Les époux Poussin traversent l’Afrique à pied et soutiennent Zemmour

Photo de Taryn Elliott sur Pexels.com

Les jeunes gens figurant sur cette photo ne sont pas les fameux aventuriers Sonia et Alexandre Poussin. Ce que vous voyez ci-dessus est tout simplement une photo libre de droit qui m’a été proposée dans un moteur de recherche affilié à mon blog et qui génère des visuels gratuits. Lorsque j’ai saisi les mots « marcheurs Afrique », un grand choix de clichés m’a été donné, comprenant des paysages dignes de Michel Sardou chantant Afrique adieu. La photo que j’ai choisie ne m’a pas paru plus stupide ni plus stéréotypée que celles qui illustrent le récit de voyage de Sonia et Alexandre Poussin.

Leur best-seller s’intitule Africa Treck (Robert Laffont, 2004 et 2005), et relate en deux épais volumes leur périple à pied à travers l’Afrique. Le plus étonnant de ce livre apparaît à la toute fin de la narration. Avant de vous le dire, je vous pose la question et vous demande de prendre cette question comme un jeu : si vous deviez imaginer un itinéraire du sud au nord du continent africain, quel serait votre point d’arrivée ?

Je vous laisse réfléchir.

Ma femme m’a dit sans réfléchir : « La Tunisie ». Bon, elle est tunisienne, je ne sais pas si cela joue ou non. En tout cas, elle argumente qu’en Tunisie se situe le point le plus septentrional du continent, si c’est vrai c’est un point en sa faveur. Et puis terminer ce périple africain par Carthage, au nord de Tunis, ville en ruine construite par les Phéniciens, ça a en effet de la gueule et du sens historique.

Moi, spontanément, je dirais : « Gibraltar ». Nul besoin d’explication je pense.

Or, les époux Poussin n’ont pas fait ce choix. Ils ont opté pour une solution dont je m’étonne qu’elle n’ait pas été plus discutée, voire critiquée, dans le milieu de la littérature des voyages.

Le dernier épisode d’Africa Trek se situe en Israël. Pourquoi Israël ? Ce n’est pas en Afrique !

Ils passent la frontière entre l’Egypte et Israël avec une facilité suspecte. En marchant, tranquillement, avec leur sac sur le dos, comme des routards. Et leur commentaire à ce propos ne laisse pas d’être perturbant :

Nous n’avons jamais passé une frontière aussi rapidement, ni ressenti un tel contraste. Tout est propre et soigné, organisé et pensé. Ça sent l’Europe à plein nez. Ça pourrait être la Suisse. C’est Israël.

A. et S. Poussin, Africa Trek 2, p. 692.

Les préjugés. On comprend de suite ce que veulent dire les Poussin, puisqu’ils parlent de contraste : selon eux, l’Afrique est sale, négligée, désorganisée et irréfléchie. Si ce n’est pas du racisme, je ne sais pas ce que c’est.

Vingt ans après leur voyage de couple catholique, la presse nous apprend que les Poussin participent à des dîners de levée de fonds pour la campagne d’Éric Zemmour. Il est temps que les adeptes de la littérature de voyage ouvrent les yeux. Il existe une corrélation entre des termes apparemment antinomiques : raciste et humanitaire, africain et islamophobe, juif et discriminant, etc. J’ai déjà sonné l’alerte à propos de Sylvain Tesson, à propos de Priscilla Telmon et d’autres, ce qui m’a valu des reproches venus du monde académique et de lecteurs innocents.

Priscilla Telmon ou les impasses du voyage humanitaire

La Précarité du sage, 2011.

Il existe un réseau d’écrivains voyageurs réactionnaires qui prétendent ne pas faire de politique et qui se cachent derrière les termes vagues d’aventure, d’ailleurs, de rencontre, de liberté. Il est de notre responsabilité, à nous qui aimons la littérature géographique, d’au moins faire connaître cette tendance pour, éventuellement, dégonfler certaines baudruches.

Pourquoi tant d’acharnement contre Jean-Luc Mélenchon ?

J.-L. Mélenchon : « Je pense à ces milliers d’hommes venus de si loin pour libérer la France des nazis. Des troupes des différentes colonies, et beaucoup, beaucoup, beaucoup sont morts dans la prise de la colline. » Marseille, mai 2021.

On peut se demander ce qui leur prend, à tous, de taper si fort sur Jean-Luc Mélenchon. Le seul qui ait subi une telle animosité contre lui dans l’histoire récente fut Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 et 1990. Moi-même, j’avoue que j’avais peur de Le Pen à l’époque.

Cette unanimité fait réfléchir. Mélenchon doit faire peur, mais pourquoi fait-il peur ? Pourquoi lui préférer François Ruffin, Adrien Quatennens ou tout autre figure de la gauche ? Pourquoi tant de gens ont peur d’un vieil homme littéraire qui n’a pas de bons sondages, qui n’a pas commis d’autres crimes que de hausser la voix quand des hommes lui interdisaient d’entrer dans ses propres locaux, un vieil homme franc-maçon, ancien professeur, député de la nation ?

Que peut-on craindre d’un homme comme lui ? Au point pour le philosophe Raphael Einthoven d’aller dire que Le Pen lui est préférable ? Au point pour l’autre philosophe (Ô ma France, pays des intellectuels) Michel Onfray de le traiter d’homme malade et « condensé de pathologies » ? Au point pour le pouvoir en place de le traiter d' »ennemi de la République »…

Je ne sais pas si Mélenchon ferait un bon président et je ne sais pas si je voterai pour lui. D’ailleurs, je ne sais plus pour qui j’ai voté au premier tour de la présidentielle de 2017. Et le sage précaire n’a que peu d’appétence pour l’Assemblée constituante voulue par la France insoumise ; pas davantage pour l’usine à gaz que sera sans doute la sixième république. Mais la sagesse précaire n’a pas peur de Jean-Luc Mélenchon, ceci est une chose certaine. La sagesse précaire n’appelle pas à voter, la sagesse précaire s’en fout, mais elle aime bien écouter les gens qui ont quelque chose à dire, à droite, à gauche, au centre, et parmi toutes les religions. La sagesse précaire a plus peur des racistes, des suprématistes, des délinquants, des voleurs, des évadés fiscaux, des prédateurs économiques, que des populistes lyriques qui appellent à la réconciliation nationale.

Alors voici mon hypothèse. Mélenchon fait peur car il est le seul en France à posséder un art rhétorique capable de faire vibrer une corde sensible chez des populations très variées. Si ces populations se mettaient soudain à voter, et personne ne peut être sûr qu’elles ne le feront pas, cela ferait bouger les lignes de manière irréversible.

Jean-Luc Mélenchon est le seul orateur capable de se faire entendre par des ouvriers, des chômeurs, des profs, des fonctionnaires, des intellectuels et surtout aussi des immigrés, des musulmans et des gens originaires d’Afrique. Personne d’autre ne sait faire cela aujourd’hui en France. Et tout ce petit monde mis bout à bout fait largement 50 % de Français.

Alors il est certain que si l’on pouvait « se débarrasser » de Mélenchon « le plus vite possible » (dixit une ancienne ministre de François Hollande), il y aurait moins de risque qu’une jonction apparaisse entre les différents mouvements sociaux, les différentes luttes pour le respect et la reconnaissance, les différents combats des pauvres gens et les différentes soifs de dignité.

Rapports anciens de l’islam avec la France. Comment l’idéologie identitaire prend nos ancêtres pour des cons

Cordoue européenne et islamique, Photo de Rafael Albaladejo sur Pexels.com

La France est inséparable de ses voisins et les historiens qui pensent qu’autrefois les peuples étaient clos sur eux-mêmes font fausse route. Les origines de la France, par exemple, sont en lien assez direct avec l’histoire européenne de l’islam : la littérature française n’avait pas commencé à exister que l’Espagne parlait déjà arabe, que des régions françaises avaient déjà été islamisées et que les seigneurs francs avaient mené des batailles contre tous les voisins, dont des chefs de guerre musulmans. On a passé aussi des alliances avec des chefs de guerre musulmans, que ces derniers fussent arabes, berbères ou européens.

En débat face à Jack Lang qui dirige l’Institut du Monde Arabe, Éric Zemmour se lance dans des contre-vérités crasses concernant la langue et la culture arabe. Il assène l’idée selon laquelle l’arabe est une « langue de chanson » mais pas une « langue de science et de culture ». Il mentionne l’historien Sylvain Gouguenheim à qui on fait dire, contre toute évidence, que la culture européenne médiévale ne devait rien aux savants du monde islamique. Puis Zemmour cite Ernest Renan qui, au XIXe siècle, développait des idées d’un racisme épouvantable. Renan étant abondamment cité par l’historien Gouguenheim faute de références récentes (voir cet article de Guillaume Dye pour approfondir « l’affaire Gouguenheim »)

Tout ce petit monde, Renan, Gouguenheim et Zemmour, rejoint l’armée des xénophobes qui désirent ardemment que l’Europe fût autarcique et n’ait connu aucun échange avec la culture islamique qui était pourtant vibrante, là, juste à côté de chez nous, en Espagne, en Sicile, dans les Balkans. Tout indique que nous étions proches des musulmans, que nos sociétés étaient poreuses, pour des raisons géographiques et musicales, pour des raisons médicales ou des raisons de campagnes militaires.

Car même nos guerres sont des signes de communauté de vie. Les musulmans et les chrétiens se faisaient la guerre, allègrement, comme tous les voisins le faisaient. Nos guerres contre les musulmans n’ont rien à envier aux guerres inlassables entre les Français et les Anglais, les Bourguignons et les Armagnac. D’ailleurs, en Espagne, les musulmans se faisaient aussi la guerre entre eux, et les chrétiens étaient fréquemment des alliés de tel ou tel chef musulman.

Enfin, la France partageait énormément de choses avec la culture arabe. Il n’est pas jusqu’à Denis de Rougemont qui, dans L’Amour et l’Occident, fait naître dans la poésie arabe la nouvelle façon de parler des Cathares qui mèneront les Occitans à créer le Fin’amor et l’amour courtois. Par conséquent, et de nombreux historiens partagent cette théorie, la grande poésie des Troubadours trouve son origine dans la poésie arabo-andalouse.

Ce qu’ils ont en commun, Renan, Goughenheim et Zemmour, est de n’être formé ni en arabe ni en islamologie, ni en histoire du monde islamique… À la lettre, ils n’y connaissent rien. Leur talent consiste à impressionner des shampouineuses abonnées à Valeurs Actuelles. Ils sont des idéologues qui nient la réalité simple que les Européens doivent beaucoup à la culture arabe. Se battre pour prouver le contraire est vraiment une perte de temps.

Basé sur des mensonges de pseudo-historiens, Zemmour dit que l’islam a permis la traduction de textes scientifiques et mathématiques mais qu’il refusait la philosophie grecque car le savoir philosophique « contesterait le Coran et le Dieu unique. » Certes, il faut être stupide pour penser de la sorte puisque le Coran est un texte ouvert à la science et à la réflexion personnelle, mais surtout, il faut vouloir à tout prix fermer les yeux sur le réel. Il faut n’avoir jamais ouvert un livre d’Averroès, d’Avicenne, d’Al Farabi, de Ghazali, et de centaines d’autres philosophes arabes qui commentaient notamment le De l’âme d’Aristote.

Bon, mais en quoi cela heurte-t-il le cœur d’un patriote français ? En ceci que lorsqu’on aime la France, on aime se représenter que les créateurs français ont eu l’intelligence de voir ce qui se faisait à côté de chez eux et ont eu le goût d’imiter les voisins pour acquérir de nouveaux savoir-faire. Cette aberration historique d’une culture européenne étanche à la culture islamique voisine n’est pas un signe d’amour de la culture européenne, bien au contraire. Pendant sept siècles, l’Espagne était musulmane et s’en portait bien, sept siècles de vie plus développée qu’en France, sept siècles de paix relative et de prospérité plus manifeste qu’en France. Et pendant ces sept siècles, nous n’aurions eu aucun échange avec nos voisins ibériques ? Nous n’aurions été au courant de rien, nous nous serions bouchés les oreilles et aurions tout fait pour rester dans l’obscurité qui était la nôtre ? Quelle fierté française en effet.

Nous savons que cela est faux, qu’il y a eu de nombreux échanges, mais même si nous ne le savions pas, ce serait méprisant pour l’esprit français que d’imaginer nos ancêtres vivant en contigüité avec une civilisation supérieure et n’en rien retirer, ne pas s’y intéresser, ne nourrir aucune curiosité à son égard. Quelle gloire y a-t-il à rester sourds et aveugles aux avancées culturelles, technologiques, architecturales et culturelles des voisins andalous ?

Éric Zemmour, l’idéologue chéri de l’extrême-droite, est tellement obsédé par sa haine des Arabes qu’il est prêt à tous les mensonges et toutes les perversités rhétoriques pour les exclure du roman national. Il veut croire que Napoléon méprisait les Arabes lorsqu’il cherchait à se faire accepter d’eux, que François 1er n’aimait pas l’arabe au moment même où il ouvrait une chaire d’arabe au Collège de France. Il faut pourtant que les Français qui gardent un bon fond se méfient de ce prophète de malheur. Si vous aimez la France, ne la réduisez pas à un peuple sans ouverture d’esprit, sans capacité d’apprécier ce qui se fait à côté de lui. Aimer la France, c’est imaginer les Français comme de fins observateurs plutôt que des autistes rejouant éternellement des farces racistes.

Si De Gaulle n’avait pas existé (3) : pas de guerres d’indépendance

La défaite de 1940 face à l’Allemagne nazie est moins grave, moins lourde de conséquences que les guerres d’indépendance que la France a menées en Afrique et en Asie. La preuve : nous nous sommes réconciliés avec l’Allemagne, mais nous ne parvenons pas à nous réconcilier avec nos frères africains.

Il aurait fallu donner l’indépendance à toutes les colonies françaises dès la fin de la deuxième guerre mondiale. Dès la capitulation de l’Allemagne, les gouvernements européens se tournent vers leurs frères d’armes africains et asiatiques et leur disent : « Vous vous êtes bien battus, nous nous sommes égarés dans des guerres qui ne vous concernaient pas, et pourtant vous avez tenu un rôle important dans nos rangs. Dorénavant, nous ne méritons plus de vous gouverner, soyez libres et souverains. Restons amis si vous le voulez, nous vous aiderons si vous en formulez le souhait. Une page est tournée et c’est à vous d’écrire la suivante. »

C’est le péché le plus grave de l’histoire de France : s’être accroché à notre empire colonial coûte que coûte, ne pas avoir compris que le monde avait changé, que le temps de la décolonisation était arrivé. Alors quand les Algériens sortirent leurs drapeaux à Sétif, dès 1945, certains Français pensèrent qu’il fallait écraser les velléités d’indépendance dans l’oeuf, alors qu’il était nécessaire de construire le monde d’après dans une Algérie algérienne et indépendante. Si l’on avait fait cela dès la sortie de la guerre, il n’y aurait eu aucune amertume entre nous, aucune problématique de type Harkis, aucune résistance de type Algérie française, aucun terrorisme. Cela est vrai pour le Vietnam aussi, aucune guerre d’Indochine, pas de Dien Bien Phu, etc.

Qu’est-ce qui nous empêchait de penser de la sorte, à part une limitation bien compréhensible de notre intelligence ? Le fait que les Français se croyaient des vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, et qu’ils vivaient sur l’illusion qu’ils étaient souverains. Les gouvernements devaient donc gérer la pression des Français vivant dans les colonies qui exigeaient le retour de l’ordre ancien. Si le général de Gaulle n’avait pas existé, la France aurait regardé en face sa réalité de peuple dominé, dirigé par autrui, et n’aurait pas joué au grand dominateur.

Au contraire, si nous avions mis notre souveraineté entre les mains de l’empereur américain, ce qui fut fait après quelques décennies de déni, les diplomates yankees auraient fait comprendre aux Français des colonies que c’était fini, qu’ils pouvaient rester dans leur maison et sur leurs terres mais que dorénavant ils auraient la double nationalité, française/algérienne, française/indochinoise, etc. et qu’ils n’étaient plus les dirigeants. Les Américains auraient organisé les choses pour que les élites colonisées viennent se former en France et en Amérique, ils auraient fabriqué dès 1945 le néocolonialisme que nous connaissons aujourd’hui. Cela n’aurait pas été brillant à mon avis, mais surtout cela aurait évité les guerres d’indépendance qui ont été une calamité, une catastrophe pour tout le monde.

Si De Gaulle n’avait pas existé (2): fin de la souveraineté

1944, fin de la guerre en France, Paris libérée et un gouvernement est mis en place téléguidé par les États-Unis d’Amérique. Pas de général de Gaulle, donc les poches de résistance ne sont pas unifiées, elles sont elles aussi téléguidées par les Anglo-américains qui font ce qu’il faut pour évacuer les communistes et garder l’URSS aussi éloigné que possible de l’Europe de l’ouest.

La France est vaincue, comme l’Allemagne, et peut songer à se reconstruire économiquement sans se soucier de l’armée. Nous n’aurons pas la bombe atomique, nous ne siègerons pas au Conseil de sécurité, et nous pouvons nous consacrer au sport, au cinéma, à la gastronomie et à l’industrie grâce au plan Marshall.

Dès 1944, les Français savent qu’une page de leur histoire est tournée. Ils ne sont plus la grande nation qu’ils furent. Ils appartiennent à ce qu’on appelle le « monde libre » mais ils ne sont en rien souverains. Ils sont une annexe du bloc de l’ouest et ne cherchent pas à tenir tête au géant d’outre-Atlantique.

Pas de cinquième république, le système politique mis en place par les Alliés est fait pour que le pouvoir soit aussi faible que possible, et décentralisé. La France n’essaie pas de faire croire à quiconque qu’elle est une grande puissance et, à l’ombre de l’OTAN, le pays s’américanise tranquillement. Le pays mâche un chewing gum, la nation se gave de musique rock et de feuilletons télé, la France n’a d’yeux que pour les nouveaux maîtres. C’est ce qui nous est arrivés de toute façon, mais si De Gaulle n’avait pas existé, on aurait pas joué une comédie qui cachait cette réalité pendant plusieurs décennies.

Si De Gaulle n’avait pas existé (1) – Il n’y aurait pas eu de résistance

Et cela ne nous aurait pas manqué. La résistance, je n’ai rien contre, mais à parler franchement la sagesse précaire recommande de ne pas en abuser.

À quoi cela nous a-t-il servi d’avoir une résistance organisée depuis Londres, de 1940 à 1944 ? Cela n’a pesé en rien dans l’issue finale de la guerre qui a été gagnée par les Russes et les Américains, donc ce n’est qu’une question d’honneur et de symbole. Les résistants français ont « sauvé l’honneur ».

Mais ont-ils vraiment sauvé l’honneur de la France ? Aux yeux du monde entier, nous avons collaboré avec l’Allemagne nazie. Les vainqueurs, qui écrivent l’histoire, ne voient en nous qu’un peuple de lâches buveurs de vin. Les rares fois où la France dit non à l’empereur américain, comme ce fut le cas en 2002-2003 concernant l’invasion de l’Irak, la presse anglo-saxonne se déchaîne contre nous, non pas aux airs de : « Ah, ce pays des droits de l’homme qui dit non et se dresse fièrement pour défendre la justice », mais plutôt sur le mode suivant : « Voilà encore ces emmerdeurs qui se prennent pour des résistants et qui iront se coucher comme en 1940 dès qu’on mettra un peu de pression. »

Alors à quoi bon tous ces morts, tous ces martyrs, toute cette martyrologie lyonnaise ? L’auteur qui vous écrit ces quelques lignes est né à Lyon et a fréquenté une université appelée « Jean Moulin ». Soupir. À l’école, le sage précaire a dû apprendre par coeur un poème de Louis Aragon sur un prisonnier qui préfère souffrir mille morts plutôt que de donner un nom sous la torture. Je m’en souviens encore, c’est vous dire si cela m’a traumatisé :

Et si c’était à refaire

Je referais ce chemin

Une voix monte des fers

Et parle des lendemains

La maîtresse d’école, Mme Gallon, essayait de nous inculquer l’esprit de résistance. Bon Dieu, cela me faisait faire des cauchemars et depuis j’ai peur quand je vais dormir. Quand j’étais petit, je n’avais pas peur du loup, pas peur du noir, pas peur des cambrioleurs : j’avais peur de la guerre et de la torture de Klaus Barbie. Dans mon pauvre lit, je me promettais de ne jamais résister, de trahir père et mère pour qu’on ne me torture pas. Merci Louis Aragon, merci Mme Gallon, merci Klaus Barbie et merci De Gaulle.

Si De Gaulle n’avait pas existé, peut-être aurais-je été un enfant moins perturbé et un adulte moins névrosé.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, l’absence de De Gaulle nous aurait débarrassé de l’idéal repoussant et cosmétique de la « résistance ». Chez nous, il suffit que quelques dizaines d’individus se regroupent pour les entendre vociférer : « Résistance ! » Et cela peut concerner n’importe quoi : le soutien à un homme politique, le rejet d’un projet de loi, le ras-le-bol vis-à-vis des mesures d’hygiène en temps d’épidémie.

Je ne connais pas de réflexe idéologique plus éculé, plus frelaté que cet esprit de résistance ; et il est si prégnant dans notre culture ambiante que même les vrais héros de la France libre se laissent piéger. Stephane Hessel s’est mis à encourager la jeunesse à s’indigner. Comme si les jeunes n’étaient pas naturellement des êtres bouffis d’indignation.

Moi, gamin, j’étais un professionnel de la résistance. Je résistais à tout ce qui pouvait me faire suer, et cela n’a pas fait de moi une personne meilleure. Sans De Gaulle, qui sait, j’aurais peut-être travaillé à l’école, j’aurais fait du solfège pour être un vrai musicien, j’aurais appris des langues étrangères, j’aurais musclé ce corps pour le rendre athlétique, et j’aurais eu une vision de l’histoire un peu moins biaisée.

Mes premiers pas incertains en tant que vice-doyen

Dès que j’ai investi mon vaste bureau, meublé de canapés et de fauteuils, d’une table ronde de réunion et d’étagères tapissant le mur, une gentille Omanaise est entrée pour poser sur mon bureau un épais livret qui comprenait les milliers de références correspondant à des documents qu’il fallait produire pour l’accréditation de l’université.

Alors écoutez bien parce que ce n’est facile au début, et une forte charge de travail vous attend Dr. Guillaume. C’est pourquoi nous sommes tous contents que votre poste soit enfin occupé par quelqu’un (somebody).

Enfin ! mes talents sont reconnus au point d’être devenu « quelqu’un ». La jeune femme, souriante dans son abaya noire, se lance dans une explication de ce que seront mes responsabilités pour une tâche qui n’est même pas répertoriée dans le descriptif de mon poste. Il s’agit d’un fardeau surérogatoire qui ne sera pas pris en compte dans mon évaluation de travail. En revanche, si elle est surérogatoire, cette tâche n’en est pas moins obligatoire, essentielle et surtout urgente pour la faculté. Je dois m’y mettre dès aujourd’hui car un retard considérable a été pris et l’accréditation de l’université ne peut plus attendre. L’accréditation est le processus qui certifie à la nation que nous sommes une université officielle. Si nous échouons à convaincre l’organisation de contrôle que nous méritons l’accréditation, les diplômes délivrés depuis vingt ans ne vaudront plus rien et nous devrons fermer boutique. L’université de Nizwa court après cette accréditation depuis 2002, s’est fait recaler plusieurs fois et se fait peur en disant à tous que nous sommes sur la route de la dernière chance.

La jeune Omanaise, dont je n’ai pas saisi clairement pour qui elle travaille, m’explique alors du mieux qu’elle peut, c’est-à-dire du mieux qu’elle même comprend de quoi il retourne :

Dans l’université, il y a neuf standards, et dans ces standards, il y a des critères. Dans chaque critère, il y a des listes de matériaux de support numérotés. Vous êtes en charge des standards 3 et 4, donc ça vous fait 23 critères à traiter entièrement, et vous voyez, toutes ces lignes de références, eh bien c’est à vous de les trouver ou de les produire. Il y a des documents en arabe, évidemment, en particulier ceux qui proviennent du département d’arabe et d’éducation. Bon vous parlez un peu arabe, vous devriez comprendre grosso modo, sinon vous vous ferez traduire les documents par votre épouse, et puis au pire il y a Google Translate. Mais la plupart du matériau que vous aurez à vérifier, produire et valider sera en anglais, ne vous inquiétez pas.

Je ne m’inquiétais pas le moins du monde, j’avais juste envie de m’enfuir en courant, ou de mourir.

Je demande : « Mais les standards, je me dois de les améliorer ? »

Absolument pas. Vous ne touchez pas aux standards vous m’entendez ? Non mais rassurez-vous, ce que vous devez surtout faire, c’est appeler les chefs de département pour leur mettre la pression, jusqu’à ce qu’ils nous fournissent les documents nécessaires.

Le mot est lâché. La « pression » est l’alpha et l’oméga de la gestion des ressources humaines dans cette université. Je me rendrai vite compte qu’exercer la pression sur ses subordonnés est la principale méthode employée depuis le chancelier jusqu’aux chefs de section. Avant de rejoindre l’équipe de direction de la faculté, je ne savais pas pourquoi certaines personnes criaient en réunion et lançaient des anathèmes. J’imaginais que c’était une question culturelle ou je subodorais des problèmes personnels entre les interlocuteurs. Dorénavant j’allais comprendre que la brutalité venait d’en haut, et qu’elle se répétait d’étage en étage dans toute la hiérarchie, avec le même ton de voix et le même mépris pour les subordonnés, tous plus ou moins accusés de tirer au flanc.

Dans le même temps et dès ma première semaine, une autre tâche massive m’échut : rédiger le bilan d’activité générale de la faculté pour l’année académique écoulée. Nous étions en octobre et personne n’avait fait ce bilan, ils attendaient tous que je sois nommé pour me confier cette responsabilité délicate. Les hautes sphères de l’université attendaient ce bilan annuel et en avaient besoin pour rédiger le bilan global de l’université. Et ce qu’ils attendaient, en fait, n’était rien moins qu’un livre de 150 pages bourré d’informations chiffrées pleines de graphiques, harmonisant les données des cinq départements et comparant les chiffres avec les cinq années précédentes. Tout cela devait être accompagné d’analyses textuelles qui expliquaient les raison des performances en demie-teinte, mettaient en lumière les bons résultats et exposaient les plans d’action visant à l’amélioration de la situation. Quand je me rendais au bureau de collègues pour demander des conseils, tout le monde haussait les épaules :

Oh, ce n’est pas sorcier, tu n’as qu’à reprendre les chiffres des années précédentes et les actualiser dans des tableaux Excell. Il suffit d’obtenir des chiffres de ceci et cela et de les traiter avec les instruments classiques de l’analyse statistique. Tout ce qu’on te demande, c’est d’être rapide et exhaustif, c’est tout. Et puis, bon, il faut que tout soit bien propre et bien expliqué, mais ça, pour toi, ça ne présentera pas de difficulté majeure.

Là encore, une tâche qui n’avait aucun rapport avec mon poste de vice-doyen à la recherche. Je regardais les anciens bilans d’activité : il n’y en avait pas pour l’année précédente, et pour cause, je me souvins qu’ils avaient en effet remercié la femme qui s’en était occupée plusieurs années d’affilée. Certainement une brillante décision managériale de se défaire de la seule personne capable d’élaborer ce rapport complexe et fouillé. Elle avait commis l’erreur impitoyable d’exprimer un désaccord avec la hiérarchie. Les bilans d’activité passés que je pouvais lire émanaient du service qui s’occupait de la « démarche qualité » (Quality assurance), terme qui m’avait toujours paru mystérieux. Comme par enchantement, cette année, pour la première fois, on allait demander à ce nouveau vice-doyen, et pas un autre, d’accomplir au plus vite ce travail que personne ne voulait faire. Personne ne savait le faire non plus, mais tout le monde s’employait à le déprécier et le banaliser.

C’est cela être vice-doyen ? disais-je à mon épouse. C’est complètement pourri comme position ! Hajer m’apporta beaucoup de réconfort et m’aida énormément en réalisant pour moi un certain nombre de graphiques qui me permettraient, au moins, de présenter quelque chose à brève échéance à la hiérarchie. Nous pensions, peut-être à tort, que le plus important était de montrer de la bonne volonté et d’obtenir des résultats, de faire en sorte que les choses avancent. Avec le recul, je me dis que nous nous trompions probablement. Ce que j’aurais dû faire, en réalité, pour être aligné avec l’ensemble de mon administration, c’était déléguer ces tâches urgentes à quelqu’un d’autre et mettre la pression sur ce subordonné pour qu’il soit rapide et exhaustif à ma place.

Commettant l’erreur de croire que je devais travailler au lieu de faire travailler les autres, je courais dans les couloirs avec des dossiers et des papiers qui voletaient. Parfois, je me bornais à marcher à vive allure les bras chargés de dossiers sans aucune raison, pour me donner une contenance, pour faire quelque chose de corps qui ne m’appartenait plus.

Droite et Gauche : où se situe le sage précaire ?

Si je pense être quelqu’un de gauche, je n’ai aucun mépris pour la droite. Mieux, si des gens de gauche me traitent d’homme de droite, je demande des explications et, selon ces dernières, selon les définitions que l’on donne à « droite » et « gauche », je peux acquiescer. Je suis peut-être de droite au fond. Mais dans l’absolu, hors du cadre d’une polémique, je me sens de gauche, entendu comme la sensibilité politique qui refuse l’organisation actuelle du monde car trop injuste pour l’immense majorité des hommes.

Cela ne correspond pas, à mes yeux, à la question de la répartition des richesses, mais à la perception que l’on se fait de la vie des gens. Être de gauche signifiait rendre tous les hommes égaux devant la loi, leur donner la liberté d’expression, leur autoriser à n’avoir aucune religion, leur donner des congés payés, leur permettre aisément d’entreprendre, et de changer de vie. Mais ne sont-ce pas aussi des valeurs prônée par la droite ?

Le libéralisme est-il de gauche ou de droite ? Ce qui s’oppose au libéralisme, ce n’est pas vraiment la social-démocratie, ni la protection des individus, mais le conservatisme. Ce à quoi s’oppose le libéralisme, ce n’est pas l’émancipation des peuples, mais les monopoles, le fait que des secteurs de l’économie soit confisqués par quelques uns. Je suis donc opposé à l’existence même des milliardaires, qui ne peuvent être que des assistés et prédateurs. Mais il me semble que les gens de droite devraient être en première ligne sur cette contestation, au nom même du libéralisme.

La sagesse précaire confirme là encore sa précarité et son indécision.

Pays en paix et en diversité

Nous vivons des temps historiques, par définition, mais il est toujours amusant pour l’esprit de se demander de quelle histoire il s’agit.

En ce moment, j’ai la sensation que le sultanat d’Oman vit une période de grande harmonie et de paix qui, avec l’aide du très haut, va perdurer, mais qui pourrait aussi bien se détériorer.

En deux mots, avant 1970, et la prise de pouvoir du sultan actuel, Oman était un pays encore assez pauvre et divisé.

Les grands récits qu’on peut lire, ceux des explorateurs britanniques des années d’après-guerre, décrivent tous un pays parcouru de grandes tensions, des seigneurs locaux régnant sur leur tribu et refusant tout compromis avec les puissances de la « modernité ». A la fin du Désert des déserts, Wilfred Thesiger montre même que mon petit village, Berket el-Maouz, et tout le massif montagneux de la montagne verte, est aux mains d’un imam ouvertement hostile au sultan de Mascate.

Ce qui s’est passé entre les années 50 et aujourd’hui, pour que le pays soit unifié, je ne le sais pas en détail, je suppose que le pétrole et la croissance économique y est pour beaucoup, mais je dois confesser mon manque de lumière. En tout cas, le sultan est aujourd’hui la seule figure de pouvoir légitime dans le pays.

Et ce qui est remarquable, c’est la diversité de la population. La présence d’un monarque absolu et l’unicité des hommages qu’on lui rend donne une impression d’homogénéité anthropologique. De même pour les habits qui définissent l’appartenance nationale, robe blanche pour les hommes, robe noire pour les femmes. En réalité il n’en est rien, et les habits traditionnels sont beaucoup plus bariolés et chamarrés que ceux qui sont portés au quotidien actuellement. Les visages aussi sont variés : Arabes des plaines, Bédouins du désert, tribus de la montagne, à cette diversité s’ajoutent tous les Omanais d’origine africaine.

Il n’est pas rare d’entendre parler swahili, par exemple, et mes amis arabophones me disent que l’arabe parlé ici est mâtiné de mots indiens et philippins.

C’est pour la tolérance et l’apparence d’harmonie qui règne dans ce creuset que j’espère voir durer cette page d’histoire pacifique.

 

La grâce du Sultan

Gilles Kepel, dans Passion arabe, n’écrit que quelques pages sur Oman, preuve que ce pays est heureux, calme et sans histoire. Ou alors, preuve que Kepel n’a pas eu le temps ni la volonté de se pencher sur cette petite nation du Golfe, qui a toujours su se tenir à l’écart des autres nations. A l’image de son sultan, le pays fait le choix de la discrétion pour garder ses marges de manoeuvre, éviter les pressions et conserver la liberté de traiter avec tous ses voisins, notamment les vieux frères ennemis chiites iraniens et sunnites saoudiens.

Le Sultan Qabous est un monarque absolu et incontesté. Très populaire, il semble faire l’unanimité, comme on l’observe parfois  dans les régimes d’absolutisme. Sans enfant, le Sultan a écrit quelques noms sur une feuille de papier, pliée dans une enveloppe scellée. Pourquoi a-t-il écrit ces noms ? Pourquoi a-t-il caché cette enveloppe, et où ?

Passion arabe est un journal de voyage érudit, extrêmement bien écrit,  d’un savant qui veut marquer l’histoire des voyages en Orient. Gilles Kepel se place dans la vieille tradition qui remonte à Chateaubriand, et n’hésite pas à faire appel à Flaubert. Un journal écrit juste après et quasiment en même temps que les événements que l’on a coutume d’appeler les « Printemps arabes », initiés fin 2010 en Tunisie.

Sultan Qabous a déposé son père. Il a pris le pouvoir après avoir voyagé autour du monde, et après avoir suivi une éducation militaire au Royaume-Uni. Kepel dit que le coup fut ourdi par les services secrets britanniques, aidés par l’Iran. Horresco referens.

C’est un regret. J’aurais aimé que Kepel nous parle davantage de l’Oman, plus que les quelques pages actuelles. Qu’il nous parle des mouvements sociaux qui furent, paraît-il, virulents et vite éteints en Oman. Le sultan aurait, dit-on, réprimé d’une main et lâché du lest de l’autre. Je dis « le sultan » car l’histoire contemporaine d’Oman se confond avec celle de son chef, au pouvoir depuis 1970.

Le peu de choses que l’on sait, et qui est répété en boucle, est que depuis le coup d’Etat contre son père, le pays est passé des ténèbres à la lumière, de la pauvreté à l’opulence, de l’obscurantisme au despotisme éclairé. Tous les bienfaits du pays, la moindre route goudronnée, la plus petite école, le dernier dispensaire de santé, est le fruit de la vision de Sa Majesté.

Gilles Kepel trace un portrait un peu différent, et à mots couverts car les mots doivent être traités avec la même pudeur et la même soumission au Miséricordieux que la chevelure des femmes. Le sultan, selon Kepel, aurait un goût immodéré pour le raffinement d’une culture de haut rang. Un soldat écossais serait son aide de camp précieux et aurait attiré les foudres du vieux père acariâtre. Ses palais sont alors comparés à ceux de Louis II de Bavière, avec qui il partagerait des penchants divers et des orientations variées.

Kepel parle de « château de la Belle au bois dormant », de « charme suranné d’une capitale d’opérette », et avance que si le sultan a construit un grand opéra à Muscat, c’est pour concurrencer symboliquement les grands magasins de Dubaï, le Louvre d’Abu Dhabi ou le circuit de formule 1 de Bahrein. Le Lac des cygnes pour les Omanais, la coupe du monde de football pour les Qatari.

Saheb El Jalaala, comme on l’appelle ici, a son portrait peint dans tous les coins les plus reculés de l’espace. Les travailleurs indiens en rient sous cape : « Chez nous, ce sont des peintures de Dieux, pas de mortels. » Sa naissance est jour de fête nationale. Il a 75 ans et, quand il mourra, il reviendra à la « famille royale » de désigner un successeur. Si elle n’y parvient pas, un comité désigné devra trouver le successeur en se basant sur la liste de noms que le sultan a enclose dans une enveloppe scellée. Mais quels noms sont sur cette liste, et où est l’enveloppe scellée ?

Tout est en place pour un rebondissement véritablement romanesque, et un dénouement aussi palpitant qu’un livret de comédie musicale.