Priscilla Telmon, ou le voyage humanitaire

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu’il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

Il s’agit de la bande annonce du film de Priscilla Telmon au Tibet. Comme je ne sais pas comment faire pour introduire des vidéos dans les billets, je me borne à mettre en lien la vidéo ici.

A priori, tout est réuni pour que j’aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l’aventure et l’Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l’aise du début à la fin de cette bande annonce.

Dès les premières images, après une courte introduction sur l’itinéraire d’Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon de face parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise, et qui est filmée de dos. La priorité de l’image, c’est Priscilla elle-même. Et que lui dit-elle, Priscilla, à cette femme indigène ? Elle lui dit : « Priscilla, je m’appelle Pri-Sci-lla. Priscilla ! » La priorité des paroles revient aussi à la voyageuse française.

C’est là une bonne manière, je suppose, de présenter l’héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l’air d’être importunée par cette touriste envahissante. Surtout que la prononciation chinoise de Priscilla est relativement incompréhensible, car parfaitement incorrecte.

Avec un Tibétain

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S’il n’y avait pas de voix off, pas d’action, pas d’ « engagement » politique, pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l’eau et sur les crêtes. Je pourrais la regarder pendant des heures, au Tibet ou à Paris (plutôt à Paris).

Malheureusement, on la voit prier. Et ça va de mal en pis.

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu’il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l’Himalaya sont menacés, je cite, « par la marche du monde et l’avancée des armées chinoises ». C’est tout dire. On se demande qui, de l’armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des « mille peuples de l’Himalaya ».

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : « Dalai Lama ». On veut nous faire croire qu’il y a eu rencontre, je crois. L’aventurière lui donne un papier bleu – peut-être une photo du Dalai Lama – qu’il s’empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n’est pas plus garantie en Chine qu’au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d’étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n’est nullement interdit d’y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n’aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j’ai dû supporter de la pop indienne dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain où je marchais moi aussi il y a quelques années.

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d’entendre Priscilla s’exclamer à voix haute : « Alexandra ! Nous y sommes ! » ? Est-ce d’entendre parler d’un itinéraire qui mêle aventure et « cheminement intérieur » ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l’idée du voyage.

Quand les « flics » empêchent l’équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : « Je les hais, putain, je les hais! » Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu’elle a le courage de ses opinions.

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 1970. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries. Du moment qu’on a un combat, qu’on  défend une cause, on prend le rôle de « chevalier blanc » que j’avais critiqué à propos de BHL et on a tous les droits narratifs.

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d’écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j’ai écrit à propos d’une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C’est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

Nicolas Bouvier à la télévision

En 1963, Nicolas Bouvier ne trouvait aucun éditeur pour L’Usage du monde. C’est grâce à sa famille et à ses connaissances qu’il va à la fois publier, toucher un prix littéraire et passer à la télévision.

Le « prix des écrivains genevois », Bouvier y soumet son manuscrit avant même d’être publié, et l’argent du prix doit servir à la publication. Dans le jury du prix, des gens qui connaissent Nicolas, dont son ancien professeur Jean Starobinski.

Enfin, la Télévision Suisse Romande (TSR) finit par inviter le gamin, auréolé d’un prix littéraire et d’un long voyage de trois ou quatre ans, de Genève à Tokyo. Cet entretien est superbe. D’une voix grave et lente, l’écrivain-voyageur vend sa marchandise avec énormément de talent. Il se montre un orateur de grande classe, un bagout que le sage précaire le plus « poudre aux yeux » quoi soit ne désavouerait pas. Il parle d’Asie centrale, de déserts, d’Iran, de structures patriarcales « à bien des égards satisfaisantes », et même du grand Hérodote, notre cher Hérodote.

Il baratine bien un peu, et c’est pour cela qu’on l’aime. L’écrivain du voyage doit être une sorte de baratineur, sinon, on n’y croit pas vraiment.

Bouvier était curieux de tout. C’était un esprit très ouvert sur les sciences et les techniques. Sur cette vidéo de 1976, de la TSR toujours, on le voit se soumettre à une expérimentation de laboratoire sur le sommeil. Il est présenté comme « écrivain » sans plus, une sorte d’inconnu qui doit avoir des problèmes de sommeil. On le prévient qu’on le réveillera en plein sommeil pour qu’il raconte ses rêves. « Vous tombez mal, dit-il, je ne me souviens jamais de mes rêves ».

On lui colle des fils électriques munis de capteurs sur toute la tête pour observer, par l’extérieur, les mouvements du cerveau. Les images, tout droit sorties des années 1970, sont horribles et fascinantes. On se croirait en pleine séance de torture.

Les moments de réveil sont atroces. Lumière blanche crue, et voix chuchotée. Bouvier, notre cher Bouvier, souffre le martyre, ne supporte pas la lumière et cherche à cacher sa tête, comme une taupe sortie de son terrier. Ce sont des images d’une violence étonnante. Une scène d’un autre âge.

Mais Bouvier s’exécute et raconte son rêve à voix très basse. Au deuxième réveil, il sera moins résistant et racontera avec plus de détails.

Ce qui frappe le plus, dans cette petite scène, c’est comment Bouvier met des mots, spontanément, sur des images étranges, qu’il faut décrire sans délai. Il fait preuve d’une précision qui laisse pantois. On le trouve là, filmé comme un bagnard, comme un rat de laboratoire, au travail avec les mots, comme il l’a été toute sa vie.

Au fond, cette expérimentation n’apprend pas grand chose sur le sommeil et est sans doute obsolète sur les questions du rêve. Mais elle se révèle un fabuleux et terrifiant agrandisseur de cette bête étrange, l’écrivain au travail.

Polémique sur la langue et la littérature

Grâce à ce colloque, j’ai pu mieux comprendre un ensemble de dogmes et d’idéologies qui informent les façons de penser dans le monde universitaire, un peu partout dans le monde.

La chose a été dite par un Africain à la tribune, a rencontré un assentiment unanime et a été redit comme une vérité absolue ici et là. L’idée qu’il y a une triade idéologique créée au XIXe siècle et qui unit la langue, la littérature et la nation. Depuis cette époque, on perçoit la littérature, et on l’enseigne, comme une émanation de l’esprit d’une nation, son génie, et donc le nationalisme devient inséparable de la littérature.

Malheureusement, si l’on parle et écrit le français dans des endroits différents comme l’Afrique ou les îles de Caraïbe, on est forcément réduit à n’être qu’une marge, une périphérie de la culture nationale française. Il faut donc déconstruire cette triade, déconstruire l’idée même de nation afin de libérer les littératures et décentraliser les usages du français.

Le problème avec cette théorie, c’est que les gens en viennent à croire que la littérature n’existe que depuis le XIXe siècle. J’ai eu une discussion houleuse sur ce sujet dans un pub, avec un jeune professeur français qui enseigne aux Etats-Unis. Il disait que la « littérature » était un projet national qui n’existait que depuis Mme de Stael et qui était mort récemment, disons vers le nouveau roman. Avant le XIXe siècle, il n’y a pas de littérature française, car le mot même de littérature n’existait pas. Pour ce jeune homme, désigner les romans de Chrétien de Troyes, les chansons des Troubadours ou la Chanson de Roland, comme de la littérature était ridicule. C’est moi qui projetais sur ces oeuvres ma conception nationaliste de la littérature. Que je lise le livre de Marco Polo comme un récit de voyage qui appartient à la même tradition que ceux de Nicolas Bouvier est pour l’idéologie dominante actuelle aussi insensé qu’un Africain qui déclamerait « mes ancêtres les Gaulois ». De l’idéologie aveugle, de la propagande culturelle.

Quand j’ai dit à ce sympathique universitaire que la littérature, c’était avant tout l’art de « faire de l’art avec des mots », indépendamment des récupérations idéologiques, politiques et autres, il m’a pris pour un réactionnaire.

Une chercheuse a dit, lors d’une table ronde : « J’ai abandonné le ‘plaisir du texte’ et oui, je crois que la connaissance du contexte est importante pour comprendre les textes. »

Quand j’ai abordé le nom de Proust, un autre chercheur à dit : « Mais qui lit Proust ? »

On se souvient peut-être d’un billet où il était question de la détestation de la littérature, vécue dans la critique postcolonialiste. Ce rejet de la littérature est en fait plus global et plus inquiétant. Inquiétant pour deux raisons : d’abord parce qu’il est daté, il remonte aux recherches narratologiques, textualistes et politiques des années 1960, ensuite parce que je me demande s’il est encore possible, dans ce contexte, de trouver du travail à l’université si l’on a pour objectif premier de communiquer de l’enthousiasme et du désir de savoir.

Les Chinois de langue française

Ma collègue et amie Daniela a donné une brillante conférence sur les écrivains chinois de langue française.

Elle précise que les Chinois ne choisissent la langue française que pour des raisons alimentaires. « J’habite là, je publie ici, donc j’utilise la langue du coin. Si j’avais émigré en Allemagne, j’écrirais en allemand ».

Ce type de discours plaît à tout le monde car, dans l’université actuelle, on veut humilier les sentiments patriotiques et nationalistes. Réduire la langue française à une langue parmi d’autres, une langue de communication qui n’a aucun privilège culturel, c’est de bonne guerre et cela convient au discours dominant.

Or, j’observe quelque chose et je pose un question.

En Chine, le français est moins étudié que l’anglais, le japonais, le coréen et le russe. Le français est à égalité avec l’allemand et l’espagnol. Le français est considéré en Chine comme une « petite langue », ou une « langue rare » (c’est le mot qu’on employait lors de l’organisation des Jeux olympiques en 2008).

Il y a pourtant de nombreux écrivains chinois de langue française, depuis plus d’un siècle. Et ils sont de plus en plus nombreux depuis les années 1980.

Voici ma question : y a-t-il autant d’écrivains chinois de langue russe, de langue allemande et de langue espagnol ? Dans ces pays, y a-t-il des équivalents de François Cheng, de Gao Xingjian, de Dai Sijie, de Shan Sa, de Ying Chen, et de tant d’autres ? Y a-t-il, même, des équivalents du blog de Neige ?

Mon impression est qu’il y a une francophonie chinoise tellement riche qu’elle est incomparable avec ce qui se passe dans les autres langues. Mais comment le savoir ?

Diaspora, Mémoire et Formes

C’était un superbe colloque, qui m’a beaucoup stimulé. Comme quoi, le monde universitaire a encore de la niaque, ce dont je n’ai jamais douté.

Trois jours dans un hôtel très élégant de la ville de Kitchener, dans la province de l’Ontario. Des participants qui venaient du Canada, des Etats-Unis, des Caraïbes, d’Afrique et d’Europe. Je faisais partie des rares qui venaient d’Europe, grâce à quoi je me suis senti puissamment dépaysé. Tout s’est déroulé en français, mais le contenu théorique était tellement différent de ce qui se fait en Europe que j’étais toujours sur une sorte de nuage, comprenant les choses avec retard. Parfois je ne comprenais plus rien, puis je comprenais à nouveau, puis je comprenais que je n’avais rien compris. C’était délicieux.

Parmi les Canadiens francophones, il y avait des Québécois, mais aussi des Franco-Ontariens, ainsi que des Français « des Prairies », c’est-à-dire des provinces de l’ouest (Alberta, Colombie britannique…). Comme nous étions en Ontario, j’ai beaucoup entendu parler d’écrivains de cette province, et les universitaires du coin parlent sans complexe de cette culture, de leurs écrivains, comme s’ils étaient d’une importance mondiale. Et ils le sont peut-être, d’ailleurs, qu’en sais-je moi ? J’en suis venu à me demander si Daniel Poliquin n’était pas le Kafka des temps post-industriels…

Il y avait aussi des chercheurs de différentes diasporas, de toutes les couleurs et de tous les accents. Je me trompe : il n’y avait personne d’origine asiatique, cela est une lacune.

Sinon, des belles femmes aux métissages étourdissants. Une francophone d’origine sri-lankaise, élevée au Québec et enseignant aux Etats-Unis. Une Française d’origine berbère qui cite Nietsche en anglais dans un prodigieux accent new-yorkais. Un Français du Forez, qui a échangé le bel accent stéphanois pour un accent anglais qui fait qu’on le croit natif de Grande Bretagne. Au bout d’un moment, on ne sait vraiment plus qui on est ni d’où l’on vient.

La question, alors, reste entière dans mon esprit : y a-t-il des formes de narrations qui soient propres aux littératures produites dans des diasporas, par des migrants et des exilés. Et surtout, y a-t-il des formes de récits qui soient incompatibles avec cette situation de déracinement ? A côté de moi qui ai parlé de la forme « récit de voyage », d’autres ont examiné la question de l’essai, et de l’autobiographique. Affaire à suivre.

Conférence en chambre d’hôtel

Il pleut sur Toronto. C’est une bonne nouvelle pour moi, car ça me force à passer plus de temps dans ma chambre d’hôtel. Je dois préparer ma conférence pour le week-end prochain.

C’est un luxe inouï de pouvoir rester dans une chambre d’hôtel à Toronto. Je sors une ou deux fois dans la journée pour manger, pour lire dans un café, et j’en profite pour regarder intensément cette ville que j’aime et qui m’impressionne. Je n’ai pas le temps de la visiter extensivement, malheureusement. Je n’aurai pas le temps de visiter ses musées, par exemple, ce qui est nouveau chez moi. Le beau musée des beaux-arts, devant lequel je suis passé hier matin, quand je tirais ma valise, je suis triste de le laisser derrière moi.

Mais c’est ainsi, et le bonheur de vivre dans le luxe précaire me console. Le luxe de passer du temps dans un hôtel un peu pourri, pour préparer une conférence. Pour un traîne-savate comme moi, c’est un luxe encore supérieur à celui de se promener au musée. Et comme je range le luxe au premier rang de mes préoccupations existentielles, je peux dire que je suis comblé.

J’ai apporté quelques livres avec moi, et j’en ai acheté quelques uns, dans la librairie « Gallimard Canada » de Montréal. Je lis les trois livres de voyage de Danny Laferrière, Je suis fatigué (2001), L’énigme du retour (2009) et Tout bouge autour de moi (2010).

Ce matin, j’ai lu un récit d’une Française d’origine vietnamienne, Kim Lefèvre : Retour à la saison des pluies est typique de ces textes d’immigrants qui ne peuvent s’abandonner à faire de la littérature de voyage. Elle parle de ses souvenirs, de sa mère, de ses soeurs. C’est très beau mais ça reste une littérature du moi, de la famille, de la mémoire et de l’identité. C’est toujours une question de temps, alors que le récit de voyage c’est de la géographie. Géographie physique et géographie humaine.

Le question que je (me) pose, dans cette conférence, c’est pourquoi la « littérature migrante » ne s’empare pas du récit de voyage, et préfère invariablement d’autres genres, tels que le roman, l’autobiographie et l’essai ?

Au détour d’un livre, dans un recueil d’essais, on perçoit que pourrait être un récit de voyage de migrant. Le Québécois d’origine iraquienne, Naim Kattan le fait par exemple. Le Camerounais Célestin Monga aussi, dans Un Bantou à Washington (écrit vingt ans après Un Bantou à Djibouti qui, lui, est vraiment un récit de voyage, fascinant en ceci que c’est un Africain de l’ouest qui visite l’Afrique de l’est).

Le libraire de Montréal me conseille le best-seller de la Vietnamienne Kim Thuy, dont Ru raconte son exil, le « Boat people » et le rêve américain réalisé au Québec. Il me l’a vendu comme un récit de voyage, mais non, ce n’en est pas un. C’est un récit de vie, une réflexion sensible et émotive sur la double identité. Comme d’habitude, suis-je tenté de dire.

Ce qui m’ennuie un peu, et me trouble dans mon luxe inouï de conférencier itinérant, c’est que je n’ai pas de conclusion à ma conférence. J’ai beaucoup d’idées, et des idées très bonnes, très intéressantes, stimulantes et affriolantes. J’ai des lignes de réflexions nettement dessinées, mais aucune conclusion.

Je tourne dans ma chambre d’hôtel et passe d’un livre à l’autre, mais ce n’est pas concluant.

Dans le doute, et assoiffé par tant de travail, je prends la décision de sortir boire une bière.

Danny Laferrière à Montréal

Bizarrement quand je pense à la vie littéraire de Monréal, c’est la diaspora haïtienne qui me vient à l’esprit. Laferrière, né dans les années 50, a dû fuir Haïti en 1976 et s’est installé à Montréal. Il raconte dans ses livres comment, dix années durant, il a vécu de peu, à lire et à faire des travaux sous-payés. Dix ans après son exil, il publie son premier roman qui continue d’être lu et étudié : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. L’histoire d’un Noir qui se tape des Blanches, d’un ex-colonisé affamé de la chair des maîtres, renouvelant la question raciale sous l’angle de la vie de bohême, du sexe interracial et de l’humour comme acte politique.

J’ai vu Laferrière pour la première fois à Dublin, au festival littéraire franco-irlandais; il était très drôle, et il draguait gentiment les minettes de l’alliance française. Ma copine en faisait partie, mais Laferrière en draguait une autre, ce qui avait vexé ma copine. Cela ne lui suffisait pas que moi, je la trouve plus belle que toutes les filles de Dublin.

Or, comme ma conférence de ce week end porte sur le récit de voyage dans la « littérature migrante » (ou l’absence de récit de voyage, au profit de la fiction), je me suis penché sur la dernière partie de l’oeuvre de Laferrière. En 2001, il publie un très bel essai intitulé Je suis fatigué. L’écrivain prétend vouloir arrêter l’écriture et présente cet essai comme un dernier livre, un livre d’adieu, qui sera d’ailleurs distribué gratuitement dans les années 2000. Il y fait le point sur sa situation d’écrivain, et se déclare immensément las d’être catégorisé comme « écrivain noir », « écrivain ethnique », « antillais », « haïtien », « francophone ». Avec la liberté que lui permet le genre de l’essai, il aborde sa famille, ses femmes, ses misères, ses lectures et… ses voyages.

Le voyage est omniprésent dans ce livre charnière. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est que Laferrière désigne comme « voyage » les migrations, les exils, les transits, autant que les déplacements touristiques. C’est souvent l’objection que l’on me fait : on me dit que les immigrants n’écrivent pas de récits de voyage « parce qu’ils ne perçoivent pas leur migration comme un voyage ». L’historien de la culture James Clifford allait dans ce sens, dans les années 80. Il reprochait à ceux qui voyaient dans l’exil une forme de voyage leur indifférence à la dimension dramatique et politique de leur déplacement. Il y avait là un risque de romanticiser des actions de désespoir et de violence, en donnant à ces tragédies le beau mot de voyage.

Danny Laferrière n’hésite pas à prendre ce risque. Tout est voyage chez lui. Même quand sa tante part à Miami et envoie de là-bas l’argent nécessaire pour que Danny aille à l’école, il en parle comme l’un des voyages importants de sa vie. Il le dit de multiples façons, il n’écrit que grâce à ces voyages. Sa tante, il fallait bien la remercier des sacrifices qu’elle faisait pour son neveu. la mère de Danny l’obligeait à écrire à chaque mandat reçu une lettre de remerciement originale. Plus tard, il verra toutes ces lettres conservées et reliées par sa tante. C’était sa première oeuvre écrite.

Cet essai sur la fatigue est à mon avis charnière car, du point de vue générique, c’est à partir de lui qu’il peut prendre ses distance avec une prose fictionnelle tournée vers l’identité personnelle et la politique sexuelle et se tourner vers les territoires, les villes, les gens. Déjà Je suis fatigué, on en sort avec un puissant sentiment géographique. Mais surtout, d’autres livres suivront qui se rapprochent vraiment du récit de voyage : L’énigme du retour (2009) et Tout bouge autour de moi qui raconte le tremblement de terre qu’a connu Haïti en janvier 2010.

Un livre qui restera dans les annales de la critique sur la littérature des voyages. Voyez un peu : un séisme en plein festival « Etonnant voyageur », en présence de Michel Le Bris, le très controversé fondateur de ces concepts foireux que sont la « littérature voyageuse » et la « littérature monde ». Tout bouge autour de moi est de ce point de vue un livre aux multiples couches de significations. Incidemment, il montre combien le récit de voyage est un genre plein de promesse pour les écrivains exilés, réfugiés, expatriés et immigrés.

Pierre Scize

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Je me suis longtemps demandé paresseusement qui était Pierre Scize. Enfant, j’ai appris à lire – avec difficulté – et à écrire – au prix de sévices physiques indignes – dans une école qui portait son nom. C’est l’une des images qui me restent de mon enfance et du village de Saint-Just Chaleyssin, « Groupe scolaire Pierre-Scize ». C’est sans doute la première chose que j’ai dû déchiffrer par moi-même, et encore, peut-être pas correctement. Il n’est pas impossible que je l’aie prononcé « Pierre Sixte » (à l’époque, un footballeur s’appelait Sixte…)

Récemment, j’y suis retourné, dans ce village de Saint-Just Chaleyssin, et j’ai appris que le dénommé Pierre Scize était un écrivain journaliste de l’entre-deux-guerres, qui aurait vécu à Saint-Just et y aurait écrit un livre.

pierre_scize_aqua.1302638245.jpg Entrée de Lyon, de J.-B. Lallemand
 

Mais alors, pensais-je, serait-ce de là que vient le nom du quai de Lyon ? Tous les Lyonnais connaissent le Quai Pierre-Scize. Ceux qui ne sont pas lyonnais de naissance s’en souviennent pour y avoir traîné en des dérives nocturnes, aux temps nubiles de nos années d’étude.

Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que le quai s’appelle ainsi depuis très longtemps, et que c’est l’écrivain lui-même qui a pris son nom de plume un jour qu’il se promenait quai Pierre-Scize. Il s’est dit : « Bon sang, si on enlève le trait d’union, ça fait un prénom et un nom! Et connus des Lyonnais, en plus! »

Quai Pierre-Scize
Photo : Quai Pierre-Scize, Lyon

D’habitude, ce sont les rues qui sont baptisées d’après le nom des écrivains, pas l’inverse. Mais à Lyon, on aime faire les choses à l’envers, comme les Anglais. Moi, quand je serai écrivain, mon nom de plume sera Rue de la Ré. Ou Impasse Saint-Polycarpe (il y avait super cinéma, là-bas). Ou Montée du Gourguillon.

Non, j’ai mieux : Cour des Voraces. Cela fait racé, classieux, mystérieux. « Nous vous recommandons d’acheter La Précarité du Sage, le dernier opus de Cour des Voraces. »

Mais alors, me dira-t-on, d’où vient le nom du quai Pierre-Scize ?

Cela vient-il du nom d’un autre écrivain journaliste, qui aurait vécu à Saint-Just Chaleyssin avant guerre ? Ce serait tout à fait envisageable, et le quai et l’écrivain se seraient neutralisés l’un l’autre en se nommant l’un d’après l’autre. Dans la ville de Saint Irénée, qui aurait inventé l’éternité si l’on en croit Borges, cette mise en abyme serait pleine de sens.

L’honnêteté m’oblige à révéler qu’il n’en est rien. Pierre-Scize, cela vient de la montagne qui tombait autrefois dans la Saône, et que les Romains ont dû tailler, ciseler, pour faire passer la voie le long de la rivière. Pierre Scize, c’est donc la pierre cassée. Fendue. Si j’étais écrivain, je n’hésiterais pas à signer mes livres de ce nom mélancolique et froid : Pierre Fendre.

Photos tirées du site http://qse.free.fr/spip.php?article12

Face au trepas, pas de tracas (2)

2ème partie : Mr.QUEGUINER
 
 
Le visage chafouin, le regard torve, l’échine courbée après des années d’obséquiosité, Mr.QUEGUINER ouvrit la porte de sa boutique avant que son visiteur n’ait eu le temps de sonner.
 
– Mr. CHAFFANJON je présume ? Ravi de faire votre connaissance, je vous attendais, donnez-vous la peine d’entrer dit-il, en tendant une main moite, mollassonne et parcimonieuse.
La cinquante chétive, il  n’avait certes pas le physique et la prestance de son père, qui exerçait encore le métier de boucher, et occasionnellement, celui de tueur aux abattoirs.
Il n’avait pas non plus les capacités intellectuelles de sa mère, qui venait de prendre sa retraite de médecin légiste, et qui pratiquait de temps à autres quelques autopsies pour arrondir les fins de mois.
Décidemment, c’était une manie chez les QUEGUINER de faire des extras.
Fils unique, le jeune Pierre faisait le désespoir de ses parents. Pour les raisons précitées, il ne pouvait ni suivre les pas de sa maman, ni reprendre l’affaire de son père.
Ce dernier eut alors une idée de génie : puisque lui-même fabriquait des cadavres et que son épouse les découpait, leur fils les enterrerait.
Ils décidèrent donc de l’inscrire dans une école privée qui formait des croque morts, pardon : des assistants mortuaires. Cela leur coûta très cher car Pierre redoubla trois fois. Voilà la vraie raison qui les poussait à faire des extras.
Finalement, leur rejeton obtint brillamment son diplôme, en terminant dernier de sa promotion.
L’armée ayant refusé de prendre le risque d’utiliser ses services, il put très vite entrer dans la vie active et devint, à 20 ans, le plus jeune technico commercial des Pompes Funèbres Générales, agence du Père Lachaise à Paris.
On lui confia un véhicule de fonction (un corbillard décapotable Panhard modèle 1957), un costume gris anthracite avec noeud papillon assorti, des chaussures et des gants noirs. Il avait fière allure notre QUEGUINER junior !
Malheureusement, si ses résultats étaient corrects pour ce qui est des services rendus aux morts (embaumement, mise en bière, etc…), 
il avait beaucoup de mal à trouver des clients qui allaient le devenir (morts).
 
Or, comme le répetait à chaque réunion du lundi matin, le Chef des ventes, « les morts c’est bien joli, mais ce qui est important pour notre société, c’est de faire signer des contrats d’obsèques aux vivants ».
Malgré de louables efforts, (il avait prospecté en vain, à ses frais, dans tous les pays où existe encore la peine de mort) son patron le congédia au bout de six mois.
 
– Soi-même, répondit avec emphase Mr.CHAFANJON en ignorant la main tendue, tout en observant cette drôle de boutique.
Sur la porte vitrée on pouvait lire en gros caractères :
 

FACE AU TREPAS ZERO TRACAS
Pierre Quéguiner et C°
 
En dessous et en plus petit :                                     La mort pour tous à petits prix
 
 
Et encore en dessous et encore plus petit :    Insecticides, pesticides, mort aux rats, strychnine, curare
 
– Eh bien ! reprit-il en cherchant le regard de son interlocuteur, je me demande si j’ai bien frappé à la bonne porte.
 
– Vous savez, répondit géné, Mr.QUEGUINER, c’est la crise en ce moment, les affaires sont difficiles, il faut bien se diversifier….
Aussi je concentre maintenant mes activités, sur le nettoyage des jardins et des champs.
Cependant, j’ai pu soustraire à la vindicte de mon ancien employeur, quelques cercueils de deuxième choix. Je les brade à 50 pour cent de leur valeur réelle. Ils sont stockés dans la cave au sous-sol ! Si vous voulez bien me suivre…….
 
– C’est à dire, le coupa brusquement Mr.CHAFANJON, ce n’est pas exactement l’idée que je me faisais d’une agence des Pompes Funèbres et de ses services.
Aussi, Monsieur, je vous salue bien, assena t il d’un ton ferme en se dirigeant vers la porte.
 
Brusquement Pierre éclatat en sanglots.
– Veuilez m’excuser, pleurnicha t il, c’est ma dépression qui revient.
Il lui raconta alors sa pauvre vie, ses échecs successifs, ses parents qui n’avaient pas su l’aimer, et surtout ce qu’il n’avait jamais confié à personne : les moqueries de ses camarades, lorsque à l’école, l’institueur avait écrit sur le tableau noir ses prénom, nom et initiales :
 
Pierre QUEGUINER (PQ)
 
Cette révélation produisit un important choc émotionnel à William, qui éclata en sanglots à son tour.
Il se prit à raconter sa vie lui aussi et en particulier ce qui l’avait gachée en grande partie  : ses initiales !! (WC)
 
Ils comprirent alors tous les deux, que le destin les avait fait complémentaires….
L’un avait peu d’amis, l’autre pas du tout. Or, depuis cette fortuite rencontre, une grande amitié naquit, et perdure encore aujourd’hui, bien solide sur ses fondements.
 
PS – J’espère vous avoir diverti… Pour des raisons matérielles, je n’aurai pas accès au cyber café pendant quelque temps.

Face au trépas, pas de tracas (1)

 FACE AU TREPAS , PAS DE TRACAS , nouvelle en 2 parties   –

C’est le titre du mail qu’a envoyé mon père, depuis le Maroc, à quelques uns de ses proches. Une nouvelle, méditée au soleil oriental, père des inspirations les plus élevées. Comme je trouve cette nouvelle édifiante et instructive, il m’a paru pertinent de la mettre en ligne ici, avec son accord. Je remercie donc mon père de m’autoriser à diffuser ce petit monument de sagesse précaire.
 
 
Première partie : Monsieur CHAFANJON
 
Bien qu’il fût unijambiste,  l’homme avançait d’un bon pas. N’eût été un désagréable cliquetis métallique dû à la mauvaise qualité de sa prothèse d’un modèle déjà très ancien, nul n’aurait pu penser qu’il était handicapé. Il s’était habitué à ce bruit qui lui rappelait les westerns et les éperons des cowboys avançant d’une démarche chaloupée vers le saloon. Parfois, d’ailleurs, il imitait cette démarche lorsqu’il se sentait d’humeur badine.
En plus, ce bruit lui rappelait qu’il n’était qu’unijambiste alors qu’il aurait pu devenir cul de jatte, s’il avait eu moins de chance. En effet, il y a bien longtemps, dans sa période d’insouciance, il avait fait une très grosse chute, après avoir emprunté une piste noire, pour épater les copains, alors qu’il était ivre mort et n’avait jamais chaussé de ski.
Mr. CHAFANJON, car c’était là son patronyme, se dirigea vers l’église qu’il avait en point de mire.
Son interlocuteur lui avait précisé au teléphone, que son bureau se trouvait juste à côté, au numéro 2 de la rue des trépassés. Il jeta un regard distrait sur sa montre, mais il savait déjà qu’il serait à l’heure. Mr. CHAFANJON était toujours à l’heure.
Natif d’un petit  village du haut Beaujolais, là où il est préférable de boire de l’eau que du vin,  ses parents, pour d’obscures raisons culturelles, l’avait baptisé William, et Victor en deuxième prénom.
Ceci peut paraître anodin, mais, lorsqu’à la rentrée, l’instituteur écrivit au tableau les prénoms, noms et initiales de ses élèves, celà donna pour le petit william :                  Wiliam CHAFANJON (WC).
Rires dans la salle… !!
Géné, l’instituteur effaça et utilisa le deuxième prénom :
                                                          Victor CHAFANJON (VC).
Ceci n’arreta pas les rires de la salle !!!
 
William-Victor vécut très mal cette situation en voulut toute sa vie à ses parents, et, dès qu’il en eût la possibilité, se fit appeler sauf pour quelques intimes, Mr. CHAFANJON.
 
Ayant vécu ses 70 premières années cahin-caha en tentant d’oublier ses prénoms, il pensait être arrivé à une certaine sagesse. Et, comme son vernis culturel impressionnait ses voisins de palier plutôt incultes, il se prenait un peu pour « l’homo sapiens » du quartier.
Cependant, le poids des ans était là, et il avait de plus en plus besoin de sommeil, et de moins en moins de besoins sexuels.
On pouvait donc dire de lui, qu’il était en train de passer du stade « d’homo érectus », à celui « d’homo sapionce ».
 
Il savait que son espérance de vie s’amenuisait chaque jour (il comptait sur 20 ans maximum).
Etant un être responsable et prévoyant, il avait décidé de préparer dès maintenant ses obsèques, afin d’être totalement prêt, le jour où la grande faucheuse lui couperait l’herbe sous les pieds, et l’enverrait rejoindre le club des mangeurs-de-pissenlits-par-la-racine.
 
Voilà pourquoi, Mr.CHAFANJON, avait rendez-vous ce jour là, au 2 de la rue des trépassés, avec Mr. Pierre QUEGUINER.