bris et son manifeste “Pour une littérature voyageuse”, François Maspero et Jean Rolin. Quant aux critiques, j’ai eu le plaisir de dévoiler en première mondiale la trouvaille du “Cercle de Liverpool”, dont j’ai parlé dans un billet récent.

Cela m’a été reproché. On ne doit pas parler de cercle, mais d’individus indépendants. C’est dommage, je trouvais que “Cercle de Liverpool” avait un côté à la fois Rock’n’Roll et footballistique extrêmement sexy. Avec ma moustache, en plus, tout cela donnait une touche Seventies du meilleur effet, genre Saint-Etienne et ses poteaux carrés, le monde ouvrier en majesté. Tant pis, j’abandonne cette jolie création ; elle n’apparaîtra pas dans ma thèse.

Une partie de l’assistance a apprécié ma présentation, et une partie s’est sentie offensée, ou gênée par mes arguments. Le désaccord de certaines personnes s’est exprimé publiquement par des regards de connivence, des grimaces, des ricanements. Peut-être ont-elles essayé de me déstabiliser, je ne sais pas. Quand on est un étranger, comme c’est mon cas, on ne comprend jamais très bien ce que font les gens autour de soi. Je ne leur en veux pas, quoi qu’il en soit, car une réaction de rejet est le prix normal à payer quand on touche à des débats actuels et conflictuels, comme la place hégémonique des études postcoloniales dans la recherche.

En revanche, j’ai beaucoup apprécié les marques de réconfort, de soutien et d’amitié que m’ont témoignées mes camarades thésards ainsi que quelques professeurs. Certains m’ont appelé le soir même, d’autres m’ont félicité les jours suivant, d’autres m’ont écrit. Ces signes de soutien m’ont réchauffé le coeur.

« Mobile » de Michel Butor

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Michel Butor, né en 1926, n’est pas connu pour avoir fait des récits de voyage, et pourtant, ce qu’il a apporté au genre littéraire « Voyage » est immense.

Dès après La Modification (1957) qui l’a rendu célèbre, il a écrit Le Génie du lieu (1958) qui était déjà une série d’essais d’écritures sur le voyage, avec des chapitres sur des villes (Cordoue, Salonique, Istanbul) et sur l’Egypte.

Mais c’est Mobile (1962) qui crée une véritable rupture dans l’oeuvre de Butor. Son sous-titre montre qu’il ne cherche pas à faire rêver le lecteur du Guide du Routard : Etude pour une réprésentation des Etats-Unis.

L’exégèse butorienne l’atteste : avec Mobile, Butor fait ses adieux au roman. La plupart des critiques, et Butor lui-même, considèrent ce livre comme un « moment charnière ». Parmi les oeuvre de la littérature d’après-guerre, c’est le livre préféré de Jean-François Lyotard, de Jean Starobinski, de Françoise van Rossum-Guyon, de Michel Sicard (voir Mireille Calle, Les Métamorphoses Butor. Entretiens. Grenoble, 1991.)

L’écrivain a vécu quelques années aux Etats-Unis, il y a enseigné le français, et il s’y est beaucoup promené. Son voyage américain demandait une forme d’écriture particulière, qui lui permette de rendre compte de l’espace singulier de l’Amérique :

ça a été peu à peu, très lentement, que j’ai mis au point les techniques et le texte tel qu’il est maintenant

 Les techniques sont nombreuses et réjouissantes : l’organisation de la page blanche et la succession des pages, il s’agit de jouer sur la matérialité du livre lui-même, inclure des coupures de journaux locaux, des inscriptions de pancartes et autres signes urbains, jouer avec les noms de lieux américains.

Plutôt que de suivre l’itinéraire du voyageur, préférer l’ordre alphabétique des Etats. Commencer par : « nuit noire à CORDOUE, ALABAMA, le profond sud », et terminer pas loin du Wyoming, mais toujours dans la nuit, avec le nom de BUFFALO.

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Mobile, de Michel Butor

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Cela doit se lire comme une partition de musique contemporaine. Les mots repris et répétés forment des moments rythmiques et mélodiques qu’il faut appréhender comme accompagnement des éléments d’histoire, d’actualités et de géographie divers, qui sont eux aussi pris dans des organisations spatiales musicales et contrapuntiques.

Les noms américains, dans leurs reprises continuelles, gardent le sens qu’ils ont chez le lecteur européen : Derby rappelle l’Angleterre, Florence l’Italie. Buffalo rappelle Buffalo Bill.

Le lecteur doit s’emparer du texte pour l’interpréter à sa manière, comme un musicien interprète une partition. Butor a fait une partie du boulot, il a agencé des trucs, il fait des propositions, mais le livre n’est rien si le lecteur reste passif. En cela, c’est le livre de voyage le plus expérimental de l’histoire du genre, et le plus incontournable qui soit sur les Etats-Unis d’Amérique dans la littérature française.

Le « Cercle de Liverpool »

Dans ma terminologie, le Cercle de Liverpool désigne les universitaires spécialistes de Travel Writing qui travaillent et publient autour de Charles Forsdick, lui-même basé à l’université de Liverpool.

L’honnêteté m’oblige à reconnaître que je fais partie de cette petite galaxie, et que j’ai participé à au moins deux événements initiés et organisés par Forsdick. Cependant, comme je suis encore étudiant, je parle des membres de ce Cercle sans m’y inclure. Je dirai donc « ils », au lieu de « nous », un peu par modestie, mais certainement pas pour m’en distancier.

 forsdick02.1292680914.jpgCh. Forsdick, photo ACEL

Les membres du Cercle de Liverpool ont bien des choses en commun : ils appartiennent à la même génération (autour de la quarantaine), ils sont sur la pente ascendante de leur carrière. Ils s’intéressent, je l’ai dit, au récit de voyage contemporain en langue française et ils partagent les mêmes références théoriques fondamentales (E. Said, M.-L. Pratt, J. Clifford). Partager des références, c’est presque aussi important que partager ses années d’études dans la même fac, avec les mêmes professeurs.

Ces références communes les conduisent à appréhender les textes à travers leurs conditions de production, sous un angle contextuel plutôt que de manière purement littéraire et formaliste. Par ailleurs, ils mettent en lumière des récits écrits par des francophones non métropolitains, des Africains, des Antillais, des Suisses, des Belges, des Américains, en soulignant ce qu’ils perçoivent comme des « différences ». En définitive, il est raisonnable de dire que le Cercle de Liverpool tente d’opérer une jonction, ou une conciliation, entre une approche formelle de la littérature et sa déconstruction idéologique.

Cela est suffisant à mes yeux pour parler d’un groupe, même si les membres de ce groupe ne l’ont ni décidé ni souhaité. Car je dois l’avouer, il s’agit là d’une invention de ma part. Personne, ni de Forsdick, ni de Siobhan Shilton, ni de Margaret Topping ou d’Aedin Ni Loingsisgh n’a jamais cherché à créer un mouvement ou un club. C’est moi seul qui le perçois ainsi.

Après tout, quand on parle des « post-structuralistes », on désigne des penseurs dont aucun ne se reconnaît dans ce terme. Quand les Américains parlent de la French Theory, les Français concernés (Barthes, Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard, etc.) n’approuvent pas et ne se sentent pas unis entre eux par autre chose qu’un passeport. Même chose avec les « Hussards », qui fut une invention de journaliste, Bernard Franck, lui-même rangé dans cette catégorie d’écrivains par l’histoire littéraire. Bref, les mouvements et les écoles ne sont pas toujours constitués par les intéressés de manière volontaire. Mais chacun de ces noms de groupe est pourtant utile car, définis strictement, ils crèent un sens pendant le temps d’un argument. L’appellation de « Cercle de Liverpool », de même, est significative pour désigner un ensemble de recherches qui se distinguent à la fois de ce qui se faisait avant et de ce qui se fait ailleurs dans le domaine du récit de voyage.

De plus, les membres du Cercle de Liverpool ont tous un adversaire en commun (et je les rejoins là aussi, jusqu’à un certain point). Si un ennemi commun n’est pas un puissant signe de ralliement, je ne sais ce que c’est. Leur ennemi théorique est le pseudo mouvement de Michel Le Bris, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog, le mouvement « Pour une littérature voyageuse« . Le manifeste de ces écrivains, regroupant Bouvier, Lacarrière, Borer, Dugrand, Lapouge, White, Coatelem, Chaillou, Meunier, est effectivement une véritable bouillie rhétorique, et mérite l’indifférence qui l’entoure depuis que le livre est épuisé. Mais les chercheurs du Cercle de Liverpool vont beaucoup plus loin qu’en relever l’ineptie : ils font passer ce malheureux faux-pas éditorial pour un mouvement littéraire constitué, dominant, imposant ses règles et ses vues parmi les écrivains-voyageurs français. C’est là que je me désolidarise du groupe, sauf le respect que je lui dois. Pour moi, le manifeste de Le Bris témoigne seulement d’une bêtise littéraire et intellectuelle, non d’un mouvement influent. Pire, les écrivains signataires (Lapouge, Lacarrière ou Coatelem) deviennent, dans les articles du Cercle de Liverpool, des personnages lugubres, néo-colonialistes, sexistes, nostalgiques du temps de l’empire colonial français. C’est évidemment exagéré. D’abord, les écrivains en question ne prétendent pas former un mouvement littéraire. Et « néo-colonialistes », les preuves de cette accusation sont vraiment très maigres, et ne m’ont à ce jour jamais convaincu.

Mais voilà, stratégiquement, il est utile qu’un « Cercle » critique un « mouvement », et pour que la critique soit audible il faut que le « mouvement » identifié soit réactionnaire. Et puis tout cela s’équilibre : je crée un « Cercle de Liverpool » et ledit Cercle a déjà créé, longtemps avant que je ne débarque, un « Mouvement PULV » (Pour une littérature voyageuse). Il y a ainsi communication de groupe à groupe, de Cercle à Mouvement : c’est collectif, c’est convivial, ça plaît aux sages précaires. Un sage précaire, précisément, pourrait appartenir aux deux groupes. D’autant mieux, d’ailleurs, qu’aucun des deux groupes ne jouit d’une réalité indiscutable.

Alors pourquoi le « Cercle de Liverpool » s’acharne-t-il sur le « mouvement PULV » (Pour une Littérature Voyageuse) ?D’abord, cela donne du relief au paysage de la littérature du voyage contemporaine, et ensuite cela met en valeur des récits alternatifs que l’on peut présenter comme « contre-orientalistes », « anti-exotiques », plus respectueux des différences, ouverts sur le monde complexe des échanges et des migrations. On crée ainsi un véritable paysage escarpé : d’un côté, le « mouvement PULV » composé d’hommes blancs franchouillards à moitié racistes. De l’autre une myriade de voix fragiles et émergentes, composée de femmes, de Suisses, de Belges, d’Africains, d’Antillais, et de quelques rares Français blancs. Les premiers imposent un ordre d’une manière machiste et autoritaire. Les seconds explorent des possibilités alternatives et par là même mettent en danger les visions monolithiques de l’identité culturelle mise en place par les tenant de l’ « idéal républicain » (unilatéralement détesté chez les progressistes anglo-américains).

On peut lire les productions du Cercle de Liverpool dans la revue Studies in Travel Writing, qui a consacré un numéro spécial sur le récit de voyage en français. Mais on peut lire surtout les livres de Forsdick lui-même (je reviendrai sur son travail dans un autre billet), qu’il a signés seul ou avec des collaboratrices telles que Siobhan Shilton et Feroza Basu. On peut lire aussi, avec beaucoup de profit, le très beau livre d’Aedin Ni Loingsigh sur les auteurs africains francophones.

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Des Africains qui préfèrent l’Amérique : Célestin Monga

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A la recherche de récits de voyage écrits par des Africains, je suis tombé sur Un Bantou à Washington, de Célestin Monga (PUF, 2007). Economiste camerounais, Monga a écrit des articles d’opposition au pouvoir de Paul Biya, a fait de la prison, a incarné la résistance démocratique camerounaise, avant de s’exiler en Amérique dans les années 90 où il a repris ses études à Boston (université d’Harvard), et finalement trouvé refuge dans un beau bureau à Washington, dans la prestigieuse Banque mondiale.

Le passage critique vis-à-vis de la France m’a évidemment intéressé. Monga doit se justifier de plusieurs choses : de refuser l’exil que la France mitterrandienne lui offre, de ne pas rester avec ses compatriotes au Cameroun, de préférer l’Amérique à la France, et de collaborer à « la politique de la Banque mondiale ».

Même s’il reconnaît qu’il existe une « France de Victor Hugo », il ne nourrit plus que des sentiments amers pour cette France qui « apparaissait aux Africains de mon âge comme une vieille dame aigrie et recroquevillée sur elle-même, à une époque où la globalisation semblait au contraire étendre les frontières de notre galaxie » (67).
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C’est un grand lieu commun dans les études postcoloniales, de reprocher à la France de se crisper sur « sa » république, son « vieil universalisme » (A. Mbembe), les « frontières de la francité » (S. Shilton), son « identité nationale », lorsque le reste du monde s’ouvre, s’aère l’esprit, se mélange dans une globalisation vraiment moderne. Achille Mbembe écrit les mêmes mots dans sa contribution au gros ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales, les nouveaux visages de la société français (La Découverte, 2010).

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Avant de partir pour l’Amérique, Célestin Monga s’imagine comme intellectuel africain à Paris, et cela lui répugne considérablement : « L’idée de passer mes journées à flâner dans les bistrots de la Rive gauche ou à humer l’air du Jardin des Tuileries, et mes soirées à déambuler sur les Champs-Elysées me semblait un plaisir dégoûtant » (68). C’est bien un rejet violent, épidermique. A propos de Harvard, il parlera de la « volupté de l’ascèse ». Il y a donc deux formes de plaisirs existentiels selon Monga : en France, un hédonisme pourri, délétère, décadent, où l’on traîne dans une misère morale sans issue ; aux Etats-Unis, un plaisir sain et sobre, frugal, tourné vers l’émancipation et les vrais résultats.

Paris, c’est l’apparence de la liberté, Boston l’efficacité de la vie libre.

Monga donne de nombreuses autres raisons, toutes plus légitimes les unes que les autres : le manque de sécurité, la mauvaise conscience, la « mémoire exagérément lucide ». Il donne aussi plusieurs raisons qui l’ont poussé à accepter l’éxil aux Etats-Unis plutôt qu’ailleurs. Achille Mbembe fait de même, lui qui a enseigné quelques années à Columbia. Dans l’article cité plus haut, Mbembe alarme le lecteur sur la perte de prestige de la France en Afrique, perte « dont le principal bénéficiaire est l’Amérique ». Les Etats-Unis qui, eux, possèdent une « réserve symbolique immense » avec sa « communauté noire » qui a tant de représentants dans le monde politique, médiatique et culturel.

A aucun moment Monga ni Mbembe ne disent que les Etats-Unis offrent plus d’argent aux élites du monde entier, de meilleures conditions de travail et un cadre de vie appréciable. Ou plutôt, ils le disent, mais ils n’interrogent jamais le fait que si les Etats-Unis ont tant d’argent pour attirer les élites, c’est grâce à une forme d’impérialisme dont ils sont les maîtres, et qu’ils n’oublient jamais de fermer leurs frontières, autant qu’il leur est possible, pour empêcher les pauvres de venir chez eux.

Enfin, nos amis intellectuels africains omettent tout simplement de dire que tous ceux qui bougent aujourd’hui ont plutôt envie d’aller en Amérique qu’en France. Moi aussi, si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres. Cela n’a rien à voir avec un rejet de l’Europe, mais tout avec le désir naturel d’aller voir sur place comment les choses se passent au centre du monde. Si j’avais vécu à Lugdunum au premier siècle, de même, j’aurais essayé de me rendre à Rome, pour voir un peu.

C’est un peu facile, en définitive, d’habiller ses choix de migrations de grands principes moraux, et de profiter des largesses américaines, faites sur le dos des travailleurs exploités, pour expliquer que la France décline du fait de son colonialisme mal digéré. Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité.